CAUSERIES DE SALON
Il y avait bien long-temps , monsieur , que nous ne vous avions vu!
MOI
Agréez mes excuses, madame : j'ai été malade....
M ADAME ***.
Eli! qu'aviez-vous?
noi.
J'ai été malade d'an roman philosophique , j'ose-
rai même dire religieux; et j'ai gardé la chambre : il fallait que la maladie eût son cours.
MADAME ***, souriant.
Votre guérison est sous presse , n est-ce pas?
MOI
Elle est déjà en feuilles chez M. Charles Gosseliu, et va paraître sous la forme de deux volumes , avec deux charmantes vignettes de M. Tony Johannot.
MADAME
El quel est le but de votre livre?
MOI
D'attaquer le matérialisme du siècle.
MADAME ***
Eh! qu'est-ce qui est matérialiste aujourd'hui?
MOI
Personne et tout le monde : personne , en ce sens qu'on s'occupe fort peu de la théorie du matérialisme; et tout le monde, en ce que les croyances s'en vont , même celle de l'amour qui n'est plus qu'un plaisir ou une spéculation. On ne croit pas plus aux femmes qu'à la religion. Dans un salon,
Tenlbousiasme est de mauvais goût, il fait dissonance avec le ton froidement poli qui est d'étiquette, comme des gants glacés ; à la tribune nationale , l'éloquence est une conversation , les mains dans les poches ; et si Mirabeau ressuscité y apparaissait avec les foudres de sa voix , et les passions fougueuses de sa dialectique , les centres lui riraient au nez , et le président le rappellerait à l'ordre.
Ou ne dit plus : — Qu'est-ce que cela prouve? mais : — Qu'est-ce que cela rapporte ? Le mariage (sauf de rares exceptions) est une transaction , un marché. Tout s'efface , devient uniforme et s'aplatit. On n'a jamais tant parlé d'individualité , et jamais il n'y en a moins eu ; on n'a jamais tant parlé d'imagination , et jamais on n'a rien moins imaginé j ou dirait un homme qui a la meilleure envie du monde d'éternuer et qui ne le peut pas. L'imagination est ridiculement fantasque ou glacée ; elle ne croit pas à elle-même, elle se fait système ou elle étudie les recettes de bon goût. Les convenances envahissent tout. Malheur à qui les blesse ! Le catholicisme , respectable comme conviction individuelle , est devenu lui-mtmc le christianisme matérialisé ; réduit à des formes , à des pratiques extérieures , il perd
son influence ; le protestantisme est froidement stationnaire. Le saint-sîmonisme n'est pas une religion : c'est un système d'économie politique poussé à une dangereuse exagération , et que les saint-simoniens prennent à tache de rendre ridicule. L'église de M. l'abbé Cbatel est une quasi-légitimité catholique , qui par cela même fera peu de prosélytes. Le gouvernementalistne se sert des hommes comme des chiffres du budget : tant d'employés , à tant , rapportent tant d'obéissance et de dévoùment; et, si l'on adresse à ces calculateurs des objections sur la nécessité d'avoir un lien moral plus rassurant , ils vous répondent : — Regardez le total. On subit les conséquences de ce système; car alors celui qui paiera sera le Dieu fugitif de cette religion de Yintérét bien entendu. Le besoin de bien-être physique entraîne toute la société, depuis l'ouvrier qui souffre réellement jusqu'au pair de France qui ne jouit pas assez et veut rendre les jouissances héréditaires , vers l'argent et les sommités où il est; de là cette lutte hideuse de tous les égoïsmes , après la conauête du principe de la liberté, qui pourrait être si fécond et qui meurt stérile.
MADAME***, recense, et agitant son écran.
Ce tableau est vrai, mais assombri; le sujet de votre ouvrage est vaste , trop vaste : vous m'effrayez! Je crains pour vous le ridicule d'une grande tentative sans résultats. Prenez garde! la causticité est aussi une puissance de nos jours. On se rira de vous.
MOI
Madame, on n'y songera pas. Eh! mon Dieu! qui s'occupera de moi, chétif ' ?
MADAME , riant
eh la modestie !
