MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DBS ITALIENS, 15 A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
Toas droit* réserves
LE
Un rapide appel de cor retentit dans la station de Malines, et le train qui venait d’arriver de Bruxelles reprit sa course du côté d’Anvers. Le cheval de fer, attelé à une trentaine de voilures, gérait un instant avec un pénible effort; mais bientôt il triompha de la résistance de son fardeau, et, sillonnant l’espace, vola h travers les champs avec la rapidité de l’éclair.
Malgré la respiration bruyante de la locomotive qui dominait le bruit du fer, on entendait distinctement les éclats de plusieurs voix animées.
L’avant-dernier wagon était rempli de voyageurs qui avaient été en partie de plaisir à Bruxelles, et que la chance avait favorisés à un concours de tir à l’arc. La plupart tenaient encore leurs arcs à la main.
Il y en avait deux qui ne cessaient d’élever en l’air, l’un une cafetière, l’autre un pot au lait en argent ; les autres portaient presque tous de petites cuillers à café attachées à leur boutonnière.
Leur victoire inattendue et la bière dont ils l’avaient arrosée les trîinsportaient d’une joie folle. Ils chantaient et bavardaient sans cesse et se racontaient en criant les faits héroïques du concours.
Un seul voyageur, assis dans un coin de la voilure, paraissait n’élre point de leur compagnie. C’était un jeune homme très-convenablement vêtu de noir, et dont l’extérieur annonçait sinon la richesse, du moins un grand soin de sa personne. Son habit de drap fin dessinait élégamment sa taille, sans faire un seul pli; sa cravate était nouée avec^art, et ses gants glacés enfermaient ses doigts, qu’un pénible travail n’avait pas endurcis.
Comme il tenait les yeuxbaissés et souriait à peine par moments, quelques-uns des joyeux archers avaient d’abord eu envie de s’amuser aux dépens du jeune rêveur; mais lorsqu’il leva la tête et regarda ses compagnons de voyage, sa physionomie leur fll une profonde impression, et, sans-savoir pourquoi, tous se sentirent portés vers un sentiment de respectueuse sympathie pour l’inconnu.
Le visage du jeune homme était régulier ; un sang pur colorait ses joues , et ses cheveux noirs se bouclaient élégamment autour de sa tête expressive ; mais ce qui avait frappé les archers, c’était je ne sais
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quoi d’élrange dans ses grands yeux bleus, un regard plein de feu et de fierté et de confiance en soi, mais eu même temps si doux, si franc et si bon, qu’il devait inspirer à chacun de l’estime et de l’amitié.
Les tireurs s’étaient remis à chanter avec une nouvelle énergie, et le jeune homme, plongé dans ses réflexions, avait de nouveau courhé la tête , lorsque le** train atteignit la station de Duffel et s’arrêta.
La handejoyeuse sortit bruyamment de la voiture, le cor retentit, et la machine reprit sa course.
Un sourire illumina la figure du jeune homme ; il regarda autour de lui, comme s’il était surpris de son isolement soudain.
Il releva la tête, tira de la poche de son habit un portefeuille et y prit un paquet de billets de banque qu’il compta et feuilleta à plusieurs reprises, évidemment dans le seul but de toucher ce trésor ; une étincelle brillait dans son œil noir, et de temps en temps un cri de joie imperceptible soulevait sa poitrine.
Après avoir remis le portefeuille en poche , il se posa la main sur le front, comme s’il voulait concentrer sur un seul objet toute l’énergie de sa pensée. Sans doute, ce qu’il voyait ou ce qu’il croyait voir dans le vague remplissait son âme de béatitude, car ses yeux étaient grands ouverts et son visage était radieux.
Enfin , rappelé à des pensées plus matérielles ,
mais gui cependant devaient être en rapport direct 'avec ses rôves de bonheur, il se mit à compter sur ses doigts et à murmurer le mot café, accompagné de noms bizarres, tels que Khéribou, Saint-Domingue, Brésil, Bahia et Maracaïbo. Puis il releva la tête et respira avec force , comme s’il s’applaudissait d’une victoire remportée.
11 y avait je ne sais quoi de remarquable dans les gestes de ce jeune homme. Ses mouvements étaient anguleux et brefs, et malgré cela lents et tranquilles. C’est qu’entre chacun de ses gestes il y avait nne pause, comme s’ils étaient l’expression d’une pensée mûrement réfléchie. Cela donnait au jeune homme un air sérieux et réservé, intelligent et calme, quoique la rapidité énergique de ses mouvements accusât un cœur courageux et passionné.
Il venait de sertir de sa rêverie et s’était avancé vers la portière. Il regarda les champs, et suivit quelque temps des yeux l’ombre de la fumée, qui, çomme un serpent monstrueux, se déroulait parallèlement au convoi; mais, en réalité, de tout cela il ne voyait rien, car son esprit était ailleurs, et il n’avait d’yeux que pour contempler des choses qui étaient loin de lui, ou qui peut-être étaient encore cachées dans les mystères de l’avenir.
Après quelques instants il reprit son portefeuille , y jeta un coup d’œil et le remit en poche sans l’avoir ouvert. Sa tête se pencha lentement sur sa poitrine, et il resta longtemps plongé dans une contemplation
secrète, jusqu’à ce que, enfin, il levât les bras au ciel, les yeux étincelants d’espoir, et prononçât, avec un accent de prière, le nom de Félicité. Ce nom, comme s’il l’avait dit sans le savoir, colora ses joues d’une ardente rougeur. Il parut se reprocher quelque chose et il hocha la tète avec mécontentement... lorsque le sifflement aigu de la locomotive le tira de son oubli et lui annonça qu’on arrivait à la station du Conlich.
On ne s’arrêta que quelques instants et le train allait reprendre sa course vers Anvers, lorsque tout à coup la portière de la voilure s’ouvrit, et un homme sauta sur le marchepied.
— Ah! bonjour, l’ami François! cria le jeune homme à son nouveau compagnon de voyage.
Mais celui-ci, visiblement contrarié de la rencontre, ne répondit point et fit un pas en arrière, avec l’intention de chercher une autre place. Mais, comme le train était déjà en marche, il fut poussé contre son gré dans le wagon par le garde-coupé, et il se vit obligé de prendre place en compagnie de celui qui lui avait si amicalement souhaité le bonjour.
Le nouveau voyageur était aussi un jeune homme : assez bien de visage, avec des cheveux blonds et une mise distinguée, quoique moins élégante que celle de son camarade.
Celui-ci, étonné de l’expression amère et du silence du nouveau-venu , le regarda un instant et demanda en riant :
— Ah çà, mon cher François, je me trompe, sans doute? Tu parais fâché contre moi. C’est impossible. En tout cas, je suis content de te rencontrer. Où as-tu été? Il y a bien trois semaines que je ne t’ai vu.
— Laisse-moi tranquille ! murmura l’autre avec un sourire haineux.
— Moi qui avais l’intention d’aller lundi à ta recherche! Car tu ne viens plus à notre bureau... j
— J’aime mieux négliger la chance de quelques bonnes affaires, que de me trouver en présence d’un faux ami. Dieu sait si je resterais maître de moi !
— Eh I qu’as-lu donc? demanda le jeune homme avec surprise, mais sans colère. Je serais un faux ami? Prends garde, François; il y a ici quelque erreur. Je ne sais rien. D’ailleurs, on ne condamne pas un bon ami sans lui demander au moins des explications.
Mais le calme du jeune homme parut exaspérer l’autre ; car il pâlit et ses lèvres frémirent, tandis que le mot « hypocrite » s’échappait de sa bouche.
Son camarade, blessé de cette insulte, leva lentement la léte et jeta sur lui un regard étincelant; mais il se calma avec effort et dit :
— Hypocrite 1 moi 1 quel aveuglement te frappe ? Allons, soyons hommes, François. Si nous devons être ennemis, que ce ne soit qu’après de suffisantes explications. Quant à moi je ne crois pas avoir quelque chose à me reprocher.
François répliqua avec ironie ;
— N’est-ce pas, Raphaël, que la fille de l’épicier SpcU est une belle fille?
— Certainement, une belle fille.
— Et aimable?
— Très-aimable.
— Il serait bien heureux, celui qui l’ohtiendrait pour femme ?
— Sans doute; elle a beaucoup d’esprit et de cœur.
François, en entendant sortir cette louange de la bouche de son interlocuteur, jeta un cri rauque.
— Et son père a beaucoup d’argent, dit-il d’un ton ironique. Lucie serait un bon parti. Un tel mariage donnerait à un commis de magasin .les moyens de devenir lui-même négociant. Cela vaut la peine de trahir un ami et d’empoisonner sa vie pour toujours ; n’est-ce pas, M. Raphaël Banks?
— Je ne comprends pasj tu es fou, répondit Raphaël avec une impatience contenue.
— Je deviendrai fou peut-être ; mais ce ne sera pas sans m’être vengé d’abord! répondit François avec désespoir. Mes parents et les parents de Lucie étaient amis; elle a joué mille fois avec nous, alors qu’elle n’était qu’une enfant. Nous avons été élevés ensemble pour être unis un jour par le mariage. Notre amour réciproque a grandi jusqu’à ce jour. Je me suis fait commis-voyageur. J’ai tenté le commerce, j’ai couru, travaillé, et j’ai amassé ainsi de quoi procurer à ma
femme une position honorable dans le monde. Et, au moment où je crois atteindre le but de ma vie, mon propre ami vient anéantir tout mon bonheur ! Il se glisse dans la maison , flatte et caresse le père et se met à ma place, sans réfléchir que par cette trahison il porte un coup mortel à son meilleur ami. Mais c’est égal ; ça n’ira pas si facilement. Il se passera des choses affreuses avant que mon malheur soit consommé.
Un sourire paisible entr’ouvrit les lèvres de Raphaël.
— Tuas du chagrin, François, dit-il, je le vois. Je devrais me fâcher de tes paroles amères, mais tu es bon garçon, et j’ai compassion de ton égarement. C’est une erreur inexplicable qui t’a monté ainsi contre moi. Je ne vois pas la moindre apparence de fondement dans ton accusation.
— Dis que tu n’aimes pas Lucie 1
— J’ai beaucoup d’estime pour elle, mais nullement de l’amour.
— Et si son père lui-méme venait t’offrir sa main, tu l’accepterais en toute hâte, n’est-ce pas ?
— - Non, François, je refuserais.
— Une si jolie fille, spirituelle, bonne, et avec cela une assez belle fortune.
— Fût-elle beaucoup plus belle et son père possédât-il dix fois plus d’argent, je refuserais encore.
Il y eut un instant de silence, François parut avoir la conviction qu’il avait accusé son ami à tort.
LE MARCHAND D’ANVERS f)
— Est-ce bien la -vérilé, ce que tu me dis-là? balbutia-t-il avec l’éclair de la joie dans les yeux.
— Me connais-tu pas pour un honnête homme, François? répondit Raphaël. As-tu confiance dans mes sentiments d’honneur? Eh bien, je déclare que tes soupçons n’ont pas de fondement, et que tu te laisses attrister par de vaines apparences. Je le donne là-dessus une loyale poignée de main d’ami.
François serra ardemment la main de son ami, et s’écria :
— Merci, mon cher Banks. Ah 1 tu me délivres d’un terrible chagrin 1 La frayeur et le désespoir m’assaillent depuis trois semaines. Pardonne-moi les paroles amères que j’ai osé t’adresser, pardonnemoi l’égarement de mon esprit. La jalousie m’avait aveuglé; mais, sois-en sûr, ce n’était pas ma faute. A mes yeux, tout parlait contre moi.
Raphaël Banks s’était assis à côté de son ami , et lui dit en souriant :
— Allons, François, explique-moi ce qui témoignait contre moi ; car vraiment je ne comprends pas un mot de toute cette affaire.
— Eh bien, je vais te la faire comprendre. Tu sais que M. Spelt, le père de Lucie, fait de temps en temps quelques affaires de commerce. Sur mon conseil, il acheta dernièrement un lot de café Java dans l’espérance de gagner une bonne petite somme. Eh bien 1 il y a perdu, au contraire. Tout cela est une grosse épine dans son pied , et il ne peut pas me le
pardonner. Je suis tombé en disgrâce , et peut-être vais-je voir ma Lucie se marier avec un autre. C’est à en devenir fou. Voudrais-tu croire, Raphaël , que je me suis arraché hier trois cheveux gris?
— Impossible, tu n’as pas encore vingt-six ans.
— C’est ainsi pourtant; la jalousie vieillit un homme en quelques semaines.
— Mais, François, ton explication me laisse encore mon ignorance. Quel rapport ai-je avec tout cela?
— En effet, je veux te le dire. Soit que M. Spelt le fasse pour me tourmenter, soit qu’il le pense vraiment, il semble s’être mis dans la tête que toi, toi, Raphaël Banks, tu dois devenir l’époux de Lucie.
— Moi, le mari de Lucie Spelt? Quelle idée !
— Oui, toi, mon ami. Il y a déjà quatre semaines qu’il m’a défendu l’entrée de sa maison ; mais Lucie vient raconter ses chagrins à ma mère. Son père ne lui parle plus* que de toi. Il vante ta modération, ton esprit, tes excellentes aptitudes pour le conunerce, ta toilette élégante, oui, même tes cheveux noirs et tes grands yeux. En outre, il s^évertue à faire comprendre à Lucie que tu serais un bon mari pour elle,, et hier il lui a annoncé qu’il allait te parler de ce mariage. Sais-tu ce qu’il dit de moi? Je suis un, fou» un démocrate, et jamais, aussi longtemps, qu’il vi^. vra, je n’aurai la main de sa fille. Conviens que j’avais, au moins des raisons apparentes d’être, bien monté, contre toi, Raphaël... et tiens I la main sur le cçeup, , je ne suis pas encore tout à fait tranquille.
LE MARCHAND D’ANVERS il
— Allons, allons, dit l’autre en riant, tu vois bien que tu as tort. Je ne me marierai pas de sitôt , mon ami, et, dans tous les cas, ce ne sera pas avec Lucie. A ce mariage, il y a un obstacle insurmontable.
— Quel obstacle ?
— C’est une affaire de sentiment.
— Tu aimes une autre femme? s’écria François avec une grande joie. En effet, Lucie avait déjà quelques soupçons. Elle dit qu’une de ses amies parle toujours de toi avec beaucoup d’éloges.
— Ciel l serait-il possible? Félicité?..,
Raphaël rougit jusque sous ses cheveux noirs , et, malgré scs efforts pour surmonter son émotion, il resta un instant silencieux.
François, convaincu qu’il avait surpris le secret de son ami, lui dit :
— Tu es ému. Pardonne-moi.
— Quelle supposition ! répondit Raphaël. Tu oublies que Félicité est la fille du négociant mon maître, et que je ne suis qu’un pauvre commis 1
— Commis-chef, Raphaôl. ,
— Cela diminue-t-il la distance entre elle. et moi ? En outre, notre demoiselle n’a que dix -sept ans, c’est encore une naïve enfant.
— Une naïve enfant? murmura l’autre en luimême.
— Tu comprends, François , le respect, la reconnaissance...
— Pauvre ami, je te plains !
— Pourquoi? demanda Banks eflrayé. Ainsi, tu crois qu’en effet je...
— Je suis fâché, Raphaël, d’avoir, sans intention, levé le voile qui couvrait prohablement le secret de ton cœur. Peut-être ne le savais-tu pas toi-même? Quoi qu’il en soit, permets-moi de te donner un conseil. Peut-être mon mariage avec Lucie serait-il encore menacé ; mais c’est égal , je suis ton ami. Comment! tu as laissé pénétrer dans ton cœur un sentiment d’amour pour Félicité Verboord ! Cette affection te causera bien du chagrin. Ouvre les yeux avant qu’il soit trop tard , et ne t’embarque pas sur une mer qui ne promets qu’écueils et dangers. Le père de Félicité est riche; tu ne possèdes rien.
— J’ai dix mille francs,
— Tiens, depuis quand?
— J’arrive de Bruxelles ; une de mes cousines éloignées vient de mourir ; j’ai hérité.
— Mais qu’est-ce qu’une pareille somme?
— Elle me permettra de commencer le commerce pour mon propre compte.
— Et puis?
— Et puis... Qui connatt l’avenir? Qui peut dire si je ne deviendrai pas riche comme beaucoup d’autres le sont devenus? Jusqu’alors aucune femme n’entendra sortir de ma bouche un mot d’amour, et, quelque sentiment qui naisse en moi, personne ne le saura.
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Son ami hocha la tfile avec une expression d’élonnement et murmura :
— Pauvre Banks ! je souhaite que ton espoir puisse se réaliser, mais je sais ce que c’est que le chagrin d’amour, et j’ai pitié de loi. C’est donc vrai: Félicité 1
Raphaël prit la main de son ami et dit d’une voix émue :
— Crois-en ce que tu vcux,tuletrompesengrandc partie; mais, quoi qu’il arrive, tu comprends, François, que le moindre mot relatif à ceci serait une injure pour mon maître et pour mademoiselle Félicité.
Je t’en supplie donc par tout ce qu’il y a de plus
cher, ne prononce jamais une parole qui puisse faire
soupçonner chez moi une pareille pensée.
— Sois-en sûr, répondit François. Dès ce moment ma bouche restera close, et je tâcherai d’oublier que M. Verboord a une charmante fille. Mais, Raphaël, la blessure est-elle donc incurable que tu?....
— Parlons d’autre chose, je t’en prie, interrompit Raphaël.
— Tu le veux? Soit ; je ne sais plus rien.
Après quelques instants d’un pénible silence,
Banks demanda avec distraction: t
— Le café semble avoir perdu de son activité.
Qu’en penses-tu, François ? Hausserait-il encore ?
— Il y a un calme complet depuis quelques jours. Personne ne veut vendre. Les nouvelles d’Amérique font prévoir la hausse, et cependant la bourse de Londres est plus faible encore que la nôtre.
U LE marchand D’ANVERS
— H court des bruits vagues d’une sp<5culation gigantesque que quelques grandes maisons de banque ont entreprise ou entreprendront sur le café. Si cette nouvelle est fondée, nous verrons sous peu des changements de prix. Je plains les victimes, car il y en a toujours dans ces agitations orageuses du commerce.
— En effet, Raphaél, ton maître a une quantité considérable de café dans ses magasins; qu’il prenne garde !
— ^ C’est vrai. Cependant celui qui a les moyens d’attendre la fin de la tempête en sort le plus souvent avec profit... La machine siffle: nous sommes à Anvers. Comme ce voyage m’a semblé court !
— Je le crois bien, une pareille conversation...
Le convoi s’arrêta et les deux amis descendirent de la voiture. Lorsqu’ils furent sortis de la station, le commis-voyageur dit :
— Allons, bonjour, Raphaël; je te remercie sincèrement de m’avoir consolé. J’ai à terminer une affaire ici dans le faubourg. Tu pourrais me rendre un grand service, mais je n’ose presque pas t’en parler.
— Pourquoi pas?Doutes-lu de mon empressement?
— Le père de Lucie te fait quelquefois entrer en passant?
— En effet, depuis quelques semaines.
— C’ôtaitjustement pour cela que si j’étais malheureux. Et s’il l’appelle encore, iras-tu chez lui ?
— Je dirai que je n’ai pas le temps.
— Bien sûr ?
— Oui, François, et d’une façon qui loi fera sentir que j’aime mieux passer devant sa maison sans être arrêté.
— Oui; mais il viendra te chercher chez toi ou à ton bureau. Quand il a une chose en tête, il n’en démord pas. Raphaël, si tu voulais être généreux pour ton malheureux ami...
— Eh bien, je ne demande qu’à l’être.
— Je t’en prie, persuade à M. Spelt qu’il doit me laisser épouser Lucie. Tu es si éloquent, et il a une si grande confiance en toi !
— Sois tranquille François, J’essayerai.
— Donne-moi la main. Je suis content, tues on bon garçon et un véritable ami. Lundi, je viendrai à ton bureau comme auparavant pour montrer mes échantillons à ton patron. Adieu I
Raphaël se dirigea vers la porte. Il y avait beaucoup de monde qui se promenait hors de la ville, car il avait fait très-chaud dans la journée, et, à cette heure où le soleil s’inclinait vers l’ouest, les bourgeois venaient humer l’air du soir sur les boulevards.
Le jeune homme traversa la foule et tourna à droite dans une rue solitaire. Il allait lentement et d’un air pensif; il hochait même la tête avec une expression d’inquiétude; mais il chassa ces sombres pensées, un sourire parut sur ses lèvres et il releva la tête avec fierté.
II était arrivé à la rue de l’Empereur; et de loin, tenait les yeux fixés sur une grande maison bourgeoise; c’était assurément la demeure d’un commerçant; cîir, à côté de la porte d’entrée, il y avait une grande porte noire devant laquelle stationnait un chariot chargé en partie de balles et de caisses.
Raphaël Banks hâta le pas et se dirigea vers les ouvriers occupés à charger; cependant un homme sortit d’une maison voisine etluibarra le passage, en disant familièrement :
— Ah I mon cher monsieur Raphaël, vous ôtes donc de retour? Entrez un moment, je vous en prie.
— Pardonnez-moi, monsieur Spelt, je n’ai pas le temps.
— Ah I mais je ne vous lâche pas. Ça ne tiendra pas à quelques minutes : M. Verboor n’est pas là, d’ailleurs. Allons, entrez, vous dis-je. De gré ou de force, Raphaël, vous devez venir avec moi. Ce que j’ai à vous dire est trop important pour vous et pour moi.
— Vous ne me forcerez pas, cependant, M. Spelt?
• Si pardieu'I je vous tiens.
— Mais, pour l’amour du ciel, que voulez-vous de moi?
— - Tiens, tiens, mon garçon, nous nous fâchons. Cela ne servira de rien; j’ai besoin de votre conseil et vous ne me refuserez pas.
Raphaël se rappela la promesse qu’il avait faite à
son ami; et l’idée que le moment était peut-être favorable pour la remplir, le fit entrer chez M. Spelt.
— Pardonnez-moi, je vous en prie, murmura-t-il. Lfi hâte que j’ai d’être à mon bureau est la seule cause de mon refus. Vous aurez la bonté de ne pas me retenir longtemps.
L’épicier conduisit le jeune homme à travers sa boutique, jusque dans une belle chambre.
— Je suis justement seul, dit-il; Lucie et la servante sont allées se promener. C’est à cause de cela que j’ai tant insisté pour vous faire entrer. L’affaire dont je veux vous entretenir exige que nous soyons seuls. Asseyez-vous, mon ami : je vais chercher une vieille bouteille de mon meilleur vin.
— Ne faites pas cela, monsieur ; je ne boirai pas de vin maintenant.
— Et si notre conversation a une heureuse fin?
— Dans aucun cas, monsieur.
— Ah ! ah ! nous verrons.
— Si vous vouliez me dire sur quoi vous désirez un conseil ?
— Eh bien! soit, asseyons-nous, vous allez le savoir. Votre cœur ne bat-il pas un peu? Si vous pouviez deviner ce que je vais vous demander! Vous devriez savoir, c’est-à-dire vous pourriez savoir... Ah ça, ce n’est pas cela. Votre précipitation bouleverse mes idées. — Bah ! bah ! allons droit au but. Voici l’aüaire. Je suis d’avis de marier ma fille Lucie. Elle est encore jeune et pourrait attendre, mais on
ne sait pas comment la tâte d’une jeune fille peut tourner. J’aime mieux en finir tout de suite. Je voudrais lui trouver un bon mari, un jeune homme qui fût calme, qui connût le commerce et qui pût se présenter avantageusement dans le monde. En un mot, un jeune homme beau, spirituel et sérieux, qui eût un bel avenir devant soi. Naturellement, il devrait aimer ma Lucie ; mais qu’il ait de la fortune ou non, je n’y regarderais pas. Ne connaissez-vous pas une pareil mari pour ma fille?
Et l’épicier regarda Raphaël avec un sourire malin, en ajoutant :
— Certes, vous ôtes modeste, mon ami. C’est une vertu qui convient aux jeunes gens ; mais, si moimôme je vous encourage à ôtre sincère... Allons, parlez franchement; je suis sûr que vous connaissez ce mari.
— En effet, répondit Raphaël, j’en connais un.
— Eh bien, nommez-le-moi sans crainte, s’écria M. Spelt en se frottant les mains dans une attente joyeuse.
— François Walput.
— François Walput? fit l’épicier étonné.
— Certainement, monsieur; c’est son portrait que vous venez de me faire.
— Pas du tout, il n’y ressemble pas,
— En effet, vous n’avez pas énuméré tous ses mérites.
— Mais c’est impossible. Vous n’avez pu dire ce
que vous pensez, Raphaël. Dans une affaire de cœur, un jeune homme est toujours embarrassé.
— Ce n’est pas cela, monsieur; j’ai la conviction que François Walput est le seul homme qui puisse rendre mademoiselle Lucie heureuse.
— Ainsi, mon cher RaphaCl, si je lui donnais ma fille en mariage, vous m’approuveriez?
— Je m’en réjouirais pour vous, pour votre fille et pour mon ami Walput; car je suis certain qu’aucun de vous ne se plaindrait jamais de ce mariage.
M. Spelt croisa les bras sur sa poitrine -et regarda le jeune homme d’un air de doute et d’étonnement.
— Vous ne parlez pas franchement, dit-il en secouant la tête. Je vous forcerai bien à me déclarer sincèrement vos sentiments. Mais supposez un instant que je me sois trompé, pourquoi me donnezvous un mauvais conseil?
— Un mauvais conseil, monsieur?
— Oui, votre ami Walput est un imbécile qui n’a pas la moindre notion du commerce; que deviendrait-il? Il ne sait pas se présenter convenablement dans le monde. D’ailleurs, il a des opinions politiques qui ne me conviennent pas, et dernièrement encore il m’a fait perdre quelques milliers de francs. Je ne veu.v plus entendre parler de ce garçon stu- ''pide ; jamais, jamais il ne deviendra l’époux de ma fille.
Raphaël vit que le moment favorable était arrivé
pour remplir sa promesse. Les accusations amères contre son ami l’avaient blessé. Ce fut avec chaleur qu’il dit :
— Quelle erreur, monsieur, vous rend injuste à ce point envers quelqu’un qui vous respecte et vous aime? François Walput stupide ! Mais tout le monde vante la sagacité de son esprit et sa perspicacité dans les affaires de commerce. Que prouve une erreur de sa part? Walput est déjà à la tête d’un certain capital. N’est-ce pas une preuve de sa capacité? Moi qui le connais très-bien, je suis convaincu que, plus que tout autre, il a la chance d’acquérir avec le temps une belle fortune. Quant à la considération, monsieur, vous devez reconnaître qu’il jouit de l’estime et de la conflance particulières des commerçants. S’il était ignorant et incapable, tout le monde lui porterait-il de l’estime et de l’amitié?
