‹ Le marchand d'antiquitésChapitre 33 sur 37 · CHAPITRE LXVU · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXVU

On avait gardé le plus profond seciet sur tout ce qui a été rapporté dans le chapitre précédent, afin que M. Quilp ne put apprendre les mesures qui avaient été prises contre lui, ni se douter de la mine qui était sur le point d'éclater sous ses pieds. Le nain n'avait donc aucun soupçon de ce qui se passait, et il était notamment très satisfait du résultat de ses manœuvres contre Rit. Ayant alors différents comptes à faire , il était resté depuis deux jours enfermé dans son antre , où il trouvait le silence et 'a solitude qui conviennent à une telle occupation. Il n'y avait vu personne, que son affidé Tom Scott, et n'en était pas sorti un instant. Le troisième jour le trouva encore occupé de cette besogne, et peu disposé à l'interrompre en sortant

C'était le lendemain du jour où Samson Brass avait été conduit devant un magistrat; par conséquent, celui qui menaçait la liberté de Quilp, et qui devait amener la révélation dangereuse [)our ses intérêts et sa sûn té Dans les quaitiers les plus élevés de la ville, et à la plus belle heure de l'ajournée, l'atmosphère était remplie de vapeurs humides, froides, et sombres, et dans les endroits bas et

a6u M MARCHAND

iTiaivcageux , coujine le quai de (jiiil|), un l)r()uil- Innl é|)ais periiuîltait à peine de distinguer les objets à deux |)as. I /obscurité de la nuit augmenta encore la densité de ce brouillard, et des deux rives de la l'amise on n'apercevait plus les lumières et les feux allumés sur les bâtiments qui y étaient à l'ancre.

Qi.ilp avait quitté l'ouvrage ; il avait fait allumei* un grand feu par Tom Scott, et après avoir avalé un grand bol de rhum presque bouillant, il allumait sa pipe, quand il entendit frapper à la porte de son comptoir. Il ouvrit doucement la petite fenêtre , et y avança la tête pour demander qui était là.

— C'est seulement moi, Quilp, — répondit une voix de femme.

— C'est seulement vous? Et que venez-vous faire ici, drolesse? Comment osez-vous approcher du château de l'ogre?

— Je vous apporte quelques nouvelles , — répondit mistress Quilp; — ne soyez pas en colère contre moi.

— Sont-ce de bonnes nouvelles , des nouvelles agréables? La vieille dame est-elle morte?

— Je ne sais quelles sont ces nouvelles, c'est une lettre que je vous apporte.

— Jetez-la par la fenêtre et allez-vous-en.

— Mais écoutez-moi , Quilp ! éqoutez-moi , je vous en prie.

d'aivtiquitks. «jôi

' — Kli bien, [jarlez, mais eu peu d(* uiols.

— I^JIe a été apportée à la maisou il n'y a pas une heure par un enfant qui ne connaissait pas la personne qui la lui avait remise, mais qui était chargé de dire qu'il fallait vous l'envoyer sur-lechamp, îUleudu qu'elle était de la plus grande importance. — Mais permettez-moi d'entrer, Quilpî je suis toute mouillée; je gielotte de froid; vous nesauiiez croire combien de fois je me suis perdue par cet épais brouillard. Que je me chauffe quelques miiuites, et je m'en irai dès que vous me l'ordonnerez.

Son aimable époux hésita un instant. Augmenter les souffrances de sa femme , c'eiit été un plaisir pour lui; mais il réfléchit que la lettre pouvait exiger une réponse, et qu'en ce cas il l'en chargerait , et cette considération le détermina à lui ouvrir la porte. Elle entra, lui remit la lettre, et se mit à genoux devant le feu pour se chauffer.

— Je suis bien aise que vous soyez mouillée, — luiditQuilpen fronçant les sourcils; — bien aise que vous ayez froid, et que vous vous soyez égalée. Vos yeux rouges d'avoir pleuré me font plaisir à voir.

— Quellecruauté,Quilp! — dit-elle en sanglolanf.

— Croyait-elle que j'étais mort? — dit Quilp en ijjrimaçant comme un singe. — Espérait elle qu'elle allait avoir tout mon argent , et qu'elle pourrait épouser en secondes noces Frédéric ïrentPAh! ahîah!

