‹ Le manuscrit vertChapitre 34 sur 49 · LE KAL. 15Ô · texte numérisé non relu

LE KAL. 15Ô

seuses du Champagne. Je buvais à la liberté, à l'égalité, à la souveraineté du peuple , à AVasliington , à 80, à 93 ; et mon antagoniste , à lémigration , à Coblentz , à Wellington, à la légitimité, au droit divin. Figurez-vous la révolution et la contre-révolution aux prises se lançant des épigrammes acérées, des sarcasmes joyeux. Huit bouteilles étaient déjà vides et la victoire n'inclinait d'aucun côté. Nous restions droits , fermes sur nos tabourets comme les sénateurs romains sur leurs chaises curules. Bientôt un silence pesant succéda à ce délire; je voyais bien mon collègue vaciller, mais j'ignorais si c'était lui ou moi qui chancelais; les meubles, les fenêtres tournaient, et je n'entendais plus que sourdement quelques ricanemens étouffés. Je m'écriai, pour montrer que je n'étais pas encore aliattu : — A la liberté des deux mondes ! — Mais en élevant mon verre , je penchai à droite et je tombai ; je voulus prendre au moins l'atlitude du gladiateur vaincu. Impossible! On sonna. Un garçon entra , et mon vainqueur lui dit : — Ceci te représente un absolutiste de ma façon, va nous chercher une voiture... c'est moi quil montrait. — Depuis ce jourlà je suis au service de la légitimité, attendu qu'elle paie bien et au coiiqtlant.

D'Orbéry riait aux éclats; taudis qu'Emmanuel stupéfait murmurait : — Est-il possible que des hommes descendent à un tel oubli de leurs dc\oirs

154 LB MANCSCRIT VERT.

et d'eux-mêmes? Siècle blasé, siècle éteint !... — Sou indignation allait éclater, quand d'Orbérv en prévint l'explosion : — Sais-tu, lui dit-il, que te voilà dans une belle position, mon cher?

— Comment l'entends-tu ?

— Madame de Coislier t'aime et tu l'aimes aussi. — -D'Orbéry!....

— Allons! calme-toi ; prenons que ce ne soit qu'une hypothèse. Le marquis est un libertin usé , impuissant , qui a un pied dans le néant et l'autre dans sa pantoufle ; la pantoufle va tomber, «t saute marquis ! Quelques larmes de bienséance , une belle tombe en marbre , des armes gravées , des lettres d'or , le grand cordon en sautoir. Après le deuil , qui ninterdit pas les consolations , se conclut le mariage, le roi signe au contrat, voici M. de Flavigny propriétaire de ce cœur dont il n'était que l'usufruitier. Il est millionnaire , il a équipages , châteaux, hôtels, grande et petite vénerie , grandes et petites entrées ; il faudra peut-être opposer une fournée de pairs à cette nuée d'émigrés qui se ruent sur le milliard et la charte pour les dévorer; voici M. de Fiavigny pair de France, ambassadeur, ministre, que sais-je? Et pour cela il n'a qu'à se donner la peine d'aimer la femme la plus séduisante deParis. — En l'écoutant Emmanuel froissait involontairement la lettre d'adieu.

— J'ai entendu dire, ajouta Der\ilié, que le

marquis ne dormait plus qu'à l'aide d'opium ; s'il se trompait, un beau soir, s'il doublait la dose!

Absorbé , Emmanuel n'entendit pas , salua et s'enfonça sous une allée obscure. Le tableau tracé par d'Orbéry était vrai. M. de Coislier dépérissait; son vieil ami , M. de Matarieux se mouiait aussi. Encore quelques mois et rien ne contrariait plus le bonheur d'Emmanuel. Allait-il fouler aux pieds ce germe d un fécond avenir ?