A la bonne heure ! voilà de la résignation et de
MOI
Pardonnez-moi , madame : c'est de l'orgueil. On lira peut-être mon roman, qui, je crois, offre un intérêt de situations. On eu causera dans quelques salons. On dira peut-être que le but du livre n'est pas rempli , sans songer que ces deux volumes ,
< Au lieu de s'occuper de mes idées en clIes-mCmes , quelques journaux ont cru deToir se renf<;rmer en des «Huions personnelles qui ne méritent qu'an sourire de pitié.
complets comme action , ne sont que la partie d'un tout , le commencement d'une entreprise, une scène d'un grand tableau , un coin du voile soulevé , une œuvre de critique , en attendant l'œuvre fondatrice à laquelle tous sont appelés à prendre part.
MADAME ***
N'est-ce pas une maladresse , que de parler de religion à une époque si préoccupée d'elle-même?
MOI
Sans doute , madame ; mais il faut pourtant commencer. Qu'on ne dise pas que c'est prendre peine inutile, que le siècle produit l'indifférence religieuse comme un arbre des fruits ! Noii ! Notre état de choses est transitoire. Les siècles ne s'échelonnent pas seulement , ils réagissent les uns sur les autres ; et ces deux principes qui sont en nous , la matière et la pensée , le corps et l'ame , existent aussi dans les sociétés et dans l'histoire : ils combattent et se disputent le monde. Le christianisme est le principe de l'ame dans sa plus grande extension. Il vint en opposition au matérialisme païen de la Rome des Césars. Il enseigna le mépris des biens de ce monde et l'égalité sainte des hommes. L'esclavage de la
terre succéda à Tesclavage de riioinme : ce fut un pas immense. Mais des intérêts matériels se servirent habilement du christianisme pour fonder leur puissance. L'apostolat devint une souveraineté temporelle, et le principe du christianisme s'éteignit siècle par siècle. Luther et Calvin le ravivèrent. Leurs successeurs ne surent pas- appliquer la réforme à la politique. En Belgique, seulement, elle produisit des améliorations et la liberté. Le protestantisme s'arrêta quand les peuples marchaient. La jphilosophie prit pour base d'une réforme nouvelle les intérêts eux-mêmes. La révolution de 1789 fut un tremblement de terre moral ; elle jeta à bas toutes les idées vieillies. Après ce vaste abattis , il fallut reconstruire. Mais , les intérêts s'armant les uns contre les autres, il arriva ce que vous savez.
Quant à la théorie du matérialisme moderne , elle eut pour père Locte , qui pourtant croyait en Dieu. Les encyclopédistes allèrent plus loin ; et , malgré les efforts éloquens de J. J. Rousseau, ils prévalurent. Condillac , continuateur logicien de Locke , fit école sous l'empire.
En Allemagne , Kant publia son système , sa critique de la raison pure; il voulut en créer une à
priori, foctice, toute de mots, reposant sur un idéalisme abstrait , obscur ; il conclut de ses recherches profondes , mais stériles , que nos connaissances réelles ne s'étendent point hors du domaine de l'expérience , et reproche à Locl<e lui-même d'être sorti de la sphère expérimentale, d'avoir pensé atteindre à des notions certaines en dehors de cette expérience , et d'avoir ainsi ouvert les portes aux illusions de V enthousiasme '.
Mais, formé par les rudes chagrins de la jeunesse, traînant dans l'émigration une existence chétive , un jeune homme vit, sentit et pleura avant d'écrire, aussi fut-il un grand écrivain. Quiconque n'a pas fertilisé son ame d'émotions et de larmes n'y sèmera rien qui puisse croître et venir à bien. Ce jeune homme arriva de ses voyages avec des impressions, des idées neuves et un langage à lui. Tous les cœurs qui n'ont pas été façonnés dans un moule vulgaire éprouvent le besoin de pétrir autrement les mots, et d'en créer des expressions qui donnent l'à-peu-près de ce qui fermente , bout en eux-mêmes , et n'arrive jamais que refroidi sur le papier.... Madame, cette lutte de la pensée contre
' Drgcrauclo , Hi'tcirc compli'lc des «Tslcmcs <lc pliposopliie.
l'expression vaincue m'a toujours semblé une preuve de l'ame.