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La pauvre femme ne répondit rien à ces sarcasmes; elle continua à se chauffer en pleurant, à la grande satisfaction de Quilp, qui regarda enfin l'adresse de la letlre qu'elle lui avait remise. — Oh! — dit-il aussitôt, — je connais cette écriture; c'est celle de la charmante Sally. — Il ouvrit la lettre, et lut ce qui suit :

a L'idiot s'est laissé intimider; il nous a trahis » tous deux. On sait tout. Veillez à votre sûreté et » cachez-vous bien , car on vous cherche déjà. On » ne me trouvera pas ; j'y ai mis bon ordre. Faites »de même, et ne perdez pas de temps. — S. B. D demeurant ci-devant dans B. M. »

Pour bien décrire les divers changements qui s'opérèrent sur la physionomie de Quilp pendant qu'il lisait cinq ou six fois de suite ce billet , il faudrait connaître un langage qui n'a jamais été ni écrit ni parlé , ni lu ni entendu. Il fut long-temps sans prononcer un seul mot , tandis que sa pauvre femme tremblait d'alarme en voyant les regards distraits qu'il jetait sur elle. Enfin il s'écria :

— Oh ! si je le tenais ! — si je le tenais ici !

— Qu'avez-vous donc, Quilp ^ De qui parlezvous ?

— Je le noierais! — continua le nain sans faire attention à sa femme. — C'est pourtant une mort trop douce , trop prompte ; mais la rivière n'est qu'à deux pas; je pourrais le conduire amicalement

d'aniiquités». ^Z

jusque sur le hord , un doigt passé dans une boutonnière de son habit, plaisanter avec lui, et l'y précipiter tout-à coup. — On dit que €eux qui se noient reviennent trois fois sur la surface de l'eau; quel plaisir de l'y voir reparaître ainsi , de!joiiir de ses contorsions et de son agonie, de le repousser dans le courant s'il se rapprochait du rivage !

— Qiiilp, — bégaya sa femme , — quelque chose va-t-il mal?

— Ce misérable chien ! — continua Quilp sans l'entendre ; — je croyais que son caractère lâche et rampant était la meilleure garantie que je pouvais avoir de son silence. () Brass ! ami si fidèle , si affectionné , si complimenteur, si je vous tenais seulement ici !

Sa femme qui s'était retirée à l'autre bout du comptoir pour ne pas avoir l'air de l'écouter, se hasarda à se rapprocher de lui , et elle allait lui parler, quand il courut vers la porte, l'ouvrit, et appela Tom Scott , qui jugea à propos de paraître sur-le champ.

— Venez ! - — lui dit le nain ; — vous allez la reconduire chez elle. — Ne venez pas ici demain ; le quai sera fermé. — N'y revenez que lorsque je vous en donnerai ou vous en enverrai l'ordre. — M'avez-vous entendu ?

Tom lui répondit par un geste affirmai if, et fit signe à mistress Quilp de le suivre.

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— Quant H VOUS , — dit le nain , s'adressant à sa f^niuK», — ne faites auciuu^ question sur moi; ne chercliez pas à savoir où je suis; ne parlez pas de moi. Je ne serai pas mort , mistress Quilp; cela ne vous consolera-t-il pas?

; — Mais qu'y a-t-il donc, Quilp? — s'écria- t-elie;

— où allez-vous? Dites-moi quelque chose de plus.

— Je dirai et je ferai ce qui ne vous plaira guère!

— s'écria le nain en la saisissant par le bras, — à moins que vous ne partiez à l'instant.

— Vous est-il arrivé quelque malheur? Ditesmoi seulement cela !

— Oui. — Non. — Que vous importe? — Je vous ai dit ce que vous deviez faire ; et malheur à vous si vous ne m'obéissez pas ! — Partez-vous ?

— Je pars, — je pars à l'instant, Quilp; mais dites-moi auparavant si cette lettre a quelque rapport à ma chère petite Nelly. Vous ne pouvez vous figurer combien de fois, la nuit comme le jour, j'ai éprouvé des remords de l'avoir trompée une fois! J'ignore si je lui ai nui; mais ma conscience me le reproche, quoique je l'aie fait par votre ordre.

Le nain courroucé ne répondit rien ; mais il saisit son arme ordinaire, — une barre de fer rouillée, — avec une telle fureur, que ïom épouvanté tira mistress Quilp par le bras, et l'entraîna dans sa fuite. Quilp , emporté par la fureur, les poursuivit, malgré l'obscurité, et se trouva, sans s'en douter.

