CHAPITRE LXVIII
Des appartements bien éclairés, un feu brillant dans une grille bien polie , des voix enjouées, des visages rayonnant de plaisir, des cœurs affectueux, des yeux versant des larmes de joie; quel changement pour Rit' c'était pourtant ce qui l'attendait, et l'on avait passé une bonne partie de la journée à le préparer à ce bonheur. On lui avait dit d'abord qu'on espérait avoir des preuves de son innocence, puisqu'on les avait trouvées, ensuite qu'elles étaient entre les mains du secrétaire d'Etat; et enfin dans la soirée, le vieux M. Garland arriva à la prison porteur de l'ordre pour le remettre sur-le-champ en liberté, et il l'emmena de suite à Abel-Cottage.
lin descendant de vcJ^ure, la première personne que Rit aperçut fut sa bonne mère, qui le serra dans ses bras en pleurant de joie ^ mais sans pouvoir prononcer un seul mot. A côté d'elle était la mère de Barbe , tenant, suivant sa coutume, le petit Jacob par In main , et son plus jeune frère dans ses bras. Plus loin il vit Barbe , pâlecommela mort, qui aurait bien voulu s'avancer vers lui , mais qui restait appuyée contre la muraille de la maison, de crainte que ses 'jambes ne lui refusassent leui- ser-
vice, tant était vive son émotion. Rit aurait volontiers couru près d'elle; mais la bonne mistress Garland descendait en ce moment le petit péristyle de la maison, et s'avançait vers Kit pour lui serrer la main. M. Abel la suivait, et, dans l'excès de sa joie, il embrassa tout le monde, en commençant par Kit, et en finissant par le gentleman , qui avait si bien coopéré à faire reconnaître l'innocence de Kit, et qui n'avait pas voulu manquer de se trouver à cette réunion joyeuse, quoique tout le monde eût les yeux humides.
Mais qu'était devenue Barbe pendant tout ce temps? Barbe avait perdu connaissance, et on l'avait transportée dans une chambre voisine de là salle à manger, où sa mère et celle de Kit employèrent avec profusion le vinaigre et l'eau froide avant de pouvoir la rappeler à la vie. Dès qu'elle en eut dbnné quelques signes, mistress Nubbles alla dire un mot à l'oreille de son fils qui la suivit aussitôt, et elle le conduisit dans la chambre où était Barbe, assise dans un grand fauteuil, avec un coussin derrière sa tête. — Barbe, dit mistress Nubbles voilà Kit qui vient vous voir. — Est-ce bien lui? s'écria. t-elle. — Oui, Barbe , oui , c'est moi; je suis libre à présent. — Mais en ce moment M. Garland et M. Abel appelaient Christophe à grands cris, et les deux mères le poussèrent hors de la chambre en lui disant d'aller rejoindre ses amis, tandis que Barbe riait et pleurait en même temps.
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Dès qu'il fut arrivé, M. Garlaïui le lit entrer dans la salle à manger, où était servi un souper fioi(i qui aurait pu être offert à des hôtes de la première distinct ion. Mistress Garland avait déjà fait placer a table le petit Jacob, qui attaquait avec ardeur une tranche de plum-cake, les yeux fixés sur les oranges et les figues qui devaient la suivre. Mistress Nubbles et la mère de Marthe furent appelées pour y prendre place, et si Marthe elle-même n'y parut point, ce fut parce que sa faiblesse y mettait obstacle. Dès que tous les convives furent en place , le gentleman, qui était aussi affaué qu'aucun gentleman put jamais l'être, fit le tour de la table, remplit tous les verres d'excellent vin, et porta la santé de Christophe Nubbles. S'avançant ensuite vers lui il lui présenta une belle montre d'argent, sur la caisse de laquelle étaient gravés les mots: — Christophe Nubbles — présent d'un ami.
Tous les coeurs étaient épanouis, et le souper dura fong-temps. Quand on se fut levé de table, Kit se souvint qu'il y avait un ami qu'il n'avait pas encore vu, attendu qu'on ne pouvait convenablement l'introduire dans la salle à manger, et il se rendit à l'écurie. Le poney cabriola et hennit de joie en le revoyant, et tandis que Rit lui passait la main sur le dos , le poney frottait son nez sur le bras de Kit.
Mais comment se fit-il que Barbe entra précisément en ce moment dans l'écurie? C'est que, depuis
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que Kit rtait absent, le poney n'avnit voulu recevoir que d'elle sa nourrilure, et dès qu'elle eut recouvié toutes ses forces, elle voulut aller lui donner son soujjer. Elle s'arrêta à la porte en rougissant; mnis Rit courut à elle, et lui dit qu'ils ne s étaient pas encore donné la main, l^arbe lui tendit aussitôt la si( nne , et Rit la pressa doucement. On n'est pas bien loin l'un de l'autre quand on se donne la main. Il était donc naturel que Rit aperçût une larme qui tremblait encore sur les cils bruns de Barbe, et il ne l'éiait pas moins que Barbe levât les yeux sur lui et rencontrât les siens. Nel'était-il pas autant que Rit l'embrassa t ? Elle s'écria : — Fi donc, Rit! — Mais elle ne l'empêcha pas de recommencer. Peut-être même l'aurait il embrassée une troisième fois, si le poney ne se fût mis à hennir et à trépigner. Rit se tourna un instant vers lui, et pendant ce temps Barbe disparut.
Dans le 5 )urs de la soirée, M. Garland tira Rit à récart,et iui dit qu'il avait à lui apprendre quelque chofie qui le surprendrait beaucoup. Rit pâlit, et parut si inquiet que M. Garland se hâta d'ajouter que la surprise n'aurait rien de désagréable. Il lui demanda ensuite s'il était disposé à faire un voyage le lendemain avec lui.
— Un voyage , monsieur?
— Oui, un voyage, — avec notre ami le gentleman qui est là-bas. — En devinez-vous le motif? Rit pâlit encore et secoua la tête.
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— Je vois que vous le devinez. J^ites-moi ce que vous pensez.
Rit murmura quelques mots indistincts , parmi lesquels M. Garland ne put entendre que les mots : a Miss Nelly. »
— Vous avez deviné juste, — dit-il; — nous avons découvert leur retraite , et c'est là que nous allons.
Rit murmura plusieurs questions: — Comment et depuis quand avait-on fait cette découverte? — Se portait-elle bien ? — Etait-elle heureuse ?
— Je la crois heureuse, — répondit M. Garland, — et j'espère qu'elle se porte bien. Elle a été faible et souffrante , mais dans la lettre que j'ai reçue hier, on me dit qu'elle va mieux. — Asseyez-vous, et je vous conterai le reste. — Vous savez que j'ai un frère, car je vous en ai parlé plusieurs lois, et vous avez vu son portrait, fait dans sa jeunesse, qui est dans mon salon. Ce frère demeure assez loin d'ici, depuis bien des années, avec un ancien ami, ministre de l'église anglicane. Quoique nous nous aimions véritablement en frères , il y a bien long- temps que nous ne nous sommes vus, mais nous nous écrivons souvent. Mon frère a ie caractère aussi doux et aussi simple que mon fils Abel; il ne se plaît qu'à faire du bien à tout ce qui l'entoure, et jamais il ne parle du bien qu'il fait. Cependant, diins une lettre qu'il m'écrivit il y a quelque temps, il me parla d'un vieillard et de sa petite -fille,