L’épicier secoua la tète, mais ne répondit pas.
— Pour les opinions politiques de François Walput, continua le jeune homme, il aime sa patrie et la liberté comme nous tous; ensuite l’exercice de son commerce ne lui a pas laissé le temps de s’occuper de questions politiques. Ah I monsieur Spelt, vous le savez aussi bien que moi : son cœur est bon et généreux, son activité exemplaire et son caractère toujours égal. En outre, c’est un bon garçon, et il ne lui manque aucune qualité pour plaire à une femme et pour assurer son bonheur. Votre fille et lui s’aiment depuis leur jeunesse, vous avez longtemps
encouragé celle affeclion. Soyez bon el .ayez compassion de deux jeunes gens qui sont plongés maintenant dans l’inquiétude et le chagrin. Pourquoi les faire souffrir inutilement, puisque vous ôtes convaincu que "Walput est un bon garçon et mérite entièrement votre estime?
— Vous me conseillez donc?... balbutia l’épicier absorbé dans ses pensées.
— Je vous conseille de les marier sans retard, et, si vous refusez plus longtemps votre consentement, vous vous mettez en danger de commettre, comme père une imprudence, et peut-être comme homme, une mauvaise action 1
Raphaël .avait parlé avec tant de feu, que l’épicier en fut tout bouleversé et murmura à part lui :
— Comment ai-je pu me tromper ainsi? Il ne paraît pas deviner ce que je veux lui dire? Walput n’est pas un méchant garçon et il a déjà fait quelques bonnes affaires... Faute de mieux... C’est singulier pourtant...
— Permetlez-moi de me retirer, M. Spelt, dit le jeune homme.
— Est-ce bien votre avis, franchement, sans arrière-pensée? demanda l’épicier. Vous désirez que je laisse François Walput épouser Lucie ?
— Je vous en serai reconnaissîint, monsieur, dans la pensée que j’ai pu faire quelque chose pour bâter cet heureux mariage.. .Laissez-moi partir maintenant. Il faut que j’aille à mon bureau et il fait déjà nuit.
LE MAIlCHAiND D’ANVEBS
— Je ne vous retiens plus, répondit héroïquement l’épicier.
Pourtant, dans la boutique il arrêta encore Banks et lui demanda :
— Ah çà ! Raphaël, la main sur le cœur, ne sentez-vous pas quelque remords en votre conscience?
— De quoi?
— Du conseil que vous venez de me donner.
— Aucun.
^ — Il y a des gens pourtant qui m’ont fait croire que vous aviez quelque affection pour ma fille. En effet, vous la saluez toujours avec une amabilité particulière.
— - J’ai beaucoup d’estime pour elle, elle le mérite ; mais de l’affection, comme vous semblez l’entendre, pas du tout, monsieur.
— Comme vous parlez froidement d’elle. Je parie que, si je vous offrais ma fille en mariage, vous refuseriez.
— Je refuserais.
— Pas possible !... C’est uue jolie fille, elle aura une belle dot, elle est mon unique héritière. Ce que je vous offrirais, c’est une femme aimable et les moyens pour vous de commencer le commerce sur une très-grande échelle, en un mot, le bonheur et la fortune.
— Je le sais, monsieur, et je vous serais reconnaissant de votre offre généreuse ; mais je refuserais cependant...
VT V r
— Alors vous avez un autre amour au cœur ou voire conduite est inexplicable, s’écria M. Spelt en se frappant le front avec la main.
Raphaël Banks salua brièvement et sortit précipitamment de la boutique.
A quelques pas de là, il sonna à la porte de la mai- ' son devant laquelle il y avait eu un chariot chargé. En ce moment, la rue était solitaire et noire.
— Ah I bonjour, M. Banks, dit la servante qui ouvrit. Comment le voyage s’est-il passé?
— Très-bien, merci, Thérèse, répondit le jeune homme en entrant dans le vestibule. Les commis
*' sont-ils encore au bureau ?
— Ils viennent de s’en aller.
f — M. Verboord est-il à la maison ?
' — Non, il est à la Philotaxe.
-- Et Madame?
fl — Madame est encore à Brasschaet avec Made- , inoiselle. Il fait un temps superbe; elles resteront
jusqu’à lundi à la maison de campagne. C’est dom- ^ mage que vous rentriez si tard de voyage. Monsieur
: vous aurait sans doute invité à l’accompagner de-
main à Brasschaet. Vous savez que c’est demain le jour de la fôte de Madame? U y aura fête à la maison de campagne.
— J’ai encore une petite demi-heure à travailler i au bureau, dit RaphacL Voulez-vous me donner de I la lumière, Thérèse?
r — Voici la lampe que j’ai prise au bureau. Monsieur
LE MARCHAND D’ANVERS ^ reviendra peul-Clre pendant que vous serez occupé.
— C’est possible ; sinon j’irai le chercher à la Philotaxe, car j’ai quelque chose de particulier à lui an-" noncer. - '
En achevant ces mots, le jeune homnie travérsâ le corridor. Il ouvrit une porte et entra au bureau.
Après avoir placé la lampe sur un large pupitre, il resta pensif au milieu de la chambre. Il songeait sans doute à ce qui lui était arrivé, et ses réflexions n’étaient pas exemptes de tristesse, car il hochait la tôte en prononçant tout bas les noms de Félicité et de François.
Bientôt cependant il chassa toutes ces idées sombres et s’approcha du pupitre. Il prit successivement quelques grands registres, compara leur contenu, écrivit des chiffres , compta et recompta, puis enfln il referma tous les livres avec un sourire de contentement, en se disant à lui-mème :
iccond commis est un garçon exact. Tout règle. Je crois vraiment que dès aujourd’hui il pourrait mener tout le bureau. Je ne resterai probablement plus longtemps ici. Il me remplacera. J’en suis content pour lui; il le mérite.
nant, j’ai fini. Monsieur ne vient pas. Irai-je lola.xe ? Pourquoi pas T Je dois lui annoncer quc j ai hérité ; il était curieux de savoir comment ça se passerait à Bruxelles... Ah 1 on ouvre la porte. C'est lui.
En effet, quelques secondes après, le marchand parut dans le bureau.
M. Verboord était un homme d’une taille assez haute, mais très-maigre. Quoiqu’il n’eût pas dépassé de beaucoup la cinquantaine, son dos paraissait un peu voûté, scs cheveux et scs favoris étaient gris, presque blancs; son front montrait des rides profondes et ses joues étaient creuses. Tout disait que cet homme avait beaucoup travaillé et qu’il était souvent chargé de soucis. Cependant, il y avait dans ses yeux un calme majestueux, quelque chose comme une étincelle de supériorité qui donnait à sa physionomie beaucoup d’énergie et de dignité.
— Encore ici, monsieur Banks? dit-il en entrant. Vous avez voulu vous convaincre que tout était en règle. Votre zèle est louable, mon ami ; mais, quand on revient si tard de voyage, on peut bien se reposer jusqu’au lendemain.
— C’est aujourd’hui samedi, monsieur, répondit le jeune homme. En outre, j’avais à vous annoncer une chose qui vous fera plaisir ; car vous ôtes infiniment bon pour moi. J’ai hérité, monsieur.
— Hérité? De cette cousine inconnue? Quelques centaines de francs?
— Non, non, monsieur, dix mille francs.
— AhI tiens, tiens! Dix raille francs? Une jolie fortune pour un jeune homme. C’est un premier capital. Plus d’un de ceux qui maintenant sont riches n’en avait pas autant à son début.
— Oui, monsieur, et je les ai ici dans mon portefeuille.
Le négociant réfléchit un instant en silence, puis il reprit d’un air songeur :
— Dix mille francs 1 Cela change votre position dans le monde, mon bon Raphaël. Si vous savez faire un emploi convenable de ce capital, vous pouvez tout attendre de l’avenir. Nous en reparlerons tout à l’heure... Raphaël, il n’y a pas encore de nouvelles de Charleston.
— Je l’ai remarqué, monsieur.
— Ce retard commence à m’inquiéter.
— Je ne vois pas de raisons pour cela. 11 y a eu de violentes tempêtes sur l’Océan, et il faut si peu de chose pour retarder l’arrivée d’un navire d’une vingtaine de jours l
— Je le sais bien; mais pour le dernier envoi de coton à la Caroline du Sud, j’ai pris des engagements à terme; ces promesses échéent dans le courant de la semaine prochaine. S’il ne me vient pas un envoi d’argent d’Amérique, comment ferai-je honneur à ma signature?
Raphaël resta muet et parut réfléchir.
— J’ai peut-être eu tort, reprit le négociant, de risquer ainsi la plus grande partie de ma fortune dans une seule affaire.
Le jeune homme hocha la tête d’un air pensif.
— Que voulez-vous, Raphaël I mon correspondant m’écrivait que l’article était très-demandé, et il me pressait de lui envoyer sans retard toute une cargaison des meilleurs tissus de coton. On ne refuse pas
d’accomplir les ordres d’une pareille maison, et en outre c’était très-profitable pour moi... Mais pourtant je ne suis pas content.
— Pardonnez-moi, monsieur, je ne comprends pas votre inquiétude. Votre correspondant est à la tête d’une maison ancienne et solide. Yous-méme, vous me l’avez dit souvent : cette maison est connue honorablement depuis cinquante ans, et elle n’a môme pas été ébranlée, lorsque des centaines de maisons de commerce américaines ont sombré dans une banqueroute générale. Pour l’amour du ciel, monsieur, ne craignez rien de ce côté.
— Non, Raphaël, il n’y a rien à craindre de ce côté... Mais, si l’argent ne vient pas bientôt, je devrai chercher un moyen de tenir les promesses que j’ai faites.
— Vous avez ce moyen sous la main, monsieur.
— Vous ôtes inventif, mon bon Banks; mais je doute que votre conseil me tire facilement de cet embarras. Dites, qu’en pensez-vous?
— Vous avez une provision considérable de café dans vos magasins. Vendez-le et réalisez-en la valeur.
— J’y perdrais. Le prix haussera encore dans le courant de la semaine prochaine.
— C’est possible, monsieur ; mais le contraire peut arriver aussi. L’état du marché me parait inconstant et dangereux. Dans tous les cas, monsieur, je ne voulais que vous montrer que vous aviez un moyen
de trouver en un instant l’arf^ent nécessaire, et que vous pouviez attendre avec toute tranquillité d’esprit l’arrivée de votre correspondance d’Amérique.
— Au fond, vous avez raison, Raphaél. C’est du moins une assurance. Je suis un peu inquiet de ma nature, vous le savez. Jusqu’ici, il ne m’est arrivé aucun malheur dans le commerce, et cependant il y a des jours où une inquiétude secrète me poursuit. Mes nerfs s’agitent bien vite; c’est une maladie qui empire avec l’âge. Cependant quelques paroles suffisent souvent pour éloigner cette crainte. Venez, mon ami, la servante a fait mon thé ; vous en boirez une tasse avec moi, et nous causerons sérieusement de votre avenir. Vous savez que j’ai beaucoup d’affection pour vous et que je ne souhaite que de vous voir réussir.
% Lejeune homme suivit son patron et se mit à table avec lui.
Lorsque le thé fut versé et que la servante eut quitté la chambre, le négociant reprit :
— Ainsi, mon ami, vous possédez dix mille francs î Je n’ai pas à vous conseiller d’élre économe Je suis bien sûr que vous avez destiné cet argent au commerce.
— En effet, monsieur.
— Je pourrais bien vous dire : placez votre argent dans ma maison, vous aurez votre part des profits généraux ; mais un jeune homme comme vous doit essayer ses propres forces et se faire une libre car-
rière dans le monde. J’ai une confiance sans bornes dans votre intelligence et dans votre habileté; et, certes, si un homme a jamais eu la chance de faire fortune, c’est vous, Raphaël. Je suis donc d’avis qu’au moyen de ces dix mille francs, vous essayez le commerce pour votre propre compte : doucement, prudemment, surtout dans le principe. Trouvez-vous que mon conseil soit bon?
— Ah r monsieur, comment pourrais-je vous remercier de l’intérêt que vous daignez prendre à ma réussite! Oui, j’ai résolu de tenter le sort du commerce, prudemment comme vous le dites, mais avec courage, avec activité. Car, voyez-vous, monsieur, il y a une passion incompréhensible en moi. Je veux être riche en peu de temps, en quelq^ues années, et, si je ne réussis pas... Mais je réussirai, au moins dans une certaine mesure. C’est non-seulement une espérance, c’est une foi, une sorte de certitude. La confiance en soi-même est une source de courage' et peut-être de clairvoyance dans les entreprises ; mais, quand on trébuche dans ce chemin, on tombe de haut... Il n’y a qu’une chose qui me tourmente, une chose qui me fait de la peine! soupira le jeune homme : je devrai donc renoncer à ma place de commis? Je puis bien encore rester quelque temps, mais à la fin il faudra cependant quitter votre bureau... Si j’avais pu finir ma vie ici, à :[otre service, dans votre maison !
— Çanesepcutpasautrcment,mon ami. D’ailleurs
le second commis, formé par votre exemple, est actif et capable.
— Si j’avais pu faire quelque chose pour reconnaître les services que vous m’avez rendu, monsieur! dit Banks avec tristesse. Mais, si je ne puis payer votre générosité par un dévouement sans bornes, croyez que Raphaël Banks remerciera jusque sur son lit de mort celui qui l’a tiré de la misère et traité avec une bonté toute paternelle.
— Ah çà ! mon cher Banks, remarqua M. Verboord en riant, vous vous exagérez le peu que j’ai fait pour vous. Je vous ai pris dans mon bureau, et puis je vous ai fait commis-chef parce que vous le méritiez et que j’y avais de l’intérôt. Si j’ai senti pour vous plus d’amitié qu’on n’en témoigne ordinairement à ses commis, c’est que vous ôtes un jeune homme exemplaire : instruit, distingué, honnête, reconnaissant. Vraiment, je souhaiterais que le ciel m’eût donné un tel fils, avec votre caractère, votre physionomie et votre intelligence.
Raphaël, profondément ému par ces paroles, s’écria :
— Oh ! monsieur, c’est trop 1
— Mais non, mon garçon, vous vous méconnaissez vous-môme.
— Je m’en souviendrai jusqu’à la fin de ma vie, reprit Banks. J’étais l’unique soutien de ma vieille mère. La maison de commerce .allemande où j’étais alors quatrième commis, fut transportée à Cologne,
et je perdis ma place. Ma mère tomba malade. Je courus en vain pendant des mois entiers dans tous les bureaux. Impossible de me faire accepter nulle part. Alors vinrent les dettes; ma mère manquait du nécessaire, j’étais tout découragé et je ne voyais qu’humiliation et misère. C’est alors que je trouvai l’occasion de vous faire part de ma détresse. Ma position malheureuse vous fit pitié. Vous m’admîtes dans votre bure.au, vous me donnâtes plus que je n’avais jamais gagné, vous lltes soigner ma mère... Et lorsque Dieu, hélas! la rappela à lui, vous avez adouci sa dernière agonie. Je la vois encore, la veille de sa mort; elle savait bien qu’il n’y avait plus d’espoir, et pourtant elle riait, elle était joyeuse. Une riche dame lui disait des paroles consolantes, et un ange, un enfant, une jeune fille, la comblait de douceurs et de caresses! C’est vous, monsieur, qui aviez envoyé h ma mère cesanges consolateurs. Par bonté pour moi, par compassion pour une pauvre femme malade, vous aviez envoyé votre femme et votre enfant chez votre commis. Oh! que Dieu me refuse tout bonheur en ce monde, si je l’oublie jamais I
Rapbaôl paraissait très-agité, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire... M. Verboord, profondément touché par le son de sa voix, avait courbé la tête.
Il y eut un instant de silence.
— Vous exagérez, mon ami, dit enfin M. Verboord. Ce qui alors m’inspirait déjà de l’estime pour vous,
c’élait voire profond amour pour voire mère. Ma femme et ma fille visilenl mainlenant encore des gens qui ont besoin de secours ou de consolalions. Ne parlons plus de ces choses-là. Cela m’agile les nerfs... Voyons , revenons au sujet de notre conversation. Vous allez faire le commerce, tout de suite?
— Je resterai encore chez vous, répondit Raphaël, un mois, six semaines ou plus longtemps, jusqu’à ce que le second commis soit bien au courant et que je puisse quitter mon poste sans inconvénient. Eu attendant, si l’occasion se présente, je pourrai faire quelques petites affaires.
— Et vous voulez devenir riche en quelques années? C’est une idée hardie. Les commencements sont toujours difficiles; je m’y connais un peu, Raphaël. Comme vous, je suis entré avec un petit capital dans la carrière. J’ai travaillé pendant plusieurs années, sans avancer beaucoup. Puis soudain, j’eus un capital considérable à ma disposition : le mariage m’apporta ce secours. Je me mariai avec la fille d’un riche passementier; et ma position dans le monde, mon crédit comme négociant furent assurés. Vous qui êtes joli garçon, Raphaël, vous avez plus de chance qu’un autre de faire un beau mariage. Faites quelques bonnes affaires, gagnez la confiance publique' et cherchez alors une femme avec une dot suffisante.
Le jeune homme regarda silencieusement le négociant avec une expression d’étonnement et d’iiiquiétude.
— Ah I ah ! comme vous me regardez avec incréduT lilé, dit Verhoord en riant aux éclats. Voulez-vous une femme comme cela ? Je crois qu’il ne vous serait pas difficile d’en trouver une tout de suite. Il y a l’épicier Spelt : toutes les fois qu’il me voit, il me parle de vous avec beaucoup d’éloges, et il me demande des choses qu’on ne cherche à savoir que quand on a des idées sérieuses sur quelqu’un... Vous paraissez fâché, mon cher Banks?
— LucieSpelt? Jamais [jamais I murmura le jeune homme d’une voie tremblante.
— Ce n’est qu’une plaisanterie de ma part, dit M. Verhoord. B’épicierne possède pas ce qu’il pense; et vraiment, si vous attendez quelques années, jusqu’à ce que vous ayez une maison de commerce à votre compte, vous aurez droit d’élever les yeux beaucoup plus haut.
Le regard du jeune homme étincela, et un sourire illumina son front.
— Je le. dis, parce que je le pense, continua le négociant. Vous ôtes jeune et vous avez le temps d’attendre ; votre figure est agréable et distinguée , voiTs vous présentez bien, vous ôtes éloquent. Supposez que vous ayez du bonheur, que votre capital s’augmente, un homme tel que vous ne pourrait-il pas prétendre à la main d’une riche héritière, appartint-elle au plus haut commerce? Qu’en pensezvous ?
Raphaël était tout transporté de cette prédiction ;
il sourit d’une façon étrange et ne parut pas entendre ce que M. Verboord lui demandait.
— Un pareil avenir vous sourit, n’est-ce pas? reprit celui-ci en plaisantant. Vos pensées se portent haut, mon garçon ; mais vous avez raison : à ce sujet, du moins, vous ne méconnaissez pas votre propre valeur. Ayez bon courage. Qui sait ce que le sort vous réserve.
Raphaël ne répondit pas encore ; le négociant le regarda étonné, mais avec bonté.
La pendule sonna onze coups.
— Onze heures! s’écria M. Verhoord. Je devrais déjà être au lit. Nous reparlerons demain de vos affaires avec plus de calme. Raphaël, mes conseils vous seront utiles, au commencement du moins.
Il se leva, et Banks suivit ce mouvement; mais le jeune homme, au lieu de partir, resta debout et parut hésiter. '
— Il vous vient une idée : vous avez encore quelque chose à me dire? observa le négociant.
Ën effet, monsieur. Madame et mademoiselle ne sont pas à la maison. Je voulais vous prier de leur annoncer demain à Brasschaet mon heureux héritage.
— Où donc ai-je la tête! s’écria M. Verhoord. Asseyez-vous encore un moment. J’allais commettre un fâcheux oubli. Ma femme et ma fille m’ont chargé expressément de vous inviter à venir demain à Brasschaet, En outre, c’est aussi mon désir. Demain, nous
aurons une ïôle ^ la maison de campagne; c’est la Saint-Laurent, la fôte de ma femme. Nous allons lui donner de beaux cadeaux. Le savez-vous?
— Oui, monsieur, dit Banks avec quelque crainte. Ne prenez pas ma hardiesse en mauvaise part; j’ose vous demander la permission d’offrir aussi un cadeau è madame Verboord.
— Vous? un cadeau à ma femme? s’écria le négociant étonné. L’héritage vousbrùle-t-il déjàles mains? Impossible.
— Non pas, monsieur. J’ai vu celte semaine, chez M. Van Gcerl, quelques jolies fleurs, et la pensée m’est venu de les offrir h madame Verboord le jour de sa fête, si vous aviez la bonté de me le permettre.
— Quelques fleurs? C’est autre chose. Pour cela, vous n’aviez pas besoin de ma permission, Raphaël. .. Ma femme n’aime pas beaucoup les fleurs; Félicité, au contraire, en est folle. Votre cadeau sera donc le bienvenu, près de ma fille surtout. Je crois que la nouvelle de votre héritage réjouira madame Verboord plus que tout 1e reste ; et si j 'étais à votre place, je ne lui annoncerais l’heureuse nouvelle qu’au moment où nous lui offrirons nos présents. L’amour que vous avez montré pour votre mère malade lui a inspiré beaucoup d’estime et d’affection pour vous...
— Oh ! madame n’est ni moins bonne, ni moins généreuse que vous! s’écria le jeune homme.
— Eh bien ! ne lui dites rien avant que l’heure des souhaits soil arrivée. Elle ne saitÇas que vous avez été à Bruxelles.
— Je ferai selon votre désir, monsieur.
— - RaphaCl, vous partirez demain par la diligence; dites là-bas que je ne viendrai que pour le diner. Je veux attendre le courrier de onze heures.
— - Laissez-moi rester, je vous en prie, monsieur, dit le jeune homme. Vous no prenez pas assez de repos. Épargnez votre santé.
— Non, je dois encore achever quelques affaires et causer ^vec quelques personnes. Demain, à Brasschaet, je vous montrerai les plans des changements que je veux faire à la maison de campagne , c’est-àdire du batiment que je veux y ajouter. Maintenant il n’y a qu’un pavillon de chasse, c’est insuffisant. J’espère renoncer un jour au commerce et passer mes vieux jours en repos à Brasscbaet. C’est pourquoi je veux m’y préparer une agréable retraite, quelque chose comme un petit château moderne. Vous me donnerez vos conseils; vous avez le goût artistique. Moi, je n’y entends rien; le commerce remplit tout mon cerveau.
Il posa la main sur l’épaule de Banks , qui s’était levé, et lui dit en le reconduisant jusqu’à la porte ;
— Maintenant, bonne nuit, heureux mortel ! Dormez bien et ne rêvez pas trop de la fortune que vous avez à attendre, et surtout de la douce, belle et riche épouse qui vous sourit dans l’avenir.
Le jeune homme était tellement ému, qu’il n’eut pas la force de prononcer un salut mtelligible, et se trouva dans la rue sans le savoir.
Il resta comme perdu dans l’obscurité, se frappa le front avec les deux mains, et s’écria d’une voix sourde :
— O mon Dieu I est-ce possible? La douce, belle et riche épouse qui me sourit dans l’avenir I Je divague... Ah! ma pauvre tête I Commerce, fortune, oui, oui, et puis, le bonheur, Je bonheur...
Tl s’élança comme un fou et disparut dans les ténèbres.
La malle-poste d’Anvers vers la Hollande ne s’était arrêtée qu’un moment devant l’auberge du Cygrie, à Brasschaet, et avait repris immédiatement sa course.
Raphaël Banks avait quitté la chaussée et s’avançait par un chemin de traverse dans la campagne.
Il était vêtu avec plus d’élégance et de soin que la veille; ses gants blancs et sa cravate blanche indiquaient qu’il se rendait à quelque solennité extraordinaire.
Une joie sincère brillait dans scs yeux; un sourire plein d’enthousiasme rayonnait sur son visage; il respirait à long traits la brise printanière qui lui apportait le parfum pénétrant des sapinières et des bruyères lointaines.
C’était une magnifique journée de mai. La nature, jeune comme lui , ne respirait que joie, reconnais-
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sance et bonheur. La lumière du soleil se jouait avec mille teintes différentes entre le feuillage transparent des arbres. Ces étincellements, ces éclats étaient, comme les pensées du jeune homme , joyeux , imprévus et d’une douceur magique. Le chant des oiseaux cachés dans les buissons retentissait dans les airs. Il comprenait bien ce qu’ils chantaient , car les mêmes chants et les mêmes souhaits s’élevaient dans son cœur palpitant. Les fleurs ouvraient leur calice àr la bienfaisante lumière du printemps, des papillons voltigeaient en l’air en se poursuivant... miroir de son cœur, image de ses émotions et de ses espérances.
Raphaël s’arrêta ému et frappé d’admiration et embrassa dans un long regard d’amour toute cette magnifique nature ; il reprit sa marche , en se frottant les mains et en souriant à scs propres pensées , comme s’il ne voyait dans l’avenir que bonheur et joie.
Après avoir Suivi quelque temps le sentier, il tourna le regard vers une maison qui , à moitié cachée entre les arbres touffus , montrait sa blanche façade derrière une grille de fer. Quelques maisons rustiques , éparses à l’entour, et une petite chapelle près de la route, annonçaient que c’était là le hameau de Brasschaet. La maison, blanche, propre, mais peu élevée, semblait n’ôtre guère qu’un pavillon de chasse, car elle était évidemment insuffisâiite pour servir de villa à toute une famille aisée.
Raphaël Banks, après avoir essuyé la ppussière de ses souliers et d£ ses habits , s’avança vers la grille qui était ouverte, et entra dans la cour. ,
Une jeune servante qui sortit lui demanda avec étonnement : , . ^
— Vous ôtes seul , monsieur Benks? Est-il arrivé quelqae chose d’imprévu? Monsieur sera ici avant le dîner, n’est-ce pas?
— Oui, Marie, du moins avant midi; c’est à. deux heures, n'est-ce pas? M. Verboord avait encore quelque chose à faire en ville.
, — Nous sommes en train de faire un excellent dîner. Il y aura fôte aujourd’hui. Vous le savez sans doute, monsieur Raphaël, car notre demoiselle a déjà été une dizaine de fois sur la route pour voir si vous ne veniez pas encore.
— Si je ne venais pas encore? balbutia le jeune homme profondément ému, mais cachant sa surprise avec effort.
— C’est-à-dire, fit remarquer la servante, que mademoiselle regardait au loin sur la route pour voir si son père ne venait pas ; mais , comme elle pensait qu’il vous amènerait...
