LE PUNCH
qu'animés par l'expression et colorés de cette poésie que donne le sentiment, ne produire aucune impression sur elle. Oh 1 qu'elle eût mieux compris Emmanuel à ses pieds , l'entretenant de son amour et lui disant : — Telle sera notre vie ici et dans le ciel.
Une place honorable , des talens , l'appui de la maison de Matarieux appelaient sur lui la considération du monde; il était ce qu'on appelle bien lancé. Obtenait-il des succès? la marquise en était heureuse. Combien de fois, voyant cette jeime femme , enchanteresse de grâce et de je ne sais quelle volupté décente , exciter l'admiration des jeunes gens qu'elle savait si bien contenir dans les limites de la politesse , combien de fois fut-il chancelant dans ses résolutions !
Il s'imposa de ne la voir que rarement. L'étude le fatiguait , il en avait des vertiges. Tourmenté par tant de secousses , sa santé dépérissait ; il roulait dans un chaos d'idées irritantes... — Voyons si le vice rend heureux ! se disail-il. Et parfois l'adultère lui apparaissait souriant et paré des traits de Loysc. . . Dans ces crises amères il recourait à son manuscrit, dont les pages semblaient avoir un charme à le captiver; cette lecture mystérieuse le calmait.
Un soir, il resta sans pouvoir entre ses mains. Anatole ouvrit la porte et lui dit quelques mots en riant. Il était accompagné d'un jeune homme petit , faible, d'un teint maladif, et dont les traits ridés
portaient une empreinte de tristesse et de moquerie ; un lire sardonique sur des lèvres décolorées , une gaîté railleuse sur un visage frappé de mort ; la méditation de l'insouciance, la finesse et le dédain, des regards vagues et par momens étincelans d'expression , quelques touffes de cheveux sur un front chauve, la caducité et vingt-cinq ans : voilà ce jeune homme. Il était poète et se nommait d'Orbéry.
— Que lis-tu là, Platon? s'écria Anatole.
— Platon! s'écria d'Orbéry, l'admirable poète! Il avait des lèvres d'or et une lyre dans la poitrine. 11 jeta ses poèmes au feu pour s'adonner à la philosophie ; vains efforts! il n'a jamais pu faire que de la poésie , il n'a jamais été que poète. Oh ! les folles et sublimes rêveries ! Mais la philosophie, les vérités, où sont-elles?.... N'importe. Ou on me donne une pierre sur le cap Sunium ; Platon assis et improvisant , sur la politique et la philosophie, en présence des flots et du brillant archipel, j écouterai, et j'abandonnerai volontiers ce monde fangeux pour le monde idéal et harmonieux de Platon.
— Eh bien ! là , s'écria Emmanuel , là est sa parole....
— Morte....
— Vivante, si tu sais la lire.
— Bah! avait-il foi lui-même en ce qu'il enseignait? Peut-être.... Que sais-je ? Qu'est-ce que rela me fait ?
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Anatole iuterionijjit la discussion qui s'engageait, et proposa à son ami de passer la journée ensemble. C'était un dimanche; Emmanuel était libre, il accepta. Un équipage attendait à la porte; les trois jeunes gens y montèrent.
Le soir ils étaient assis autour d'une table où brûlait , dans un vase d'argent , du puncb à flammes bleues , légères , voltigeant comme des capiices sous la cuiller qu'agitait d'Orbéry. Auprès d'eux étaient trois jeunes femmes insoucieuses, jolies, mais d'une beauté fatiguée.
— Un dîner diplomatique, dit l'une d'elles, ce doit être ennuyeux.
— Je m'échapperai , lui répondit Anatole , et j'irai à l'Opéra pour vous admirer ; votre nouveau pas va rendre tout Paris fou d'enthousiasme.
— En vérité , Emmanuel , dit d'Orbéry; tu aimes et tu bois comme.... Platon : je te renie.
— Tel fait ici le fanfaron d'amour , dit en mi naudant Emma , qui ne vaut peut-être pas M. de Flavigny.
— Bravo ! bravo 1 s'écria Anatole.
— C'est bien dit! cria le poète. Il faut nous soûler de punch et de baisers. Verse donc , Aglaé , verse.
