Le marchand d'antiquités
Pendant que se passaient les événements racontés dans les quinze derniers chapitres , Kit s'habituait de plus en plus à M. et mistress Garland, à M. Abel, au poney, ainsi qu'à Barbe, et il arrivait peu à peu à les considérer tous ensemble et individuellement comme ses amis très particuliers, et à regarder Abel-Cottage comme sa maison.
Un instant. — Les mots sont écrits, et je ne les effacerai pas; mais s'ils donnent à supposer que Rit, au sein de l'abondance et du bien-être qu'il trouvait dans sa nouvelle demeure, commençait à concevoir une opinion dédaigneuse de la pauvre chère et du chétif ameublement de fancienne, ils font mal leur devoir et commettent une injustice. Qui plus que Rit pensait à ceux qu'il avait laissés, quoique cène fussent qu'une mère et deux jeunes frères.^ Quel père, dans la plénitude et l'orgueil de II. 1
a M-: MARCHAND
son cœur, avait jamais, en pailant de son enfant prodigue, raconté des merveilles comparables à celles <|ue Kit ne se lassait de débiter chaque soir à Barbe en parlant du petit Jacob? Avait-on jamais vu une mère comme la sienne? Avait-on jamais joui d'autant d'aises dans la pauvreté, que dans la pauvreté de sa famille, si toutefois il était possible de s'en faire une idée juste, d'après ses descriptions faites avec enthousiasme?
Rit savait pourtant fort bien q^e son ancien logis était bien pauvre , et que le nouveau y ressemblait fort peu; néanmoins il songeait constamment au passé avec une satisfaction reconjiaissante et une tendre sollicitude; souvent aussi il adressait à sa mère des lettres contenant un schellif]g4)u dixhuit pence, que la libéralité de M. Abel le mettait en état d'offrir. Parfois , se trouvant dans le quartier, il avait le loisir de passer chez elle, et alors il fallait voir l'orgueil et le bonheur de sa mère 1 il fallait entendre les cris de joie du petit Jacob et de l'enfaut à peine sorti du berceau , ainsi que les félicitations cordiales de tout le voisinage, qui écoutait avec admiration les détails donnés sur Abel-Cottage, sans jamais se lasser d'en entendre dépeindre les merveilles et la magnificence !
Quoique Rit fût au plus haut degré de faveur près delà vieille dame, de son mari, de M. Abel et de Barbe, il est certaih qu'aucun membre delafamille n'avait autant de partiaUté pour lui que le poney
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volonfaire, qui devenait entre ses mains le plus doux et le plus traitable des animaux. Il est vrai qu'à mesure qu'il se soumettait à l'autorité de* Kit, il devenait, dans la plus exacte proportion, indomptable pour tout autre; que parfois aussi, sous la direction même de son favori , il se permettait d'exécuter une grande variété de bonds et de cabrioles, à l'extrême frayeur de la bonne dame. Mais comme Rit ne manquait jamais d'affirmer que c'était, seulement, par gaieté ou pour montrer son attachement à ses maîtres , mistress Garland se laissa peu à peu convaincre de la vérité de cette assertion, à tel point que si, dans un de ces accès, le poney eût versé la chaise, elle eût cru de bonne foi qu'il l'avait fait dans les meilleures intentions.
Outre les connaissances rapides et surprenantes que Kit acquit bientôt en tout ce qui concerne l'écurie , il devint aussi passable jardinier, ,et montra tant d'inteiligence à faire tout ce dont il était chargé , tant dans l'intérieur de la maison qu'à l'extérieur, que ses maîtres lui donnaient chaque jour de nouvelles preuves de confiance. M. Witherden , le notaire , le regardait d'un œil favorable , et M. Chuckster lui-même voulait bien quelquefois l'honorer d'un salut moitié affable , moitié protecteur.
Un matin que Christophe avait conduit M. Abel à l'étude du notaire, comme cela lui arrivait sou-
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vent, etqu'il allair j)laccrle poney dans une écurie voisine, M. Clmckster sortit de Tétude, et se mit à crier : Arrêtez , Snob (i), arrêtez ! on a besoin de vous dans la maison.
— M. Abel aurait-il par basard oublié quelcpie chose ? — dit Rit en descendant de la chaise.
— Pas de questions, allez-y voir. — Ohé... hé... hé... hé... hé bien! vilaine, bêle...? Si ce poney m'appartenait , je l'aurais bientôt dompté.