Raphaël , pour détourner Ja conversation , jeta un coup d’œil vers la maison, et demanda d’un ton mystérieux : .
— Madame eSt-elle là, Marie?
— Non, elle est revenue de l’église avec mademoiselle. Elles sont restées pendant june demi-dieure
ici, devant la grille, pour voir si monsieur ne venait pas encore... Puis, lasses d’attendre, elles sont «orties du jardin par la porte de derrière pour se promener dans les bruyères.
— Voulez-vous me rendre un petit service, Marie?... Un homme va venir avec un panief de fleurs couvert. Faites-le déposer à l’ombre soUs le hangar. Otez la natte du panier et arrôsez prudemment les fleurs.
— Je comprends : c’est un cadeau de monsieur à
madame. Ne craignez rien , j’en aurai bien soin.
— Par où madame est-elle allée? -
— Je vous l’ai dit, dans les bruyères , par la porte de derrière du jardin. Vous les trouverez facilement... Mais/si vous le désirez , j’irai à «a recberche, et je lui annoncerai votre arrivée.
— Non, merci, Marier je ne veux pas interrompre sa promenade^ j’irai la -chercher moi-môme.
Il traversa le jardin, puis quelques maigres champs de seigle, et atteignit bientôt un sentier sinueux qui serpentait entre quelques jeunes sapinières. Parfois il arrivait à une surface nue, tout empourprée p'ar les fleurs des bruyères , puis le sentier le ramenait dans des bois épais. -
Il s’étonna beaucoup de ne pas apercevoir madame Verboord et sa fille, quoiqu’il regafdût de tous les côtés et prêtât l’oreille au moindre bruit; mais enfin, en quittant de hautes broussailles , il vit madame
Verboord sur la bruyère et à côté d’elle Félicité qui causait.
Un profond soupir ou un cri contenu s’échappa de la poitrine de Raphaël, et il courut en avant comme un homme poussé par une impatience irrésistible; mais un sentiment de respect, la voix du devoir peut-être, le retint tout à coup. Il ralentit le pas et se fit violence pour donner A sa physionomie une expression de calme et de modération.
L’heureuse nouvelle de son héritage imprévu avait été sur ses lèvres; mais il se rappela la promesse qu’il avait faite à M. Verboord, et se décida à renfermer sa joie jusqu’à ce que l’heure fût venue de la montrer. Scs regards ne quittaient pas Félicité. Malgré ses efforts pour maîtriser son émotion, ses yeux étincelaient et son cœur battait violemment. La taille svelte de Félicité, ses boucles blondes agitées par la douce baleine de la brise des champs , sa blanche robe qui glissait comme un nuage transparent sur le tapis des fleurs de pourpre des bruyères , tout cela le remplissait d’admiration et le plongeait dans une sorte d’extase.
Mais soudain le sourire disparut de ses lèvres et sa figure devint sérieuse, car Félicité s’était retournée et avait prononcé son nom. 11 vit les deux dames courir à sa rencontre avec des signes de satisfaction, et il remarqua, presque en tremblant de joie, que Félicité tirait impatiemment sa mère par le bras pour le rejoindre plus vite.
Mademoiselle Verboord était une jolie fille avec des yeux bleu clair et des traits d’une douceur remarquable. Quoiqu’elle eût la taille d’une femme faite, ses joues fraîches étaient couvertes du duvet velouté de la jeunesse, son sourire était ouvert et naïf, et sa démarche n’avait pas perdu le laisser-aller naturel des premières années.
En apercevant Raphaël Banks, elle avait poussé un léger cri, et son doux visage s’était illuminé d’une expression de bonheur non contenue et rayonnant comme le sourire d'un enfant. La mère, au lieu de s’étonner de ces témoignages d’amitié pour le commis, regardait sa fille avec orgueil et semblait se dire :
— Que ma Félicité est charmante quand une joie imprévue fait étinceler ainsi ses yeux bleus !
Madame Verboord n’était pas belle ; la petite vérole avait laissé des traces sensibles sur ses joues , et cependant il y avait une ressemblance 'saisissante entre elle et sa fille. ‘Cela faisait qu’elle aimait son enfiint avec une sorte d’aveuglement. Comment en eût-il été autrement? Dans Félicité elle se voyait revivre elle-même, non-seulement comme elle était maintenant, mais comme elle eût été si la cruelle maladie ne lui avait ravi sa beauté. Depuis la naissance de Félicité, elle ne l’avait pas'-quittée un seul instant , et il n’y avait qu’une couple de mois qu’on avait résolu de conduire quelquefois la jeune fille dans le monde.
Celle vie retirée et l’amour sans bornes de madame Verboord faisaient que Félicité, quoique douée de'bcaucoup de sentiment et d’intelligence, avait le caractère d’une enfant naïve et sans aucune expérience.
— Ah! RapbaCl, vous voilà! Que je suis contente! s’écria la jeune fille. Comme nous allons nous amuser! Je sais bien qui aura une mine étonnée — et vous le savez aussi, n’est-ce pas? — Ah! alil nous ne pouvons pas parler de cela; mais ce sera bien...
Le commis, frémissant d’émotion, n’osa pas répondre. Il s’inclina devant madame Verboord et sa fille, en murmurant quelques parçles de respect.
— Nous sommes contentes de vous voir, monsieur Banks , dit la mère de Félicité. Je commençais déjà à craindre qu’une affaire imprévue n’empôchût mou mari de venir à Brassebaet. Je le remercierai de s’élre pappelé sa promesse en vous invitant à venir passer le dimanche avec nous.
— Je suis confus , madame, de votre bonté pour moi, murmura Raphaël. Comment pourrais-je jamais vous remercier de l’honneur que vous me faites?
— Mais non, monsieur Banks, nous sommes au contraire vos débiteurs, il y a quelque égoïsme dans notre satisfaction à votre arrivée. La. vie solitaire de la campagne n’a pas beaucoup d’attraits pour moi parçe que j’ai toujours vécu en ville; mais, lorsque j’entends quelqu’un qui,, comme vous,, adore la campagne, il me semble que je deviens aussi sg»-
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LE MARCFIAND D’ANVERS 45
sible aux moindres beautés de la nature. Quant à Félicité, ça se comprend ; quoiqu’elle aime iiiflaiment sa mère, la conversation d’une vieille femme doit finir par lui paraître monotone. La pauvre enfuit désire ardenaraent la présence d’un cœur jeune et avide de jouir de la vie comme le sien.
Pendant que madame Verboord adressait à Raphaël ces paroles amicales. Félicité avait reculé d’un pas et faisait, derrière sa mère ,. des signes bizarres au jeune homme. Elle montrait ses oreilles et ses hras, comme si elle y attachait.quelques bijoux , et dessinait un collier sur ses épaules; elle agitait les mains au-dessus de sa tête et ouvrait la bouche , comme si elle applaudissait à haute voix;. Tous ces gestes disaient d’avance ce qui se passerait au repas de fête; comment on ferait cadeau à la mère de boucles d’oreilles, de bracelets, d’une parure complète; comment on crierait avec une joie triomphante : «Vive Laurence! » et combien madame Verboord serait surprise et heureuse.
La figure de la jeune Félicité, illuminée par l’éclat de sa joie naïve, était d’une beauté touchante; scs yeu:e étaient si doux et si familièrement attachés sur les yeux de Ranks, que le jeune homme n’écoutait plus que ce que lui disait madame Verboord. Il était fou de bonheur, et cependant son cœur était oppressé. Il sentait qu’il devait rassembler toutes ses forces, pour ne pas trahir ce qui se passait dans son cœur; et cette lutte violente lui était presque douloureuse.
4fi LE MARCHAND D’ANVERS
— Ah çà I qu’est-ce que cela signifie ? Vous ne m’écoutez pas, s’écria madame Verboord en se retournant avec un étonnement joué. Il me semble que Félicité vous fait des signes mystérieux? Qu’y a-t-il donc entre vous que je ne puisse savoir?
Baphaël devint cramoisi et balbutia quelques paroles confuses , comme si vraiment il se reconnaissait coupable.
Pauvre Banks 1 En toute autre circonstance, c’était un homme franc et hardi ; mais en présence de celle naïve jeune fille il devenait timide et sensible comme ' un enfant et la moindre parole le faisait frissonner.
Madame Verboord eut pitié de son émotion.
— Ne prenez pas mes paroles au sérieux, mon ami ; je plaisantais , dit-elle. Félicité était folle et je suis bien certaine que vous ne comprenez rien à ses gestes étranges. — Viens, mon enfant, rentrons pour embrasser ton père; il pourrait croire que nous sommes indifférentes...
— J’oubliais de vous dire, madame, que mon maître est encore en ville , interrompit Raphaël. Il a quelques petites affaires à terminer ce malin, et il ne sera pas à Brasschaet avant le dîner.
■— Ainsi , encore deux heures? dit la dame en soupirant. Pauvre Verboord I il est toujours plein de soucis et de préoccupations. Quoique j’eusse peu de goût pour la vie de campagne, je l’ai poussé à acheter ici une propriété, dans l’espoir que ce serait une
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distraction pour lui. Mais je ne puis le faire venir à Brassebaet et il y est à peine une couple d’heures qu’il SC sent attiré vers la ville. Pourvu qu’il ne perde pas sa santé à réfléchir et à calculer toujours.
— Oh! aujourd’hui cependant il restera très-tard dans la soirée, s’écria Félicité. Il me l’a promis et il tiendra parole, maman, soyez-en sûre.
— Eh bien, puisque nous ne sommes pas pressées , nous continuerons notre promenade dans les bruyères et dans les bois. M. Banks nous accompagnera et il nous racontera ce qu’il y a de nouveau à Anvers depuis que nous en sommes parties.
Ils continuèrent lentement leur chemin à travers les landes. Les signes mystérieux que Félicité ne cessait de lui taire empêchèrent plus d’une fois le jeune homme de répondre sans distra%ion aux questions de madame Verboord. Les yeux de Raphaël brillaient d’un éclat singulier; il y avait sur sa physionomie une expression étrange de béatitude et d’enthousiasme , et par moments il regardait, sans le savoir, madame Verboord et sa fille avec un regard incompréhensible, tout à fait étranger à la conversation cl môme aux naïfs témoignages de joie de la jeune fille.
— Vous savez quelque chose , Raphaël , que vous ne voulez ou n’osez nous dire, fit madame Verboord avec un sourire qui semblait dire qu’elle croyait connaître le secret.
— Oui , oui , il nous cache quelque chose l s’écria
Félicité ; mais il a bien raiwn , maman , de ne pas vous le dire. Vous le saurez assez, tôt.
— Croyez-moi , je ne sais rien , répendit le jeune homme avec embarras.
Félicité vint se placer tout près de lui, et, le regardant dans les yeux avec une ironie enfantine, elle dit :
— Tiens, tiens, monsieur, vous ne sàveï rien?
Regardez-moi donc un peu dans les yeuxl AhI ah! c’est une chose qu’il me dira tout à l’heure, à moi seule. >
Raphaël frissonna sous ce long regard et détourna la tête avec une émotion profonde.
— Vous vous trompez, mademoiselle, bégaya-l-il. Que vous cacherais-je?
— Allons , allons , ne feignez pas , Raphaël ; c’est inutile, répliqua-t-elle. Si vous ne saviez rien d’extraordinaire, pourquoi souririez-vous ainsi en vousméme? pourquoi votre Ggure rayonnerait-elle d’une joie mystérieuse?
— En efffet, il y a quelque chose d’extraordinaire en vous; moi aussi, je l’ai remarqué, affirma ntadame Verboord.
Lejeune homme ne savait plus que répondre, et cependant son cœur avait besoin d’épanebement.- 11 rassembla tout son courage, et il dit d’une voix qu’il voulait rendre calme, mais^ui tremblait d'une joie intime ;
— Oui , madame, je suis ému el heureux ; mais il n’y a rien d’étonnant dans ma joie. Être assis pendant tout un mois devant un pupitre et rester enfermé entre des murs ‘étroits ; puis, tout à coup, être appelé à la campagne par la bofité de ses maîtres , et pouvoir déployer librement ses ailes, au grand air, coname un oiseau mis en liberté; se voir entouré d'une nature grandiose; promener son regard sur un horizon sans bornCs ; respirer l’air embaumé des bruyères; n’entendre que des chants joyeux; ne voir gue de la verdure et des fleurs !... et en outre être comblé de preuves d’estime et d’amitié parla femme et la fille de mon bienfaiteur, par les anges charitables qui ont consolé ma mère à sa dernière heure ! N’est-ce pas assez pour remplir mon âme de joie et de reconnaissance et pour l’élever vers Dieu , qui a fait sa création si splendide et mes maîtres si généreux?...
La voix de RaphaCl était devenue peu à peu claire el sonore. Cet éloge des landes lui offrait le moyen de donner cours à son émotion sans en trahir la cause, et il s’étâit livré à une admiration sincère de la nature. Félicité le regardait étonnée. Elle aval! fait plus d’atterdion au son de sa voix qu'au sens de ses paroles.
-T- Maman, que Raphaël est éloquent, n’est-ce pas? murmura-t-cllc. On dirait qu’il chante I
— C’est un plaisir de vous entendre parler des beautés de la nature, dit madame Verboord. Vous
LE marchand D’ANVERS
avez un cœur poétique, monsieur Banks. LespoGles, les artistes ne voient pas les choses comme les autres hommes, et, n’en soyez pas froissé, il y a peut-être bien quelque chose d’exagéré dans votre enthousiasme. Par exemple, vous vantez toujours l’horizon des landes. Il me semble, à moi, gris, triste et monotone.
— Vous avez raison, madame, répondit en souriant RaphaCl, qui avait perdu tout son embarras. Oui, cet horizon lointain est gris et nébuleux; mais permettez-moi de vous faire remarquer une chose : il est sans bornes, comme la mer. Tandis que notre vue se perd ainsi de tous côtés dans un ciel sans fond, il s’éveille dans notre cœur un sentiment d’espace, de puissance et d’immensité. Comment cela se fait, je ne puis vous l’expliquer; mais c’est comme si notre vie devenait plus intense, comme si notre esprit s’éveillait à de plus hautes pensées. Peut-être, madame, u’est-ce que la notion confuse de l’idée majestueuse de l’infini.
—•Je comprends, monsieur. Ce ne sont ni les éouleurs, ni les formes des choses mêmes qui vous séduisent; elles ne sont belles pour vous que dans la mesure de leur effet sur votre âme, c’est-à-dire suivant la nature des pensées qu’elles font naître dans votre esprit.
— Oui, madame, je n’aurais pas su l’expliquer aussi bien que cela.
— Vous êtes sans doute pour la même raison l’ad-
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mirateur des landes. Elles me semblent pourtant très-monotones.
— En effet, madame; mais la monotonie et le silence éternel d’une étendue si vaste, font une profonde impression sur l’arae. Si l’on contemple ces innombrables existences qui se développent ici et se renouvellent toujours sans l’intervention de l’homme, n’est-ce pas, madame, qu’a’ors on se sent pénétré d’un respect mystérieux comme si l’on sentait d’une manière claire et palpable la présence de Dieu au milieu de celte libre et vierge nature?
— Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites. Il y a des moments où cette pensée surgit dans mon esprit. Vous finiriez, monsieur, .par me faire aimer les bruyères.
— Je ne vous donne pas raison, Raphaël, s’écria Félicité d’un ton de reproche. Vous n’avez d’admiration que pour tout ce qui est grand et émouvant, et vous ne faites pas attention aux. petites choses; mais, diles-moi : qu’y a-t-il de plus beau que les fleurs? de plus enchanteur que le chant du rossignol?
— Oh ! mademoiselle, vous vous trompez sur ma manière de penser, répondit le jeune homme. Il n’y a rien dans la nature, si petit que ce soit, qui n’ait sa beauté, et dont la contemplation ne puisse devenir une source de jouissances. Quant aux fleurs, que vous aimez, mademoiselle, soyez sûre qu’elles ont en moi un ardent admirateur.
52 LE MARCHAND D’ANVER.S
— Ah ! ah ! s’écria tout à coup Félicité, mon père va bientôt arranger délinitivement le jardin^ après qu’il aura bâti le château. Il y aura des parterres pour moi. J’aurai, des fleurs de toute espèce, et vous m’en direz les noms, Rapliaél, car vous connaissez leurs noms, ii’est;ce pas?
— De quelques-unes seulement; mais votre désir suffit pour me faire apprendre le nom de celles que je ne connais pas. Je me promène souvent dans le Jardin de Van Cecrl, et, avec un peu d’attention. Je puis m’y familiariser avec les noms de beaucoup de plaiites.
— Tiens, vous m’y faites penser, Félicité, dit madame Verboord. Je veux causer un peu. avec M. Banks de la construction du petit château, pour voir ce qu’il en dira, car il est certain que nous n’y connaissons rien personnellement. Raphaël, M. Verboord vous a-t-il montré le plan du bâtiment? ,
— Non, madame; mais il veut me le montrer aujourd’hui sur les lieux.
— Si vous faisiez bâtir ici pour votre usage un petit château, comment voudriez-vous la façade?
Lejeune homme parut réfléchir et ne< répondit pas.
— Vous devez le savoir; vous êtes presqu’un artiste, ajouta madame Verboord.
— Comment Je voudrais la façade? Monsieur m’a dit que la façade ne sera pas grande. Dans ce cas. Je la ferais très-simple, élégante, svelte, presqu’unie.
LE MAnC-fîAND D’ANVEBS 53
aycc quelques orpcmenls seulement autour des
portes et des fenôtres.
— Vois-iu bien, Félicité, s’écria madame Verboord. Ton père parle de colonnes grecques audessus de la porte, et ce qu’il nom dépeint me parait ressembler à l’entrée du «musée. Ce serait trop lourd pour une petite maison de campagne..
— Oui ; mais, maman, si papa le veut ainsi,, cela
doit ôlre ainsi. •
— Certainement, mon enfant, il estseuJ le maître. Cependant il a beaucoup de conGance dans le bon goût de M. Banks. L’intérieur du bâtiment ne. me plaît pas beaucoup uen plus.- . «
Félicité, que celte conversation n’amusait guère et qui était peut-être dépitée de voir sa nn^re absorber tout à lait l’attention du jeune bomme, s’éloigna un peu de côté et s’arrêta même pendant quelques instants. Elle cueillit çà et lâ. une Geur et l’effeuilla avec agitation; mais elle se fatigua bientôt de son isolement, et son regard resta Qxé sur Rapliaôl avec une sorte d’impatience.
Celui-ci, étonné do la disparition de la jeune ûlle, retourna la tête. Elle lui Gt de nouveau des signes pour lui dire d’interrompre celte conversation peu amusante, de rester en arrière et de lâcher d’échanger quelques paroles en secret avec elle.
Raphaël Banks était très-ému; tous ces témoignages d’imilié et de sympathie le remplissaient de. joie et le faisaient rêvçr d’avenir et de bonheur. Ce-»
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pendant il fit semblant de ne pas comprendre les signes de la jeune fille, et détourna la tête pour répondre à une nouTelle question de madame Verboord.
Félicité sauta en avant, arrêta sa mère et lui dit avec un sourire étrange :
— Chère mère, voilà longtemps que vous parlea avec Raphaël , puis-je aussi lui dire un mot?
— Pourquoi pas, ma fille ?
— Oui; mais toute seule avec lui. C’est une chose que vous apprendrez bientôt, maman, mais que vous ne pouvez savoir maintenant.
— Soit : confie ton secret à Raphaël, dit la mère en riant.
— Venez, venez, s’écria Félicité en prenant le jeune homme par le bras.
Mais Raphaël, embarrassé et crainiif, regarda madame Verboord d’un air interrogateur.
— Soyez complaisant pour une enfant capricieuse, monsieur Banks, répondit celle-ci. Satisfaites à son désir. Son secret, sovez-en sûr, n’est pas terrible.
Les deux jeunes gens avancèrent de quelques pas dans le sentier. Dès qu’ils furent assez éloignés de la vieille dame pour ne pas être entendus d’elle. Félicité se mit à rire et dit avec une joyeuse animation :
— Raphaël, il y aura fête aujourd’hui, une belle et joyeuse fête 1 Ma mère n’en sait rien, et elle ne soupçonne pas pourquoi je suis si folle et si ravie. Qu’elle sera étonnée t Nous avons acheté toute sorte de jolies
choses pour elle. Le cadeau de mon père, une paire de boucles d’oreilles en diamants; mon cadeau, un bracelet d’or ciselé et un joli col de dentelles. En outre j’ai un morceau de chant plein de sentiment pour piano; il est intitulé; la Fête d’une mère bien-aimêe. Quand elle se verra comblée de tous ces cadeaux, quand nos souhaits retentiront à ses oreilles, et surtout quand je chanterai les tendres paroles de ma chanson, ma mère pleurera d’émotion et de bonheur... et nous, nous rirons et nous danserons de joie; je voudrais que le moment fût déjà venu; je meurs d’impatience... Mais qu’avez-vous donc, Raphaël? Vous paraissez bien sérieux I Moi qui ai désiré si ardemment votre présence pour que vous partagiez ma joie !...
— Ah! je suis trop heureux, mademoiselle, murmura le jeune homme embarrassé. Votre bienveillante attention, votre bonne amitié...
— Non, il faut rire et être gai aujourd’hui. C’est vrai, je pense à une chose! Vous seul n’avez pas de cadeau; vous seriez là les mains vides comme un étranger, ça ne se peut. Je vous donnerai le bracelet en or, et vous le donnerez à ma mère comme un cadeau de vous.
— Merci, mademoiselle, j’ai un cadeau.
■—Vous? pour ma mère?... Tiens! qu’est-ce donc ?
— Un panier de fleurs.
— De belles fleurs?
— Des plus, belles qu’il y avait dans la grande pépinière de M. Van Geerl.
— Ah I c’est bien, Comme ma mère sera sui’prisel Votre cadeau lui fera peut-être plus de plaisiç que les nôtres; car elle ne s’y attend certainement pas, Raphaël. J’oublie encore une chose, et ce n’est, à dire vrai, que pour cela que je voulais vous parler. Vous savez chanter, ne le niez pas, vous avez fait partie de la société chorale la Concorde.
— Je ne connais pourtant pas ^rand’chose en musique,
— Il n’est pas nécessaire que vous soyez un musicien consommé. Vous avez une belle voix; cela suffit. Dans le morceau que je veux chanter, il y a un refrain, deux vers seulement qui doivent être répétés par une voix d’homme. Quelque chose comme un écho ou une réponse, Venez, RaphaCl ; la pensée que nous chanterons epserable en l’honneur de ma bonne mère me comble de joie,
Raijhaél baissa les yeux. Les paroles amicales de la jeune^ fille l’avaient profondément ému, et il n’osait plus regarder ces yeux bleus éclatants, au fond desquels semblait briller, à travers leur expression naïve, l’étincelle d’un sentiment sérieux.
— Vous ne pouvez lefuser,. reprit Félicité. Ce que vous avez h chanter est très-facile; vous n’avez qu’à répéter plus bas que moi les paroles suivantes :
Et elle chanta d’une voix contenue :
Mère chérie, mère chérie^
Pour mon bonheur, vivez longtemps!
— Me répoDdi:e%>vous cela, Raphaêlî , , . .
— Jamais, jamais, mademoiselle, je n'oserais! bégaya Raphaël tout étourdi et comme effrayé,,.
— Pourquoi ? , • ...
— Je ne puis vous le dire. Ce ne serait pas respeelueux de parler à madame Verboord comme si elle était ma mère... . •
— Quelle étrange lubie est-ce là 1 s’écria, la jeune fille; e'est ainsi dans la chanson; mais çhacun.sail bien que vous parlez en mon nom..*, Ah I ah! lo pauvre Raphaël I il est toujours timide et poltron.
Et elle se mit à se moquer, à railler impitoyablement l’embarras du jeune homme, et à battre des mains.
Madame Verboord, qui n’était plus quîà une dizaine de pas derrière eux, regardait en souriant sa fille et semblait prendre plaisir h la voir si joyeuse. Elle connaissait saps doute le secret que .Félicité voulait révéler à Bauhe. Elle n’avait pas la moindre inquiétude. Raphaël était toujours réservé, respectueux et môme remarquablement froid, . ^
En ce moment, elle vit le jeune homme venir à elle etFélicité le suivre ‘cn riant aux éclats.
' — Quelles raisons ma 011e a-t-elle. . donc ^de rire ainsi, monsieur Banks? demanda-t-elle.
— Des choses sans importance, madame, répondit-
il. Mademoiselle est très-gaie aujourd’hui. Et, en
efifet, ce n’est pas sans...
— • Taisez-vous, Raphaël, s’écria la jeune fille en SC mettant le doigt sur la bouche. C’est notre secret, ne lè trahissez pas.
Allons, je ne veux rien savoir, répliqua madame Verboord. Comme tu as confié ton secret à M. Banks, je causerai encore un peu avec lui de la construction du petit château.
— Non, non, maman, pas cela. J’ai encore beaucoup de chose à dire â Raphaël ; mais cette fois du moins, vous pouvez les entendre si cela vous plaît. Vous le savez d’ailleurs, je veux lui parler de la soirée de M. Domeval.
Elle se plaça entre sa mère et le jeune homme, le repoussa un peu, et lui dit d’une voix contenue ;
— Ah l vous ne savez pas, Raphaël, quel plaisir j’ai eu. La tête m’en tournait. C’était la veille de notre départ pour Rrasschaet, je ne vous ai plus revu depuis lors. J’ai désiré bien des fois votre arrivée pour vous raconter cela. Vous connaissez le riche négociant qui demeure au Grand-Marché ?
Certes, M. Dorneval, je le connais très-bien.
— - C’est chez lui que nous avons été en soirée. On a fait beaucoup de musique et nous avons dansé. C’était splendide I J’étais tout en blanc et je portais une couronne de marguerites qui étincelaient comme une auréole d’étoiles autour de ma tête. Il y avait beaucoup de jeunes gens, très-élégants et très-ai-
LE MAnCIIANl) D’ANVERS, 5«
mables. Tout le monde me disait que j’étais charmante ; les oreilles me tintent encore de toutes les louanges- et de tous les compliments qui m’ont été adressés. Vraiment, j’étais comme dans un paradis 1 Pourquoi baissez-vous les yeux d’au air si sérieux, Raphaël? Mes paroles vous font-elles de la peine?
— Non, mademoiselle, murmura Banks avec une tristesse mal déguisée. Je vous vois dans mon esprit entourée de tous ces jeunes gens, et il me semble que j’entends tout ce qu’ils vous disent.