— A quoi rêves-tu là , spiritualiste ?
— Si je vous le disais , vous me traiteriez d'extravagant , d'homme malade.
LE MANCSCRIT VERT.
— Voyons.... voyons....
— Dispensez-moi, je vous prie....
— Parlez , parlez , dirent-ils tous à la fois.
— Je pensais que , si nous avions un souvenir pour Dieu, nous ne serions pas ici.
Des éclats de rire prolongés ébranlèrent le plafond.
— Mon pauvre Emmanuel , dit enfin d'Orbéry, n'ai-je pas cherclié partout les preuves de tonDieu? N'ai-je pas usé ma santé à lire et à méditer ? Orgueil, absence de bonne foi , doutes , obscurités , voilà ce que j'ai trouvé. Maintenant je me laisse faire par les premières idées venues. Jean-Jacques Rousseau avait raison : l'animal qui pense est un animal dépravé.
— Eb! de grâce, messieurs!
— D'Orbéry, dit Emmanuel en élevant la voix , les systèmes de métaphysique ne sont pas aussi vagues que tu le dis ; il y a des centres communs où ils se rencontrent; partant de points divergens , ils aboutissent aux mêmes vérités. Et puis quel besoin est-il de livres pour croire? La nature , voilà le livre qui ne ment jamais. Il dit aux hommes : — Levez la tête ; regardez le ciel , où les astres sont jetés comme la poussière sur les chemins ; regardez autour de vous et à vos pieds. Et la pensée est aussi un monde à étudier!
Anatole haussa les épaules. — Eh! peuscs-lu
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donc , mon cher ami , qu'il soit impossible d'être honnête homme et Lon citoyen sans tes croyances?
— Peut-être....
— Erreur! folie!.... Tiens ! ces friponnes-là si rieuses , si amies de la joie , ne sont dévotes qu'à l'amour; et pourtant leurs âmes sont bonnes et compatissantes. Emma a vendu des cachemires pomsauver de Sainte-Pélagie un artiste indigent. Moi qui ne crois à rien , ne suis-je pas ami fidèle et patriote dévoué !
— Sans doute ; mais que des événemens établissent une lutte entre tes intérêts et tes devoirs.... tu verras! Sans croyances , point de vertus fortes.
— Des vertus ! criait d'Orbéry en firappant sur la table , il cherche des vertus !.... Ah ! ah ! ah ! ah ! Avez-vous une lanterne à lui donner, mesdames? Savez-vous qu'il est assez bon enfant pour guetter une sainte de par le monde ? Il lui faut une Rebccca ni plus ni moins...
— J'ai connu, dit Emma, deux jeunes filles d'une beauté ravissante , deux anges de candeur ; mais ces anges-là n'ont jamais prié Dieu de leur vie. Leur père ne leur a jamais parlé ni du ciel ni de l'ame ; je ne les vois plus depuis que je suis à rOpéra.
— Eh bien ! voilà ta théorie en défaut !
— Elles ne vont pas dans le monde...
— Du punch!
108 LE MANDSCRIT VERT.
La solitude où elles vivent , ajouta Eiunianuel préoccupé , et de plus en plus révolté de la licence des discours de d'Orbéry, la solitude les défend encore....
— D'après tes idées , dit Anatole , elles ne résisteraient pas dans le monde au.\ attaques d'un amant adroit , n'est-ce pas ?
— Vous vous trompez , reprit vivement Emma.
— Allons 1 à l'épreuve.
— Anatole, que dis-tu h\? Oserais-tu méditer de troubler cette famille?
— Où demeurent- elles ?
— A Ville-d'Avray.
— Leur nom?
— Serizy.
■ — Et voilà où nous mène l'absence de tout principe !
— Emmanuel a raison , balbutia d Orbéry que le puncli échauffait ; je voudrais croire comme lui: mais mon cœur est flétri ; le chagrin et la pensée ont énervé mon corps.,.. J'aime encore à me promener seul dans les champs à la chute des feuilles.... Je voudrais tomber comme elles.... Le punch et des baisers me réveillent un peu. Au diable votre métaphysique !... Je la déteste , elle m'a tué. Les femmes auront ce que l'étude m'a laissé de vie....