UNE JEUNE DAME
Et le théâtre : quelle décadence !
LE DEPUTE
Quelle licence !
LE JEUNE HOMME
Le besoin démotions est pour nous ce que l'opium est pour les Orientaux. Où est le mal?.... Byrou a révolutionné la poésie.
LE CAPITALISTE
Est-ce qu'il y a encore une poésie ?
LE DÉPUTÉ
L'imagination se déprave.
LE VIEILLARD
Mais le public siffle toutes les immortalités
MOI
Tous les sarcasmes contre la religion. Que d'espérances dans ce fait , sans cesse renouvelé !
LE JEUNE HOMME
Encombrement tlans toutes les carrières ! on s'étouffe , on se passe sur le ventre , on se tue autour du plus modeste emploi vacant
LE DÉPLTÉ.
Un milliard de pétitions «madame, dans les cartons des ministères!....
LE VIEILLARD
Et un autre milliard dans le budget ! L'impôt , c'est la pétition du peuple.
LE CAPITALISTE
Il faut ouvrir de nouveaux emprunts.
LE SAINT -SIMOSIEN.
Lisez nos brochures ; c'est la panacée universelle !
LE JEUNE HOMME
A notre tour 1 L'ordre social est une comédie jouée tant bien que mal, tantôt applaudie, tantôt sifflée; les niais seuls la prennent au sérieux.
LE dépeté.
L existence des sociétés une plaisanterie!
MOI
Monsieur est de l'école des viveurs qui descend de lord Byron «
LE VIEILLARD
Sauf le génie, qui n'est pas héréditaire.
LA DAME CARLISTE
Il faudra revenir aux anciennes idées.
LE RÉPCELICAIN.
Elles ont été mitraillées.
LE DrprTÈ , sortant avec le capitaliste.
Voilà pourtant où nous mènent messieurs de Topposition! Les théories', les utopies !
LE CAPITALISTE
Ah! monsieur, elles font baisser les rentes.
LE VIEILLARD , tOUt baS.
Que d'égoïsme !
LE JECNE HOMME.
La société est à Tagonie ; couronnons - la de roses.
(Il donne le Lras au républicaia et sort ; insensiblement on se sépare. )
MADAME***
Ces discussions sont tristes
Comme la société actuelle , qaand elle ne joue ui ne danse. Qu'ils sont heureux, ceux qui s'enivrent encore à la poésie d'un bal !... Un mal secret nous travaille ; et ces entretiens brisés , ces exclamations , vous l'ont peint bien mieux que je n'aurais pu le faire : c'est pourquoi je vous disais que notre conversation marcliait toujours. Ce mal inspire nos jeunes auteurs ; quelques-uns d'entre eux, armés d'un talent moqueur, étincelant , incisif, impitoyable , harcèlent la société ; et , au lieu d'essuyer la fange qui la salit, ils lui en jettent au visage. Ils aident à son infamie; ils y dépensent un style plein de couleurs, d'esprit et d'originalité. Honnêtes au fond du cœur, ils prennent je ne sais quel diapason et poétisent le vice lui-même. En plaisant à une partie de la société , ils corrompent l'autre ; ils jouent à la hausse sur la maladie dont nous sommes tourmentés ; ils rinvétèrcnt au lieu de la guérir , et , dès qu'une plaie est près de se fermer, ils la rouvrent pour la peindre saignante et hideuse. Sceptiques audacieux de la verlu, niant tous les principes , désenchantant la droiture , ils
placent presque toujours la probité sur les derniers plans de leurs brillans tableaux. Diogènes en fracs élégans , ils prennent en dédain l'espèce humaine , sans regarder au-delà du bouillonnement fangeux où nous sommes. Ils font de Tintérét le dieu du siècle... Eh. bien! allez leur demander un service : ils vous tendront la main, ils vous le rendi'ont avec un chaleureux empressement ; c'est qu'ils valent mieux que leurs pensées , c'est qu'en niant l'ame immortelle ils en jettent d'immortels reflets dans leur style, c'est qu'ils ne regardent pas en euxmêmes, c'est qu'ils s'étourdissent et ne comprennent pas toutes les richesses d'eux-mêmes ; c'est que , se donnant en monnaie au public, ils frappent leurs idées à l'effigie qui est de mode. Au lieu de heurter les vices du siècle , ils les prônent pour en être prônés.
MADAME*** , effrayée.
Leur direz-vous cela?
