‹ Le manuscrit vertChapitre 31 sur 49 · DANGERS · texte numérisé non relu

DANGERS

— Si vous y allez.

— Nous reviendrons à minuit , dans ta voiture... serons-nous seuls?

Il comprit son silence embarrassé, se leva et s'appuya sur l'espagnolette dorée de la fenêtre.

Après quelques instans ,1a porte s'ouvrit , un ecclésiastique parut -

— Excusez-moi , madame , dit-il en s'inclinant ; je sors de chez monsieur le marquis , je me suis égaré dans un dédale de pièces et je n'ai rencontré personne à l'antichambre.

Elle sonna , gronda doucement son chasseur et reconduisit elle-même l'ecclésiastique.

C'était l'abbé Jaumers.

LE MAKUSCBIT VERT.

Sa toilette de bal était étalée sur des fauteuils ,le cou nu , tourmenté d'une joie inquiète , l'œil sur la pendule dont 1 aiguille si lente ne marquait que huit heures , Emmanuel venait d'ouvrir son secrétaire , lorsque , soudain , le manuscrit vert frappa son regard.... il resta immobile et promena sa main sur son front pâle , humide de sueur... Ce manuscrit, c'était sa conscience visible î II lui sembla qu'une auréole de flamme voltigeait autour de sa mystérieuse couverture , et qu il était venu s'ouvrir de lui-même devant lui lorsqu il y avait porté la main ; il se jeta dans son fauteuil sans oser lire ; les lettres lui paraissaient tour à tour vertes , bleues , couleur de sang... enfin il rapprocha sa lampe et lut : — L'adiltÈre.

Il frissonna, il eut froid et se leva...

N'est-il pas des meubles de famille qui , passant de main en main , génération par génération , sont entourés d'une sorte de culte de famille? n'est-il pas de ces crucifix , chantés par i;n grand poète moderne, qui, ayant reçu les derniers baisers des lèvres qui nous étaient chères , nous sont devenus sacrés? n'est-il pas des lettres où sont tracées avec des taches de larmes les dernières expressions d'amour d'un être adoré ? Eh bien ! pour Emmanuel le manuscrit vert était plus que tout cela.

L'abbé Jaumers entra , regarda le manuscrit , monira du doigt le mot terrible , et s'assit en invitant du geste Emmanuel à l'imiter.

— Méditez, mon jeune ami , lui dit-il d'une voix grave et douce , méditez ce chapitre et pleurez ; arrêtez au bord du crime, s'il en est temps, frappezvous la poitrine , priez , si vous avez bu l'oubli de vous-même sur des lèvres coupaldes comme les vôtres. Vous n'avez pas le bonheur de pouvoir dire : — Je suis catholique. Mais vous croyez à un Dieu juste , rémunérateur, à une ame qui ne meurt pas et qui se souviendra. Soyez conséquent à la religion que vous vous êtes faite , soyez vertueux icil)as , afin d'être heureux par vos pensées dans le ciel.

— Monsieur l'abbé , dit Emmanuel , ma vie est un combat de toutes les heures , ma vie est un long. repentir , je voudrais être mort.

— Jeune homme, je n'aime pas à vous voir ce mol abattement. Ktes-vous déjà criminel ?

— Ah ! mon vénérable ami , j'ai la pensée et le désir de la faute , mais elle n'est pas commise.

— Vous ne la commettrez pas , Emmanuel ! Lisez.... n'hésitez pas... Au nom de votre père et de son agonie, lisez !...

Emmanuel s'essuya le front et lut :

l'adultère.