— Il faut le prendre parla douceu-r , — dit Rit, — autrement il se comportera mal.' Vous feriez mieux de ne pas continuer à lui tirer lés oreilles; je sais qu'il n'aime pas cela.
M. Chuckster ne daigna répondre à cet avis qu'en l'appelant jeune drôle , et en lui enjoign'ant d'un air sec et hautain de revenir aussi vite que possible. Le — jeune drôle — étant entré dans la maison , M. Chuckster enfonça ses mains dans ses poches eaaffectant de ne pas faire attention au poney et de se trouver là par hasard.
Rit essuya ses souliers sur la natte avec beaucoup de soin ; car il n'avait pas encore perdu son respect pour les paperasses et les cartons ; puis il frappa à la porte de l'étude, que le notaire ouvrit aussitôt lui-même.
— Oh! entrez , Christophe, — dit M. Witherden.
(i) Terme de familiarité méprisante. — Note dutrad.
d'antiquités. 5
— Est-ce là le jeune garçon? — demanda un gentleman d'un certain âge, qui était avec le notaire dans son étude.
— Lui-même, — répondit M. Witherden. — C'est à ma porte qu'il a rencontré mon client,M.Garland. J'ai lieu de le croire honnête, monsieur, et vous pouvez ajouter foi à ses paroles. Permettez-moi de vous présenter M. Abel (jarland, monsieur, son jeune maître, mon élève et mon ami intime.
— Votre serviteur, monsieur, — dit l'étranger.
— Je suis bien le vôtre , — répondit M. Abel d'une voix douce. — Vous désiriez parler à Christophe, monsieur?
— Oui , je le désire. Ai-je votre permission?
— Assurément.
— Mon affaire n'est pas un secret, ou plutôt je devrais dire qu'il n'est pas nécessaire d'en faire un secret ici^ — dit l'étranger en observant que M. Abel et le notaire se disposaient à s'éloigner. — Cette affaire a rapport à un marchand d'antiquités avec lequel ce jeune garçon a demeuré , et à qui je prends un vif intérêt. J'ai passé bien des années loin de ce pays, messieurs, et si je manque aux formes ordinaires j'espère que vous voudrez bien m'excuser.
— Vous n'avez besoin d'aucune excuse, monsieur, — répondirent le notaire et M. -Abel.
— J'ai pris des renseignements dans le quartier qu'habitait son vieux maître , — dit l'étranger, —
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v,t j'ai appris que ce jeune homme avait été à son service. J'ai réussi à découvrir la demeure de sa mère , qui m'a indiqué votre maison comme le lieu le plus rapproché où je pourrais le rencontrer. Voilà pourquoi je me suis présenté moi-même ici ce matin.
— Je suis , monsieur, on ne peut plus flatté d'avoir l'honneur de vous voir, V- dit le notaire , — quel que soit l'objet de votre visite.
••>- Monsieur, — reprit brusquement l'étranger, — vous ne parlez que comme homme du monde , et je crois que vous valez un peu mieux; ainsi, je vous en prie , ne compromettez pas vo'tre caractère véritable en me faisant un compliment banal.
— Hum ! — dit le notaire en toussant. — Votre manière de parler est franche , monsieur î
— Ma manière d'agir ne l'est pas moins , — répliqua l'étranger. — Si les gens qui parlent avec franchise sont rares, ceux qui agissent franchement le sont encore plus; telle est mon opinion , qui résulte peut-être de ma longue absence et de mon inexpérience. Du reste , si mes discours viennent à vous offenser, j'espère , monsieur, que mes procédés vous les feront oublier.
La forme de dialogue adoptée par l'étranger parut déconcerter un peu M. Witherden; quanta Rit, il le regc^rdait la bouche béante d'étonnement, en se demandant de quel langage se servirait avec hii un homme qui parlait si cavalièrement à un
notaire. Ce fut pourtant sans rudesse que l'étranger se tourna vers Kit en lui disant :
— Si vous pensez, mon garçon, que je prenne ces informations dans tout autre but que celui de servir ceux que je cherche, vous êtes injuste à mon égard, et vous vous trompez. Ne portez pas un faux jugement, je vous en prie, mais ayez confiance en mes paroles-. — Le fait est, messieurs, — ajouta-t-il en se tournant vers le notaire et son élève , — le fait est que je me trouve dans une position aussi pénible qu'imprévue. Je suis venu dans cette ville avec un projet bien cher à mon cœur, me flattant de ne rencontrer aucun obstacle, aucune difficulté pour arriver à son accomplissement; mais un^mystère impénétrable paralyse subitement mes premiers efforts, et tout ce que j'ai fait pour le dévoiler n'a servi qu'à le rendre plus obscur. Je n'ose me livrer ouvertement à des recherches, dans la crainte de voir fuir encore plus loin de moi ceux que je cherche avec tant d'anxiété. Si vous pouvez me prêter votre appui , vous n'aurez pas lieu de vous en repentir, je vous l'assure, car vous voyez combien j'en ai besoin et de quel accablement vous me délivreriez.