MOI
Madame , un écrivain ne doit jamais reculer devant le péril de la franchise. Et puis, quel péril ? je n'en vois pas. J'attaque un système avec la con-
viclion qu'il est mauvais , je le dis ; mes pensées sont générales : je demande la discussion à tous ceux qui ne sont pas de mon opinion, et je ne doute pas qu'ils ne soient , comme moi , sans colère et sans haine. Il y a plus : je m'adresserai à eux pour l'examen de mon livre , et je suis certain qu'ils y répondront par une noble impartialité.
Mais que voulez-vous? Espérez-vous changer la société avec un roman ?
Permettez-moi de vous renvoyer à mon épigraphe , et vous verrez que je suis fort éloigné du ritlicule de cette prétention. J'ai mis les deux systèmes en regard. Selon moi , 1 un dessèclie , flétrit et tend à dissoudre , il détruit jusqu'à l'amour , cette religion poétique du cœur , ote aux vertus leur sanction , ellcur vie, ne laisse aux hommes que des habits de théâtre, sous lesquels ils jouent unmensonge convenu ; l'autre élève la pensée , exalte le courage , ravive et rapproche les co'urs , les initie à eux-mêmes, car nous nous connaissons peu. Celui-ci met la patrie partout où Ton jouit, fait
32 pbÉface.
de la défense du sol un intérêt isolé et de la famille un appendice cbarnel; il est vil comme la fange oii il se forme , où il vient finir parmi la pourriture et les vers du tombeau : celui-là respecte en aimant, ennoblit tout ce qui émane de lui, conseille le dévouement pour lui-même, le patriotisme pour l'intérêt de tous , les affections, tout ce qui est grand , généreux , tendre , beau ; il est pur comme le ciel d'où il descend, où il remonte.
Je me suis efforcé d'indiquer les oppositions des deux systèmes : j'ai marqué les points extrêmes; les intermédiaires s'y intercaleront d'eux-mêmes. Ainsi j'ai dépeint le jeune bommc qui liésitc à se lancer dans le matérialisme et Tbommc qui s'en fait une vanité; la femme qui est encore retenue par le cliarrae d'un amour profond et vrai , et la femme qui vend sa beauté; le jeune patriote et l'athée en politique. En plaçant, comme jalons, des nuances de caractères entre ces limites opposées , je crois , autant que possible , avoir suflisamment rempli le cadre.
Emmanuel commence par un spiritualisme un peu incertain, il lutte contre lui-même; n'ayant
PREFACE. Oâ
pas encore de principes bien arrêtés, il y supplée par le 3Ianuscrît vert, qui est sa conscience visible; les deux principes combattent en lui, puis viennent les combats contre la société.
Contre la société! Elle s'inquiète peu du spiritualisme. On peut fort bien être spiritualiste tout à son aise ; elle n'y fera pas attention.
Vous avez raison : elle se soucie fort peu de cette théorie. Mais qu'un jeune homme ait le courage de la mettre en pratique et d'y conformer sa vie , ses vertus font contraste et gênent ; et si elles sont vm peu frondeuses , il devient un fléau; ou lui nie ses vertus l'une après l'autre ; on l'étouffé, on le confisque et à peu de frais. Je crois donc avoir été dans le vrai. Et comme le catholicisme , envisagé par rapport aux individus qui ont foi en lui , est digne de respect , je l'ai entouré de vénération, toutes les fois qu il n'était pas instrument politique, manteau de tartufe, masque \ieilli. C'est ainsi que
le catholicisme de labbé Jaumcrs cl celui de La-
â4 PRÉFACK.
lagée , qui personnifie le mysticisme religieux , entraient dans mou sujet.
Tout ce qui révèle le principe de l'animisme, tout ce qui s'élève au-dessus du terre-à-terre des intérêts purement matériels , a droit à nos hommages ; c'est laque réside la vitalité du corps social. Aussi ai-je adopté , comme des corollaires de mon idée , deux grandes préoccupations : le sentiment de la gloire militaire , représenté par Vétéran poète , et du patriotisme exalté, par le banni. Enfin on a tant parlé de l'inQuencc du corps sur la pensée, que j'ai voulu montrer l'empire de la pensée sur l'organisation physique qu'elle modille.
Loin de moi d'avoir fait l'apologie du régicide ! Comment l'aurais-je pu, moi qui regarde la peine de mort comme une monstruosité légale , un crime légal ; moi qui ne reconnais pas à la société le droit de propriété sur la vie , en vertu duf|uel elle tue ? On appréciera cette sorte de fatalité que j'ai jetée sur cette famille qui s'éteint par une sourdemuette. A côté de l'histoire, j'ai dû placer la poésie.
Tout en complétant votre tableau, vous y proiiirnez des leiutcs bien noires, vous aussi.
