CHAPITRE XXXIX
Quoique Christophe dût attendre M. Abel jusqu'au soir, il n'alla pasr chez sa mère de toute la journée; il était déterminé à n'anticiper en aucune façon sur les plaisirs du lendemain , car c'était le lendemain qui devait être la première grande époque de sa vie, époque'depuis long-temps désirée: c'était le jour où il devait recevoir te premier quartier de ses gages, le quart de son revenu annuel de six livres, c'est-à-dire l'énorme sorjme de trente schellings. Ce devait être pour lui un jour de fête , consacré à un tourbillon d'amusements, et le petit Jacob devait apprendre ce qu'on entend par des huîtres, et aller au spectacle.
Une foule de circonstances favorisaient ces projets. M. et mistress Garland l'avaient assuré qu'ils ne feraient pas la moindre déduction sur la grande somme en question pour ses frais d'équipement. Le don de l'étranger avait augmenté ce capital de cinq schellings tout-à-fait tombés du ciel. Non seulement il avait donc vu se réaliser des espérances qu'on, ne saurait concevoir que dans les rêves les plus extravagants; mais^ en outre, le même jour était aussi l'époque du paiement des gages de Barbe,
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et Barbe devait avoir, ainsi que lui , la permission de sortir; elle devait être delà fête, prendre le thé avec la mère de Rit, et amener la sienne pour qu'elles fissent sa connaissance.
*Kit, on le croira sans peine, se mit à la fenêtre de grand matin pour voir de quel côté volaient les nuages. Quant à Barbe, elle en aurait fait autant, sans doute, si elle n'avait veillé si avant dans la nuit pour empeser et repasser de petits morceaux de mousseline, qu'il lui fallut ensuite plisser et ajustera d'autres pour en composer un magnifique ensemble de toilette. Ils se levèrent de bonne heure; mais ils mangèrent fort peu à déjeuner, et moins encore à dîner. Ils étaient tous deux dans un état d'extrême agitation , quand arriva la mère de Barbe, s'extasiant sur la beauté du temps. Elle n'en était pas moins munie d'un large parapluie, caries gens de cette sorte vont rarement à une partie de plaisir sans ce meuble essentiel.
En ce moment , ils entendirent la sonnette qui les appelait en haut pour recevoir leur salaire en or et en argent.
Et puis, avec quelle bonté M. Garland parla à Rit! — Christophe, — lui dit-il, — voici votre argent , vous l'avez bien gagné. — Et avec quelle bonté mistress Garland dit à Barbe : — Barbe , voici le votre , et je suis très contente de vous ! — Comme Rit signa sa quittance d'une main sûre et ferme, et combien Barbe fut émue et tremblante en
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signaiiL la sienne! Quoi beau luoiucut aussi que celui où mistress Garland versa un verre de vin pour la mère de Barbe! Puis, le noble langage de celle-ci! — I3ieu vous bénisse, ma bonne dame!
— dit-elle, — ainsi que vous, mon bon monsiei.'r.
— A votre santé, Barbe! — A la voire, monsieur Christophe! — Que de temps elle mit à boire son vin! Autant de temps que si c'eût été un verre à bière. Et que de gais rires, que de joyeux propos ils échangèrent en causant de. tout cela sur l'impériale de la diligence! Combien' ils plaignirent ceux qui n'allaient pas à une partie de plaisir 1 Mais, pour en revenir à la mère de Rit, n'aurait-on pas dit qu'elle était de bonne famille, et qu'elle avait été une grande dame toute sa vie? La voyez-vous, prête à les recevoir, avec une théière , un sucrier, un pot au lait 5 et des tasses, dont la propreté aurait été remarquable dans une boutique de porcelaines! Puisjlepetit Jacob et le jeune enfant portant des vêtements si propres, qu'ils semblaient être neufs , tout usés qu'ils étaient ! L'entendez-vous s'écrier, dès que chacun fut assis, que la mère de Barbe était exactement la femme qu'elle s'était attendue à rencontrer; — et la mère de Barbe assurant que la mère de Rit répondait en tous points au portrait qu'elle s'en était fait; — puis la mère de Rit faisant des compliments à la mère de Barbe au sujet de sa
fille • et la mère de Barbe félicitant la mère de
Rit d'avoir un fils tel que le sien I Barbe ne fut-elle
^ D AJVTJQIIITÉS. \n
pas eile-iuéme complètement éprise du petit Jacob? — Nous sommes veuves toutes deux ! — dit la mère de Barbe; — assurément, nous étions destinées à faire la connaissance l'une de l'autre.