Une heure s'était écoulée avant qu'il reparût au salon; il se composa un sourire et alla s'adosser à la cheminée ; elle dansait près de là , inquiète de cette absence ; elle s'aperçoit de la pâleur d'Emmanuel , soudain ses joues deviennent pâles. Bientôt après on dansa le galop , danse fantastique , tourbillon qui vous enlève vos idées pour ne vous laisser que des sensations , balancemens rapides où le battement du cœur se double , rapidité cadencée qui établit des rapports secrets et jette des vertiges. Mais ils ne le dansèrent pas ; c'est que l'un d'eux est déjà tout envahi par la douleur et l'autre tourmenté par des pressenfi.mens.

Minuit était sonné depuis long-temps , et elle n'osait pas sortir. Enfin , à la faveur d'un mouvement de danseurs , elle s'échappe inaperçue sans craindi'e rinconvcnancc qu'elle commet. Dans l'an tichambre , Emmanuel était livré aux ennuis de TattentcLa voiture s'avance au pied de l'escalier ;

ils montent : la portière se ferme , ils sont seuls. Elle est à demi enveloppée clans une pelisse de velours noir qui pend et ondule auprès de sou bras , contraste éblouissant ; elle portait des bracelets en or dont l'agrafe se perdait ingénieusement dans un médaillon : l'un renfermait le portrait de sa mère et Tautre le sien.

— C'est votre portrait, Loyse? dit-il avec

émotion; je le regardais en dansant La ressem-

Idance en est parfaite

— Oui. JNIais quelle est cette lettre qu'à travée*; robscurité je vous entends froisser?

— Celte lettre 1.... — Il voulut la caclier ; elle eut un frisson.

— Vous désirez ce bracelet, Emmanuel , et moi cette lettre Tenez cliaugeons!

Quel échange 1 L'amour contre l'adieu 1 Ce mot si simple et si tendre ; — changeons! — l'écrasa. Que peut-il répondre?.... Un baiser?.... Il est délirant.... Succombera-t-il? Non!.... Il se souvient!... Son serment.... Et, dans son désespoir, il se heurte violemment le front contre un des panneaux de la voiture ; la glace vole en éclats , le sang ruisselle sur le visage du jeune homme. Loyse jette un cri perçant, saisit, baise cette léte ensanglantée, déchire sa robe , sou écharpe , et en promène le.» lambeaux sur la plaie. — Si je pouvais mourir. Lovsc ! disait-il.

Le cliasseur ouvre la portière. — Dans un cahot, je me suis heurté la tète, dit Emmanuel; ma hlessure est fort légère.... Allez.

— Vite à l'hôtel! Valentin , à l'hôtel! vite!

La voiture part au galop. — Loyse , je me suis frappé à dessein ; ma raison se perdait. Entre la mort et le crime je n'aurais pas hésité.

On arrive à l'hôtel. Emmanuel la rassure ; la blessure n'est point dangereuse. Aidée de ses femmes , elle lave ce front saignant, y pose un léger bandeau ; il la remercie , et lui dit adieu d'une voix sourde et brisée. La voiture repart et s'éloigne.

Un instant après on lui rapporta son bracelet, trouvé dans la voiture.... Ainsi il n'avait pas voulu de son portrait!.... Un mouvement d'indignation contenu, mais profond, se passa en elle; elle prit lentement la lettre qu'il lui avait remise et la brûla à la bougie sans la lire. Qu'en était-il besoin? le bracelet ne parlait-il pas?

Elle se jeta sur son lit, épuisée, engourdie par la violence des sensations ; et, à travers les nuages d'un demi-sommeil , elle eut des rêves tantôt brillans comme un Iwl , tantôt sombres ; elle sanglotait, elle souriait : le bras suspendu hors du lit, la tète échevelée par sou agitation, elle prononrait le nom d'Emmanuel et se tordait les bras. Il lui sembla apercevoir enfin , debout à son chevet , un spectre , tenant un cierge allumé et couvert d'un linceul ; il

agitait un voile sanglant, paré de roses.... Elle se soulève pesamment , et voit devant elle M. de Coislier , enveloppé d'une robe de chambre , un bougeoir à la main, montrant la robe de bal déchirée, tachée de sans.

BEPART ET COCRTES REFLEXIONS.