MOI
Oui , madame ; mais j'y place des contrastes consolateurs , des vertus qui rafraîchissent la pensée fatiguée; car eniln il est parmi nous des vertus , et nos mœurs se sont bien améliorées depuis quarante ans. La bourgeoisie est travailleuse, active ; la pauvreté même donne des exemples de probité que la haute société ne suit pas toujours. Certes , il y a progrès.
Toutefois , si nous avons une centralisation administrative trop forte, nous manquons d'uii centre moral ; toutes les opinions divergent et travaillent , cliacune dans ses limites , sans qu'il en profite à l'Etat. L'esprit de liberté , qui pénètre dans le corps social, individualise tout et détend les liens de famille. Cbacun marche dans le sensde son intérêt exclusif, sans rien donner à l'intérêt de tous; de là , tant de chocs et de tiraillemens. La famille féodale a disparu ; le haut protectorat, vendu si cher et si heureusement acheté, est enfin brisé. Grands regrets et clameurs du régime pourri de la puissance seigneuriale , (|iii centralisait les familles autour d'elle ; facjonnée au servage, à l'obéissance ecclésiastique, aux excom •
36 i'réface.
munications , aux reJevances, aux dîmes , aux corvées, cette famille s'est émancipée en 89. La révolution a eu sa famille créée par la Marseillaise pour repousser les coalitions européennes. L'empire a eu sa famille militaire marcliant aux sons du tambour ; élevée au bruit du canon, resserrée et puissante par la victoire ; se désaltérant à l'eau de tous les fleuves ; baptisant avec son sang et les miracles de sa valeur les lieux où elle campait; jetant aux autres pays quelques-uns de ses soldats pouirois; courant au pas de charge à la conquête de l'Europe , pour en faire une grande famille sous la tente; fondée par la gloire, désunie par la lassitude et la trahison , cette famille a été licenciée en 1815 sur les bords de la Loire. Maintenant arrive Je tour de la liberté ! Elle aura sa famille aussi , plus difficile h organiser , mais devant être plus durable. Les intérêts individuels doivent y entrer, mais il leur faut des sutures. Chacun y doit conserver son individualité , mais en ayant un point de contact avec tous. L'ordre pul)lic et l'ordre légal , bleu entendus, largement interprêtés, en seront les liens : mais la pcrfcctiliililé progressive reconnue , et les idées religieuses plus répandues leur seront
en aide. L'instruclion disséminée à profusion agira sur les mœurs. Les professions industrielles , commerciales et agricoles étant enfin aussi honorées que les dignités, les titres étant abolis , on ne verra plus cet encomlirement funeste vers le haut de la société. L'immobile et raide austérité du catholicisme repoussée, le tendre christianisme sera mieux apprécié; qu'on Tétudie, tout est là! On s'en est éloigné; il faut y revenir et l'appliquer aux besoins de l'époque. Le saint-simonisme ne s'est attiré un peu d'attention que parce qu'il s'est empare de quelques-unes de ses admirables maximes. Puis il les a dénaturées et rendues funestes , perturbatrices. Détruisant toute émulation paternelle, ne s'adressant qu'à de vils intérêts, sans communication avec le ciel, spinosisme déguisé , panthéisme flétrissant, la prétendue religion créée au nom du philosophe Saint-Simon, est toute fangeuse, toute d'argent; et , à mon avis , ceux qui la prêchent font acte de mauvais citoyens. Je n'accuse pas leurs intentions , mais je déplore leur égarement. Ils auront beau remuer en tous sens les choses de ce monde , ils n'y trouveront que des misères. Eh! qu'est-ce (ju une religion qui ne sort jamais de notre ])oue ?
Ce n'est pas sur elle que doit se fonder la grande famille du dix-neuvième siècle... Sans doute, je veux la liberté du prosélytisme , mais je voudrais aussi que tout prosélytisme enseignât Dieu et l'ame. Qu'importerait alors le morcellement des opinions, si, éclairées par la tolérance , elles venaient toutes aboutir à la croyance d'un Dieu, et d'une ame impérissable émanée de lui ?
Instrumens de la providence, nous travaillons, madame , dans un malaise de transition à la nouvelle famille, dont se préparent les éîémens constitutifs, malgré les efforts de l'aristocratie.
Ce que vous me dites là est plus net, et je désire, comme vous , qu'on étudie le christianisme. Mais nous sommes si dédaigneusement superficiels! Il y a tant d'orgueil dans notre ignorance fasbionable , que je ne partage pas toutes vos espérances ; et vous paraissez si bien dans les illusions de votre Eldorado futur, qu'en vérité c'est conscience de vous y laisser.