« Tous les malheurs de ma vie viennent de ce u que je n'avais pas compris la portée de ces mots « terribles : Être adultère. Je n'avais jamais me- « 8uré la profondeur des remords où ce crime « jette. L'homme adultère doit s'endurcir lame au « spectacle des désordres dont il est l'auteur ; il « doit sourire au milieu de 1 enfer qu il fait autour « de lui et de la victime ; il doit savoir percer le « sein du mari qu'il a déshonoré , abandonner , « dès qu'il en sera las , la femme qu il a flétrie , tt n'être jamais ému à la pensée des malheurs qui « survivront à sa faute , essuyer froidement son « épée sanglante après le duel , et se faire un svs- « tème de terreur pour rentrer dans le monde.

« S'il a des scrupules , qu'il s'arrête , il n'a pas « le courage du crime , il est un adultère manqué; « ses remords le trahiront aux premiers pas , il fera « rire de lui »

144 LE MANt'SCKlT VERT.

— N'est-ce pas assez , monsieur? s'écria Eiamanuel.

— Conlinuez , répondit le prêtre.

« Je sais, mon fils, qu'on a mis de la gentil- « lesse dans le crime : on dit qu'il est passé dans « le domaine de la plaisanterie ; que la plupart des « maris le tolèrent ; qu'il y a progrès , et qu'ils as- « sassinent moins ; que les femmes empoisonnent M moins ; qu'il y a moins de duels pour adultère. « INIais , à mettre Dieu hors de cette grande ques- « tion morale , à ne parler que du mal matériel : « non , le sang n'a pas cessé de couler sur le lit u conjugal ; on sait encore verser le poison , et si « l'on ne tue pas le corps, on empoisonne les mœurs « d'uuoe famille , on y tue le bonheur , et souvent

« pour plusieurs générations IMoi , mon fils ,

« j'ai tué en duel mon meilleur ami... Je l'ai tué « parce que j'avais séduit sa femme... Si , un jour , « toi-même... égaré, tu sentais... »

Ici les sanglots d'Emmanuel éclatèrent.

— Achevez , lui dit l'abbé.

— Impossible ! s'écriale malheureux jeunehomme, impossible î

— Pourquoi ces apprêts de toilette? Où allezvous ce soir ?

— Chez madame la duchesse de D***.

— La marquise y sera sans doute? Eh! nu>n

ami , ne sentez-vous pas la nécessité de vous séparer d'elle ?

— L'aspect seul de ce manuscrit me l'avait ordonné. Les idées tourbillonnaient dans ma tête quand vous êtes entré ; mais une résolution forte en serait sortie. Le souvenir de ce que je dois à M. de Goislier , Dieu et le manuscrit m'avaient parlé !

— Mes paroles ont été sévères, Emmanuel, pardonnez , je suis liomme aussi et sujet à Terreur ; mais j'ai vu votre père à son lit de mort , j'ai répendu le baume évangélique sur les plaies de son ame , j'ai quelques droits à le représenter devant vous.

Le jeune homme se jeta dans les bras du digue ecclésiastique ; ils se tinrent quelque temps serrés l'un contre l'autre.

— Que résolvez-vous , mon cher fils?

— Je vais écrire à la marquise , je lui retracerai... je lui dirai... j'atténuerai ce qu'un tel adieu a de cruel ; j'irai chez la duchesse, et, après la soirée , je remettrai ma lettre à madame de Goislier elle-même.

— Evitez ces dangereuses séductions; croyezmoi, n'allez pas à ce bal.

— Ne m'est-ce pas un devoir aussi que d'adoucir la rigueur de notre séparation ?

— Et vous ne la verrez plus? ...

— Qu'à de longs intervalles, en visite de cérémonie , je vous le promets.

— Jurez-le par ce manuscrit.

— Je le jure ! dit-il en étendant la main avec solennité.

— Je sors content de vous , mon cher Emmanuel. Ecrivez cette lettre et priez ; c'est par la prière que l'ame donne signe de vie et respire. Il y a dans une larme versée silencieusement au pied de l'autel plus de philosophie que dans les livres des penseurs.

Emmanuel ne répondit pas , l'abbé Jaumers secoua tristement la tête et descendit chez madame de Flavigny.

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