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à la porte de soîi quai. Croyant qu'ils en étaient sortis, il baissa les bar'res de fer massives qui servaient à la fermer, fit le double tour, et chercha à re«[agner son repaire . les ténèbres devenant à chaque instant plus épaisses. '

— Cette lujitsera bonne pour voyager incognito, ". — se dit-il à lui-même; — je sortirai de mon quai en grimpant par-dessus la palissade qui le sépare de celui du voisin à gauche, ou en escaladant le mur qui le termine sur la droite. — G Samson ! ô mon digne ami! si je pouvais, avant de partir, vous serrer dans mes bras! je ne vous laisserais pas une côte qui ne fût brisée.

11 se passa plus d'une demi-heure avant qu'il pût retrouver son comptoir, tant l'obscurité était grande. Enfin il y arriva. Son premier soin fut de se chauffer, et il but ensuite un bol de rhum brûlant, comme si c'eût été une liqueur rafraîchissante. Il rassembla alors le peu d'objets qui lui parurent indispensables , et en remplit ses poches , faisant en même temps un nouveau soHloque.

— Et cette Sally , — dit-il , — c'est une femme a qui l'on ne peut refuser du courage , de la résolution et de la fermeté. Etait-elle donc endormie ou pétrifiée? Elle aurait pu le poignarder ou l'empoisonner bien aisément. Elle a dû prévoir ce qui allait arriver. Pourquoi ne m'avertit-elle que lorsqu'il est trop tard? — Et qui est cause de ce qui m'arrive?

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Ce vieux fou et sa pctire-fîlle. Mai*^ je serai encore leur mauvais i^énie. — Kt vous, hoiuiére Rit , vertueux Kir, prêtiez garde a vous : quand je bais, je mords; et il n'y a persoiuie que je haïsse plus que vous. Vous triomphez aujourd'hui , mais j'aurai mon tour. — Qu'est-ce que cela?

On frappait à la porte du quai. Il écouta, et quelques instants après on y frappa de nouveau à coups redoublés.

— Déjà ! — s'écria-t-il ; — et si pressés d'entrer ! Mais vous serez désappointés, mes bons amis. - Il est heureux que j'aie été averti, — Sally , je vous remercie.

Il éteignit sa chandelle pour que la clarté ne pût servir de guide à ceux qui continuaient à frapper, s'ils venaient à bout d'enfoncer la porte. Dans sa précipitation pour éteindre aussi le peu de feu qui restait, il renversa le vieux poêle, qui se brisa en tombant, et dont les débris couvrirent les charbons. Il sortit alors de sa tanière à tâtons, et se trouva en plein air. Mais , quoiqu'il ne fût guère que huit heures du soir, la nuit la plus obscure aurait été comme le plus beau jour en comparaison des ténèbres qui l'entouraient.

En ce moment, on cessa de frapper à la porte. Il se mit en marche, se dirigeant, à ce qu'il croyait, vers la palissade dont il avait parlé , marchant lentement, les bras tendus en avant, et voyant à peine ses mains. Bien lot il crut s'être trompé de chemin ,

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changea de direction , et enfin il ne sut plus dans quel endroit de sou quai il se trouvait.

— Si mes bons amis voulaient encore frapper,

— dit Quilp, dont les yeux faisaient des efforts inutiles pour percer à travers Tobscuritê, — ce bruit m'apprendrait de quel côté je dois diriger mes pas.

— Mais aucun bruit ne se faisait entendre, si ce n'est les aboiements de quelques chiens; et comme il savait qu'il y en avait sur les quais voisins et à bord des bâtiments qui étaient à l'ancre sur la rivière, ce bruit ne pouvait dissiper son incertitude.

— Si je trouvais la palissade ou la muraille, — dit-il en continuant à marcher, les bras toujours en avant, — je saurais quel est mon chemin. — O mon excellent ami! si je vous tenais un bras, je pourrais consentir à ne jamais revoir la clarté du jour.

Comme il prononçait ces mots, un pied lui manqua , il tomba : — il était dans la rivière.

Quand il revint à la surface, il entendit des voix qui l'appelaient. Il les reconnut. Sa femme et Tom Scott §*étaient égarés dans les ténèbres , et ne savaient comment sortir du quai. Il leur répondit par une sorte de rugissement, mais inutilement : il s'enfonça au même instant; et la marée, daccord avec le courant, l'entraîna plus loin. Un nouvel effort lui permit de respirer encore une fois. Il vit près de lui un objet noir : c'était un bâtiment à

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l'ancre; il en loucha d'une main la surf.K e glissante; mais l'eau l'emporta de nouveau , !«.' (it passer sous la quille, et déposa enfin son hideux cadavre sur une rive basse et marécageuse où des pirates de rivière avaient été pendus avec des chaînes quelques jours auparavant.

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