MOI
Les réaliïés présentes sont si tristes'.... Et puis.
madame , j'ai vu de bons esprits partager ces espérances dont la réalisation appartient à l'avenir.
Pourquoi avez-vous choisi la forme du roman ? Un livre didactique eût mieux prêté aux développemens et à l'argumentation.
MOI
Il eût plus satisfait mon amour-propre d'auteur, et bien moins rempli mon but. Mais il ne me paraît pas impossible de faire jaillir d'une action idéale la solution des questions morales et politiques; l'intérêt qui s'attache à un roman animé y aide même. Il me semble que , réfléchissant la vie avec les rires et les larmes , ses scènes comiques et funèbres , ses instans de joie et ses longs jours d'ennuis , se pliant aux détails les plus variés , aux nuances les plus fugitives des sentimens , aux caprices fantastiques de l'imagination ; embrassant parfois une vaste épO' que , la peignant h larges traits ; quelquefois aussi prenant l'histoire comme fond de tableau; dramatique ou rêveur, salirc ou poème, ode ou conte, raisonnement ou boutade; vif, léger, profond,
inégal, sentencieux, pittoresque, narguant les règles
et libre par-dessus tout , le roman est un instrument
commode, flexible, admirable à populariser ses
pensées.
ÎIADAME ***.
Savez-vous , monsieur , que ce n est pas bien de votre part?
noi.
Quoi donc , madame ?
MADAME ***
Vous saisissez mes objections comme des moyens de monologues.
MOI
Une autre fois, madame, je me rendrai plus heureux en vous écoutant. Excusez ma préoccupation...
MADAME ***
J'aurais voulu trouver des objections plus incisives , plus à fond ; mais si j'ai écouté complaisamment aujourdlmi le développement de votre idée , j'y réfléchirai , et je l'attaquerai plus vivement à votre prochaine visite. Une chose doit vous encourager, vous consoler peut-être, c'est que, si votre
ouvrage ne réussit pas , Un souvenir honorable est rlésormais attaché pour vous à sa publication.
MOI
J'ai fait ce que j'ai pu! Mais je voudrais qu'un homme puissant par son génie descendît dans l'arène de nos passions turbulentes, se colletât avec les intérêts irrités , les arrêtât , les convainquît d'insuffisance en fait de bonheur et les ramenât haletans vers les croyances. Je ne sais même si l'agitation où nous sommes n'est pas' une chance de plus pour le succès ; car le nouveau christianisme de notre époque doit se combiner avec la politique, avec notre ardeur de perfectionnement social. Ce doit être un moyen de plus et une sanction. Le temps n'est pas éloigné oii il sera permis de plus s'occuper d'aussi graves matières. L'intelligence de Ihommc est toujours inquiète et inassouvie. Et quel plus noble aliment! Voyez comme l'Allemagne s'y adonne ! Comme ses mœurs y gagnent ! Il lui manque notre feu ; son esprit studieux et investigateur nous manque. Acquérons-le , et nous serons la première nation du monde. Réunissons le sérieux à la grâce , l'atticismc à la profondeur.
Voici le temps, je crois , de faire appel aux jeunes
MA.NUSC, VERT. T. I.
iBtelligences et puis d'entrer dans leurs rangs. Appliquer le christianisme à la société est une belle et digne tâche, l'œuvre du grand nombre! A nous donc , écrivains moralistes , de flétrir l'impudeur du vice et les vénalités d'antichambre ! A nous de prêcher l'égalité de TÉvangile et de réclamer du pain pour l'ouvrier ! A vous , économistes , de démontrer possible la réalisation de vos théories ! A vous , publicistes , d'enseigner l'obéissance à la loi en même temps que le perfectionnement progressif de la loi ! A vous , artistes , de nous rendre l'idéal sensible ! A nous , poètes , d'être les Prométhées du siècle et <lelui communiquer le feu céleste! A toi, surtout, presse périodique , à toi de seconder tant d'efforts combinés et qui ne seront puissans que par toi!
MADAME ***, souriant.
Pour que l'enthousiasme ne soit pas ridicule , il doit être partagé. IMais n'importe! Ce n'est pas un si grand malheur que d être un peu raillé... Allons! en bonne et vieille amie, je vous souhaite du succès.
MOI
Minuit et demi ! Mille pardons , madame.
pnÉFACE. 45
MADAME ***
Ayez un succès , et tout vous sera pardonné.
MOI
Et si je n'en obtiens pas?
MADAME ***
Eh bien! quoi qu'il advienne , vous aurez les consolations que j'ai dites et vous rêverez à mieux faire.