— Impossible, Raphaël. Il j eu avait, un qui ne m’a presque pas quittée de toute la soirée : un beau jeune homme, éloquerit, spirituel et avec de grands yeux noirs comme vous. Il m’a dit une foule de jolies choses que j’ai prises pour des plaisanteries; mais, à la ûn, il m’a demandé très-sérieusement si je vüudrais.consentir à devenir sa femme... bien entendu si mes parents le permettaient. Â cette singulière question, j’éclatai de rire. Eu me voyant rire ainsi, il devint tout triste et ne m’adressa plus la parole ; il se contenta de me jeter de loin des regards si désolés, que je sentis mon cœur battre de pitié. Maintenant encore, quand je me représente, sa ligure attristée, je m’en veux de lui avoir fait de la peine par mes rires.... Mais aussi, comprenezvous, Jlaphaël î venir me parler ainsi à brûle-pourpoint de mariage I Je suis beaucoup trop jeune... Pourquoi ne répondez-vous pas 7 Vous ne faites pas attention û ce que je dis. C’est très-mal.
«0 LE MARCHAND D’ANVKRS
— Et ce jeune homme, quel est-il? demanda Banks d'une voix qui avait le ton d’un long soupir.
— Qui?'Voos le connaissez. C’est Alfred^ le -fils aîné deM. Dorneval... Que murmurez-vous donc tout bas? Pourquoi hochcz-vous si singulièrement la tête.
Banks était plongé dans de douloureuses pensées, et il resta muet.' Il ne respirait presque plus et son cœur battait avec agitatiôn. L’image d’Alfred Borneval était sans cesse devant ses yeux. Ce jeune homme appartenait à l’une des plus riches •'et des plus honorables familles d’Anvers; il semblait avoir fait uire profonde impréssion sur l’esprit do Félicité. Depuis cette soirée, elle pensait continuellement à lui. Elle l’aimait peut-être... Et il lui avait parlé mariage 1 Quel voile obscur descendait tout à coup entre Raphaël et ses rêves brillants 1 ■‘La jeune fille ne comprenait pas son émotion, et elle allait loi adresser une nouvelle question, lorsque madame Verboord s’écria :
— Félicité ! Félicité ! ton père qui vient là-bas:
’ La jeune fille, sans attendre sa mère et Raphaël, qui la suivaient, courut comme une biche à travers là lande à la rencontre de son père, et lui sauta au cou en jetant des cris 'de joie. Elle l’embrassa à plusieurs reprises et' dit:
— Ah I Dieu soit loué, vous voilà, mon bon père 1 Votre absence prolongée mMtristait. Maintenant, je suis heureuse. Tout est prêt; maman ne sait n'en. Nous aurons tant de plaisir 1
— Oui, oui, beaucoup de plaisir, répondit M. Verboord. Tu es dans l’âge des plaisirs et tu dois en proQter, ma fille, car plus tard, plus tard... M. Banks est-il ici?
— Certainement, il est là-bas avec maman... Mais, papa, vous avez l’air triste I Par amour pour moi, oubliez un moment vos affaires de commerce ! Depuis longtemps je rôve à ce beau jour, et je me réjouis à l'idée de vous voir partager notre gaieté. Et vous voilà encore soucieux et inquiet I Allons, allons, papa, chassez ces sombres pensées.
— Tu te trompes, mon enfant, dit le négociant avec un sourire qu’il s’efforça de rendre joyeux. Je suis content et libre d’esprit; mais je ne puis pas danser et folâtrer comme une jeune fille.
— Est-ce bien vrai, mon père, que vous êtes joyeux et de bonne humeur?
i — Bien vrai 1
— Oh I alors je suis contente.
A ce moment, la mère etBaphaél les rejoignirent. Après avoir embrassé sa femme et sa fille , le négociant se mit à parler de choses indifférentes. Madame Verboord lui raconta ce que RaphaCl avait dit du plan du petit château, et elle entra dans des explications assez longues. Au commencement, M. Verboord prêta quelque attention à ce qu’elle disait; mais bientôt ses idées prirent un autre cours.
De son côté, Rapbaél, absorbé dans ses réflexions
moroses, répondait avec distraction chaque fois que madame Yerboord invoquait son témoignage.
Cette conduite singulière avait déjà arraché à Félicité plus d’un reproche, lorsque le négociant dit tout à coup :
— Laurence, l’heure du dîner approche. N’irezvous pas voir si l’on servira bientôt? J’ai à entretenir M. Banks de quelques affaires, et je voudrais être un instant seul avec lui. Félicité vous suivra.
Cet ordre parut attrister la jeune fille.
— Mon père, s’écria-t-elle, à peine ai-je le bonheur de vous voir, que déjà vous me renvoyez pour parler d’affaires. Vous ne tenez pas parole
— Je ne te chasse pas, mon enfant, je te prie seulement de me laisser un instant seul avec M. Banks. •Tu es trop bonne et trop raisonnable pour ne pas satisfaire à mon désir.
Félicité courba la tôle sans répliquer et suivit sa mère, qui s’en retournait par le sentier.
M. Yerboord regarda son commis et demanda :
— Vous avez l’air triste, Raphaël. Vous connaissez peut-être la fâcheuse nouvelle ?
— La fâcheuse nouvelle? répéta le jeune homme. Non, monsieur; mais je lisais sur votre visage que quelque chose vous causait de la peine.
— En effet, je suis effrayé. J’ai rencontré ce matin M. Dorneval; il me porte beaucoup d’amitié, et m’a montré un télégramme de Londres, par lequel on prédit pour demain une forte baisse sur le café. Celle
tendance à la baisse était déjà sensible il y a deux jours ; mais il parait qu’il va s’opérer une vraie débâcle. Si les avis de M. Dorneval sont fondés, je suis menacé d’une grosse perte. Voyons, que me conseillez-vous, que feriez-vous à ma place?
Banks répondit après quelques instants de réflexion.
— A votre place, monsieur, ce que je ferais?
J’attendrais jusqu’à demain. Si la Bourse était encore passablement bonne et si je pouvais, sans perte nota* ble, trouver un acheteur, je me déferais de mon café; mais, si le cours baissait considérablement, je garderais mon café et j’attendrais la hausse.
— Et si la baisse continue?
— C’est une chance, monsieur, je le reconnais. Le commerce n’est que vicissitudes.
— Ainsi, vous croyez que l’article pourrait revenir au cours d’il y a huit jours?
— Je crois pouvoir vous le prédire, monsieur. D’après vos propres paroles et d’après le sentiment général, la baisse annoncée serait l’œuvre d’une coalition de puissantes maisons anglaises. Une fois que les prix seront très-bas, elles les relèveront, pour se défaire, avec un grand bénéfice , des marchandises achetées; s’il en est ainsi, ceux qui auront gardé leur café auront leur part de gain.
M. Verboord se frappa le front en poussant un pénible soupir et dit :
— Mais, mon cher Banks, je n’ai pas le temps
6i LE MARCHAND D’ANVERS
d’attendre. Vos prévisions fussent-elles fondées, il s’écoulerait peut-être des mois entiers avant qu’on remontât à un cours favorable. J’ai besoin d’avoir cette semaine de grandes, très-grandes sommes à ma disposition. Et l’envoi de fonds d’Amérique qui n’arrive pas 1
— Il peut arriver demain, monsieur. Peut-être aussi la baisse annoncée sur le- café ne se déclarera-t-elle pas encore demain. Alors vous pourrez vendre.
— Mon Dieu I s’écria M. Verboord avec une agitation fiévreuse , ce sont des suppositions qui ne peuvent me donner qu’un espoir douteux. Je reconnais, mon cher Raphaël , que je suis très-abattu et trèseffrayé. Le pressentiment d’un grand malheur me poursuit. Je ne sais pas pourquoi , mais c’est ainsi. — Il m’est impossible de rester à Brasschaet. Il viendra des lettres; on peut m’envoyer des télégrammes de Londres et d’Amsterdam. Je n’aurai pas un instant de repos ici. J’ai donné ordre au cocher de préparer les chevaux; je retourne immédiatement à Anvers; mais comment faire comprendre cela à ma femme, et surtout à Félicité?
Une étincelle de joyeuse surprise illumina les yeux de Raphaël. Ce que Félicité lui avait dit lui avait fait une blessure au cœur. Il aentait bien qu’à la fête la force lui: manquerait pour cacher sa douleur et feindre la gaieté. Et que répondrait»-il pour expliquer son insurmontable mélancolie? Aussi saisit-ii avec
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une joie secrète celte occasion de fuir un lieu où il ne pouvait trouver ce jour-là, ni repos ni plaisir.
— Monsieur, dit-il, je vous en prie, donnez-moi un ’ nouveau témoignage de votre bonté. Si vous partez, mademoiselle Félicité pleurera. Il y a .si longtemps qu’elle attend cette fête avec une joyeuse impatience. Madame Verboord ne sera pas moins triste. La diligence va passer tout à l’heure dans le village. Laissezraoi aller à Anvers.
— Non, mon ami, cela pe se peut pas.
— Je vous en supplie, monsieur, jouissez au moins en paix de la joie de ce beau jour I
— Mais votre départ, Raphaël, ne me délivrera pas de mes inquiétudes. Que feriez-vous à Anvers?
— S’il vient des lettres ou des nouvelles, monsieur, je les recevrai et les ouvrirai, comme vous me permettez ordinairement de le faire en votre absence. S’il y a quelque chose d’important dans ces dépêches, je prendrai une voiture et je vous les apporterai. De cette -manière, vous pourrez rester ici sans inquiétude très-tard dans la soii'ée , et môme jusqu’à demain ; car, si je ne viens pas, c’est qu’il n’y aura rien qui puisse vous inquiéter.
Le négociant secoua silencieusement la tête.
— Peut-être pourrais-je vous rendre un service , reprit le jeune homme. Si je trouvais un acheteur, monsieur , me permettriez-vous de céder le café au cours d’hier?
— C’est aujourd’hui dimanche, Raphaël.
— En effet, je n’ai qu’un faible espoir, monsieur, mais qui sait I J’ai la main heureuse^
— Certainement, je vendrais le café à ce prix; ^ mais il ne faut pas y penser, mon ami, en présence des mauvaises nouvelles.
— Et puis, monsieur, il y a fête ce soir, à la Grande-Harmonie. J’y trouverai des courtiers et des commis-voyageurs, et je tâcherai de savoir d’eux quel est le sentiment général. De cette manière, demain malin, à l’ouverture des bureaux, nous connaîtrons l’état des affaires et nous pourrons, en connaissance de cause, décider ce qu’il reste à faire.
M. Verboord réfléchit pendant quelque temps. Puis prenant la main de son commis :
— Raphaël, vous êtes un brave et dévoué jeune homme. En effet, ma fille pleurerait à mon départ imprévu; ma pauvre femme serait désolée. Soit, retournez "k Anvers et faites comme vous venez de dire. Mais je puis être bien sûr qu’à la moindre nouvelle importante vous accourrez à Brassebaet?
Bien sûr, monsieur.
— Venez alors ; nous ne pouvons savoir combien ces dames vous retiendront encore, et vous devez profiter du passage de la diligence.
Le négociant, suivi de son commis, se dirigea en toute hâte à travers les landes vers la maison ; mais, lorsqu’ils eurent marché pendant quelque temps en silence, il ralentit peu à peu le pas et pencha sa tête
sur sa poitrine. Au bout de la dernière sapinière, il dit à Raphaël d’un ton singulièrement ému :
— C’est étonnant, mon ami, comme ces idées noires me poursuivent et me tourmentent I Je crains de me voir tout à fait ruiné, pauvre et misérable.
— Mais, monsieur, quel fondement ont donc ces mauvais rêves î s’écria Banks effrayé.
— Aucun fondement, je le sais. Ah I c’est pénible ! Avoir travaillé toute sa vie comme un esclave sans un instant de repos ; avoir été assez heureux pour amasser une fortune considérable pour son enfant, et puis dans sa vieillesse trembler qu’un seul coup du sort ne vienne tout vous ravir I... Mais, comme vous le dites, il n’y a pas de fondement à de pareilles idées, du moins pas encore maintenant.
En disant ces mots, il pressa de nouveau le pas, jusqu’à ce qu’il fût arrivé devant le jardin. Là il s’arrêta et demanda à son commis :
— Et vos fleurs, Raphaël î Les avez-vous déjà données à Félicité ou à sa mère ?
— Non, monsieur, répondit le jeune homme, elles sont sous le hangar à côté de l’écurie.
— Je les donnerai en votre nom à madamoVerboord. Avez-vous parlé de vôtre succession? Pas encore. Eh bien je communiquerai l’heureuse nouvelle au moment favorable. N’en parlons plus maintenant, sinon vous ne pourriez pas partir à temps. Tenezvous bien et ne laissez pas soupçonner la cause de votre départ imprévu.
lis s’approchèrent de la niaison et virent Félicité assise sur an banc à côté de sa mère.
La jeune fille sauta debout et courut à la rencontre de son père en jetant des cris de joie. Elle le prit par la main, le tira à part et lui dit :
— Ah I Dieu soit loué I vos affaires de commerce sont terminées. Maintenant vous voilà à la joie de ce jour heureux. Papa, je vous en prie, trouvez un moment pour éloigner maman pendant quelques minutes. Je vais me mettre au piano avec Raphaôl pour lui apprendre le refrain d’une chanson. Ne faites semblant de rien. Voici maman I
— Je suis fâché, ma fille, de te faire de la peine, dit le négociant, mais le commerce a des rigueurs inexorables. M. Banks ne dînera pas avec nous : il doit partir immédiatement pour Anvers.
Félicité recula en poussant un cri.
— Comment? quoil s’écria-t-elle, Raphafil partirait ? O cher père l pourquoi m’effrayez-vous inutilement?
— Non, non, ça ne se peut pas. C’est pour rire, dit madame Verboord. Le dîner va être servi.
•— C’est ainsi, je le regrette; mais il n’y a rien à y faire, affirma le négociant. Raphaël doit partir sans retard pour ne pas manquer la diligence.
La jeune fille comprit au son de la voix de son père qu’il restait peu d’espoir de le faire changer de résolution. Elle courba la tète et dit avec abattement ;
— Hélas 1 moi qui, depuis plus d’une semaine, était
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si contente parce que Raphaël devait passer cette journée avec nous I Je me promettais tant de plaisir, tant de bonheur I... Ab I chère maman, dites une bonne parole pour que Raphaël puisse rester. S’il part, je n’aurai plus que du chagrin aujourd’hui.
Le cœur de Banks battait violemment. Les paroles de la jeune fille étaient comme un baume sur sa blessure, et il commençait à s’accuser d’étourderie et d’injustice; mais l’image du jeune M. Dorneval se présenta à ses yeux, et il courba de nouveau la tête avec découragement.
Madame Verboord tenta un effort près de son mari, pour que Raphaël pût du moins assister au dîner ; mais la réponse sévère qu’il lui fit la convainquit qu’il fallait se soumettre à la nécessité.
— Ne restez pas glus longtemps, mon ami, dit le négociant à roveille de son commis. Partez à l’inst int, sans autres explications. C’est le seul moyen de mettre fin aux plaintes de Félicité.
Raphaël balbutia un salut et se dirigea vers la grille. Lorsqu’il atteignit la rue, il entendit Félicité crier son nom. Il se retourna et vit la jeune fille lui tendre les mains avec les yeux pleins de larmes.
Il y avait dans son regard quelque chose qui l’émut jusqu’au fond de l’âme, une affliction immense, une
douleur vraie de son départ peut-être l’étincelle
d’un amour ignoré 1
Le pauvre jeune homme oublia la recommandation de son patron et s’arrêta avec hésitation, tandis qu’un
sourire indéflnissable errait sur ses lèvres... Mais à ce moment il vit le négociant lui faire des signes d’impatience. Il poussa un cri étouffé, sortit en toute h&te du jardin et disparut entre ^les arbres du chemin.
Trois jours après , M. Verbourd était assis avec sa femme et sa fille , dans une chambre de sa maison , autour de (a table où était servi le déjeuner.
Lu physionomie du négociant trahissait une grande inquiétude , ses joues étaient plus pâles que d’habitude, il avait le regard fixe d’un homme qui est plongé dans ses pensées jusqu’à l’oubli, et autour de ses lèvres se creusait le pli de la réflexion anxieuse.
De temps en temps il mangeait une bouchée , évidemment sans savoir ce qu’il faisait , puis il ouvrait un portefeuille et feuilletait pour la dixième fois certaines dépêches importantes ; puis encore il écrivait des chiffres sur l’enveloppe des lettres et hochait la tôle avec découragement devant le résultat défavorable de ses calculs.
Madame Verboord regardait son mari avec un mélange de compassion , de tristesse et de mécontentement.
Des larmes contenues étincelaient dans les yeux de Félicité , et elle semblait vouloir parler à son père; mais chaque fois la parole expirait sur ses lèvres.
Depuis un quart d’heure, un silence complet régnait dans la chambre, lorsque madame Verboord dit d’un ton de reproche :
— Verboord, mon ami, vous n’agissez pas bien avec nous. Il y a quelque chose qui vous chagrine; on croirait qu’un malheur vous a frappé. Et vous nous refusez toute explication à ce sujet! Que sommesnous donc pour vous, si vous nous refusez le droit de vous consoler ou du moins de partager votre douleur? Allons, expliquez-moi ce qui vous tourmente , versez votre inquiétude dans le cœur de votre femme...
Le négociant fit un mouvement d’impatience , il répondit cependant sans se fâcher :
— Laurence, ma chère, vous m’importunez inutilement , je ne sais ce que vous voulez dire. Naturellement, je pense à mon commerce, et vous avez tort de vouloir me distraire.
— Il est probable que votre inquiétude n’a aucune cause importante, reprit madame Verboord ; mais ne comprenez-vous pas combien votre dissimulation doit nous désoler et nous effrayer?' Hier au soir,
lorsque nous revînmes de Brasschaet, vous étiez déjà triste comme maintenant; vous ne nous avez pas accordé un moment; vous êtes sorti tout de suite; ce matin encore, vous ôtes si inquiet, que l’expression de votre figure seule suffirait pour nous remplir d’inquiétude. Cependaat , quelques bonnes et sincères paroles pourraient nous rendre le repos du cœup.
— Oui , mon père , une seule bonne parole 1 supplia Félicité.
— Il y a des choses que vous nq comprenez pas , dit M. Verboord I Vous vous imaginez qu’un négociant peut toujours sourire et être gai comme un rentier. Qu’est-ce que sa vie , sinon une perpétuelle préoccupation et un éternel calcul? Ne lutte-t-il pas sans cesse contre le sort, et ne peut-il pas chaque jour succomber à l’imprévu dans cette lutte? Qu’y
a-t-il d’étonnant à ce quelle danger soit toujours '
présent à ses yeux, et qu’il concentre toutes les forces de son esprit sur les chances d’y échapper?
— Vous ôtes réellement menacé d’un grand danger? dit sa femme en soupirant.
— Un négociant est toujours menacé ; mais pourquoi croire maintenant que je crains un malheur
irréparable? Il n’eu est rien. Allons, laissez-moi
réfléchir en liberté, et prenez votre déjeuner, Laurence, sans vous inquiéter en vain.
Il tourna la tôle et tira de nouveau son portefeuille, comme s’il voulait reprendre se? calculs interroippus.
Félicité se leva, lui saisit la main et dit du ton le plus doux de sa voix :
— AhI cher père, j’ai bien du chagrin I Le jour de la fête de maman n'a pas été très-heureux, car alors aussi , vous étiez mélancolique et pensif. J’espérais que cela passerait et que je vous reverrais de bonne humeur. C’est pourquoi j’ai insisté près de maman pour revenir en ville ; hélas l à peine m’avezvous dit quelques paroles 1 Oui , pour la première fois de votre vie, cher père, vous ne m’avez pas embrassée !... Oh! laissez-moi vous consoler.
M. Verboord, absorbé dans ses réflexions, ne parut pas faire attention à cette tendre prière. Au lieu de répondre , il se frappa le front, se leva et prit son chapeau.
— Vous allez sortir? demanda sa femme étonnée.
— Oui, je dois sortir immédiatement pour quelques minutes, dit-il. J’ai oublié une chose, une chose importante. D’ici à une demi-heure, je serai de retour.
— Mais vous n’avez pas fini de déjeuner, Verboord !
— Je n’ai pas d’appétit. Atout à l’heure 1 Soyez toutes les deux sans inquiétudes , ii n’y a pas de raisons pour craindre un malheur...
A ces mots, il sortit en toute hâte.
Félicité se mit à pleurer à chaudes larmes. Ses pleurs augmentèrent l’angoisse de madame Verboord , plus effrayée qu’auparavant par les dernières paroles
de son mari. En effet, pourquoi parlait-il de désastre et de malheur? Le danger qui le menaçait devait donc être bien grave.
Elle essaya pendant quelque temps de convaincre sa fille qu’elle s’était alarmée à tort; mais Félicité, qui n’avait pas osé pleurer en présence de son père, soulageait son cœur de larmes contenues, et restait sourde aux bonnes paroles de sa mère.
Poursuivie par sa propre anxiété, madame Verboord se dit que son mari n’avait pas le droit de lui cacher ainsi la cause de sa douleur. Ce n’était point par curiosité, mais par un sentiment du devoir qu’elle désirait la connaître. N’avait-elle pas la mission de partager et d’adoucir le chagrin de son mari? S’il avait du chagrin, ce n’était que par amour pour elle et pour sa fille ; car M. Verboord n’estimait l’argent et la fortune que parce qu’il assurait par là le sort de celles qu’il aimait par-dessus tout. Elles, qui étaient le but de ses soins et de ses inquiétudes, ne pouvaient-elles donc pas le consoler et relever son courage? Pour ne pas les attrister, il cachait ses souffrances; mais elles n’accepteraient pas ces généreux sacrifices et exigeraient leur part légitime dans son chagrin.
Madame Verboord se dirigea vers l’angle de la chambre.
— Thérèse, allés au bureau, dit-elle à la servante qui se présenta quelques instants après, et dites à M. Banks que je désire lui parler.
Ce nom fît lever la tôle à Félicité, et un sourire plein d’espoir brilla à travers ses larmes.
A peine madame Verboord fut-elle assise de nouveau, que Raphaël Banks se présenta dans sa chambre.
L’appel bienveillant de madame Verboord l’avait surpris agréablement; car il espérait voir Félicité, et cette espérance suffisait pour faire battre son cœur de joie.
Lorsqu’il vit couler des larmes sur les joues de la jeune fille, il fut pris de pitié. Elle lui adressa un regard de douceur. U resta au milieu de la chambre et balbutia un salut.
— Veuillez vous approcher, monsieur Banks» dit madame Verboord d’un ton sérieux. Prenez cette chaise et asseyez-vous près de la tahle. Ce que j’ai à vous dire est important, et je ne saurais parler à mon aise si vous étiez debout devant moi.
Le jeune homme s’assit.
— Monsieur Banks, reprit-elle, mon mari est fort triste ; il parait craindre un danger menaçant ou regretter un malheur accompli. Connaissez-vous la cause de son chagrin?
Raphaël, surpris par cette question inatteudue, hésita un moment, comme un homme qui cherche une réponse. Enfin il murmura :
— Madame sait bien que monsieur est très-soucieux depuis trois mois; c’est le résultat d’une agitation nerveuse.
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LE xMAllCliAND D’ANVERS 77
— Oui, cela est très-pénible pour moi et pour ma Félicité ; mais ce n'est pas ce que je vous demande. Nous sommes convaincues que M. Verboord a en ce moment une raison particulière d’être inquiet, et qu’il nous cache cette raison pour ne pas nous causer du chagrin. Nous voulons la connaître pour le consoler, comme c’est notre devoir. Vous connaissez sans doute cette cause, puisque vous jouissez de toute sa confiance. Eh bien, nous vous prions, monsieur, de nous dire ce que nous désirons très-ardemment savoir :
Cette prière mit Raphaël dans le plus grand em< barras ; il murmura en balbutiant ;
— Madame, je vous prie de m’excuser. Ce que mon patron a cru devoir vous cacher, je ne puis, contre son gré, vous le dire.
— Il y a donc quelque chose d’extraordinaire, quelque chose de grave? Et vous le savez, monsieur?
— Soyez assez bonne et assez généreuse, madame, dit le commis, pour ne pas insister davantage. Je crois savoir, en effet, pourquoi mon maître est inquiet depuis son dernier voyage àBrasschaet; mais, puisqu’il ne vous en a pas parlé, vous comprendrez sans doute que je n’oserais jamais révéler ce qu’il veut garder secret.
— C’est donc bien terrible? s’écria madame Verboord avec angoisse. Un malheur, un désastre menacerait mon mari, et je ne pourrais pas le savoir?
— Mais non, madame, il ne s’agit pas de désastre
ni de malheur, du moins dans ma pensée, dit Raphaël ému de compassion et presque poussé à Tindiscrélion par le regard doux et suppliant que Félicité fixait sur lui.
— Consolez-nous tout à fait, mon bon monsieur Banks, supplia madame Verboord; dites-nousce qui inquiète tant mon mari, nous vous en serons reconnaissantes comme d’un bienfait.
Le jeune homme secoua la télé avec hésitation.
Félicité s’approcha de lui-, tint ses yeux remplis de larmes fixés sur les siens, leva les mains vers lui, et dit d’un ton suppliant :
— Ah ! Raphaël, soyez bon I Si vous persistez dans votre mystérieux silence et si vous partez, j’aurai beaucoup de chagrin et je serai convaincue qu’un grand danger menace mon père. Vous qui êtes si bon, ayez pitié de notre douleur. Tranquillisez ma mère; donnez-moi le moyen de consoler mon père à son retour ! Vous refuseriez? Dois-je donc croire que mes larmes vous laissent insensible? que vous n’avez pas la moindre amitié pour moi?
— Eh bien, madame, dit le commis, profondément ému et tout à fait vaincu, j’espère que monsieur nie pardonnera cette indiscrétion. Ce que je vais vous dire vous délivrera du moins de votre appréhension; c’est mon excuse. Vous savez que mon patron a une partie considérable de café dans ses magasins. Dimanche, déjà, les nouvelles faisaient prévoir une forte baisse de l’article; c’est pourquoi je quittai si
inopinément la maison de campagne. Depuis ce momoment, la baisse a fait des progrès continuels; et si nous devions vendre aujourd’hui, M. Verboord perdrait en effet une partie de sa fortune.
— O ciel! s’écria madame Verboord, je comprends le chagrin de mon mari 1
— Pauvre père, soupira Félicité.
