‹ Le manuscrit vertChapitre 39 sur 49 · CNE COURSE A VILLE-D'AVRAY · texte numérisé non relu

CNE COURSE A VILLE-D'AVRAY

La mort de M. de INIatarieux avait enfin oineit la cbambre des pairs à l'amLition d'Anatole. Son hôtel était envahi par ces flatteurs intéressés qui s'attachent à toute maison opulente.

L'art de flatter peut réclaraer une assez belle part dans les progrès de ce siècle positif, et il est dommage qu'il n'y ait pas de brevets d'invention pour ce genre de découvertes; il en faudrait beaucoup donner : mais il est des courtisans dont il serait besoin aussi de torturer la modestie , tant ils ont soin de cacher leurs piquantes inventions. Nous avons la flatterie qui s'annullc pour rehausser son protecteur, c'est la plus vulgaire; nous avons la flatterie qui prend les allures de la franchise et caresse votre amour-propre en vous conseillant ce que vous désirez; nous avons la flatterie qui devine nos pen-

sées , feint de vous en croire d'opposées , les combat , vous gronde , va même jusqu'à se mettre en colère , et se sert habilement ensuite de l'éclaircissement qu'elle avait ainsi provoqué. Le ton bourru est quelquefois d'un admirable effet dans la flatterie. Eh ! qui pourrait dire la variété des formes employées ?... Dans un flatteur consommé , tout flatte, jusqu'à la forme de son habit.

La véracité d'Emmanuel , son habitude de ne céder qu'à des inspirations droites, ne brillaient guère au milieu de la cour improvisée chez le jeune pair. C'était comme un changement de dynastie au petit pied; il eût pu y remplir le personnage de favori, il le dédaigna.

Désintéi"essé comme lui , mais par insouciance , d'Orbéry se moquait de tout le monde et de luimême. Sa poésie sceptique , amère , tantôt rêveuse, tantôt athée , participait de la mollesse de son caractère ; il ne se donnait même pas la peine d'avoir tout le talent qu'il avait ; assez peu soucieux de sa renommée , il ne se mettait à la poésie que comme un musicien à son piano , quand il est seul , pour se faire plaisir à lui-même ; doutant de tout, hors des sensations , il y avait touiné son imagination et s'y était usé. L'épuisement de ses facultés était sensible ; il éprouvait déjà la terrible nécessité de se donner une vie factice par des spiritueux. A moitié ivre, il devenait d'une vivacité étourdissante;

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c'était un flux intarissable d'idées neuves , de réflexions fines , de saillies , de sarcasmes contre 2'existence et son néant ; on sentait alors dans sa conversation comme un reflet du génie de lord Byron , mais de lord Byron crapuleux.

Dervilié s'était glissé dans la maison Matarieux; il y amusait le jeune pair par la merveilleuse souplesse de son caractère. Ondoyant, subtil, bouffon avec élégance , il n'avait pas une opinion saisissable. Fashionable , il était atteint de la maladie du beau idéal en fait de toilette, et désespérait ses tailleurs par la sagacité de ses critiques sur les coupes d'babit. Ravissant épilogueur , caustique , il glissait sous l'attaque, ou plutôt il était inattaquable par la raison qu'on ne frappe pas un homme tout nu et qui ne se défend pas. Il se faisait arme de tout , même de ces banalités plaisantes qui , lancées dans les discussions , y viennent désoler les études de toute une vie.

Suivantla manie de tous les jeunes héritiers, Anatole avait réformé sa maison. Depuis quelques jours il avait un nouveau chasseur , grand , bien fait , et plein de suffisance. — Monsieur le vicomte est en affaires, monsieur, dit-il à Emmanuel qui se présentait.

— Remettez-lui celte carte, et dites -lui que j'attends sa réponse.

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— Je ne sais si je dois déranger monsieur le vicomte , reprit-il. Il entra cependant.

