CORRESPONDANCE
La MARatJXSE DE CoiSLIER A LA COMTESSE DE TOURESNEL.
Nice , le 4 novembre 1816.
« Que je le hais à présent, que je le hais, cet « Emmanuel ! Dis-moi, ma chère amie : a-t-on ja- « mais tourmenté un cœur de femme comme il a fait K du mien? a-t-on jamais foulé avec plus de dédain « un misérable chiffon sous ses pieds ? Laisser mon « bracelet dans la voiture !... Est-ce intention? « est-ce un accident ?... Il me l'aurait redemandé « alors... Eh! qu'il est froid l'amour qui s'arrête si « ridiculement à tous les scrupules inventés par le « mysticisme! comme si nos démarches, à nous «vermisseaux, étaient comptées! comme si les « penchans de la nature étaient des crimes!...
« Je me rappelle qu'un jour il accompagnait ma « mère à Saint-Denis ; ma mère s'entretenait avec « mon confesseur dans un coin du parloir ; Emmace nuel était assis près de moi. Je lui dépeignais « combien j'étais obsédée de la discipline monastique « de cette maison : il me répondit d'un air solennel « et pédant : — Prenez garde, mademoiselle ; ces « seutimens vous mèneront au doute. — Eb bien ! « il a deviné juste; me voici devenue tout aussi ma- « térialiste qu'il pensait ; peut-être avait-il jugé dès « lors que je ne méritais pas d'être sa femme.
« Pourtant je suis belle et il m'aime! Pourtant M je l'ai vu fou d'ivresse et d'amour!... Ma cbère « amie, je pleure, je sanglote, je brise ma plume , « j'ai un excès de vie qui me tue.
« Tu as dû être bien surprise de mon départ. Tu « étais déjà toi-même allée à la campagne le len- « demain du bal, et je n'ai pu que l'adresser un « adieu tracé à la hâte au milieu de mes préparatifs. « Tu connais la scène qu Emmanuel m'a faite dans « ma voiture : cette nuit-là le marquis est entré dans « mon appartement; je me suis réveillée, et je lui « ai témoigné ma surprise de cet oubli denoscon- (i ventious ; il m'a dit seulement, en poussant du « pied ma robe tombée sur le parquet et toute sillon- « née de sang: — Je pars dans buit jours pour Nice, « madame. — Je vous suivrai, monsieur. — C'est K bien , madame. — Il est rentré cliez lui impassible.
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« Oh! que levoyageaétépénible!.... Notre chaise « de poste aUait souvent au pas : et moi qui aurais « voulu voler , fendre Fair à en perdre la respiration, « afin de m'ôterla pensée de mes tourmens! Mais « non , un pas lent , toujours le pas monotone et le « mou bercement de la voiture. Mes nerfs se cris- « paient , je mordais mon mouchoir ; et le marquis , « respirant des sels , dolent , gémissait au moindre « cahot. Ce vieillard est lâche, il craint la mort; le « néant lui fait peur. Ce doit être un bon lit pour- « tant :1e sommeil y est profond, sans réveil. Je « voudrais y être déjà couchée.
« Quelle folie à moi d'aimer Emmanuel ! Oui..., « ma chère amie... — j'ai honte de le dire... — mal- « gré ma colère et mes dédains..., je crois que je « l'aime encore... Écoute : il m'a quelquefois parlé « d'un manuscrit que lui a légué son père. Fais en « sorte qu'il te le prête, et adresse-le-moi; il avait « promis de m'en lire des fragmens. Mais cache-lui « que je t'en ai parlé... il est juste et convenable
« que je reprenne ma fierté J'avais tout oublié
« pour lui Qu'il prenne garde! Il doit juger de
« ma haine par mon amour; l'une serait aussi iiiqda- « cable (juc l'autre est dévoué. »