— J'en suis bien convaincue, — répondit mistress Nubbles. — Quel dommage que i;ous ne nous soyons pas connues plus tôt! — Mais aussi, — reprit la mère de Barbe, — il est si doux d'en être redevable à son iils ou à sa fille, que cela répare tout le mal , n'est-il pas vrai ?
La mère de Kit fut entièrement de cet avis. Re- . . montant alors des effets aux causes, elles en vinrent naturellement à parler de leurs défunts maris, dont la vie, la mort, l'enterrement, leur fournirent des poinl's de comparaison. Rit prit la parole à son tour, et leur parla, entre autres choses, de son ancien maître et de la merveilleuse beauté de Nelly, qui avait déjà mille fois été le sujet de ses entreliens ^ avec Barbe. Mais ce souvenir ne produisit pas sur
ses auditeurs tout l'effet qu'il en avait espéré, et sa mère elle-même se mit à dire, en regardant Barbe comme par hasard, que, sans aucun doute, miss Nelly était très jolie, mais qu'après tout elle n'était »s encore qu'une enfant, et qu'il y avait bon nombre
de jeunes filles tout aussi jolies qu'elle. La mère de Barbe prétendit à son tour qu'on voyait très fréquemment les enfants changer à l'âge de quatorze ou quinze ans, et que les traits de beatité enfantine s'effaçaient souvent en très peu d'années. II. a
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Cependant, il était temps de songer à ])artir pour le spectacle. Ce départ exigea de longs préparatifs pour prendre les cliAlcs, les chapeaux , sans parler d'un mouchoir rempli d'oranges , et d'un autre contenant des pommes, lesquels mouchoirs furent très difficiles à nouer, car les fruits avaient une tendance à s'échaj)per par les coins. Enfin, tout fut prêt, et ils partirent en grande hâte, la mère de Rit portant le plus jeune de ses enfants, Kit donnant la main au petit Jacob, tout en marchant à côté de Barbe; arrangement qui fit dire aux deux mamans qui les suivaient qu'ils avaient l'air de ne faire qu'une même famille.
Els arrivèrent enfin au cirque d'Astley. Ils étaient à peine depuis cinq minutes devant la porte encore fermée, que déjà le petit Jacob était à demi écrasé, que le jeune enfant avait reçu vingt secousses, et que le parapluie de la mère de Barbe avait été emporté au loin , puis restitué à sa propriétaire , pardessus les épaules de la foule. Rit avait frappé un homme à la tête avec le mouchoir plein de pommes , pour avoir poussé sa mère avec violence et sans nécessité; de là, grand tumulte. Mais, lorsqu'ils eurent passé le bureau, et qu'ils se furent ouvert un chemin au risque de la vie, et en tenant leurs billets à la main; une fois, surtout, qu'ils se virent dans la salle , et en possession de places telles qu'ils n'auraient pu s'en procurer de meilleures en les choisissant et les retenant d'avance ; alors, ils
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regardèrent tout ce qui leur était arrivé comme d'impayables plaisanteries, et comme des accessoires essentiels de la fête.
Qu'il était magnifique ce théâtre d'Astley , avec toutes les peintures, les dorures, les glaces, et une odeur vague de chevaux faisant pressentir les merveilles qui se préparaient; le rideau qui cachait de si riches mystères; la sciure de bois fraîchement répandue dans le cirque; les spectateurs arrivant et prenant place; les musiciens les regardant d'en bas d'un air indifférent , tout en accordant leurs instruments ,♦ comme s'ils se fussent peu soucié de voir commencer la pièce , et comme s'ils l'eussent sue par cœur! Quelle éclatante clarté fondit sur eux, quand cette longue et brillante rampe de quinquets vint à monter lentement! quelle palpitation de cœur, quand la petite sonnette se fit entendre , et que la musique commença , avec les bruyants accompagnements des tambours et les effets suaves d^s triangles ! Ce ne fut pas sans raison , vraiment, que la mère de Barbe dit à celle de Kit que les places de galerie étaient les meilleures pour voir, en s'étonnant de ce qu'elles ne fussent pas bien plus chères que les loges ; ce ne fut pas sans raison non plus que, dans le trouble de son ravissement , Barbe ne sut si elle devait rire ou pleurer.
Et la pièce elle-même! Les chevaux,* que le petit Jacob reconnut tout d'abord pour des chevaux vé-
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ritablos, et les dames cl, les messieurs , de ia réalité desquels il fut impossible de le convaincre, lui qui n'avait jamais vu ni entendu rien desend^lal)le; — les coups de feu qui firent fermer les yeux à Barbe • — la dame abandonnée (jui lui ariaclia des larmes; — le t\ ran qui la fil trembler ; — 1(î paillasse qui s'aventure à prendre de si grandes libertés avec le militaire en bottes à récuyère; — la dame qui sauta par-dessus les vingt-neul rubans, et retomba sans se faire aucun mal »ur le dos de son cheval; — tout cela fut enchanteur, splendide, surprenant. Le petit Jacob applaudit à se briser les mains; Rit ne se lassa point de crier bis*! etla mère de Barbe, dans son extase, pensa briser son parapluie , à force de frapper sur le plancher.