— Viens donc, Emmanuel , dit Anatole ouvrant la porte ; et vous , Julien , souvenez-vous que j'y suis toujours pour M. de Fla\"igny. Tu ne pouvais arriver plus à propos , ajouta-t-il pour cacher une légère confusion , j'ai ordonné d'atteler le modeste cabriolet qui sert à mes bienheureuses excursions à Ville-d'Avray. J'ai été obligé , afin d'excuser ton absence, de te gratifier de je ne sais plus qu'elle fièvre. Lalagée ne manque jamais à s'informer de toi. Ma Cornélie commence à prendre vie au feu des paroles que je lui lance à la dérobée, pendant que M. de Sérizy s'extasie devant ses roses de toutes nuances , ses dahlias , ses plantes exotiques.

— Le cabriolet de monsieur le vicomte est attelé, dit le chasseur.

— Viens, Emmanuel. Je veux te montrer une lettre de ma sœur ; elle y fait mention de toi.

Dès lors plus d'hésitation! Emmanuel le regarda, cherchant à deviner ce que Loyse pouvait dire de lui en CCS momens de lassitude et de tristesse ; il se reprochait sa conduite envers elle : il le suivit.

Elle se répandait danscettelcttre en longs regrets sur la mort de son père ; il y avait du désespoir et des sanglots dans ce slylc. Puis elle passait à des images moins tristes.

« Le climat de Nice, mon cher Anatole, est

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« d'un tempéré délicieux. On y vit dans une at- « mosphère de jasmin et d'oranger ; on y respire la « santé dans un air doux et attiédi. L'église de « Santa-Reparata ; cette belle terrasse le long de la « mer ; ces bastides peintes de vives couleurs , en- « tourées d'oliviers , de cédrats et de citronniers ; « ce soleil qui , dans la transparence du ciel , ca- « resse en réchauffant ; la beauté des sites , en font « un séjour digne de commencer 1 Italie. Eh bien î « tout ceci me semble une dérision , à moi , qui M vois souffrir et qui souffre. Je voudrais que tout « fût deuil autour de moi , et il y a de la gaîté dans « cette riche nature! Elle m'est insupportable.

« Tu sais combien M. de Coislier est maussade « dans ses accès de goutte. Il croyait peut-être « disposer de 1 influence du climat comme de ses « laquais ; chaque jour le détrompe, et il s'en irrite. « Malgré mes soins, au milieu de ce lu\c de végé- « tation , il dépérit. Avoir toujours devant soi un « visage morne, glacé ; n'entendre que des gémis- « semens et des imprécations arrachées à la dou- « leur , ou des paroles sèches , brèves, ou des sar- « casmes en échange de bons offices.... Il me « faudrait cette résignation dont nous parlait « M. de Flavignv pendant nos promenades dans le « parc de Matarieux. Je le remercie de son sou- « venir obligeant.

M N'adresse aucvme plainte à M. de Coislier...

« Ne faut-il pas beaucoup pardonner à ceux qui « ontle corps et l'esprit malades?... Il est desheures « delà journée où il regrette Paris... Oh! pas autant « que moi, je t'assure. »

Il y a souvent plus d'émotion dans le silence que dans les paroles. Emmanuel rendit la lettre à son ami , sans oser la relire. Pas un mot ne fut prononcé; mais l'œil d'Anatole était humide d'une si tendre compassion qu'un vague frémissement erra dans tout l'être d'Emmanuel.

Au bruit du cabriolet entrant dans la cour , Lalagée accourut; elle devint rouge de plaisir en apercevant Emmanuel.

— Vous avez été malade, monsieur , lui dit-elle sans lui laisser le temps de la saluer. M. Derbain nous a donné plusieurs fois de vos nouvelles. Avezvous beaucoup souffert?... Oui, vous êtes bien pâle. Mais vous voilà guéri, n'est-ce pas?....

Elle était occupée à coudre auprès de la sourdemuette , dans le vestibule , au moment où elle s'était levée ; son ouvrage était tombé à terre. Une rose était posée sur un guéridon devant elle : elle la montra à Emmanuel.

— Regardez cette fleur... j'étudiais ma leçon.