Brisé par tant de secousses, Emmanuel se réfugiait dans ce calme intérieur, dans cet état de Tame qu'on ne saurait définir à ceux qui ne l'ont pas éprouvé qu'en leur disant : — C'est la contemplation de soi-même , une intuition de la pensée , heureuse de se sentir en accord avec 1 harmonie universelle. Aimable quiétude, ravissement, auxquels rien ne peut être préféré ici-bas , sinon le bonheur de les partager !

Il fit déposer deux cartes de visite chez la marquise ; et , huit jours après, on lisait dans un journal la note suivante : « Monsieur le marquis deCoislier, « pair de France, diplomate si connu , est parti ce « matin pour Nice. Sa santé est fort altérée par « suite de ses travaux actifs sous la république , le « consulat , l'empire et la restauration. Madame la

« marquise de Coislier , dont l'esprit et la rare u l)cauté sont déjà célèbres, raccompagne dans sou « voyage. Elle est elle-même assez languissante. » Etait-ce là une moquerie, cacliéc sous desvcrités; une calomnie adroite, telle que la compose uu monde ennuyé qui veut s'égayer à tout prix et sans danger?

— Ohî que la société est hideuse , s'écriait Emmanuel. A les regarder de trop près, les hommes font peur.

— Eh quoi ! lui dit l'abhé Jaumers , vous verraije toujours esclave inquiet , attaché à la glèbe de l'opinion ?

— Ce n'est pas à moi que je songe ici, mais à elle. Puis-je ne pas m'indigner contre un monde si plein de perfidies? Voyez de quel train vont les choses dans notre société actuelle. Si j'avais eu l'habileté criminelle des adultères d'habitude et de profession, la réputation de cette jeune femme serait intacte aujourd'hui. Elle serait coupable, mais honorée.

— J'ai regret que vous soyez allé à ce bal : mais vous exagérez le mal. La conduite de la marquise donne peu de prise à la malignité.... Ne sentez-vous pas, dites-moi, l'impuissance de votre philosophie religieuse ? Fuyez le sable mouvant de votre système; il manque sous vos pas dès que vous avez besoin de le trouver solide et stable. Rappelez-vous cette pensée de Pascal , grande et naturelle : « Il n'y a « rien sur la terre cpii ne montre ou la misère de

dépaut et courtes réflexions. 161

« l'homme , ou la miséricorde de Dieu , ou Tim- « puissance de 1 homme sans Dieu , ou la puissance « de l'homme avec Dieu. »

— Quel sens profond ! s'écriaEmmanuel. Quelle netteté d'expression et quelle vigueur de pensée ! Oui, tout est en Dieu! Mais ce Dieu, je l'adore comme vous ; je communique avec lui par la méditation , la prière et la nature , qui me dit sa gloire bien mieux que les livres des hommes.

— Et la révélation, jeune homme! cette parole immédiate de Jésus-Christ ! Que votre enthousiasme ne vienne pas au moins blasphémer les croyances des autres, et se ruer sur les fondemens divins de la foi! Il est, il est une exaltation moins orgueilleuse que la vôtre : elle n'argumente pas , tête levée , pour expliquer ce qui n'est pas explicable; elle s'humilie, baise le pavé du temple , et ne tourne les yeux vers le ciel que pour confesser ses misères et ses infirmités. C'est celle du vrai chrétien. « L'homme a « deux ailes pour s'élever de la terre : la simplicité « et la pureté. La simplicité doit être dans l'intena tion , la pureté dans l'affection. La simplicité « tend uniquement vers Dieu ; la pureté l'atteint « et le goûte '. »

Emmanuel repondit que ce n'était pas un mou-

ImiUtion de Jt'sus-Chri<t,

vement d'orgueil qui portait un prisonnier à étudier sa prison.

Il y avait , dans la lutte de ces deux convictions , un attrait qui leur faisait oublier les heures. Mais , retombant de ces rayonnantes idéalités dans la réalité de ses noirs ennuis, Emmanuel éprouvait im allanguissement , tme atonie de facultés qui parfois le décourageaient, même de la vertu.

Page 1