Il parlait avec un ton de confiance et un accent de véracité qui trouvèrent un écho dans le cœur du bon notaire. Il répondit sur le même ton que l'étranger l'avait bien jugé, et qu'il était tout prêt à lui rendre service, si cela était en son pouvoir.
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I /inconnu fit alors subir à Christophe un minutieux interroijatoire concernant son vieux maître et l'enfant, leur existence soHtaire, leurs habitudes et leur isolement. Les absences nocturnes du vieillard, l'abandon de l'eiifant pendant leur durée, sa maladie et sa guérison, l'arrivée de Quilp dans la maison , leur soudaine disparition, — tout cela fut le sujet d'une foule de questions et de réponses. Enfin , Rit lui apprit que la maison était à louer, et qu'un écriteau placé sur la porte adressait les personnes qui venaient pour la visiter à M. Samson Brass , procureur, demeurant dans Bevis-Marks, et dont peut-être il pourrait obtenir quelques renseignements plus étendus. , "
— Non pas en le questionnant — dit l'étranger, en secouant la tête; — je demeure dans sa maison.
— Chez Brass , le procureur! — s'écria M. Witherden avec quelque surprise, car il avait quelques rapports de profession avec l'individu en question.
— Oui , - — reprit l'étranger. — J'ai pris ce logement il y a quelques jours, principalement parce que j'avais vu l'écriteau dont vous parlez. Le choix d'une demeure est pour moi chose peu importante, et mon dernier espoir était de pouvoir trouver là , soas ma main, quelques indices qui m'échapperaient partotitaiHeurs. Oui , je demeure chez Brass — k ma honte , je suppose?
- C'est une simple question d'opinion , — dit
le notaire en levant légèrement les épaules, — sa réputation est quelque peu équivoque.
— Equivoque! — répétale gentleman. — Je suis ravi d'apprendre qu'il y ait quelque doute à cet égard. Je pensais que ce point était depuis longtemps décidé. — Mais voulez-vous me permettre de vous dire un mot en particulier?
M. Witherden y ayant consenti, ils entrèrent tous deux dans son cabinet, où ils restèrent environ un quart d'heure , engagés dans un entretien confidentiel à la suire duquel ils rentrèrent dans l'étude. L'étranger avait' laissé son chapeau dans le cabinet de- M. Witherden, et semblait s'être mis au mieux avec lui durant ce court intervalle.
— Je ne' vous retiendrai pas plus long- temps quant à présent, dit-il en mettant une couronne dans la main de Rit, — nous nous reverrons. Surtout , pas un mot sur cette affaire , excepté à votre maître et à votre maîtresse.
— Ma mère , monsieur, serait bien contente de savoir... — dit Rit en hésitant.
— Contente de savoir quoi?
— Contente de savoir qu'il y a quelqu'un qui prend intérêt à miss Nelly, monsieur, s'il n'y avait pas de mal à le lui dire.
— Vraiment ? Eh bien ! vous pouvez lui en parler, si elle est capable de garder un secret. .Mais songez-y bien, pas un mot à aucune autre personne. — N'oubliez pas cela. — Je vous le recommande.
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— Soyez tranquille, monsieur. — Je vous remercie, et je vous souliaite ie bonjour.
Dans son désir inquiet de faire comprendre à Kit la nécessité du silence le plus coaiplet sur ce qui s'était passé entre eux, rélran{2;er l'avait suivi, jusqvi'à la porte de la rue pour lui répéter ses recommandations, et il arriva que M. Richard Swiveller ayant en ce moment les yeux tournés de ce côté, aperçut son mystérieux ami causant avec Rit.