Il comprit alors toute limpressionque ses paroles avaient produite dans la folâtre imagination de cette jeune fille ; mais il ne vit Là qu'un germe religieux : Anatole y devina un germe d'amour. Lalagée por-

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tait une simple tunique blanclie, courte et sans garniture, qui dégageait une jambe fine et un pied mignon. Ses ckeveux blonds n'étaient relevés et soutenus que par une flècbe d'or : une rose y brillait. Le coloris de la santé s épandait délicatement sur ses joues; sou marcher sautillant, onduleux, servait à merveille la souplesse de sa taille svelte, que le corset n'avait jamais comprimée. On eût dit une de ces perles de poésie que Shakespeare a laissé tomber de sa puissante imagination dans sa Nuit d'été ; et pourtant elle tenait à la terre par les sensations qu'elle recherchait avec avidité dans le cercle étroit où elle vivait. Son parler était une musique , tantôt molle et à notes languissantes , tantôt vive et saccadée. Timide à l'excès, ou heurtant les usages, elle était piquante par les dissonances continuelles de sa manière d'être; elle avait des coquetteries naïves , des caprices charmans , des bouderies agaçantes que Virgile eût données à la Galatée de ses Églogues.

Elle leva les deux doigts de sa main gauche , agita sa jolie tétc devant la sourde-muette, étendit la main droite vers le jardin, et se retournant : — Venez, messieurs, dit-elle; mon père est là bas. — Anatole marchait en avant , cherchant de l'œil Coméiie .

Ainsi, mademoiselle, disait Emmanuel, vous étudiez la structure des fleurs.

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— Oli ! je ne suis pas si savante, mais je regarile leurs belles couleurs, les gouttes d'eau qui font des perles dans leurs calices , leur tissu si fin , et je me rappelle ce que vous m avez dit.

— Est-il possible que ces fleurs soient une création spontanée de la nature? non , assurément , elles ne se sont pas formées elles-mêmes , et vous avez remarqué que sur les tiges de même espèce, le produit est toujours semblable. Il y a nécessairement une cause préexistante à cette harmonie; cette cause doit être une comme ses effets , et surnaturelle puisqu'elle domine la nature : cette cause , c'est Dieu.

Lalagée marchait plus posément, attentive et recueillie. — Si c'est Dieu qui nous envoie le bonheur, dit-elle, quand il m'arrivera je lui en serai bien reconnaissante, monsieur, je vous le promets.

— La prière est la reconnaissance exprimée ; et nous devons être reconnaissans envers Dieu , non seulement des biens accidentels qu il nous donne , mais encore de l'existence et des douleurs qui l'accompagnent ; car le tombeau est le seuil de la porte qui ouvre sur une autre \ic bienheureuse et immortelle.

— Une autre vie bienheureuse ! Ou y sera donc avec ceux qu'on aime ici?

— Il n'apparlicnt pas à l'homme de sonder de tels mystères, mademoiselle; mais Dieu nous y

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appellera un jour ; et il nous a entourés d'une lielle nature pour nous indiquer que le beau est la source de toutes les jouissances vraies, et la vertu, c'est le beau de lame. — Anatole riait et s'impatientait à la fois; mais Lalagéc ne voyait pas, elle écoutait.

Cornélic vint à pas lents et réguliers au devant de sa sœur et des deux amis ; ficre, imposante , la léte élevée, mais un peu raide. Elle était si géométriquement belle, c'était un composé de si heureuses proportions, que peut-cire sa froideur venaitelle de son admiration pour elle-même : elle se suffisait. Enfin telle était sa nature. Il n'y avait ni un pli ni une trace d'émotion sur ce frais visage , dont les lignes s'harmonisaient si bien; les noires tresses de ses cheveux contrastaient avec le ferme éclat des chairs passant du blanc au rosé, par nuances graduées et insensibles; sa tunique se dessinait autour de son sein et de sa taille; point de corset aussi, la pureté de l'antique, mais sa sévérité. On la contemplait : et, conune rien ne parlait en elle, comme ses mauièrcs étaient ilisgracicuses , elle fatiguait. K'esl-il pas des laideuis pleines •l'ame, qui séduisent, et de mornes beautés qui repoussent? Le costume deCornélieélaitsemblablc à celui de sa sœur; sculcmeul eUc n'avait pas de Heurs dans les cheveux.

Elle salua Emmanuel, mais clic eut un sourire

pour Anatole ; puis ses traits rentrèrent dans leur immobilité habituelle.