Au milieu de ces débris d'une grande révolution , à l'aide desquels Napoléon se construisait insolemment un empire , ce jeune écrivain s'exaltait dans ses pensées , et se consolait par elles de ce qui se réalisait autour de lui. Le soldat empereur matérialisait tout : l'église avait ses ordres du jour ; le clergé n'était bonqu'à chanterdes TeDeutn; on conduisait le souverain pontife de brigade en brigade; un gendarme en donnait un récépissé , et écrivait : « Reçu tt un pape en assez mauvais état. » On trouvait cela fort plaisant. On tolérait lame , mais on s'en occupait fort peu. La pensée ne jouissait pas du même privilège : on la taxait, on la mettait au régime, on la timbrait; on lui donnait un laissez-passer, selon. Tout penseur était un idéologue, tout idéologue un ennemi plus dangereux que l'Europe armée. L'empereur était calme au milieu de l'horrible fracas d'une bataille qu'il gouvernait : et le bruit d'une
plume , courant sur le papier , l'effrayait! Il se
réveillait en sursaut la nuit, et s'écriait : — Fouché'.Fouclié!... qu'on mefasse taire cetteplurae!....
— On l'exilait.
Allons! allons, je vois que vous allez me parler de toutes vos admirations : M. de Chateaubriant , madame de Staël , madame Récamier....
MOI
En parlant de spiritualisme , pouvais-je omettre M. de Chateaubriant? Je ne donne pas la main , vous le savez, à toutes les opinions de l'illustre auteur, et j'ai regret à le voir prêter l'aide de son génie à la légitimité d'Holy-Rood , si dédaignée de la nation. Mais comment ne pas jeter des cris d'enthousiasme au spectacle de cette imagination toujours jeune , toujours pittoresquement inspirée et créatrice , qui donne à ses pensées la puissance des baïonnettes? Une de ses brochures , c'est une armée qui combat , c'est une bataille gagnée ou perdue.
MADAME***
Il a perdu la dernière.
MOI
Et j'espère , tout en l'admirant , qu il n'en gagnera jamais sur ce terrain-là. Son opposition au matéria-
lisiue de l'empire fut plus puissante. Cependant il a, selon moi, rétréci la question, en faisant la poétique , non pas du christianisme , mais du catliolicisme. Dans cette mythologie après coup il a résumé le passé ; il a écrit un beau livre , mais un livre sans influence sur notre avenir reliîàeux.
Eh ! qui peut se flatter d'exercer un tel ascendant sur les esprits ?
MOI
Personne que je sache ; mais que nos écrivains , aidés de la presse périodique , impriment une tendance au mouvement des idées, et vous verrez!... M. de Chateaubriant était mieux inspiré quand i) disait devant une assemldée de cardinaux : — Le christianisme doit toujours être du siècle qu'il traverse. — Vérité féconde, arme contre le catholicisme immobile et abâtardi.
MADAME***
Prenez garde , Monsieur.
MOI
La liberté des opinions religieuses est dans !.<
charte ; et d'ailleurs je respecte profondément toutes les croyances en elles-mêmes ; seulement je les discute comme influences sociales. Je continue.
Uidéologie détrôna Napoléon. Sous la restauration, par un enseignement sérieux et plein de hautes pensées , INI. Royer-CoUard attaqua le système de Condillac ; la sensation y fut analysée : mais la perception, son activité, son moi, les idées immatérielles qui en dérivent, révélèrent une théorie plus forte , plus sentie , plus vraie. M. Cousin continua dignement l'œuvre commencée : peut-être eut-il le tort de se lancer soudainement dans les abstractions de la psychologie transcendentale. Aujourd'hui MM. Jouffroy , Damiron et quelques autres professeurs distingués, représentent cette école qui embrasse l'éclectisme, sans vouloir, je crois, s'y renfermer. Le matérialisme a trouvé un défenseur dans M. Broussais. Mais on ne se donne plus la peine de discuter aujourd'hui : on agit conformément aux idées reçues. J'aimerais mieux....
U5 DOMESTIQUE, annonçant.
M. C**, M. et madame de Ser****, M. F***.
(Madame*'* se lève , et fait les honneurs de son salou avec une grâce parfaite. L'appartement se remplit; la plus complète divergence d'opinions perce dans ces entretiens particuliers.)
woi, à madame***.
Comme ils s'entendent !
MADAME***, bas.
Et notre conversation ?
UN DÉPOTÉ.
Vous savez , madame , que M. de La Mcuuais est enfin parti pour Rome.
MOI , bas à madame***.
Je crois , madame , que notre conversation va continuer.
MADAME***
Ce voyage est donc un événement ?
LE DÉPDTÉ.
Ce n'est qu'une citravagancc.
UN JEUNE HOMME
Et pourquoi? c'est moyen-âge .