XVI
Il était dix heures ; une foule animée , mais avec convenance et dignité , de jeunes fashionables , des députés, des ministres, des ambassadeurs , des femmes toutes parées de fleurs, de plumes, de diamans , d'oiseaux du paradis, de robes fragiles , d'écharpes aériennes , se pressaient dans les riches salons de la duchesse de D***. On voyait onduler, à travers des groupes d'hommes , des têtes ravissantes ; les unes blondes , les autres pâles ; celles-ci brunes avec de grands yeux noirs, celleslà agaçantes de gaîté et de fraicheur. L'œil flottait indécis; mais il était une femme qui, par la grâce réservée et séduisante de ses poses , le développement harmonieux tie sa taille et de ses blanches épaules , l'attrait ineffable de sa physionomie , ex-
citait autour d'elle des chuchoteinens d'admiration; c'était la marquise de Coislier dans toute la splendeur de ses dix-huit ans.
La comtesse de Touresnel , assise à ses côtes , la félicitait tout bas de sa présence : — Bon signe , ma chère amie ! Te voilà d'une vivacité qui me gagne , et j'en ai besoin. La Chambre a été mortelle d'ennni. Les orateurs libéraus ont eu l'insolence de contrarier les ministres du roi; les nôtres... Tiens, j'oublie toujours que tu es libérale comme lui... Le sermon a été fort beau, le missionnaire est charmant; mais si 3L de Lorgeray ne m'avait pas raconté tous bas des anecdotes très drôles sur ■madame G*** , je crois que j'en aurais eu la migraine.
Loyse écoutait avec une distraction marquée , regardant toutes les personnes qui entraient, et ne s'apercevant pas qu'elle était elle-même observée.
— Cette jeune femme est toute poésie , disait •d'Orbéry avec nonchalance : je donnerais de grand cœur la moitié du peu de temps que j'ai à passer sur ce morceau de boue séché au soleil , pour être aimé d'elle.
— Regarde donc , lui répondait un jeune littérateur en agitant son lorgnon, elle a toujours l'oeil fixé sur la porte.
— Elle attend; cl cet imbécile, ce butor d'Em-
manuel ne vient pas. Elle méritait de tomber en de meilleures mains. Dominée par son amour, qui date d'Écouen et de Saint-Denis , elle n'a pas encore gagné les mœurs frivoles qui l'entourent ; mais clic en est à deux pas ; je l'ai devinée par quelques mots de ses conversations. Elle te représente ici le matérialisme incarné et fait jolie femme. Sa passion pour Emmanuel la retient encore dans cette fraîcheur de sentiment si précieuse, si fragile. Elle a relégué son mari dans son appartement; et jamais... — Il parla tout bas à son interlocuteur, qui se prit à rire dans son mouchoir. — Oui, je te l'assure, Dervilié, la famille Matarieux en est désolée; elle devait s'y attendre; Anatole m'a tout raconté : il sait à merveiUe l'amour d'Emmanuel pour sa sœur ; aussi, en homme d'esprit et de tact, ne va-t-il jamais à rhotel de Coislier.
— C'est donc im niais que ce M. Emmanuel ?
— Il en est à croire à la vertu.
— Je ne crois plus, mon cher, qu'à celle de l'argent et du punch. Le Champagne et le café sont aussi deux de mes croyauces.
— J'en suis à l'opium , moi... Un éclair de joie a passé dans les yeux de la marquise. Je ne me suis pas retourné, ch bien! je te parie que c'est Emmanuel qui entre.
— Tout juste , répondit Dervilié.
MASUSC. VERT. T. I. l3
Les quadrilles se formaient. Emmanuel, entraîné par la fascination du regard et de la toilette de Loyse, lui présenta la main.
J'avais refuse plusieurs danseurs, murmura-t-elle, vous ne m'aviez pas invitée , mais j'attendais.
Quel coup de poignard que cette confiance ! La danse de Loyse était , pour ainsi dire , inspirée ; le £;racieux mouvement de ses pas traduisait ses senlimens : c'est par l'ame surtout que les femmes sont belles. Emmanuel se laissait aller au plaisir contre lequel il lui était si pénible de lutter. Loyse se méprenait aux tressaillemens de sa main , et il sentait que cette jeune femme, l'admiration de l'assemblée, était à lui, flexible à ses volontés comme le gant qu'il torturait entre ses doigts!
Et la lettre ! la lettre !... La main de Loyse l'effleurait dans les enlacemens de la danse. — Par bienséance il me faut danser avec d'autres personnes , dit-elle , quand il la reconduisit.
Il traversa la foule et se dirigea vers la terrasse du jardin : il étouffait, il lui fallait de l'air et la pierre froide d'un banc. A la porte extérieure il rencontra d'Orbéry , qui lui présenta Dervilié. — C'est, disait-il , un de nos littérateurs les plus distingués , notre cynique le plus élégant. Ses articles sont délicieux et ses habits du premier faiseur ; il monte à cheval avec une grâce parfaite et foudroie un ministère en quatre lignes ; c'est le plus original,
le plus accommodant des hommes ; il n'a jamais , deux jours de suite, ni la même paire de gants , ni la même conscience ; il a joué sa couleur politique , attendu que le libéralisme et l'absolutisme lui offraient somme égale.
— Non , tu te trompes , poète, ditDervilié avec une dignité comique , je n'ai pas joué ma couleur politique... je l'ai pariée ; et voici comment. Un de mes amis , qui est aujourd hui mon collaborateur , me réclamait pour son journal. — Je ne suis pas de ton opinion , lui répondis-je , tu le sais bien. — Est-ce que tu as une opinion, toi? — J'en ai si bien une que je la parie contre la tienne. — Fort bien! et j'accepte. Si je gagne le pari, tu seras absolutiste. — Si tu le perds, tu seras libéral. — Soit fait ainsi qu'il est dit; et comme c'est la plus forte tête qui doit l'emporter, celui de nous qui boira le plus de Champagne donnera sa couleur à l'autre; il en fera son serf politique... — A merveille ! mais, dans un an , à pareil jour , nous rccommencei'ons. — J'y consens. — • Nous signons le contrat par une poignée de main, et nous prenons deux témoins , comme c'est d'usage dans toutes les affaires d honneur. Nous voici chez l'un de nos plus célèbres restaurateurs, et renfermés dans un cabinet particulier. Douze bouteilles étalent devant nous leurs têtes chargées de cire. Un règlement est discuté , voté , promulgué à l'instant. Ecoutez-en la teneur.