Enveloppé dans ime de ces vastes redingotes telles qu'on en portait à l'époque du directoire , les cheveux poudrés et crêpés en ailes de pigeon , M. de Sénzy était en extase devant ses dahlias en fleur, et, s'imaginant au bruit des pas, que c'était son jardinier qui s'avançait : — Je t'ai dit cent fois , ignorant , de n'arroser mes dahlias qu'à trois pouces autour des racines, et jamais au cœur des tiges divergentes. Je défends à Vétéran de labourer à lentour ; il pousse sa bêche comme une baïonnette... — Le rire de Lalagée avertit le vieillard de sa méprise. Bon, confiant à l'excès, préférant sa solitude fleurie, sa pauvreté décente, au bruit assourdissant du monde; heureux d'une rose à demi épanouie, d'une tiède matinée de printemps, des reflets du soleil couchant sur les nuages, il avait eu, dès sa jeunesse, foi vive en la patrie, en la liberté. Ces deux grandes passions déçues et éteintes, rien ne lui était resté au cœur qu'une tendre affection pour ses filles et ses fleurs; il vivait de gracieuses images et des habitudes monotones qu'il s'était faites. Il avait fort peu d'amis, mais il aimait les jeunes gens , et, désabusé sur ces générations vieillies que la mort décime sous nos yeux , il espérait en celles qui viennent a\ec iin sang jeune et chaud à offrir à la France.

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Avait-il des espérances directes sur les deux jeunes gens qui s'étaient présentés chez lui avec de si bonnes façons? voulait-il les étudier? Oui; le vieil horticulteur était père, et ces pensées l'occupaient. Anatole, sous le nom de Derbain, s'était annoncé comme le iJls d'un riche propriétaire de l'Auvergne.

Resté avec eux, il leur parla tour à tour de ses plates-bandes , de ses fleurs et de ses enfans ; du bonheur de ses greffes au dernier printemps, et de ses succès dans l'éducation de ses filles; de la beauté de ses dahlias et des vertus domestiques de Cornélie et de Lalagée. - — J'ai greffé peu d'idées dans leurs âmes , mais je les ai choisies bonnes et pleines de sève, afin que l'adhérence fût prompte et complète , disait-il. Je leur ai démontré que le bonheur de la vie consiste dans l'accomplissement des devoirs, mais sans jamais leur parler de métaphysique, attendu que je craignais le pourquoi, et, je vous l'avoue , je n'avais rien de bien satisfaisant à leur répondre. Emmanuel contraria vainement le système du vieillard : il est un âge où les pensées s'arrêtent et se pétrifient.

Au salon , ou dans les allées , Emmanuel et Anatole trouvaient aisément le moyen d'adresser aux jeunes filles quelques paroles animées; lun dans une simple pensée de prosélytisme , et l'autre dans une espérance lointaine de séduction.

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A onze heures du soir, Emmanuel était assis au cliev.t du lit d'Anatole, et celui-ci, accoude nonchalamment sur les oreillers, répondait à peine, bâillait, ouvrait une Inochure , s'agitait ou souriait aux reproches de son ami. — Quelles sont tes intentions ? Tu veux donc séduire cette jeune fille! désoler une honnête famille !

— Sais-je ce que je veux? je l'aime, je crois. Elle m'occupe au moins... Quand on nous lit à la chambre un discours long et fastidieux , je me penche sur ma banquette et je songe à sa ravissante beauté.

— Mais pourquoi cacher ton nom, eu prendre un autre?

— Je l'aime et je veux me conserver l'entrée de la maison... Si mon titre et mon nom étaient connus , je serais hicntùt exclus du plaisir de la voir : le vieux Heuristc a la parole assez rude par momcns...

— Tes espérances me désolent.

— Tu es un enfant.

— Tu me mets dans une cruelle position, Anatole , j'ai regret au silence où tu me condamnes... J'en suis chagrin, malheureux.... Cette pensée me réveille en sursaut la nuit... Je frémis de la responsabilité que j'assume... Me taire, c'est être complice.

— 'Tu vois des crimes partout... Es-tu malade?