— Avec votre permission, madame, votre crainte n’est pas fondée. Je vais tâcher de vous le prouver. D’après certains bruits confus qui circulent depuis une quinzaine de jours, quelques-unes des grandes maisons de commerce de Londres doivent avoir formé une coalition pour accaparer la plus grande partie du café disponible de tons les marchés de l’Europe. Naturellement, pour réussir dans cette entreprise, il faut produire une forte baisse sur le prix de l’article à bon marché. Plus tard ils feront monter le café à un cours exagéré, et ils réaliseront de grands bénéfices. Pour de petits commerçants, cette baisse peut devenir ruineuse: ea effet, hier déjà deux maisons peu importantes ont sauté en ville ; mais celui qui peut attendre le moment favorable, au lieu de perdre gagnera beaucoup. Mon patron n’a pas besoin de vendre, il peut garder le café jusqu’à ce que le cours soit favorable. Donc, madame, je ne vois pas de raisons d’étre très-inquiet.
Les deux femmes le regardèrent d’un regard incertain, comme si elles n’avaient pas compris tout à fait son explication.
80 LE MARCUAND D’ANVERS
Après un instant de réflexion, madame Verboord dit en hochant la tête :
— Oui, si la baisse est le résultat d’une pareille association, alors le prix du café remontera, je le comprends; mais en êtes-vous bien sûr, Raphaël?
— Dans le commerce, madame, on n’est jamais sûr d’aucune chose ; on doit toujours se mettre à l’œuvre sur des calculs plus ou moins fondés. J’ai examiné toutes les dépêches qui me sont arrivées, il y a des mois, et j’ai suivi et combiné tous les mouvements de prix des principaux marchés. Le stock du café à Amsterdam et à Londres n’est pas plus grand qu’à la même époque de l’année passée; la récolte des pays producteurs a été plutôt insufflsante qu’abondante ; la vente publique de la Société commerciale néerlandaise est encore éloignée. Donc, la baisse doit avoir une cause tout à fait extraordinaire, et, d’après mon opinion, on la trouve dans une coalition des maisons de Londres.
Cependant, si je me trompais, continua-t-il, il serait encore certain que le prix du café ne peut pas rester si bas, vu que nulle part il n’y a un stock dépassant les besoins de la consommation.
— Ah 1 Raphaël, il faut dire tout cela à mon père, interrompit Félicité avec un sourire joyeux. Il vous écoute volontiers ; son inquiétude disparaîtra tout à fait.
— J’ai fait ces calculs avec Monsieur votre père, Mademoiselle, répondit le commis, et je lui ai dit
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tout ce qui me semblait pouvoir le tranquilliser.
— Et pourquoi ne vous croit-il pas ?
— Il me croit et me donne raison, Mademoiselle ; mais, un moment après, il doute et retombe peu à peu dans ses premières inquiétudes. Il y a des heures où l’homme, sans le savoir, se sent porté à ne regarder les choses que par leur côté le plus grave; mais cette sombre disposition d’esprit est passagère, et je suis bien sûr que mon patron ne restera pas longtemps inquiet.
— S’il pouvait en être ainsi que vous l’espérez ! dit madame Verboord. Certes, la perte de quelque argent n’aurait en elle-même rien de très-pénible pour nous; mais voir mon mari si plein d’anxiété, cela m’ôte tout mon courage. Vous parlez sincèrement, n’est-ce pas, mon ami ? Ce n’est pas seulement pour nous consoler que vous montrez une si grande conflance ?
— Je puis vous donner une preuve de ma sincérité, répondit le jeune homme. Monsieur vous a dit probablement que j’avais hérité. Cet argent doit m’être cher, car tout mon avenir est fondé sur sa conservation. Eh bien. Madame, j’en ai employé une bonne partie à acheter quelques balles de café. Si la crainte de mon patron se réalisait, je serais presqu’à moitié ruiné par mon premier essai. II faut donc que j’aie une grande confiance dans la hausse des prix, puisque j’ose y exposer le bonheur de ma vie.
Madame Verboord secoua afifirmativement la tête;
Félicité applaudit aux paroles du jeune homme.
— Maintenant, dit Raphaél en saluant, je demande la permission de retourner à mon bureau. Il vient beaucoup de monde, et, comme Monsieur n’est pas à la maison, il faut recevoir les gens. Soyez certaine, Madame, qu’il n’y a aucun danger réel, et que vous pouvez attendre tranquillement des circonstances plus favorables.
Il se retourna et Qt quelques pas vers la porte ; mais la jeune fille courut à lui et dit d’une voix étouffée :
— Ob 1 merci, merci, Raphaél, pour la bonne consolation que vous venez de donner à ma mère 1 Parlez-en encore à mon père, et dites-lui qu’il n’a pas de raisons d’étre inquiet. Votre parole douce et persuasive le délivrera de sa crainte, et moi, Raphaèl, je n’oublierai jamais votre dévouement et je vous serai toujours reconnaissante.
Le jeune homme frémit; car Félicité, pour l’encourager, lui serrait amicalement la main. Tout ému de joie, il sortit de la chambre en murmurant des paroles sans suite.
Dans le bureau, il y avait quelques personnes qui attendaient, la plupart des courtiers et des commisvoyageurs qui venaient montrer des échantillons de différentes marchandises ou demander le prix des articles de la maison Verboord.
Comme Raphaél n’avait pas reçu d’ordres spéciaux pour les affaires, il satisfit en peu de temps aux
demandes des visiteurs, et bientôt le dernier quitta le bureau.
Le jeune bomrae s’approcha ensuite des autres commis, leur distribua leur ouvrage ; puis il se mit à écrire en silence à son pupitre. Sa plume s’arrêtait souvent, tandis qu’un sourire venait errer sur ses lèvres. Il pensait h Félicité, à son regard si doux, à sa poignée de main amicale, et son esprit se perdait peut-être dans la contemplation d’un avenir radieux.
11 y avait quelque temps que personne ne s’était présenté au guichet, lorsqu’un jeune homme accourut dans le bureau en riant et en se frottant les mains.
— Tu paiais bien content, l’ami Walput? dit Raphaël. Y a-t-il de bonnes nouvelles?
— Corameot I tu ne sais pas ? s’écria joyeusement le commis-voyageur. Une hausse soudaine sur le café! La baisse était causée par de fausses nouvelles. Il est arrivé sur le marché des ordres d’acheter de grandes quantités de café. On annonce une importante amélioration d’Amsterdam. Deux liards par livre, Raphaël I Je suis accouru d’abord ici pour voir si M. Verboord voulait se défaire de sa provision de café.
— Il n’est pas à la maison, François, répondit le commis. Dans tous les cas, il ne voudra pas. Il y aurait encore trop de perte pour lui ; et, comme le prix est à la hausse maintenant, il voudra naturellement attendre.
— Et tu le garderas aussi, n’est-ce pas? Tu as raison. Quoi qu’il en soit, sur le café que je t’ai vendu avant-hier, tu gagnes déjà quatre cents francs.
— Je te le vends 1 s’écria le jeune homme avec une joie subite.
— Pourquoi si vite ? Le prix montera encore.
— C’est mon premier gain, François. J’ai hâte de le réaliser. Il me semble que j’ai trouvé un trésor !
En effet, je me rappelle encore combien la première affaire heureuse que je fis — et elle était encore plus minime — m’émut et me fit plaisir. Ainsi, tu cèdes ton café à deux liards de bénéfice. Je le prends ; il est vendu.
Contenant sa voix, il murmura h l’oreille du commis :
— J’ai peu de temps, car il y aura beaucoup de mouvement dans les bureaux. Cependant je voudrais te parler un instant en particulier si c’est possible.
Raphaël sortit du bureau .et le conduisit devant une des portes du vestibule.
— Voici le cabinet de monsieur, dit-il en l’ouvrant. Nous pouvons y causer en sûreté. Il me semblait bien que la hausse des prix du café n’était pas la seule cause de la gajeté. Si je ne me trompe, tu n’avais pas même de café. Je parie que tu vas me parler de Lucie Spelt.
— Justement! reprit François. Il y a une nouvelle, une grande nouvelle. Sera-t-elle favorable, je ne le sais pas; mais, néanmoins, je suis content
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comme s’il devait m’arriver un grand bonheur aujourd’hui. C’est un pressentiment, et, quoi que je fasse pour devenir raisonnable et modérer mon espérance, tout se teint de rose à mes yeux. Ah 1 quel service inestimable tu m’as rendu pour tes bonnes paroles chez M. Spelt I Le père de Lucie a fait savoir hier à ma mère, par une lettre très-aimahle, qu’il se proposait de venir lui parler ce matin d’une affaire importante. C’est la première fois que M. Spelt s’annonce si cérémonieusement. Que dis-tu de cette nouvelle, ami Raphaël T
Le commis prit la main de François et répondit avec une sympathie sincère :
•— Allons, allons, c’est une affaire conclue ; on va fixer les cendilions de ton mariage. Cela me fait autant de plaisir, François, que si j’étais le futur époux.
— Il y a cependant une chose qui ne me paraît pas très-claire, murmura le commis-voyageur. Si, par hasard, nous vendions d’abord la peau de l’ours? Je me demande pourquoi M. Spelt n’a rien laissé soupçonner de son intention à Lucie. Voudrait-il dire à ma mère que je dois renoncer à tout espoir?...
— Pas du tout, François. S’il veut parler i ta mère, en particulier, c’est pour régler avec elle les conditions matérielles de ton mariage. Oui, oui, ami Walput, tous tes désirs vont être accomplis, n’en doute pas...
' — Je voudrais douter, que je ne le pourrais vrai-
ment pas, s’écria joyeusement François. Ah I Lucie Spelt, ma femme I Tiens, Raphaël, je dispose de toi sans demander ta permission. Tu seras mon témoin... et fasse Dieu que je puisse te rendre bientôt le môme service 1
Bientôt, bientôt I répéta le commis avec un sourire d’incrédulité sur les lèvres.
— Qui sait? s’écria François. Depuis avant-hier, je crois que l’impossible est devenu possible. Ce que M. Verboord m’a dit de toi...
— Comment 1 M. Verboord t’a parlé de moi?
interrompit Raphaël avec une émotion subite.
— Oui , et d’une façon qui m’a donné beaucoup à réfléchir. Le cœur me battait de joie pour toi.
— Mais, pour l’amour du ciel, François, que disait-il de moi?
— - J’étais au café, près de la Bourse, lorsque M. Verboord entra et se jjlaça îi la môme table que moi. Il est tràs-bienveillant envers moi, tu le sais. Nous causions des affaires de commerce, lorsque par hasard je prononçai ton nom à propos des quelques balles de café queje t’ai vendues. L^-dessus, M. Verboord s’est mis à porter aux nues ton intelligence et ton activité; il a dit que tu deviendrais très-riche un jour et que, mieux que personne, tu mérites d’ôtre heureux. En un mot, Raphaël, il n’y a aucune qualité du cœur ni de l’esprit dont il ne te reconnaisse doué, et il parle de toi en des termes si flatteurs que je crus entendre un père qui vantait les vertus d’un
fils bien-aimé. Alors j’ai compris ton espérance, et je me suis réjoui à la pensée que les douleurs d’un amour malheureux te seront probablement épargnées.
Le cœur de RapbaCl battait violemment en écoutant les paroles de son ami. Il resta silencieux comme s’il était plongé dans un rêve.
— Allons, dit Walput, du moins je ne serai pas seul content. Ceci non plus n’est pas une mauvaise nouvelle, n’est-ce pas? Adieu, Raphaël!
Le commis lui serra chaleureusement la main, l’acconq)agna jusqu’à la porte du cabinet, et lui dit d’un ton profondément ému :
— Merci, merci, pour ta bonne amitié.
Lorsqu’il fut seul, Raphaël rentra dans la chambre et resta un instant immobile, le regard fixé vers la terre; mais bientôt il poussa un cri de joie, et ses yeux étincelèrent.
— Quatre cents francs, murmura-t-il. J’ai gagné quatre cents francs 1 Quelle impression me fait ce premier gain ! Si Félicité le savait I Cette nouvelle la convaincrait, elle et sa mère, que la crainte deM. Verboord n’est pas fondée.
Il quitUi le cabinet et entra dans le vestibule, au bout duquel il frappa à une porte, et l’ouvrit après avoir reçu une réponse.
— Excuséz-raoi, madame, s’écria-t-il avec un enthousiasme contenu, je crois que je vous ferai plaisir en vous apprenant une bonne nouvelle. Il y a une hausse subite sur le prix du café!
Les deux femmes surprises, se levèrent et s’approchèrent de lui.
— Dieu soit loué, s’écria Félicité, de délivrer ainsi mon père de ses inquiétudes.
Les prix sont-ils donc montés tout d’un coup à un cours favorable? demanda la dame avec quelque incrédulité.
— Pas tout à fait, madame, répondit Raphaël, mais ils montent encore et mon maître pourra probablement vendre le sien avec avantage. Moi qui ai acheté le café à un cours moins haut, je l’ai vendu et j’ai gagné quatre cents francs.
Cette nouvelle n’eut pas le résultat que le commis en attendait. Un léger sourire plissa les lèvres de madame Verboord ; la jeune fllle le regarda avec étonnement, comme pour lui demander comment un gain si minime pouvait le ravir de joie.
— Ah 1 s’écria Raphaël, je suis commerçant, Dieu bénira mes efforts. Je travaillerai, je courrai, je suerai sang et eau, je forcerai le sort à me devenir favorable. Ce premier pas décide de toute ma vie ; il me montre dans l’avenir un but brillant, et je l’atteindrai, quels que soient les obstacles qui s’élèvent devant mes pas.
— C’est donc bien vrai que vous allez devenir négociant? demanda la jeune fille d’un ton de mécontentement. Vous serez donc aussi soucieux et inquiet?Ne faites pas cela, vous vous en repentirez. Je deviens toute triste rien qu’à vous entendre dire cela.
—En effet, mou ami, ajouta madameVerboord, vous pourriez peut-être choisir une carrière plus agréable.
— Mais, madame, je me sens appelé au commerce, répliqua le jeune homme, poussé par une irrésistible vocation. S’il est vrai que Dieu m’ait donné quelques qualités d’esprit, c’est certes pour cette partie-là ; et je ne reconnaîtrai pas ses dons avec ingratitude. Je veux devenir riche, très-riche, et je le deviendrai, soyez-en certaine.
— Pauvre Raphaël! soupira Félicité comme effrayée. Que lui arrive- t-il donc I
— Calmez-vous, monsieur, dit la mère. Certainement, nous vous félicitons de votre bénéfice ; mais quatre cents francs ne sont pas une fortune.
Le commis devint rouge de honte ; il lui sembla qu’il s’était laissé aller trop loin, et surmontant son agitation :
— Excusez-moi, madame, balbutia-t-il. J’ai tort et je dois vous paraître insensé ; mais c’est pour moi une foi inébranlable que la fortune ne me refusera pas ses faveurs. En tout cas, si j’échoue, ce ne sera pas faute de zèle et d’activité... Et cepeudantM . non, je ne me trompe pas.
— Je le vois, dit madame Verboord en hochant la tête, les bons conseils n’y feraient rien. Vous ôtes possédé du démon du commerce. J’admets que ces calculs continuels et ces luttes incessantes contre le sort aient quelque chose d’attrayant pour un homme ; mais cela ne fait certainement pas une vie agréable
et à la femme et aux enfants ; et vraiment, monsieur Banks, j’aimerais mieux vous voir entrer dans une autre carrière.
— Je vous en prie, Raphaël, ne vous faites pas commerçant I murmura Félicité.
Le jeune homme était très-ému, le cœur lui battait violemment. Que signifiaient les paroles de madame Verboord? Pourquoi semblait-elle inquiète du sort réservé à sa future femme? Quel était le sentiment qui poussait Félicité à le supplier de renoncer au commerce? La prédiction de son ami François Walput se réaliserait-elle? Mais le commerce était le. seul moyen de faire fortune.
Toutes ces idées traversèrent son cerveau avec la rapidité de l’éclair. Ce fut avec hésitation qu’il répondit :
— Madame, le mobile le plus puissant d’un commerçant, le but de tous ses soins et de toutes ses inquiétudes, c’est le sort de sa famille. Quelle plus grande preuve d’amour peut-on donner à ceux qui nous sont chers, que de consacrer toutes les forces de son esprit, toute son âme et toute sa vie à leur bien-être? Et quand Dieu bénit nos efforts et que la fortune les récompense, à quoi nous sert l’argent gagné ? A rendre notre femme et nos enfants heureux, à les entourer de luxe et de délices, et à pouvoir dire : « Voici le fruit de mon zèle et de mon amour ! »
La mère de Félicité regardait le jeune homme avec
étonnement, et elle allait lui faire une remarque ; mais tout à coup la porte s’ouvrit, et M. Verboord entra dans la chambre.
Il paraissait tout à> fait changé ; sa physionomie était éclairée par une expression de joie, il riait môme à son entrée. I! feignit de s’étonner de la présence du commis, et dit en s’arrêtant à quelques pas ;
— Tiens, tiens, il me semble que vous usez agréablement le temps. Moi qui croyais que M. Banks ne quittait jamais le bureau en mon absence I
— Madame aura la bonté de m’excuser près de vous, monsieur, murmura le commis en s’inclinant profondément.
Il voulait se diriger vers la porte, mais le négociant le retint par la main.
— Non, restez, dit-il, j’ai à vous parler.
— Ne soyez pas fâché parce que Raphaël a quitté le bureau, dit madame Verboord. Je l’ai fait appeler pour lui demander la cause de votre inquiétude. C’était une heureuse inspiration, car il nous a apporté de bonnes nouvelles et noos a consolées.
Sans faire en apparence attention à cette explication, le négociant s’approcha de sa ülle, prit sa tête entre ses mains et lui appliqua un tendre baiser sur les joues.
Félicité, surprise par celte douce caresse, sauta au cou de son père.
Dès qu’il put se dégager de l’étreinte de la jeune
fille, M. Verboord s’aprocba de sa femme et, lui serrant les mains :
— Ma bonne Laurence, je vous ai fait de la peine ? Il faut me le pardonner. Il y a de bonnes nouvelles, el nous pouvons penser que tout danger est passé. Je ne suis pas fâché contre Raphaël. Je sais peutêtre ce qu’il est venu vous annoncer.
— La hausse du prix du café.
— Ah ! mon garçon, dit-il en menaçant le commis du doigt, vous parlez des affaires de commerce avec les femmes. Ce n’est pas prudent... Néanmoins, puisque vous avez consolé ma femme et ma fille, je vous remercie. Heureux coquin qui ose risquer son urgent à l’étourdie, et qui tire immédiatement profit de son imprudence I Car si vous voulez vendre, Raphaël, vous gagnez déjà quelque chose sur votre café.
— J’ai vendu, mousieur, répondit Banks avec un regard. où brillait une fierté contenue.
— Déjà ! ce n’est pas raisonnable.
— J’ai gagné quatre cents francs, monsieur
— Mais si vous aviez attendu î Maintenant que les prix sont à la hausse...
— En effet, monsieur ; mais la pensée d’un premier gain, cela m’ensorcelait.
— Dites donc, mon père, s’écria Félicité, n’est-il pas vrai que Raphaël a tort de se faire commerçant î
— Pourquoi donc, mon enfant î
— Je ne sais pas, papa ; il me semble que c’est
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une triste profession, et vraiment si j’étais libre de mon choix, je ne voudrais jamais devenir la femme d’un commerçant.
— Au contraire, ma chère, dit M. Verboord en riant, j’espère bien que tu n’auras jamais d’autre mari qu’un commerçant. Tu ne vois que le revers do la médaille ; mais, mon enfant, si je n’avais jamais fait le commerce, comment m’aurait-il été possible d’amasser une fortune et de vous assurer un sort convenable dans le monde 7 Le commerce est le seul moyen de s’enrichir.
Il mit sa main sur l’épaule de Raphaël et dit :
— Et voici un gaillard. Félicité, qui ira peut-être plus loin que ton père s’il veut être prudent.
— Oh 1 monsieur, je vous remercie mille fois de l’intérêt que vous me témoignez, murmura fe commis osant à peine parler, de peur de montrer quelle orgueilleuse et téméraire croyance était descendue dans son cœur.
Le négociant'comprit à ses yeux étincelants qu’il acceptait la prédiction avec une confiance sans bornes.
— Vous ne devez cependant pas trop espérer, ditil, surtout ne pas espérer trop vite. Le commerce a ses vicissitudes, et il faut beaucoup de temps et beaucoup de bonheur pour amasser son premier capital; mais ayez courage, vous êtes jeune, et, dussiez-vous souffrir quelques revers, à la fin, je le crois, vous gagnerez de quoi faire de grandes alla ires... Mainte-
nant j’ai quelque chose à vous dire à la hâte... Dans deux minutes je suis de retour, Laurence.
Le négociant conduisit le commis jusque dans le corridor ; là, il s’arrêta et lui dit :
— Ainsi vous connaissez le mouvement qui s’opère sur le café?
— Oui, monsieur, François Walput m’a donné deux liards de gain par livre.
— La hausse est déjà à deux et demi, et elle continuera. Je commence à espérer que je me tirerai avec avantage de cette affaire. J’ai même tant de confiance, que j’achèterais encore du café si j’avais de l’argent disponible.
— Dans deux ou trois jours peut-être, monsieur, le café reviendra à son haut cours de la saison, remarqua Raphaël. Alors, nous pourrions payer les effets sans devoir attendre l’envoi d'argent d’Amérique.
-- C’est justement de cela que je veux vous parler, interrompit M. Yerboord. J’ai trouvé un moyen tout prêt. Un bon ami, qui n’a pas besoin de se déranger pour un ou deux millions, m’a offert ses services. Bien que je ne lui aie pas encore dit que sa bienveillance me deviendrait nécessaire, je suis bien sûr qu’il consentira immédiatement à tout ce que je demanderai. Ne vous inquiétez-donc plus do cette affaire.
Monsieur est bien sûr que l’argent sera prêt? demanda Raphaël.
— Certainement. Puisque le riche négociant Dor
neval m’a prié avec insistance de lui oIFrir l’occasion de m’obliger.
— M. Dorneval 1 murmura Raphaôl avec un léger frisson.
— Eh bien, qu’y a-t-il d’étonnant dans ce nom ? demanda M. Verboord en riant.
— Rien, Monsieur, répondit Raphaôl se contenant avec effort ; mais si vous attendiez jusqu'à.- demain. Qui sait? vous n’aurez peut-être pas à implorer le service d’autrui.
— Non, je veux ôter ce souci de ma tête; aujourd’hui même, je vais parler à mon ami Dorneval. Allez au bureau, et, s’il y a quelque chose d’extraordinaire, faites-moi avertir.
Raphaôl fit un pas pour accomplir l’ordre de son maître ; mais, poussé par une singulière pensée, il se retourne et dit :
— Monsicur,jepossôdemaintcnantdixmille quatre cents francs. Je serai heureux que vous eussiez la bonté de les employer.
Le négociant éclata de rire, et, tandis qu’il poussait son commis avec une ironie amicale, il s’écria :
— Bien, bien, est-il possible? Il m’offre un prêt, comme un grand capitaliste! Merci, mon garçon, de votre bonne intention, mais nous n’en sommes pas encore là.
M. Verboord se promenait dans une vaste saWe d’une maison du Grand-Marché. Il paraissait attendre quelqu’un; car il regardait avec distraction des gravures pendues à la muraille et tournait la tête vers la porte au moindre bruit qu’il entendait dans le vestibule; mais son extérieur ne trahissait point une préoccupation pénible.
Un monsieur entra avec une hâte visible, courut au négociant et lui prit la main.
— AhI mon bon ami Verboord, vous m’excuserez de vous avoir fait attendre quelques instants, le banquier Schorul me retenait. Que je suis heureux de vous voir I J’avais l’intention d’aller vous voir deràain. Vous me prévenez, je vous remercie. Nous allons traiter d’une affaire importante, n’est-ce pas?
— Importante, oui «t non, répondit "Vertoord. Pour moi, peut-être, mais pas pour vous.
— Je parie que j’ai deviné le but de votre agréable visite.
— C'est impossible, monsieur Dorneval.
— Impossible? Vous venez me parlez d’une belle
et charmante demoiselle qui, à ma soirée, a ébloui les yeux de tous les jeunes gens. ,
— Vous vous trompez, M. Dorneval.
— En un mot, de la charmante mademoiselle Félicité Verboord?
— Pas du tout, je viens vous parler d’alTaires matérielles, d’argent, de fonds.
— Tiens, tiens, c’est autre chose I murmura Dorneval avec une légère nuance de déception. Asseyezvous, j’écoute.
— Ferme ttez-moi, commença M. Verboôrd, de vpus donner quelques explications nécessaires, avant que je vous dise pourquoi je suis venu aujourd’hui- Mes affaires sont un peu embrouillées.
— Vos affaires embrouillées? Vous m’effrayez l inlerrorapii Dorneval avec une grande surprise.
— Ce n’est pas là ce que je veux dire, reprit le père de Félicité en souriant. Jufez-en. Sur l’ordre exprès de mon correspondant de Cbarleston, la’ maison Ghristoval Ortado, ■— j’ai envoyé presque toute une cargaison de tissus de coton. L’époque b laquelle ou devrait en faire le paiement ^st échue.
— Et TOUS n’en recevez- pas de nouvelles?
— Eû effet... Comment savez- vous, cela, monsieur Dorneval?
— C’est que, par lemôraevaiseau, j’ai envoyé à la maison Chrisloval Ortado une partie de soie et que J'attends aussi un envoi d’argent. La navigation a été ' très-difflcile dans la mer d’Amérique par les violentes tempêtes. La 'maison Ortado remplit toujours exactement ses engagements.
— Et votre envoi était-il considérable? demanda M. Verboord avec quelque inquiétude.
— Très-considérable : une grande quantité de soie .
Mais achevez, mon ami.
— Le prix d’achat de cette cargaison de coton, reprit Verboord, a fait naturellement un vide dans ma caisse. Par hasard, une autre partie de mon capital est immobilisée dans un stock de café que je ne puis vendre maintenant sans grandes pertes. J’ai fait des traites qui échéent lundi prochain. S’il arrivait que le retour de mes fonds d’Amérique tardât jusqu’après celte date...
— Ab l je comprends, interrompit l’autre. Il vous faut quelque argent comptant.
— Pour quelques jours. Peut-être n’en aurai-je pas besoin.
Et vous ne voulez pas invoquer k bienveillance
de votre banquier, pour sauvegarder votre crédit de toute atteinte ? '
— C’est cela, monsieur Dorneval. Jusqu’ici, je n’ai
rien perdu; tout mon capital est intact; il y a toute sûreté.
— Et c’est à moi que vous venez demander ce service? Eh bien ! je vous remercie du fond du cœur de cette preuve d’amitié.
— Que voulez-vous dire? demanda M. Verboord en le regardant avec un air de doute.