Cette rencontre était entièrement fortuite, et en voici la cause. Swiveller, ayant une commission à faire dans ce quartier pour M. Brass, passa devant** la porte de la maison du notaire, et yoyant sur le trottoir M. Chuckster qu'il connaissait, il s'arrêta pour lui parler. A peine lui avait-il fait l'observation d'usage en pareil cas sur l'état du temps , qu'il vit arriver à la porte le locataire mystérieux de M. Brass, parlant à Rit avec chaleur.
— Oh! — s'écria- t-il , — qui est cet homme?
— Il est venu voir ce matin M. Witherden, — répondit Chuckster. — Du reste , je ne le connais pas plus qu'Adam.
— Mais du moins vous savez son nom ?
— Tout ce que je sais, mon cher, — dit M. Chuckster en passant sa main dans ses cheveux , — c'est que je lui dois d'être resté ici vingt minutes, ce qui fait que je le hais d'une haine mortelle et impérissable, et que je le poursuivrais jusqu'aux confins de l'éternité, si j'en avais le temps.
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Pendant cet entretien , l'individu en question , qui n'avait pas eu l'air de reconnaître M. Richard Swiveller, rentra dans la maison. Kit descendit les marches et s'approcha des deux amis. M. Swiveller *lui répéta alors la même question , mais sans plus de succès.
— C'est un homme fort honnête , monsieur , — répondit Rit; — et voilà tout ce que j'en puis dire.
Cette réponse excita l'indignation deChuckster. Quant à Swiveller , après être resté quelques instants plongé dans ses réflexions, il demanda à Rit de quel côté. il conduisait la chaise, et finit par le prier de lui donner une place , en l'assurant qu'ils allaient dans la même direction. Rit aurait volontiers refusé cet honneur; mais comme Swiveller s'était déjà installé dans la chaise , il ne lui restait d'autre ressource que de l'en expulser de vive force, et ne voulant pas recourir à ce moyen , il partit rapidement, coupant court aux adieux de M. Ghuckster , au grand mécontentement de celui-ci.
Comme Whisker était fatigué d'être resté en repos , et que M. Swiveller fut assez bon pour le stimuler encore davantage en sifflant , ils roulèrent d'un train trop furieux pour permettre une conversation suivie; et d'ailleurs , exaspéré par les encouragements de Swiveller , le poney se prit d'une affection toute particulière pour les poteaux de réverbères, les roues de charrettes, et manifesta un
violent désir de courir sur les trottoirs, ce qui obligea Kit à faire de grands efforts pour le nippeler à la raison. Ce ne fut donc fpi'après qu'ils furent arrivés à l'écurie que M. Swiveller trouva l'occasion de parler.
— Ce n'est pas sans peine, — dit Richard. — Que dites-vous d'un verre de bière ^
Rit refusa d'abord, puis'il consentit, et ils se rendirent ensemble au cabaret y oisin.
— Nous boirons à la santé de notre ami, — dit Richard en soulevant le pot couvert d'une mousse brillante; — notre ami qui causait avec vous tout-,' à-l'heure, — je le connais, — brave garçon, — mais original, — tout-à-fait original, — ^ A sa santé !
Kit se joignit au toast.
— Il demeure dans ma maison , — dit Richard ;
— c'est-à-dire dans la maison occupée par le jurisconsulte dont je suis en quelque sorte le bras droit. — C'est un gaillard qu'il est difficile défaire parler; mais nous l'aimons, — nous l'aimons.
— Il faut que je parte, monsieur, s'il vous plaît,
— dit Rit, faisant un mouvement pour partir.
— Ne soyez pas si pressé, Kit; nous boirons à la santé de votre mère.
— Je vous remercie , monsieur.
— Excellente femme, votre mère, Kit. — Cet homme est libéral ; il faut que nous l'engagions à faire quelque chose pour elle. — La connaît-il ?
Kit fit un signe négatif, et après avoir regardé
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fixement celui qui Je questionnait , il le remercia et partit, sans que ce dernier eût le temps d'ajouter un autre mot.
— Hum! — dit Swiveller en réfléchissant , — caci est bizarre. Tout est mystérieux dans la maison de Brass. Je veux cependant hasarder aussi mon secret. Tout le monde, sans exception, a jusqu'à ce jour été dans ma confidence, mais maintenant j'ai envie de travailler pour mon propre compte; c'est plaisant , fort plaisant !
Après avoir réfléchi profondément pendant quelqires instants d'un air d'excessive sagesse, M. Swiveller but encore quelques verres de bière, et quand le pot fut vide , il mit ses mains dans ses poches , et s'occupa de la commission dont il avait été chargé.
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