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— Je suis effrayé !

— Peureux I Ne trouves-tu pas mon ameublement (le bon goût? Ces draperies sont un chefd'œuvre du tapissier du roi...

— Sans doute; mais , mon cher Anatole, songestu au désespoir de M. deSérizy, au tien car lu

en auras , tu compromettras ta position.

— Sois donc bien tranquille à cet égard... Se Compromettre pour cela, ce serait un non sens dans notre siècle.

— Crains de déshonorer le nom que tu portes ; il est un héritage transmis par tes aïeux, le plus sacré de tout. Crois-moi, cesse tes visites à Ville-

d'Avray et j'interromprai les miennes aussi

Mets un terme à la lutte qui se livre en moi... mon cher ami, je t'en conjure , promets-moi

— Tout ce qu'il te plaira , dit-il en s'enfoncant dans le duvet de ses oreillers ; j'y tiens fort peu !...

— Ah ! tu me rassures , tu n'es que momentanément égaré; tu souffriras d'abord de ne plus voir Cornélie , puis tu goûteras la plus pure de toutes les joies , celle que donne l'accomplissement d'un devoir. La vertu nous paie bientôt en récompenses intérieures ce qu'elle nous coûte eu jnivalions.. . Tu me remercieras , mon cher Anatole , de t'avoir initié à ce bonheur, et tu n'en voudras plus d'autre... Tu sentiras le vide , l'amcrtimio , le néant de ce qui l'avait charmé et abusé...

Emmanuel tourna les yeux vers Anatole et le vit endormi. Il se leva alors avec précaution et sortit.

Le jeune pair se dressa sur son séant, murmura : — Est -il ennuyeux! — écouta un instant et sonna. Son valet de chambre accourut. — Donne-moi un habit, du linge, un costume de soirée, lui cria Anatole , et dis à Julien de faire atteler les chevaux à la calèche.

L'ÉatîiPAGE s'arrêta devant une porte-cochère de la rue Lulli.

— Vous désertez notre foyer à présent, mon cher vicomte, lui dit Emma, vous le dédaignez; on ne vous voit plus. Vous êtes décidément grand seigneur ; et nous autres, pauvres danseuses, nous ne sommes plus bonnes qu'à pirouetter devant vous pendant que vous persiflez galamment auprès de vos dames bien prudes.

— Oui , prudes et sévères en public , dit d'Orbéry; mais lorsque vous dansez si voluptueusement et qu'on se récrie dans quelques loges jansénistes , la décence n'est pas toujours où l'on croit qu'elle est.

— Te tairas-tu , effronté railleur ?

— Prenez garde, monsieur le vicomte, cet homme est dangereux ; il a l'hounenr d'être votre ami , mais

ne VOUS croyez pas à l'abri de ses morsures. Sous cet habit élégant, il n'est ni plus ni moins que le Diogène de la poésie et du siècle.

— Je ne médis jamais que de ceux que j'admire, entendez-vous ! Je laisse passer le troupeau sans le fouetter, je ne m'attache qu'aux types. Votre danse est ravissante , c'est un langage , une poésie qui vaut mieux que la mienne ; ainsi je puis dire tout haut dans un salon : — Emma n'était ni moelleuse , ni inspirée , ce soir ; son pas de deux a paru froid ; elle a été d'un prosaïsme à désespérer. — Sans génie et sans beauté , je ne parlerais pas de vous ; la nullité sauve , mais c'est la nullité.

— Où est Dervilié?

— Tiens , près de la fenêtre , à coté de cette petite débutante du Vaudeville ; il veut lui faire une réputation.... Il devrait songer que charité bien ordonnée commence par soi-même.

Anatole s'approcha de la jeune actrice, et lui adressa quelques complimcns sur les succès qu'elle venait d'obtenir à la scène.

— M. le vicomte est indulgent, dit sèchement Dervilié; je grondais au contraire mademoiselle de sa malheureuse timidité. Le talent, c'est l'audace : si elle ose avec le public , elle deviendra une actrice parfaite. Pour un écrivain , le talent consiste à accepter toute sa pensée , et le talent, en général, est de s'accepter tout soi-même .

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