Au milieu de toutes ces merveilles, Barbe parut poursuivie par le souvenir de ce que Kit avait dit en prenant le thé; car en sortant du spectacle, elle lui demanda avt'C un sourire convulsif simiss Nelly était aussi jolie que la dame qui sautait par-dessus les rubans.
— Aussi jolie qu'elle? — répondit Rit, — deux fois plus jolie!
— Oh! Christophe! cette dame m'a paru la plus belle des créatures!
— Allons donc! — elle, est assez bien , j'en convieiis, — mais pensez à son rouge et à sa parure , quelle difiércn-ce, cela fait I l^ous êtes infiniment mieux qu'elle, Barbe!
— Oh ! Rit ! — dit Barbe en baissant les yeux.
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— Votre mèic <'ile-inème est mieux qu'elle, — ajouta Kit.
Mais tout cela , non, tout cela ne fut rien, comparé à la dissipation extraordinaire qui suivit le spectacle. Figurez-vous Kit entrant dans une boutique d'huîtres, avec autant de hardiesse que si c'eût été chez lui , et sans même jeter les yeux sur le comptoir, ni sur l'homme placé derrière; — puis, conduisant sa société dans un cabinet , un cabinet ' particulier, orné de rideaux rouges et d'une napj^e blanche. Ensuitc^il ordonna à un monsieur remplissant le rôle de garçon, malgré son air fier et ses favoris noirs, de servir trois douzaines des plus grandes huîtres, et de se dépécher! — Oui, lui, Christophe Nubbles, dit à ce monsieur de se dépécher, et le monsieur se hâta effectivement d'apporter en courant le pain le plus blanc , le beurre le plus frais , et les huîtres les plus grandes qu'on eut jamais vues. — Kit dit alors à ce monsieur : — Un pot de bière! — exactement de cette manière,
— et le monsieur, au lieu de répondre : — Kst-ceà moi que ce discours s'adresse? se contenta de dire:
— Pot de bière , monsieur? — On y va. — Puis de s'en aller le chercher. Aussi la mère de Barbe, et celle de Kit déclarèrent-elles que ce monsieur était un des jeunes gens les mieux tournés et les plus gracieux qu'elles eussent jamais renco'ntrés.
La compagnie se mit à attaquer sérieusement le souper. Cette petite folle de Barbe annonça formel-
le ment qu'elle ne pouvait avaler plus de deux hiiîtnes^et il fallut pins d'instances qu'on ne le voudrait croire pour la décider à aller jusqu'à quatre. Par compensation , les deux autres dames s'en acquittèrent à ravir; elles mangèrent, rirent, et s'amusèrent à un tel point, que Kit prenait plaisir à les voir, et que, par Ja force delà sympathie, il mangea et rit lui-même autant qu'elles. Mais le héros de la soirée fut le petit Jacob , qiii avala les huîtres comme s'il n'eût fait que cela depuis sa naissance, les assaisonnant de poivre,et de vinaigre avec un discernement étonnant pour son âge, et ensuite ' bâtissant une grotte sur la table avec les écailles. Quant au jeune enfant, il n'avait pas fermé l'œil une seule fois depuis leur départ, et il resta paisiblement assis sur les genoux de sa mère , tantôt occupé à chercher à enfoncer une grosse orange dans sa bouche, tantôt fixant le gaz sans remuer les paupières, et égratignant sa pauvre petite figure avec une écaille d'huître. Bref, jamais souper ne fut plus gai, et lorsque Rit commanda quelque chose de chaud à boire pour faire passer les huîtres , et qu'il proposa de boire à la santé de M. et de mistress Garland , on n'aurait pu trouver dans le monde entier six personnes plus parfaitement heureuses.
Mais tout bonheur a son terme; — et comme il commençait à se faire tard, ils furent d'avis de retourner chez eux. Rit et sa mère s'écartèrent un
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peu de leur chemin pour accompagner Barbe et sa mère jusqu'à la porte d'une amie chez qui elles devaient passer la nuit, et ils se séparèrent après être convenus de se retrouver le lendemain matin de bonne heure pour retourner à Finchley, et après avoir projeté mille amusements pour le prochain quartier. Rit prit alors le petit Jacob sur son dos, donna un baiser à son jeune frère, que sa mère tenait dans ses bras, et ils regagnèrent gaiement leur logis.
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