‹ Le manuscrit vertChapitre 20 sur 49 · LA VISITE · texte numérisé non relu

LA VISITE

langueur touchante remplaçait sa vivacité pétulante et naïve.

Avec une dignité sans affectation et qui commaudait le respect : — M. de Flavigny , dit-elle, M. de Coislier a été surpris ce matin par un accès de goutte; il m'a chargée de vous recevoir. Il sait coml)ien ma famille vous estime, il sait aussi que les appointemens de votre place sont modiques et que vous êtes le soutien de votre mère. (Ici elle baissa les yeux, rougissant, affaiblissant la force des mots par ces inflexions de voix que les femmes seules ont le privilège de trouver.) Il a cherché à vous être utile, et il a eu le bonheur de réussir. Au reste, votre mérite a rendu les démarches faciles , et je suis heureuse de pouvoir vous annoncer que vous êtes nommé chef d'une division vacante.

— Moi chef de division, madame, s'écria Emmanuel transporté! avec mes opinions, dont je n'ai jamais fait mystère... IMais il a fallu des efforts multipliés et puissans !

— Voici votre nomination vous la devez à

M. de Coislier... Point de remercîmens!

— Ma mère vous adressera les siens... madame... Moi, je dois me les interdire... Me permettrez-vous toutefois d'avouer que ma reconnaissance ne se méprend pas aux tours nobles et ingénieux dont vous vous servez? Me permcllrezvous de pcnscj' que c'est à vous que je dois le

bien-être dont je vais entourer la vieillesse de ma mère?

Ces paroles sorties du cœur déconcertèrent la dignité que s'était imposée Loyse. Elle hésita.

Les passions, lorsqu'elles se réveillent, se prennent toujours à des motifs purs , mais qui les servent sans qu'elles s'en aperçoivent ; elles se déguisent ainsi à elles-mêmes. Loyse , ébranlée par ces accens si chers et si pressans, oubliait son rôle, trop étudié d'ailleurs pour être long-temps soutenu. Emmanuel, dupe de ses intentions de vertu, remué par des séductions saisissantes , par ce parfum pénétrant d'un appartement de femme , d'une femme aimée et qu'on revoit plus belle après deux mois , Emmanuel se rapprocha de l'ottomane.

— Que cherchez-vous à savoir?

Il devina , et baisa sa main qui vibra sous le baiser. Elle se leva, non plus madame de Coislier, mais Loyse , mais la Loyse de la valse , la Loyse des insomnies ; non plus l'épouse , mais l'amante de dixsept ans que des combats de pudeur épuisent et qui n'a d'autre frein moral que le respect que toute femme bien née se porte à elle-même.

— Cher Emmanuel!... — C'est tout ce qu'elle peut dire.

— Loyse, Loyse! s'écrie le jeune homme éperdu,

vous êtes aussi bonne que belle Et que tu es

liclle!.. Ils étaient debout.

LA. VtSITE. 97

A ce cri passionné la jeune femme chancelle ; Emmanuel la serre dans ses bras ; elle y cache la rougeur de son front. Pourquoi ne s'abreuve-t-il pas du bonheur dont il a soif? C'est qu'une pensée rapide , cette pensée : l'adultère pour récompense d'un bienfait et Dieu pour juge .' est venue flamboyer à ses yeux comme les mots de feu au festin de Baltazar.

Elle le repousse. — Des pleurs, Loyse, des pleurs !

— Oui, je pleure; car je crains que vous n'ayez nulle estime pour moi.

— Oh î reprit-il avec un embarras déguisé , ne pas vous estimer , vous!... Si un serment solennel...

Ce serment, je ne l'ai prononcé qu à vous... il n'existe entre M. de Coislier et moi que des nœuds civils... hors l'engagement légal il n'y a rien de commun entre cet homme et moi... je n'ai d'autres liens d'affection que ceux qui m'attachent à vous...

— Mais cette cérémonie!...

— Que vous êtes heureux, répondit-elle avec un sourire plein d'amertume, d'avoir des sentimens religieux !... Moi j'ai déjà vu assez le monde pour comprendre qu'ils y servent de masques... ou qu'ils sont le produit d'un instinct auquel le raisonnement et la pensée ont peu de part... Que voulez-vous? je vis au sein d'une impiété qui revêt toutes les formes, même celles de la dévotion; et mes chagrins,

à moi , pauvre femme , achèvent de détruire mes

croyances Mes croyances! Oli! j'en ai encore,

car je veux mériter de temps en temps un sourire de vous, qui me soutienne. Je l'aurai, n'est-ce pas?... Emmanuel, ma croyance, ma religion, c'est toi!

— OLoyse, s'écria-t-il, je souffre tout ce qu'une amed'homme peut souffrir... jechancelle :ta beauté est enivrante , ton regard c'est du feu... Vois dans quel délire tu me jettes.. Chère Loyse, prends pitié de toi et de moi.

— Encore si tu me soutenais par tes conseils , si tu me faisais croire à ce que tu crois.

— Eh bien !... je t'écrirai, Loyse.

— Tu me le promets ? . . .

— Je te le jure.

— Quelle scène! . . . Éloignez-vous! Moi qui m'étais si bien étudiée devant ma glace à la dignité froide... Pauvre Loyse, comme tout a échoué devant lui!...

— Loyse , qu'ai-je fait pour mériter une telle affection ?

— Le sais-je, moi?., tu as des sentimens si nobles, des traits si parlans ! et puis tu semblés porter le secret d'une autre vie dans ton sein. ..Si lu me le révélais... Mais tu m'écriras...

— Dès demain.

— Eh bien, adieu!... — Elle s'élança vers la porte et sortit.

Après cela , que des jeunes gens , et quelques

Page 1