— C’est tout simple. Vous n’avez pas besoin de tant de détours. Envoyez-moi des promesses de payement à un mois ou plus longtemps, comme vous voudrez, je ferai les fonds. Ma conflance en vous est illimitée, et je suis charmé d’avoir trouvé l’occasion de vous prouver ma bonne volonté; disposez librement de ma fortune.
M. Verboord était profondément touché delà façon aimable et généreuse avec laquelle Dorneval lui accordait le service demandé. Il lui prit la main et 1e remercia chaleureusement, puis se leva comme s’il se disposait à partir.
- — Non, asseyez vous et restez encore, dit Dorneval. Moi aussi j’ai à vous parler d’une affaire importante.
— Si je pouvais vous montrer combien je suis sensible à votre bonne amitié! murmura M. Verboord.
— Vous le pouvez, répondit Dorneval, et je ne doute pas que vous ne le fassiez. Comme vous, je croîs qu’une petite explication est nécessaire.
— Voici l’affaire, continua M. Dorneval, madame
100 LE MARCHVND D’ANVERS
Verboord et voire fille Félicité étaient à ma dernière soirée. Si je ne me trompe, c’était la première apparition de votre charmante fille dans le monde. Pourquoi donc, mon ami, tenez-vous ce trésor si longtemps caché? On ne peut pas être si égoïste à l’égard de ses enfants. Quoi qu’il en soit, les yeux de tous les jeunes gens ont été, pendant toute la soirée, fixés sur mademoiselle Félicité. On raconte des merveilles de son naturel, de sa simplicité et de son esprit.
. Vous ôtes trop bon , monsieur, et vous mçagé-
rez, pour flatter mon orgueil paternel, ditM. Verboord avec un sourire de vanité. ^
■—Pas du tout ; et la preuve de ma sincérité, c’est que mademoiselle Félicitéa rendu mon fils Alfred, qui est sérieux comme un grand-livre , amoureux jusqu’à la folie. Depuis ce jour, le pauwe garçon en a perdu le sommeil, fait des pâtés dans mes livres, commet des bévues , écrit des bôtises dans mes lettres et n’est - même pas en état de faire une addition sans fautes. J’ai vraiment compassion de lui, et je commence à craindre, que^ si cela jurait r ü ne restât idiot'pour toute sa vie. — Vous paraissez étonné? 11 y a de quoi, je le reconnais. Je lui ai dit de foire plus ample connaissance avec mademoiselle Félicité; mais il n’ose risquer aucune démarche à cet effet. Pour le commerce, il n’y a pas d’hommç plus exact et plus entreprenant que lui; mais, quant aux affaires d’amour, il est timide et ignorant comme un enfant de sept ^ns. Je croyais le conduire deaifiin chez vous.
r ^ ' '“i by Goiiglt
LK marchand D’ANVERS
Il tremblait déjà d’avance. Puisqac tous êtes ici , je profite do l’occasion pour vous demander votre opinion là-dessus.
M. Verboord attendit quelque temps avant de répondre. Puis il murmura avec hésitation :
— Mon opinion sur quoi?
— Mais sur une intimité plus grande entre nos familles, peut-être sur un mariage prochain, entre mon Alfred et votre Félicité ?
— Est-ce sérieusement que vous parlez? demanda Yerboord avec incrédulité.'
— Certes, très-sérieusement I on ne plaisante pas avec le bonheur de ses enfants. Ainsi , vous consentez-à ce que j'e vienne, de temps à autre, vous voir avec mon fils?
Je suis vraiment confus^ monsieur Dorneval.
Que voùs dirais-je? J’ai les larmes aux yeux. Commentl vods accepteriez ma Félicité pour votre bellefille? Ma famille serait unie à la vôtre par les liens du sang? Je n’axirais jamais osé espérer un tel honneur, un tel bonheur.
— N’exagérez pas, mon bon monsieur Verboord ^ dit M. Dorneval en lui serrant joyeusement la maim Certes, ma maison jouit d’une b’ellc renommée , et, sous ce rapport, jo m’estime heureux qu’une alliance entre nous puisse aussi favoriser vos affaires. Vous ôtes un hrave et honnête homme pour qui j’ai toujours eu une estime particulière; mais, à parler feanehement, il >n’y a pas de générositév dans l’ollre
que je vous fais. Supposez que ma fortune soit cinq fois plus grande que la vôtre. J’ai six enfants, et vous n’avez qu’une fille unique; vous avez donc de l’avance sur moi. N’est-ce pas ainsi?
— Il vous plaît de faire un tel caknl , balbutia M. Verboord. Vraiment, votre offre généreuse me confond ; je puis à peine croire que je ne rêve pas. Âh 1 j’aime Félicité plus que ma vie , plus que ma fortune. Un pareil mariage pour elle dépasserait tous mes souhaits I
La conversation resta un instant interrompue. Tout à coup, M. Dorneval dit en se frottant les mains :
— Ah çà 1 mon ami , puisque celte union entre nous ne vous sourit pas moins qu’à moi, je vous demande pourquoi .nous tarderions tant à nous décider? Si je dois conduire souvent mon fils chez vous, nous allons être dérangés dans nos habitudes, et nous perdrons un temps précieux. Alfred restera distrait et rêveur; je crains qu’il n’embrouille mes affaires dans le bureau. D’ailleurs , pourquoi le lais> ^er souffrir inutilement? Ne vaudrait-il pas mieux fixer immédiatement le mariage? Qu’en dites-vous? Est-ce que vous y consentez?
Verboord était ému , et il ne répondit que par des signes affirmatifs. .
— Eh bien I voici mes conditions ,. reprit Dorneval. Je donne à mou fils un intérêt dans ma maison
pour une quote-.part de cent mille franés et de plus un
traitement annuel de 6,000 francs, comme premier commis dans mes bureaux. Vous donnerez également à votre fille un intérêt de 100,000 francs. Si plus tard nos enfants veulent élever une maison de commerce à leur compte , nous mettrons chacun de notre côté le capital de leur dot à leur disposition. Acceptez-vous ces conditions?
Sans hésitation, avec bonheur I répondit M. Verboord. ^
-—J’ai encore trop besoin de mon fils pour ne pas désirer qu’il reste près de moi. Il est mon premier commis, et il me remplace pendant mon absence; il deviendra mon associé. Félicité demeurera donc chez moi. Je ferai approprier tout l’arrièrecorps de logis , et le ferai- orner avec assez de luxe pour qu’il soit digne de la femme de mon fils aîné. Soyez tranquille, Félicité sera aimée et fôlée ici comme une. reine. Et puis, Verboord, cela nous donnera l’occasion de nous voir tous les jours et de devenir de bons amis... Est-ce décidé? Tope*-làI avant huit joürs , nous signerons le contrat. >
M. Verboord prit vivement la main qu’on lui tendait : ...
— Merci , merci , dit-il. Ah 1 que ma bonne Félicité sera contente! Comme sa mère se réjouira d’une union si honorable pour son enfant I
Dorneval se leva et M. Verboord fit de môme.
— Ainsi ,' demanda le premier, comme s’il se rappelait une circonstance oubliée , vous ne doutez pas
<jue madcmoiseUe Félrcité n’acceple avec joie la
main de mon fils?
-ASoyee tranqniHe. Elle parie avec tant d’enlhou- Êiasme de votre soirée, d«T)laisir qu’elle y a eu , et surtout de l’amabilité de votre fils, que, sur ma parole, J’avaia déjà pensé qu’une subite affection s’était emparée des deux jeunes gens.
r- Ah ! tant mieux l Mon Alfred est un garçon qni semble né pour le bonheur : tout lui réussit , si vous ne vous trorapex pas. Félicité est encore jeune...
-« En effet , mais un mariage si favorable, si brillant 1 M. Alfeed est un jeune homme beau , aimable, iDtellig«at, et est déjà bien vu dans le commerce. Tout conspire donc ici pour nous faire regarder ce mariage comme une* faveur particulière 'du sort. N’ayex aucune crainte , monsieur Domeval , je coimais ma fille. La chose se présentàt-eHe sous des conditiems moins belles , il suffirait que je la désirasse pour la faire accepter par Félicité.
— ' Vous ne poorrex encore rien me dire à la Bourse ; le temps vous manquera pour parier à votre fille.
— Peut-être. Je cours tout d’une haleine à la maison pour annoncer la joyeuse nouvelle.
— Dans tous les-cas, Verbeord, je vçus verrai ce soir à la Philotaxe. Portez-vous bien. Jusqu’à l’heure de la Bourse ou jusqu’à ce soir !
Ils allèrent ensemble jusqu’à la porte de la maison, et se serrèrent encore une fois la main.
' M. Verboord- traversa en toute bâte le Grand- Marché* et atteignit sa demeure en quelques minutes.
Dans la cage de l’escalier il s’arrêta pensif, et, tandis qu’il essuyait la sueur de son front, il murmurait en lui->môme :
— Calmons-nous. Une joie trop subite pourrait la rendre malade 1 il faut un peu de prudence.
A ces mots , il ouvrit la porte de la chambre, courut à Félicité et la serra sans, mot dire centre son cœur, tandis qu’une larme brillait dans ses yeux. Il vint embrasser sa femme de la même façon ; mais lui dit quelques paroles à l’oreille.
Madame Verboord recula et.leva les mains au ciel. Sa fi gare rayonnait de bonheur. Ses lèvres remuaient, et elle semblait vouloir j>arl^ ; mais , sur un signe de son mari , elle se contint. • -
Félicité , stupéfaite et émue de la joie de ses parepts^ courut à eu^ et s’écria : .
— • Pour l’âmour du ciel , mon -père , dites-moi ce qu’il.y a. Vous paraissez si content , que le cœur me hat d’énmtion.
’ .Le négociant jeta en riant un profond regard dans les-yenx de sa fille.
— Ne puis-je pas savoir ce qui vous rend si lïçur reux? demanda-t-elle avec une sorte de dépit.
— Tu peux et lu dois le savoir, répondit son père; mais il y a dps affaires qui ne s’expliquent peint par un seul mot.- .
Ët , lui prenant la main, il poursuivit :
Allons, mon enfant, soyons calmes. Assiedstoi là, à côté de moi ; modère ta surprise et ta joie : tu vas tout savoir.
Il la conduisit près d’une chaise, s’assit devant elle ; et , tout en gardant sa main dans les siennes , U dit d’un ton demi -sérieux , demi-comique :
— Sois sincère. Félicité, et réponds-moi sans crainte. A la soirée de M. Dorneval , il y avait beaucoup de jeunes gens qui l’ont dit mille galanteries et t'ont fait la cour. Une jeune ûlle , si distraite et si indüTérente qu’elle puisse être, fait toujours une distinction entre ceux qui lui rendent hommage.- Allons, dis : parmi les jeunes gens qui étaient à cette fête , quel est celui qui t’a semblé le plus aimable ?
— Quelle question I bégaya la jeune fille embarrassée. Je n’ai pas pensé à cela , mon père.
— Je le crois ; mais penses-y un peu.
Félicité se tut ; elle ne comprenait pas Finlentioa de son père et le regarda avec un sourire de doute.
— Allons , je t’aiderai , dit M. Verboord. Si je ne
me trompe, il y avait , entre autres , à cette fête , les ûls de M. Dâelmans , les frères Stevens , les jeunes' MM. Van Tricht , Verlaet , Wens , Van Heurel , Ricbler et Williamps... Est-ce un de ceux-là qui l’aparu le plus aimable ? • '•
La jeune fille fit signe que non.
*— Alors, c’est un autre; mais qui? Allons, réponds-moi sincèrement. Lequel t’a paru le plus élégant , le plus ainuible , le plus distingué?
LE'MARCHANÜ D’ANVERS 107
— Ah ! mon père /puisque vous voulez connaître mon sentiment à ce sujet , dit la jeune fille en riant , je vous le diriii. ' ' ' ' ■
— Eh bien , qui est-ce? '
• — C’est Alfred Dorneval. ' ' ** •
■ Un double 'cri- de joie retentit dans la chambre.
— Ah 1 je le savais bien! s’écria le^ négociant en pressant la main de sa fille. Écoute maintenant', Félicité , tu vas tout savoir; mais reste cahne , ne le laisse pas trop émouvoir. — Je viens de chez M. Dorneval , j’avais un grand service à lui demander ; il me l’a accordé avec une bonne grâce sans pareille. Celte affaire terminée , il m'a parlé de toi et de son fils. Il paraît que M. Alfred , depuis qu’il t’a rencontrée à cette fêté , ne pense plus qu’à toi ; tu lui as fait une telle impression, qu’il en perd la télé et qu’il menace de devenir malade.
— : Pauvre jeunebomme I dit en soupirant Félicité.
— Alfred a confié à son père la Cause de son chagrin et lui a demandé la permission de se marier" Comprends-tu?
' Les yeux de la jeune fille étincelaient d’un naïf drgueîl; elle paraissait bien comprendre , mais elfe hésitait dans sa croyance.
— De se marier? demanda-t-elle. Avec qui? " '
— Ah! ahl s’écria Verboord ert riant, avec celle dont le charme l’a enchanté : avec toi, mon enfant.
— Ce bon Alfred! muémüra la'jeune fille touchée, sa vive amitié pour moi n’était donc pas feinte. '*"■
LE MARCHAND D'ANVBBR
— Certainement non ; depuis , elle s’est changée en un pur et profond sentiment d’amour. Son père , pour ne pas laisser longtemps le jeune homme plongé dans le chagrin, m’a demandé mon consentement à ton mariage. Èt tu comprends bien <]ue je n’ai pas hésité un instant. Félicité, mon enfant, dans un mois on te saluera du nom de « madame Dornevall a
fit, transporté de joie, il la pressa contre son cœur, sa mère aussi l’embrassa en pleurant.
Quand les parents ravis rendirent à la jeune fille la liberté de ses mouvements , elle se laissa tomber sur une chaise sans mot dire. Elle était très-émue et paraissait trembler; une étincelle de fierté brillait même dans. son regard et un léger sourire entr'ou* vrai t ses lèvres. ,
Ses parents s’étaient assis à côté d’elle, et se mirent .tour à tour à lui parler avec enthousiasme des avantages de ce mariage, sans lui donner le > temps de parler.
— O ma chère Félicité , s’écria la mère , qpe tu
seras heureuse I Tu porteras un nom honoré et respecté , et tu brilleras dans le monde parmi les phis riches et lés pins notables' de toute la ville. -Quel honneur 1 - ' ^ -
— .Oui, interrompit le père, tu auras des diamants, une riche voiture, une maison royale; car M, Dorneval veut que vous demeuriez chez lui , du moins quelque temps.
— Ah I Félicité , ce sera toi désormais (jui recevra le monde aux fêtes de M. Dorneval. Je te vois déjà légner dans ces magnifiques salons, dont tu vas devenir le plus bel ornement.; .
' — Tu seras fétée et adorée , nonnieulement par ton mari, mais aussi par ce bon et généreux M. Dor> neval.
— Ta vie sera un délice étemel, ma chère Féb-cité ; les fleurs du plaisir pousseront à tes pieds à chaque pas que tu feras.
— Ah L s'écria le négociant, et, dans mes vieux jours, je verrai ma fille à la tête d'une des plus puis^ santés maisons de commerce du pays.
Tandis qu’ils essayaient ainsi de faire partager leur joie à Félicité, la jeune fille était tombée peu à peu dans une profonde rêverie. - '
— Eh bien, mon enfant, tu ne dis rien? demanda la mère. Un pareil lot n’est-il pas digne d’envie ?
— Trop beau I je n’ose pas y croire , murmura Félicité.
— Tu es aussi contente que nous ; avoue-le franchement, dit M. Verboord en riant.
' — Oui, oui, je suis contente, papa, répondit-elle avec hésitation; mais, mais...
— Quoi , mais ? Tu m’étonnes !
— Mais déjà quitter ma mère.,. Je suis enpore si jeune!...
• — N’est-ce que cela? Tu ne demeureras qu’à un
pas d'ici.' Nous serons ensemble tous les soirs ; les deux ménages n’en formeront qu’un.
— Ne pense pas à cela, dk madame Verboord. 'Je me sens rajeunie de dix années à l’idée seule de cet heureux mariage.
— Songe un peu, Félicité : ton -mari reçoit une dot de cent mille francs , je te donne aussi la même somme. En outre , M. Alfred jouit d’un traitement de six mille francs. Dès le premier jour de ton mariage , tu auras donc un revenu de seize mille francs au moins. Et comme les capitaux sont placés dans le commerce , je puis dire : de vingt mille francs.
Et, en outre, la jouissance libre .d’une grande maison, de belles voitures et d’un château avec le plus beau parc que l’on puisse trouver. Ah ! Félicité, te voilà devenue riche comme une petite reine.
La jeune fille sourit, pour ne pas attrister ses bons parents dans leur joie; mais elle resta visiblement pensive et distraite.
— Ce qui surtout doit te rendre heureuse, Félicité, dit son père d’un ton sérieux, c’est que ton mariage va me délivrer pour toujours de mes inquiétudes et de mes maux de nerfs. Car, une fois que le sort de mon enfant est assuré, je n’ai plus de raison d’avoir des soucis. Je me dépêcherai de faire bâtir à Brasschact la maison de campagne, je pourrai y consacrer plus d’argent. Au lieu d’un château, lu en auras deux. Je comprends ton émotion, le mariage est un , événement important dans la vie d’une jeune fille ,
et je te laisserai l)ien le temps rte te calmer ; mais • faut que je sorte à Unstant ; l’heure de la Bourse est là. Allons, je puis dire à M. Dorneral que tu acceptes avec joie , n’est-ce pas?
Le négociant fut obligé de répéter sa question i car Félicité resta muette comme si elle ne l’avait pas entendue. Elle répondit sans émotion apparente :
— Cher père , je ferai tout ce que vous désirez.
— 'Très-bien 1 tu es une bonne fille, je le sais; mais à quoi penses-tu ainsi? On dirait qu’il te reste une arrière-pensée.
Non , mon père ; mais je me demandais ce que Raphaël dira de cette nouvelle subite? Il sera bien surpris , n’est-ce pas?
— Le bon garçon sera tout joyeux. Lui qui se réjouit au moindre’ bonheur qui m’arrive. Je parie que les larmes lui viendront aux yeux en apprenant ce brillant mariage. Tu le veiras; je lui dirai en sor*tant que tu désires lui parler. Allons, à tantôt, je reviendrai peut-être avec le vieux M. Dorneval. — ^ Dans tous les cas , veille à ce que le dîner soit présentable : on ne peut pas savoir...
Il était d.éjà sorti de la chambre lorsqu’il prononça ces dernières paroles. ■ . - *
En entrant dans le vestibule,- il fit signe à son premier commis; celui-ci, croyant que son patron l’appelait pour l’accompagner à la Bourse f vint è lui ' le chapeau à la main. - ' ' ’
M. Verboord s’avança silencieiisement vers la porte
112 L£ MARCHAND D’ANViERS .
d’un cabinet et l’ouvrit ; mais se croyant nssez ^in du bureau , il resta sur le seuil et dit à Raphaël demi'voiz.: , . . ^
— Raphaël, j’ai à vous annoncer quelque chose qui vous fera plaisir, '
Ab-I monsieur, le café a-t-il encore monté ?
— Non , non je ne pense pas au café , mon ami. C’est une tout autre affaire... Félicité va se marier.
Un frisson nerveux parcourut le corps du jeune homme; mais, quoique sa . physionomie exprimât un étonnement extraordinaire , quelque chose comme un espoir mystérieux semblait briller dans ses yeux,
— Mademoiselle Félicité va se marier? murmurar t-il. ~ ‘
— Un riche et brillant mariage I Son mari est jeune et beau ; il appartient à une des. plus importantes maisons de commerce de la ville. Son père possède des millions. Cela vous étonne, n’est-ce pas? Comme vous me regardez 1 Vous voudriez bien savoir qui va devenir mon gendre. Je n’ai pas le tempe^maintenant. Entrez au salon. Félicité vous attend; ellemême vous dira le nom de son futur mari. Ohl elle est bien contente.
En disant ces mots, U avait reculé de quelques paa. Lorsqu’il eut ûui, il se retourna tout à fait et se dirigea en toute hâte vers la porte.
•Raphaël resta immobile comme s’il était firaq>pé d’un conp de foudre. Il ne poussa pas lu moindre
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soupir et l’expression de son visage ne changea même point pendant quelques instants ; noais bientôt il revint à lui ét il rentra tout effrayé dans le cabinet,^ en fermant machinalement la porte derrière lui.
Là il se laissa tomber sur une chaise et mit sa tète dans ses deux mains comme s’il ne pouvait plus porter le poids de son cerveau.
A la fin pourtant, la clarté se fit dans son esjnnt, les battements de son cœur se ralentirent, il se-leva et regarda dans l’espace d’un air égaré ? puis il murmura en lui-même :
— Un riche et brillant mariage! Son mari appartient à l’une des principales maisons tlela ville l Son père possède des millions 1 Et elle est bien contente, elle-même veut m’annoncer le nom de son futur mari 1 Oh I je le craignais I Alfred Dorneval l Tous ces rêves séduisants, toutes ces douces émotions, tout cet espoir enchanteur, ce n’étàit que de la folie, de l’orgueil,.... de l’ingratitude peut-être 1 et son sourire, le regard de ses yeux, les paroles de son père, tout cela n’était que fausse illusion l Et moi, pauvre fou,, j’ai cru que le sort me préparait un heureux avenir, tandis qu’il ne faisait que se moquer de ma ridicule présomption 1 Mon Dieu, si j’étais coupable, en effet, je suis bien cruellement puni. Mon cœur saig^ne, mon âme est déchirée par l’angoisse, le désespoir et la honte, tout est noir I.., Mon avenir, un sombre précipice où je ne vois rien que des éclairs menaçants Et elle, elle est contentai
Celle pensée cuisanle le fll sauler debout pendant qu’il murmurait encore :
— Contente I... heureuse I... Mais si je rêvais? si mes yeux s’étaient tout à coup égarés?
Il se frotta un instant le front, puis murmura avec un "profond découragement :
— Non, non, l’orgueilleux serviteur qui ose lever ses regards jusque sur la fille de son maître, reçoit la récompense mécitée de sa vanité. Je suis un commis, un misérable. Hélas 1 pourquoi l’ai-je oublié ? Félicité, la femme d’Alfred Dorneval I Quelle joyeuse nouvelle! AhI on se réjouit, on triomphe, foule la ville donne des fêtes, l’épousée est chargée de fleurs, les souhaits do bonheur retentissent à sa rencontre. Elle, elle nage dans un sentiment de béatitude infinie... EH moi, je languis de douleur, je meurs oublié, et je descends dans la tombe avec le secret de mon égarement et de mon amour téméraire.
Après un instant de silencieuse réflexion, il reprit d’un ton plus résigné :
— Mourir! mais tout n’est-il pas mort en moi? Que me font le commerce, la fortune, l’avenir? Pour qui ou pourquoi vivrais-je ? Seul en ce monde, sans espérance, sans courage, sans but... O mon Dieu ! pourquoi ne m’avez-vous pas laissé au moins ma pauvre mère, afin que je puisse aimer et travailler pour quelqu’un !
Celle dernière pensée lui arracha des larmes.
Mais bientôt il poussa un cri d’angoisse.
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— Ciel s’écria-t-il avec effroi, des larmes sur mes joues I On m’attend, on peut venir m’appeler. Oh ! non, ne trahissons pas notre coupable faiblesse. Ce serait une injure sanglante pour elle et pour son père. Il est mon bienfaiteur^, je suis homme ; cachons ce douloureux secret dans le repli le plus profond de notre âme torturée... Fuyons loin d’ici... On vient!
Il ouvrit la porte du cabinet et marcha sans se retourner jusque dans la rue ; là, il tourna à droite et à gauche, comme quelqu’un qui cherche son chemin, pois il courut tout à coup dans une direction qui, s’il continuait à la suivre, devait le conduire aux remparts de la ville.
Il sentait un besoinabsolu de solitude et d’espace ; après avoir marché devant lui pendant quelques minutes, il tourna à droite dans la rue Sainte-Anne, et sortit rapidement par la porte Borgerhout.
Non loin du chemin de fer, il revint sur le boulevard, sans remarquer que, dans la direction de la station, il y avait un homme qui lui faisait des signes joyeux et courait après lui.
Cet homme le suivit sur le boulevard ; et lorsqu’il l’eut atteint, il se jeta à son cou avec des cris de joie.'
— O mon cher Banks, s’écria-t-il, que je suis heureux de te rencontrer ! ma mère a causé avec M. Spelt. Lucie devient ma femme, tout est décidé. Dans six semaines, la- noce. Mille mercis, mon ami, de ton secours généreux. M. Spelt assure que tu es la cause
de mon bonheur. Tu lui as dit tant de bien de moi ! Mais que vois-je î Estree que je me lrompe? As-4u du chagrin? - - ,•
Il recula étonnée - ' - “
— Tu es pâle, tes yeux semblent rquges. Tu as
pleuré! Que cela signifie? •
— Ne me demande rien, dit Banks en soupirant,
mon cœur est brisé, j’ài la mort dans Tûme ; c’en est fait de moi. ' • ' • ' •
— Mais parle donc clairement, Raphaël; tu me fais trembler d’inquiétude.
— Oh ! je t’en prie, laisse-moi, je dois être seul, ou je deviens fou.
— Un terrible malheur a-t-il frappé ton maître î
Le commis secoua la tôte.
^ As-tu fait une mauvaise affaire, perdix ton' héritage î
— Non, François.
— Ou perdu ta place chez M. Verboordî Nwi plus ? Dis-moi donc pour l’amour de Dieu, ce qui te désespère ainsi, que je puisse te venir en aide ou du moins^te consoler.
— Me consoler î Impossible. Le poignard qui m’a percé le cœur m’a blessé mortellement. Tout espoir
est perdu. , .
— Mais pourtant. la voix de ton ami...
— • Il y a des secrets que l’homme emporte avec lui dans la tombe.
LE MARCHAND D’ANVERS lt7
Le commis-voyageur se ]tut un instant ; un sourire presque imperoeptible passa sur ses lèvres^
— Ah I je le soupçonnais t s’écria-t-il. En effet, ce sombre ebagrin, ce profond désespoir ! je connais par expérience ce mal douloureux. Mais, mon ami, faut-il croire que le bonheur est perdu parce qu’un nuage noir a paru dans le ciel ? Cette maladie guérit au moindre rayon du soleil, Allons, verse ton chagrin dens mon coeur. Pourquoi me-cacher ce que je sais depuis longtemps?... Félicité, n’est-ce pas?
— Elle va se marier, dit Raphaël en soupirant.
