LE SECRET
« troublera plus d'une existence , qui m'aidera à « me venger. J'ai su l'arraclier, moitié menace, « moitié flatterie, à ce fat de Dervilié... N'a-t-il « pas l'impudence de m'adresser quelquefois la « parole dans le salon de mon frère? Oserait -il « prétendre...? L'imbécile! Que les hommes sont « avantageux, ma cbère amie , et prompts à se laisser « duper !... Personne ne forme avec plus d'élégance « que lui les nœuds d'une cravate ; personne n'a « une toilette plus recbercbée , ni des cheveux « blonds mieux bouclés. Que lui manque - 1 - il ? « rien qu'un cœur d'homme. Il ne l'est pas, lui « qui rampe à la merci du premier venu qui lui « donnera de l'argent. C'est un misérable !...
« Croiras-tu tout ce que j'imagine pour abréger « mes journées? Je me raidis contre moi-même; « je m'essaie à souffrir avec décence sous l'œil du « monde ; je m'invente des occupations qui puis- « sent lasser l'activité de mes idées; je sors fré- « quemment; à toute heure du jour mes chevaux « sont attelés; je vais à mon château de Soisy-sous- « Etioles, où je fais bâtir; je me fatigue; je marche « à travers le parc , traînant tout un passé bien « pesant. Ennuyée, je retourne à Paris le Icnde- « main, le soir même; je fais des visites; et, la « nuit , je ne dois parfois quelques heures de som- « meil qu'à des gouttes de laudanum que je verse « secrètement dans du lait coupé avec de l'eau. MANusc. vrRT. T. I. a5
u Les soirées me sont insupportables, et j'y vais M pour ne pas me trouver dans une solitude qui « me raconte tout ce que j'ai perdu de bonheur. « Les hommes m'importunent , et je suis condam- « née à payer de sourires étudiés lem-s compli- « mens de convention.
« Il est un homme doué d une exquise noblesse « de pensées et de sentimens , de préjugés qu'il a « le don d'avouer sans être ridicule, de facultés « dont il ne s'enorgueillit pas , de scrupules insen- « ses , d'une délicatesse qui dégénère en puéri- « lité , d'idées peu compatibles avec celles du siè- « cle. Cet homme se rend malheureux à plaisir; M il désole et enchante ; sa voix résonne comme « une harmonie inspirée quand il parle de vertu , « d'honneur et de rebgion : elle m'eût convaincue « si j'avais pu l'être ; mais la raison et les impres- « sions premières ont été plus fortes. Cet homme « est absurde ou sublime ; il tourmente ou il cni- « vre ; il enchante la vie ou il tue. Enfin on ne « peut s'occuper médiocrement de lui ; il faut l'a- « dorer ou le haïr , et... je le hais.
FIN Dr PREMIER VOLUME.
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