— O ciel I se marier ? Avec qui î
— Avec Alfred Dorneval.
— Est-ce bien vrai ? Le mariage est-il décidé î
— Irrévocablement.
Le commis-voyageur pâlit ; il prit le bras de Banks, et lui dit :
— Maintenant je comprends ton chagrin. Oh ! c’est un terrible martyre d’être frappé ainsi d’une désillusion mortelle... Mais tu te trompes peut-être. Ce mariage n’est encore qu’un projet. La moindre cir-» constance peut en empêcher la réalisation. Alors tu aurais souffert inutilement cette douleur cruelle.
— Félicité est contente ; elle envisage ce mariage avec bonheur,. murmura le commis ayec une amère ironie.
— Contente ? Elle? Elle est jeune, naïve et pure. On ne trahit pas si subitement son premier amour.
— Ah I taiS“loL lu me déchires le cœur, dit le
jeune homme. Je me suis trompé. L’orgueil m’avait aveuglé. Dans son doux sourire, dans sa poignée de main amicale, je croyais voir des témoignages de soc affection ; l’extrême bonté de ses parents pour moi' me paraissait un encouragement. Hélas I elle ne sé doutait pas même de mon espoir téméraire. Elle va se marier; ce mariage doit me faire mourir... Et son père vient me l’annoncer avec la conviction que cette nouvelle me transportera aussi de joie. Et elle, Félicité, elle veut elle-même me dire le nom de son futur, pour que je prenne part à sa joie et à son triomphe I Pauvre fou ! je rêvais d’amour, de bonheur, d’avenir; je voyais au loin s’ouvrir devant mes yeux un paradis... El je me réteille, l’ême ulcérée, le désespoir dans le cœur et la tombe b’éante à mes pieds I...
François Walput conduisit son ami près d’un banc et le força de s’y asseoir.
— Allons, Raphaël, dit-il, tâche de te calmer un peu, et parlons en hommes raisonnables. Suppose qu’en etfet ce mariage ait lieu ; mais une blessure, quelque douloureuse qu’elle soit, se guérit peu à peu. Tu es jeune, tu te consoleras, et un temps viendra où tu ne penseras plus à ce coup du sort.
— Jamais 1 jamais I murmura Raphaël d’une voix rauque. Il n’y a plus de repos, plus d’espoir, plus de bonheur possible pour moi. C’est ma vie que l’on a brisée.
— Le désespoir donne de pareilles idées, Raphaël.
Le temps, d’autres aü'ections, les soucis du comraerce guériront la maladie de ton âme.
— Il ne reste plus de place dans mon cœur pour un autre amour; le commerce m’est odieux. C’est pour elle que je voulais devenir riche, pour qu’elle ne regrettât jamais son amour pour moi, pour que je fusse à môme de lui rendre ce qu’elle m’aurait sacrifié. Pour qui travaillerais-je maintenant? Pour moi I Dana quel but ? je n’ai plus d’ambition, plus de courage. Tout le monde m’est devenu indifférent. Il ne me reste plus qu’à partir, et à aller languir et mourir loin d’elle.,
— Comment I s’écria Walput, tu veux quitter Anvers? Quelle folie I Non, non, demain tu auras déjà trouvé quelques forces contre le désespoir et tu auras déjà surmonté cette fatale tentation.
— Sois raisonnable à ton tour, mon ami, dit Ra-
phaël. Je verrais entrer M. Alfred Dorneval dans la maison de mon maître sans trembler d’effroi et peutêtre de jalousie? Il me faudrait compter un à un les jours qui s’écouleront jusqu’à l’heure où il conduira Félicité à l’autel? Est-il possible quej’assistejusqu’au bout aux préparatifs de mon malheur, et que j’attende qu’on se réjouisse autour de moi d’un événement qui me fera haïr la vie? N’est- ce pas que mon cœur saignerait mille fois ? On ne peut cependant pas exiger cela d’un homme ? ^
Walput hocha la tête avec découragement.
— Pauvre Banks I dit-il en soupirant, quelque
raison que lu aies de le croire malheureux, tu juges l’aüaire plus noire qu’elle ne l'est réellement. Si aujourd’hui tu restes sourd à toute consolation, demain tu envisageras ton état avec plus de clarté et de calme. Et quant à ton projet de quitter Anvers, je suis bien certain que tu ne t’exécuteras pas.
— Mais, quand je ne voudrais pas l’exécuter, j’y serais forcé, répliqua Raphaël. M. Verboord a agi généreusement avec moi ; sa femme a consolé ma mère sur son lit de mort. Si un fol égarement m’a fait méconnaître le devoir de la reconnaissance, je n’oublie pas cependant ce que je dois à mes bienfaiteurs. Qui sait si, après son mariage, Alfred Dorneval ne viendra pas demeurer dans la maison de M. Verboord ? Il serait donc mon maître et me donnerait des ordres? El si je quitte ma place de commis avant cette époque, ne la rencontrerai-je pas tous les jours dans une riche voiture et à côté de celui qui m’a ravi la lumière de ma vie? Non, je pourrais révéler ce que j’ai osé espérer un jour. Ce serait uue honte sanglante pour les ûines généreuses qui ont droit à ma reconnaissance.
Le commis-voyageur regarda sa montre et dit avec douceur :
— La Bourse est déjà ouverte, je ne puis m’empôcher d’y aller. Viens avec moi, Raphaël ; tu dois dîner et alors il sera temps d’aller à ton bureau.
— Je ne vais plus à mon bureau, répondit Banks.
— Comment ! lu as- renoncé à ta place ?
LE MAllCIlAND D’ANVERS
— Non, mais c’est égal.
— Je ne puis cependant pas te laisser seul, daRs une telle disj;)osition d’esprit, Raphaël. Allons, sois homme. Viens avec moi en ville, je te conduirai à ta chambre, et après avoir passé par la Bourse, je reviendrai te chercher. Nous irons nous promener et nous causerons jusqu’à ce que ton désespoir soit un peu calmé. Je dirai à M. Yerboord que tu as un grand mal de tête et que tu lui demande la permission de rester chez toi. Ainsi du moins ton absence u’étonnera personne aujourd’hui.
Le commis resta muet.
— Tu veux donc me faire manquer la Bourse î demanda Walput. Soit ! M. Spelt, qui croit qu’il me rencontrera à laBourse, le prendi'a comme il voudra, je ne te quitterai pas.
Raphaël se leva.
— Tout m’est égal, dit-il; il ne faut pas t’exposer pour moi à des désagréments. Allons, je te suis.
Ils tournèrent derrière un bosquet de lilas et se trouvèrent dans la grande allée. Le commis marchait la tête basse. Walput l’arrêta tout à coup et lui dit :
— Nous avons le temps, Raphaël ; en moins d’un quart d’heure j’ai ûui à la Bourse, Je suis dans une grande indignation et le sang me bout.
— Contre moi î demanda Banks avec surprise.
— Non, contre Félicité et ses parents. Leur conduite envers toi est blâmable et cruelle. Comment I on reçoit dans la famille un jeune homme beau et
sensible comme toi; on le laisse causer librement avec une jeune fille ; on fait naître comme à dessein les occasions de lui inspirer une espérance flatteuse ? Et puis, parce qu’un richard offre sa main, on sacrifie le malheureux à l’ambition et on lui brise le cœur sans la moindre pitié ! Si j’étais à ta place, je me vengerais par un profond mépris.
Cette sortie de Wal'put n’était peut-être qu’une indignation feinte par laquelle il voulait éveiller dans le cœur ulcéré de son ami un sentiment de dépit et de colère, dans la conviction que c’était la meilleure arme contre son désespoir.
Raphaël le regarda avec un triste sourire et répondit ;
— C’est encore une enfant naïve, François ; elle n’a jamais soupçonné que je ressentais pour elle ou que j’espérais d’elle autre chose que de l’amitié. La bonté de ses parents les a aveuglés. Ils n’ont pas remarqué ce qui se passait dans mon cœur. Contre qui me fâcherais-je ? Qui est coupable 7 Qui a quelque chose à se reprocher, sinon moi seul ?
François renouvela ses tentatives ; mais Raphaël,' absorbé dans de douloureuses pensées, ne semblait plus écouler et regardait la terre.
Pendant qu’ils se trouvaient dans l’allée solitaire, ils n’aperçurent pas une calèche découverte qui accourait au grand trot de deux chevaux anglais pur sang.
Comme ils n’entendaient pas le bruit des roues sur
le sable uni, la personne qui conduisait la voiture leur cria de toutes ses forces de se garer.
Ils firent un saut de côté, et, pendant que la voiture passait comme un éclair en les enveloppant d’un nuage de poussière, ils entendirent le mot « maladroits ! » prononcé par une voix -railleuse.
— Alfred Dorneval 1 s’écria le commis-voyageur avec colère.
— Oh I la prédiction ! s’écria Raphaël en frissonnant. Tiens, voilà l’avenir, voilà ce qui m’arrivera, et elle, elle sera assise à côté de lui... Non, non, arrière I tout un monde entre elle et moi I
Walput prit la main de son ami et murmura :
— Allons, allons, malheureux ami. Il pourrait revenir, : partons 1
Et les deuxjeunes gens disparurent dans un sentier, derrière un massif de lilas en fleurs.
Le lendemain, d’assez bonne heure, Félicité était debout près de la fenêtre de sa chambre, la tôle penchée sur sa poitrine et le regard tourné vers la terre. Elle était plongée dans une rêverie profonde et resta pendant longtemps immobile comme une statue, sans que le moindre geste vînt trahir les émotions de son cœur.
Madame Verboord, qui était entrée depuis un instant dans la chambre, regarda la jeune fille en souriant et en hochant la tête, comme si elle savait la cause de la distraction de sa fille.
Elle s’approcha de la fenêtre en disant :
— Allons, mon enfant, tu ne peux pas...
Félicité tressaillit et se mit h trembler; mais elle reconnut sa mère et dit en soupirant, pendant qu’une légère rougeur colorait ses joues :
— 0 chère mère I c’est vous 1 C^mme toos m’avez effrayée!
Sa mère la regarda cette fois avee étonnement.
— O où te vient celle frayeurî demanda-t-elle. Que crains-tu donc, mon enfant?
Je ne sais pas, nia mère, bégaya la jeune ille avec tristesse. J’étais absorbée dans mes pensées, votre voix m’a surprise, et j’ai eu peur comme si quelque mal me menaçait.
— Qu'est-ce que cela signifie ? s’écria madame Verboord en riant; on dirait que tu as du chagrin?
— Âhl maman, dit plaintivement Félicité, je suis fatiguée et émue ; une inexplicable mélancolie pèse sur moi.
— Asseyons-nous, mon enfant ; je t’aurai bientôt consolée... La nuit a été un peu fatigante, parce que tu n’as pas dormi, n’est-ce pas?
J’ai rêvé, maman, rêvé continueHemènt.
— Sans doute, cela en vaut bien la peine. Tu as rêvé de tc(n heureux mariage. Tu as assisté en imagination aux préparatifs de la noce, essayé ta riche toilette et tes bijoux, et tu t’çs peut-être vue toimème avec ton fiancée au pied de l’autel.
— Oui, ma mère, soupira la jeune filie, je crois que j’ai rêvé de tout cela, que je vous ai vue, vous, mon père, M. Dorneval, et encore d’autres personnes; mais il ne m’en reste dans la mémoire qu’un souvenir vague et confus.
-> Mon eofant, ce qui te rend un peu mélancolique ce matin, ce n’est que la fatigue. Je suis bien certaine que tes rêves étaient doux et agréables.
— Non, maman, je dois avoir pleuré et tremblé danfi mes rêves; car je me suis réveillée pleine de crainte, et, maintenant encore, ^uoe inquiétude secrète, que je ne puis surmonter, me poursuit.
— Mais, enfin, qu’as-tu donc rêvé ?
— Je n’en sais rien ; des choses affreuses, sans doute. Il me semble pourtant qu’une voix mystérieuse a murmuré toute la nuit à mon oreille : « Renonce à ce mariage qui doit te rendre malheureuse. »
^ *— Par exemple 1 quel enfantillage I s’écria madame Verboord. Dans -tous les cas, tu sais qu’on doit ton-jours prendre les rêves dans le sens opposé ? Donc , ceci veut dire positivement que tu seras U’ès-heureuse. Et qui pourrait en douter un moment?
— > Ce qui se passe en moi, ma mère, est étrange et inexplicable. Ce mariage -vous fait tant de plaisir, à vous et à mon père, qu’il ne saurait que m’être avantageux. Et cependant cette union m’effraye.
' — Des idées de jeune fille, nous connaissons cela I répliqua madame Verboord. Tiens, Félicité, avant mon mariage, j’avais eu pendant longtemps le loisir de connaître et d’apprécier à sa valeur le caractère de ton père. 11 m’aimait et je lui portais une affection très-vive. Mon désir le plus ardent était d’être unie à lui pour toujours. Eh bien, lorsque mon père m’annonça que j’allais me marier avec M.'Verboord,
LE MAllCilAND D'ANVERS 127
je fus tellement surprise par celte nouvelle, que je me mis à trembler comme une feuille. J’allai me cacher dans ma chambre et je versai des larmes pendant toute la journée. J’étais heureuse; pourtant j’avais peur et je pleurais. C’est la môme chose pour toi.
Félicité soupira.
— C’est assez, compréhensible, reprit madame Verboord.Une jeune fille vit à côté de sa mère dans une naïveté enfantine, aimante, joyeuse, insouciante et sans la moindre responsabilité. Elle sait bien que, pour la plupart de nous, le mariage est une nécessité de la vie, et elle soupire après l’époque où un mari de son choix viendra lui donner un nom et une posi-* tion dans le monde. Mais, vienne le moment désiré," alors elle regarde avec anxiété tout ce qu’elle va quitter : sa naïve joie d'enfant, son indépendance virginale, la maison où lut son berceau, ses parents bien-aimés... D’ailleurs, l’inconnu de l’avenir l’effraye; les nouveaux devoirs d’épouse et de mère qu’elle accepte, la vie avec une responsabilité personnelle et beaucoup d’autres réflexions de cette nature inquiètent son esprit. Mais, Félicité, il en est ainsi de tout le monde. Tout cela n’empêche pas que nous ne soyons heureuses et, que nous remercions Dieu de sa bonté pour nous.
La jeune fille ne parut pas tout à fait convaincue. ‘
— Ne me crois-tu pas? demanda madame Verboord. Attends un peu et tu verras !
— Ce que vous me dites est sans doute la vérité, répondit Félicité. Cependant, pour moi, ce n’est pas tout à fait la môme chose. Vous, chère mère, vous aviez eu le temps- de bien apprendre à connaître mon père, et vous désiriez depuis longtemps vous mariez avec lui. Hier, j’étais encore une naïve enfant, qui n’avait jamais pensé à des choses aussi inaportantes. M.' Dornevàl est assurément un jeune homme aimable ; mais je ne l’ai vu qu’une seule fois.r.
C’est assez, puisque ee peu d’instants a fait naître dans vos cœurs une afiection réciproque.
Félicité hocha négativement la tète. ^
— Quelles lubies sont-ce là? s’écria madame Verboord d’un ton de reproche. Pourquoi cacher que . tu as été sensible aux preuves de l’amour timide ■ d’Alfred?
— Je le croyais hier, maman, murmura Félicité.
— Et maintenant ?-
•—Maintenant, il me semble que je ne pourrai jamais l’aimer. Je ne sais pas d’où cela provient,
^ mais, quand je pense à lui, mon cœur se serre.
Madame Verboordjeta sur sa fille un regard presque courroucé.
— O chère maman I ne sois pas fâchée entre moi. Ce sont de folles idées, n’est-ce pas? et j’ai certainement tort. Cela se passera. Mais puis-je implorer une< faveur?
— Eh bien, parle.
— Me faut-il quitter si subitement ma mère cbérW
et mon bon père? Cette pénible séparation est sans doute la cause de ma tristesse et de ma crainte. Ah ! je vous en supplie, maman, dites une bonne parole à mon père, pour que le mariage soit un peu retardé. Que ma prière ne vous fâche pas ; seulement quelques mois, quelques semaines, si peu que ce soif, pour que je jpuisse m’habituer à l’idée de vous quitter 1
Madame Verboord, touchée de ce témoignage d’amour filial, répondit avec douceur :
— Puisque tu le désires si ardemment, mon enfant, je veux bien conseiller à ton père de ne pas trop hâter le mariage. .Cependant, il entendra parler de remise avec chagrin. Ne disait-il pas qu’il avait demandé et obtenu un grand service de M. Dorneval? Et si le père d’Alfred insiste? Ton père ne voudrait ni n’oserait peut-être pas lui résister. Tu no voudrais cependant pas faire de la peine à ton père, Félicité?
— Non, maman.
— Et s’il insiste?
— Alors je me soumettrai et je ferai ce qu’il désire.
— Sans te plaindre, n’est-ce pas?
— Sans me plaindre, maman; mais tâchez cependant d’obtenir un délai.
— Je ferai ce que je pourrai, mon enfant. Sois consolée maintenant et chasse les pensées qui fin-
quièlent. Tiens, prends ta broderie, tu y trouveras une distraction.
— Maman, dit la jeune tille, quand je suis descendue, j’étais décidée à aller à l’église. Je sens le besoin de prier. Cela me calmera et me consolera.
. — Va donc à l’église. Félicité. En effet, la prière est le seul moyen de rendre la paix aux cœurs agités.
La jeune fille jeta un châle sur ses épaules, prit son livre de prières, et se disposait à sortir, lorsqu’une pensée soudaine la retint.
— Maman, dit-elle, M. Banks est-il au bureau?
— Je n’en sais rien, répondit madame Verboord. Les bureaux ne sont pas ouverts, il est encore trop tôt.
— Serait-il gravement malade, maman?
— Non; une migraine ne signifie rien, le lendemain on n’en ressent plus rien. Si, par hasard, il ne venait pas au bureau, nous enverrions quelqu’un savoir comment il se portei
— Â tantôt, maman, dit Félicité en sortant d’un air rêveur.
Lorsqu’elle fut dans la rue tout près de la maison de M. Spelt, Lucie, prête à sortir, parut sur le seuil de la porte. La fille de l’épicier courut à son amie en souriant, et dit :
O Félicité» que je suis aise de te rencontrer! Nous avons été ensemble au pensionnat et nous sommes toujours restées amies. Le bonheur qui m’arrive te réjouira donc aussi. Tune sais pas! Je
vais me marier avec François Walput. Qii’en dis-tu?
• — Moi aussi, je vais me marier, répondit Félicité.
— Toi aussi, tu vas te marier? Ah 1 ah 1 l’heureuse nouvelle 1 Que ce bon Banks doit être content ! Je suis sûr qu’il en est à moitié fou.
— Mon père dit qu’il était tellement surpris et joyeux, qu’il n’a pu dire un seul mot.
— C’est donc d’une douce émotion qu’il est tombé malade?
— Tu sais qu’il est malade? demanda Félicité étonnée. Mon père l’avait invité et il n’est pas venu. Il avait été pris d’une migraine subite et il a envoyé son ami, M. Walput, pour l’apprendre à mon père.
— Je sais tout cela, répondit la fille de l’épicier, et il s’en est fallu de peu que mon père ne se fâchât à cause de cela, d’une façon qui aurait peut-être fait encore remettre mon mariage. On avait décidé que François AVal put viendrait prendre le café chez nous avec sa mère. Mon père avait monté son meilleur et son plus vieux vin. A la Bourse, Walput s’approcha de lui en disant qu*il lui serait impossible de venir, parce que son ami Raphaél Ba^s était très-malade et avait besoin de son aide.
— Ciell Raphaël serait-il si gravement malade? s’écria Félicité effrayée.
— Non, c’est l’effet de l’émotion. Ne sois pas inquiète, mon amie. Ce sera passé aujourd’hui. — D’abord, mon père fut très-fâché contre François, parce que notre petite fête devait être remise, cepen^
dant, comme il porte une estime particulière à M. Banks, il a tout pardonuè et remis la fête à aprèsdemain.
— Je ne comprends pas, murmura Félicité pensive, comment Raphaël peut être si ému.
— Dam I un tel mariage I Ah I quand pendant des années on a aimé en secret, sans oser en rien dire , presque sans espoir, et qu’on entend tout à coup le père de celle qu’on aime, vous dire : Soyez heureux, je vous donne la main de mon enfant unique. »
Félicité regarda la fille de l’épicier avec un grand étonnement. Elle se lut un moment, puis demanda :
— Mais, Lucie, de qui parles-tu?
— Comment, de qui je parle? Mais de M. Banks. La pauvre jeune fille courba la tôle pour ne pas
montrer la rougeur qui colorait son front.
— Que signifie ceci? s’écria Lucie étonnée.
— J’ai à peine vu une fois mon futur époux l soupira Félicité.
— N’est-ce pas avec Raphaël que lu vas le marier?
— Non, Lucie; c’est avec Alfred Dorueval, le lils du riche négociant du Grand-Marché.
— Est-ce queje rôve, ou suis-je éveillée ? murmura Lucie en tressaillant de surprise. Alfi'ed Dorueval ? Oh 1 maintenant, je comprends la maladie du pauvre Raphaël. 11 en mourra certainement!
— Il en mourra? répéta Félicité. Non, non, Lucie, puisque mon mariage lui fait plaisir.
— Arrêtons-nous un peu ici, sur le marché, dit
LE MARCHAND D’ANVERS „.i33
^icie. Je sais tout étourdie, les oreilles me tiateaU Alfred Dornevalî Ce n’est pas possiblel ,
Elle conduisit son amie vers lecdté le plus solitaice du marché, et lui demanda d'une voia émue : v.
Ce mariage est-il décidé, irrévocablement; dé-, cidéî > . . ^ V
■~vOui. y : . . •. > . '
^ Comme tu discela tranquillement, félicité I • 77 - Mes i^arents ergient queje serai heureuse. Que puis-je contre leur volonté? v ■ -
— Âinsj tu pourrais donner, sans chagrin le mtp de la mort à Raphad 7 Lui qui t’aimais si ardemment» qui ne voyait que toi,, n’espérait qu’en toi, net^milait vivre que pour toi ? , ^ • .
— Pour l’amour du ciel, Lucie, ne me dis pas «es. choses-lik 1 balbutia Félicité émue. Tu me fais frisson^ ncr. Que Raphaôl ait de l’amitié pour moi et qu’il eût traversé le feu pour m’ôtre agréable, je le e^is bien... Mais ce qug tu t’imagines? Non» tu te trompes, assurément. . .. ' ’ . . %
~ Comment, est-41 possible? s’écria Lucie. R faUt'. donc te convaincre que Raphaôl l’aime de toutes 1er forces de son âme? Tu ne l’aa jamais remarqué? *(0 ne r.aiaaes dgoo pas du tout, le malheureux jeune homme ? Eh bien, écoute, je ' puis te donner une' preuve. Mon père .était tellement engoué de Raphaël, ‘ de son beau et noble visage, de son intelligence et de- ^n air distingué, qu'il -avait décidé de. me marier avec M. Banks. — Cela t’étonné, n’esl-ce pas 7 C’i'st
i34 Le MARCHAND D’ANVERS
pourtant ainsi. — Mon père a appelé îtaphaftl chez nous et hii a otFert'pDsitiVemteirt nla rtiafn!' RaphaEÏ n'a pas de fortuné, il a beaucoup de cbafice de devettrr TÎehe'un jour; à ce que drwt mdzi pùre et le tien aussi. Félicité mais ^urcelà il lui raut un premier eapitAi. En acceptant ma inain il^ obtenait largement ce capital. En outre, sans me flatter, je ne suis pas' des plus laides. Ce mariage devait donc être pôur lui un bônheuV'isattenâui Eh bictb if a refusé net.
B -a refusé! soupira- Félieilé d’on-ton singulier.
— Oui, et sais>tu pourquoi? il -l’a dit à son ami François, qui,^du reste, l’avait déjà deViné, parce qu’il partait au cœur un autre amour, un amour si prdîHrd qu’ii lui ferait refuser toutes les richesse^ de la terre, pour ne pas y être inüdôte, Qai pouvaitil aimer? Ses yen* ne te -ronl-ils pas dit cent fois. IKaklêars, .il n’y a pas^ en douter, il l’a dit à Français (Walput. -r' . y.
^:EéUcit4 était profondément émue. Elle ne pouvait' en croire ses oreilles. Cette révélation ne la blessait pas cependant, car, tandis qatelle était pdongée dans ses^ipensées, un sourire imperc^eptibi» entr’oUvrait «fièvres. •» , - >
r tucie reprit avec eom passion : ' ^
r ?— -iPauvre Banks, qui a fait si généreusementmon bonheur et cekii-de .son atni Walpuèl qu’cst-ce-qiq' ' 1\B estvéservé-déSOTinais en ce monde? Une- vie de tristesse et de désespoir, sans doute une courte vie, car, U. languira et mourra de chagrin. Félicité, Uf
^ . rr." ^ * , r v>i: ^ ’
peux eneerele sauver. Tes parenls t’aiment tant I lU ne résisteraient pas à tes Larmes et à tes suppUca- ■lions. DhLtïue ne pyis-je le. préserver cC' terrible coup et lui .rendre ainsi le bieu'qu'’il nous. a lait avec tant de désintéresaement I Tu ne parles pa«> Félicité ? Ton cœur est donc impitoyable pour ses souffrances?
A ce moment, une vieille femme accourut de I’aim ire odtédu marché et se jeta au coq de Lucie.
-T- Ah I ah 1 ma chère nièce,' on va donc se marier avec celui qu'o» avait choisi depuis si longtemps? Je le -connais; c’est un brave jeune homme, d’une femiHe honnête et d’une bonne réputation-: ça suffit ^ mère a été mon amie dans ie temps. .Ton père m’a fait savoir cela hier, et jo suis arrivée phr là première diligence. Viens avec raoiàla maison; j’ai tant de choses h te dire 1
— Je viens, je viens, chère, tante ! murmura Lucie avec embarras. ■ \
— Tiens, -qu’a donc cette demoiselle? s’écria la •vieille dame étonnée, âi jaune et avoir déjà du chagriaj . • .
- Lucie prit sa tante par le bras et l’amena de l’autre edté du marché; elle se retourna encore une fois et vit que FéltcttA lui demandait ie silence. Lucie la rassura par un signe et disparut avec sa tante.
* LafilledeM.Vcrboord continua sa roule àpaschan* eslaats et tout absorbée dans ses triste^ réflexions. Elle ne' savait- que crc(ire; ,aUo (U'aignait d’ajou-
ter foi à la révélation qu’on venait de lui faire ; mais la lumière descendit peu à peu dans son esprit; et, lorsqu'elle entra dans l’église , elle sentit que ses larmes débordaient. La sainteté du lieu lui prêta cependant la force de surmonter les signes extérieurs de son émotion. ...
Elle s’agenouilla sur une chaise , ouvrit son livre de messe et s’efforça de prier. ' ‘ ■
Mais, quelque effort qu’elle fit pour élever ses pensées vers le ciel , elle ne pouvait s’empêcher de songer à ce que Lucie lui avait dit. De temps eû temps le tintement de la sonnette à l’autel la tirait de ses rêveries, et alors elle essayait de suivre la prière du prêtre; mais les paroles de son amie ne cessaient de résonner à son oreille. ‘
Alors sa jeunesse , comme si elle était peinte sUr une toile magique, passa lentement devant ses yeux. Elle se rappela avec une lucidité étrange tous les Jours , tous les instants où Raphaël s’était trouvé eh sa présence, ses moindres paroles, son plus léger sourire, le tremblementde sa voix et l’éclat de ses yeux. — C’élait donc bien vrai ; le malheureux jeune homme l’avait caché , ~ et maintenant elle allait so marier I La seule annonce ' de ce mariage l’avait rendu malade 1 II mourrait peut-être parce qu’il l’avait aimée.
La jeune ûlle frissonna et rassembla ses forces pour ne pas fondre en larmes. Ce qui Pefifrayait plus encore, c’était une voix intérieure qui loi eriait : «Et
toi aussi, Félicité, tu l’aimes In mais elle étoulTa cette voix, et elle s’efforça de se persuader que cetla pensée était une illusion de son esprit agité. Mais la voix la poursuivait comme un mauvais rêve. ;
Enfin la jeune fille reconnut, avec un soupir d’angoisse, que la voix mystérieuse ne lui reprochait que la douloureuse vérité. - ‘ .
Les sons répétés de la sonnette annonçaient que le curé en était à la communion.
Félicité courba la tête et se frappa trois fois la poitrine ; mais, quoiqu’elle élevât ardemment et sincèrement son esprit vers Dieu , une figure humaine se mêla peu à peu à son adoration , et , lorsque le prêtre descendit de l’autel , elle suppliait le cie( d’àvoir pitié du pauvre Raphaël et de le protéger.
Félicité se leva et quitta l’église. Dans la rue , ellê marcha ta tête baissée. Il lui semblait que le regard des passants la ferait rougir 4e honte; elle craignait que chacun ne lûtjsur son visage la cause de son émotion. Tout l’effrayait : les maisons et les hommes. Pour elle , il n’y avait 4e consolation et de refuge que dans le cœur de sa bonne mère.
Mais elle ne trouva pas sa mère dans la salle à manger. Elle sedaissa tomber sur une chaise , mit ses mains devant ses yeux et se mit à pleurer abon-^ damment. . ' -
Elle resta longtemps ainsi à soulager son cœur de son angoisse, jusqu’à ce qu’une douce voix lui dit : — Tu pleures. Félicité? / -•
t38 LË MARCHAND D'AîfVERS.
La jeune fille attira sa mère contre son cceor, e{ dit en soupirant - • . . ,
■ — Oli I chère mère , aide-moi j.cotjsole-moi 1 Ta pauvre enfaOt est bi«B malheareuse 1 ' ><
— Malheureuse? répéta madame Verboord, trèsélonnée du ton désespéré de Félicité. Tu< as donc oublié ce que je te disais ce malin? Cela se passera. Toutes les jeunes filles qui vont se marier sont ainsi émues et eflrayées.
— Non , ma mère, ce n’est pas ceta. Un secret, tin pénible secret qu’on m’a révélé... '
. — Confie-moi ce secret si important. .
.Félicité ouvrit la bouche pour parler; mais elle .hésita et murmura quelque chose d'iniulelligibie^
— Eh bien, mon enfaut,. j^écoate, dit madame Verboorë avec nn sourire d’incrédulité.
' -J- Je n’ose pas, ma mère; voyez oomme je tremldo. AhJ j’ai penr'que vous ne ma grondiez^ mais soyez certaine qu’avant aujourd’hui je n^ai avais jamais rien su. Vous êtes si bonne pour moi! ’ — Mais exphque-toi donc, Félicité; ce quc-td veux me dire est une énigme. . ,
V La jeune fille se tut encore un instant comme pour rassembler ses forces et son courage ; pois elle repiit d’une voix plus ferme : . / "
— Je suis innocente; vous êtes ma mère^- et,;^ je ne pouvais verser mon chagrin dans votre cceur compatissant, où cbercberais-je des consolations? Ma mère, cela vous frappera de sarprbe, cela vous
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i LE MARCHAND D’ANVERS , 139
attristera peiil-fitrc aussi : R^pliaël est topohé subitçméat malade; c’est parce qae... parce que Raphati... .la douleur... le cbagrin... -
— Et bieo, qu’y a-t-il? Raphaël?.,.;
Il m’aime, ma mère.
Madame Verboord éclata de rife; mais le regard pppliant et les majns leyées dp Félicité lui firent pitié. ... . . f
— Allons , mon enfant, on t’a fait accroire cela pour se moquer de toi, murmura-t-olle arec calme,
— O maman, ne riez pasl dit Félicité d’ua tqç solennel. Par votre tendresse, pour votre uniqi^ enfant, je vous en supplie, croyee-moi, .c’est la vérité.
Madame Verboord, qui commençait h douter, pAhl dû surprise, Ellej)rit 1$ main de sa fllle. * ,
. — On l’a trompée. Félicité. Parle, qui t’a dit.cela?
— tiucie Spelt., . > x; '
' — Qu’est-ce que Lucie peut savoir de cela?
^ — Son père voulait lui faire épouser Raphaël , et RaphaCl a refusé parce qu’il avait un autre amour au cœur, et il a avoué à sen amî.Walput que... c’esf moi... qu’il aime. ^
— Quelles choses inouïes me contes-tu là? s’écria
madame Verboord. Raphaël aurait donc perdu toute.... Mais je ne puis ni ne veux le croire. Ce sont des contes de voisins. . •
- — Et, lorsque mon père lui a Æ.t hier que j’allais me marier, il est tombé tout à coup malade , si dan-
gercDsement malade que François Walput à dü veiller toute la journée près de son lit !
’ Il y eut quelques instants de silence. Madame Verboord se parlait à elle-même et sembait agitée par une profonde indignation. Elle se fît cependant violence pour se calmer, s’assit à côté de sa fille, et lui dit d’un ton sévère : ’ ’
‘ Non , mon esprit refuse de croire à un tel égarement. Raphaël, que nous regardions comme un jeûné homme dévoué et reconnaissant, dont l’esprit sérieux, dont la modestie, dont l’humilité respectaèusè nous inspiraient une confiance sans bornes , Raphaël aurait oublié à tel point ce que nous avons fait’ pour luil Non-seulement il aurait osé lever Ici yeux jusqu’à la fille unique de son patron, mais encore il aurait parlé à'd’autres personnes de sa folle espérancel Lui,' nous outrager ainsi, nous qui ne lui avons fait que du bien! Cela ne se peut; avec un cœur comme le sien, on ne devient pas ingrat en un jour.
La jeune fille , les yeux remplis de larmes, iraplo- V-ait le pardon de Raphaël en murmurant d’une voii presque inintelligible :
— > O maman, ne sois pas impitoyable pour lui !
' Madame Verboord, comme s’il s’était opéré une réaction dans ses rétlexions, hocha la tête avec un sourire et dit :
— Eh bien, supposons qu’on ne t’ait pas trompée. Quelle signification la folie de Raphaël peut-elle avoir
LE MARCHAND D'ANVERS tU
pour toi , mon enlant? S’il s’est préparé lui-même une »mère déception, c’est sa propre faute; nous ne devons pas nous en inquiéter. Tu te marieras; M. Banks quittera notre maison, et, avant peu de temps, il ne pensera même' plus à son égarement, sinon pour regretter d’avoir oublié ainsi son devoir.
— Non, non, maman, sanglota la jeune fille en versant un torrent de larmes, le chagrin le rendra malade, le désespoir le tuera. Ahl cette pensée m’épouvantet Lui, le bon, le généreux jeune homme, il mourrait parce qu'il aurait eu trop d’amour pour moi? Quel avenir horrible I Je n’aurais plus jamais de repos sur la terre; son visage apparaîtrait dans mes rêves, je le verrais pâle, languissant et m’accusant d’être la cause de sa mort prématurée 1 Ma mère , ma mère , ne le faites pas mourir 1 Madame Verboord allait se répandre en reproches ; car il y avait dans les paroles de Félicité quelque chose qui avait blessé son cœur maternel. Les larmes amères et l’excessive angoisse de sa fille la louchaient néanmoins et retinrent son indignation. D’ailleurs, elle craignait de se tromper et voulait encore douter. - ' ' ‘
•— O 'mon enfant 1 dit-elle. Dieu fasse que mon soupçon me soit qu’une crainte vaine I Tu regrettes que M. Banks ait du chagrin au moment où tu vas devenir heureuse. Naturellement, jusqu’ici il s’est montré dévoué à tes parents et bienveillant, respec» tueux et serviable pour toi. Je comprends que ton
LE MARCHAND ^>'ANrERS
cœtir soit sensible à la dooleur qne tu crois que^oo’ mariage loi -caosera. Mais, ma càèra ‘ félicité» Aa compassion n'est ijue de l'amitié,' oiest-ca pas 1 La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles et laissa tomber "sa tête sur sa poitrine. • - . ,j
— Parle, parle, Félicité ! s'écria madame Vèrbooré avec angoisse. Ne me laisse pas dans ce doute pénible. Tu ne ressens pour M. Banks qüe de l’amitié^n’est-ce pas? S’il a oublié ce qa’il devait à ses bièn>c faiteurs, toi, du moins, tu n’as pas laissé pénétrer dans ton cœur un penchant secret? Allons, dis, parie franchement, je te l’ordonne 1 — Ma mère, ma mère, pardbnnee-moi ! soupira la jeune fille en tremblant. " ' ’
— Té pardonner? Pourquoi, ô ciel? ’ ^
— Je crois que j’aime Raphaël...
— Non, nonj ce n’estpas vrai ? tu4e trompes, c’est une illusion de les sens !
— Je l’ai confessé à Dieu lui-même dans l’église,
ma mère. .
— G’est incroyable ! et depuis quand moa enfant" m’aurait-elle trompée ainsi î •— Trompée, ma mère ! FélicHé vous, tromper ?
- AhI quel’ reproche cruel ! Hier encore ja ne savais, pas ce que signifiait le mot amour, et je croyais n’aw mer personne que vous ou mou père... Mais mon mariage, ce changement complet dans ma vie, mes Eévra affreux de celtà nuit,, sa maladie, sondé-
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LË MABCfiATJb D’ANVEË'S 1*3
sespotr, tOBi cda a fait brillei* dans mon .esprit la fatale clarté. '
,Les dernières paroles de la jeune fille avaient calmé TeffrOi et l’indignation de madame Verboord,. Elle ne doutait pas de la vérité de réxp!ic||lion de Félicité, car la naïve enfant ‘n’avait jamais menti, et la révélation même était une preuve convaincante de sa sincérité. Après un instant de silence elle dit avec dxmcetir à sa fille, qiii n’avait pas cessé de pleu' rer;
■ — Félicité, mon enfant, chasse cés îdées'de ton espHt. Calmè-toi | reviens à la raison, à la conscience dé ton devoir. Penæ à ton bou père.Qui sait si, nerveux comme il est, il n’en tombera pas matade dé 'chagrin f ■ ■' '
* — Oh ! je vous en suppHe, ne lui dites pa^ ma tnère 1 ' ■ ■ - -
— Mais pourras-tu lu! cacher l’émotion qui te fait vfersér des larmes au radment le plus heufcuï de sa vie? ■ -■ ' ■ ■ ■ r - «
— Mon père ne saura pas ce qui m’effraye mais pour vous, n>a mère, je ne pourrais pas avoir des secrets, fussé-je coupable. - •' v • ' '
Je te remercié, Félicité, de ton affeétîon pOur moi. Ainsi je puis espérèr qne tu n’attristeras pastoà que par respect, par atnour pour lui, tu surmonteras tà douleur, et que tu moutreras contente quand il te parlera de ton iuariagè Ah ! si ttf ne faisab^as. cela, il en tomberait cerlaiacmeut malade^.- > -C
U4 IB marchand D’ANVERS
— Voüs avez promis, ma mère de faire retarder ce mariage.
^ — Oui, j’essayerai.
— Et je tâcherai de m’habituer peu à peu à l’idée de* notre séparation.
— Et d’oublier ton erreur?
— Et d’oublier RaphaCl 1 sanglota la jeune fille, pas pesant se fil entendre dans le vestibule.
— Ciel I j’entends ton père l s’écria madame Verboord d’une voix étouffée. Il ne doit pas le voir aussi pâle et les yeux remplis de larmes. Viens dans ta chambre jusqu’à ce que tou émotion soit calmée. .
Elle prit sa fille par |e bras, et disparut avec elle par, une porte latérale,
Pendant que madame Verboord était occupée à cou; soler et à encourager sa fille, le négociant était assis dans son cabinet devant une table chargée de livres ,et 4e papiers. Il avait aussi quatre ou cinq journaux devant lui. Il en avait ua en main et tenait l’œil fixé avec attention sur l’avant-dernière page, où étaient indiqués le cours des marchandises et la cote des Actions industrielles des principaux -marchés de l’Europe.
, Les, nouvelles devaient être favorables, car il souriait et hochait la tôle avec contentement.
. Lorsqu’il fut au bout de la feuille qu’il lisait, il tira ea montre et murmura : . t
Péjà 'dix heures I J’oublie que j’ai promis à M. Dorneval d’aller ce malin chez lui pour régler
déâoitivement les comlitions du contrat de mariage. Je dois encore m’habiller. Dépêchons-nous; il ne faut pas me faire attendre.
Gomme il allait se lever, on frappa à la porte.
— Ahl mon cher Banks, s’écria- t-il, vous êtes guéri 7 J’en suis charmé ; car si vous étiez resté souffrant , tandis qu’on était dans la jaie ici, cela m’aurait fait beaucoup de peine... Mais vous êtes encore malade, très-malade, mon pauvre Raphaël. Quelle pâleur 1 On dirait que vous avez maigri depuis hier. La fièvre, n’est-ce pas? Retournez chez vous, jusqu’à ce que votre indisposition soit guérie. Votre dévouement pour moi ne doit pas vous faire négliger votre santé.
Le vdsage du jeune homme portait, en effet, les signes que la fièvre laisse ordinairement après une violente attaque. Ses joues étaient creuses, son froot ridé et ses yeux éteints. Mais il y avait dans son expression je ne sais quoi d’indéfinissable qui contrastait avec l’abattement répandu sur sa physionomie. 11 tenait la tète levée, son regard était ferme et résolu; près de ses lèvres serrées se creusait le léger pli qui est un signe de résolution et de volonté.
— Allons, asseyez-vous , mon ami , je vais faire chercher une voilure pour vous ramener chez vous, dit M. Verboord.
O monsieur, restez encore un instant avec moi ! supplia le jeune homme. Ma maladie est passée ; je me sens assez fort pour implorer une grâce de votre
m LB MlRtfHi^NB D’ANVEBS
bonlé. Quoique irtîf deraande'Vous étonne, j’espSite cependant que ▼ODS me Raccorderez. - .
— Tout ce qui me sera possible, Raphaël. Je yeux vous donner un souvenir démon estfme, à l'occasion du brillant mariage de mâ fille. Si vous aviez un service important à me demander, cela me serait tfèsagréablë. Parlez donc "^sans crainte. Que déeirezvous î '
— Monsieur, répondit Banks, je viens tous süp^
plier de m’accorder ma démission ; et d’accepter ma reconnaissance éterneMe pour la générosité atee laquelle ^ous m’ayez toujours triûté. • - ■
te négociânt le regarda étonné.
— Je ne vous comprends pas, nuirmura-t-it. Nous
avons décidé, n’est-ce pas, que vous quitteriez le bureau dans un moisoû six semaines, poùr entreprendre de commerce à votre propre compte. ' Que 'sigo^ donc votre demande^ •
^ — Je vous en prie, monsieur, accordez-moi ma démission immédiate.
— Ainsi vous voulez me quitter aujourd’hui.
— Cette après-midi,4nonsieur, je veux vérifier les livres et les papiers au bureau et donner au second commis toutes les indications, de naanière que mon absence n’entraîne pas le moindre inconvénient.
— Mais, mon pauvre Banks, s’écria M. Verboord, vous êtes plus malade que vous ne le ctôjet. Cette voix creuse, ce regard singulier... Vous avez besoin de repos, soyez-en sûr. Je^ne puis vou4 retenir eoulre
' Digrtgetf tay 0 »egle
li: BlÂRCHAND VANVERS i47
TOtre gré dans 'mes" bureaux ; vous ôtes tout '^ fiait libre-; mars ne parlons pas de cela, retoumez'chez TOUS. Dès que tous serez rétabli, nous en parlerons avec calme. •
— G’est impossible, monsieur, dit le jeune homme en arrêtant le négociant par un geste suppliant.
' Coinment, impossible? reprit celui-ci. Je nesais pas, Raphaël, matts votre langage solennel m’effraye / Qu*est-ce qui vous empêche de prendre le repos nécessaire avant de décider une affaire si importante î ' C'est, monstenr, que je suis venu poûr vous dire adieu. J’entreprends un lomlahi voyage, et je ne suis pas certain de revoir encore mes bienfaiteurs. ‘'—'Voua quittez le pe^s? ' • •
- Et l’Europe.' •' • ’
— Tenez, Raphaël, croyez-moi, vous avez encore la Qèvre, et vos sena sont encore un peu agités.
Non, monsieur^ vous vous trompez. Je ne suis pas malade, .et il y a urfe clarté complète dans mon esprit. Je savais bien que cette nouvelle inattendue vous surprendrait ; mais je ne pouvais pas quitter ma patrie sans vous dire adieu et vous remercier encore une fois de votre bonté.
' — On peut partir toutes les semaines, presque tous les- jours d’Anvers poUr les quatre coins du mondé. Votre impatience est au moins inexfdieable. Dites, pourquoi êtes-vous si pressé, que quelques Jours TOUS semblent un trop long relîrrd ? • *
—Une circonslaucè partiêulière, i-épondit Raphaël.
Ub bon ami, un condisciple que je voudrais bien accompagnée, part avec moi. J’ai réfléchi toute, la nuit à ce projet, et jesuis fermement décidé à l’exécuter. Le commerce va trop lentement ici pour mon impatience. L’Amérique est la partie du monde où je veux tenter la fortune.
Quoiqu’il y eût dans la froide énergie du commis quelque chose d’alTecté, le négociant comnxença à croire qu’il s’était trompé. 11 prit le jeune homme par la main, le lit asseoir et lui dit :
— Maintenant, parlons avec cajn\e de votre étrange résolution. Vous voulez donc aller en Âmécîque?
— Oui, monsieur.
— Pour y faire le commerce T Avez-vous bien réfléchi à toutes les suites possibles d'une pareille décision.
— J’y ai réfléchi et je les ai calculées.
— Non, ce n’est pas possible. Écoutez un instant, Raphaôl. Savez-vous comment vont les choses en^ Amérique 7 Là, chacun a soif de faire vite, de faire immédiatement fortune. C’est une lutte ardente, s^ns repos, sans trêve, de chacun contre tous pour gagner de l’argent, et, dans ce torrent de gens avides, on emploie tous les moyens possibles pour trionnpher. On écrase ses concurrents, on trompe, on s’élève, on retombe, on fait vingt fois banqueroute, et, sans prendre garde aux victimes qui tombent, on continue sans pitié celte lutte aveugle. Vous avez dix mille francs. Avant que vous touchiez le sol d’Amérique,
une bonne partie de ce petit capital aura disparu. Vous vous trouverez donc dans un pays étranger sans moyens d’entreprendre quelque chose de sérieux. Vous vous verrez immédiatement entouré de toutes gens qui, avec les offres de service les plus amicales, n’ont pour but que de devenir maîtres du peu d’argent que vous possédez. Votre cœur généreux et confiant vous exposera à la séduction et à la tromperie. Dans peu de temps probablement, vous vous verrez manquant de tout ; et vous devrez implorer là-bas, loin de votre patrie et de vos amis, une place de commis dans quelque bureau, pour ne pas tomber dans la misère.
M. Verboord avait sans doute exagéré et assombri
avec intention la peinture du commerce fiévreux des Américains, pour faire impression sur l’esprit du jeune homme. Quand il eut fini, il.le regarda avec des yeux interrogateurs.
. — J’ai pensé à tout cela, répondit RaphaCl avec indilTérence. Cette lutte, ce combat, c’est la vie que je désire. Ils , ne tombent pas tous, ceux qui vont tenter le sort en Amérique. Il y en a aussi qui, en peu de temps, amassent de grandes richesses. ,
— Mais, combien n’en trouve-t-on pas qui reviennent en Europe sans un sou, désespérés, désenchantés et malades d’esprit et de corps î Le bonheur ne vous sourit-il pas assez en Belgique, que vous vouliez mettre la mer entre- vous et votre chère patrie î Votre première affairée vous a rapporté un beau bé-
ffîÔ LÉ MARCHAND D'ANVERS
n'éfîce ; j’aurai plaisir à vous aider et à vous soutenir par mes actes et mes conseits, maintenant 'surtout què le mariage de Félicité me délivre de tout souci. Ah! mon ami,' c’est une grande folie que' de courir après une ombre, quand on a l’objet de ses désirs sous la main. Tenez, je vous le dis, si vous e.vécutîer votre projet, j'en serais fort triste, je vous suivrais en imagination et je croirais que vous êtes malheureux. Non, non, restez 'à Aûvers; je vous assuré une prompte réussite. N'est-ce pas, vous renoncez à votre folle résolution 7
Ràphacl était profondément ému : éependant il se contint et dit :
— ^ Monsieur, votre laonté est sans bornes; si je pouvais payer ma dette envers vous, je n’hésiteraîf pas un instant; mais je ne puis renoncer à' mou voyage en Amérique. Reeeve'z, je vous prie, mes
adieux?
— Ah ! çà s’écria M. Terboord, se levant; jè ne vous comprends plus du tout. Vous persistez, vous voulez pai^ir malgré 'mon* conseil. 'Nous verrons !- Venez avec moi, vous allez bientôt parler autrement.
Et il entraîna le jeune homme par la main jus^ que dans le vestibule, et se dirigea vers une porte double.
Là, RaphaCl résista un peu en murmurant :
— Ciel ! monsieur, que voulez-^ous faire?*
— Ce que je veux faire? Vous ^conduire dans la saHe à manger. ' ' - • , '
. LE MArRCBÀND D'ANVERS «RI
'■ — -Je TOïJs en supplie, laiesez-moi aller 1 s'écria lé commis d’une voix étouffée.
— - Bon, qu’est cela, maintenant ? delnandaM. Ver- ■ bdord très-élonné. Voudriez-vous partir sans dire adieu à ma femme età'ma fille?
— Non', Don, monsieur, ce n’est pas cela, balbutia Raphaël. Vous avez raison, monsieur. Ne faites pas attention à mon agitation. Je vous suis. " '
En disafit ces mots, il tremblait de tous ses membres et était pâle comme un^raort.
Un soupir de joie soulem sa poitrine, lorsqu’il vil que madame Verboôrd était'seule.
~Oir est Félicité? demanda 1ltf. Verboord.
— Efle est -un peu indisposée, répondit madame Verbbo'rd, dont les yeux étalent fixés sur Raphaël! Elle avait Un Vicdent mal dé télé, et elle est allée prendre du repos; maî^ ce n’est rien.
’M. Verboord jeta un regard ’sur la pendule et dH-: ‘ ‘ ‘ ’
— H faut que fe m’apprête pour aller chez M. t)orneval. Je suis en retard.' — Voycz-voüs M. Banks, Laurence, figurez-vous 'que l’énvîe lui a pris tout à coup 'de partir pour l’Amérique. Je le' laisse "avec ' vous pour que vous le fassiez renoncer à ce sot projet. n'est entêté pour la première fois de sa vie; maiï s’il ose résister à vos conseils, api>elez-Félicilé f elle vaincra bientôt sa résistance. En descendant, je prierai notre jeune rêveur de faire un , bout de cFethin avec'moî: A tantôt. Et vous, Raphaél,
LE MARCHAND D’ANYERS
n’oubliez pas que nous sommes tous bons amis, et que nous vous aimons bien sincèrement.
A ces mots, il sortit.
Madame Verboord avait d’abord jeté sur le jeune homme un regard sévère ; mais la douleur qu’elle lisait écrite sur son visage la toucha et lui fil pitié. La nouvelle du projet de RaphaCl de quitter immédiatement Anvers, la confirma dans l’idée qu’il était incapable d’oublier ses devoirs, de propos délibéré.
— C’est donc vrai que vous parlez pour l’Amérique, monsieur? demanda-telle.
— C’est vrai, madame, répondit le jeune homme. Recevez les adieux respectueux de celui que vous avez si généreusement protégé. Le souvenir de vptre bonté et de vos bienfaits restera dans ma mémoire jusqu’à mon dernier soupir. En quelque endroit que je me trouve, croyez-le, je prierai pour vous et je demanderai à Dieu qu’il vous accorde une longue et heureuse vie. Ah I je vous en supplie 1 n’essayez pas de changer ma résolution ; je serais trop alDfecté de ne pouvoir suivre vos conseils.
— Vous craignez que je ne veuille vous retenir? demanda madame Verboord. Oh I non, au contraire ; votre départ me prouve que je ne m’étais pas trompée sur vous. Votre résolution est louable et je l’approuve.
Raphaël rougit et pâlit, U regarda en tremblant madame Verboord.,
— Oui. je sais que, sans vous en douter peut-être, vous avez laissé grandir dans votre cœur une espé-
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rance impossible. Je devrais, comme mère vous accuser; mais puisque vous comprenez votre devoir et que vous vous sacrifiez généreusement pour le repos ^e ceux qui ont toujours désiré votre bien-être,
ne puis que vous plaindre. Allez, monsieur, cherchez dans un voyage lointain l’oubli de 'votre égarement. Nous penserons à vous avec pitié pour votre chagrin et reconnaissance pour votre dévouement.
Le jeune homme ému regardait le plancher et restait muet. Il tremblait visiblement.
Madame Verboord reprit d’un ton compatissant;
— Ne perdez pas courage, Raphaël, la fortune vous sourira sans doute dans l’industrieuse Amérique. Si cependant il arrivait 'que le sort vous fût défavoraWe, rappelez-vous toujours qu’il yak Anvers des amis qui ne souhaitent que de vous voir heureux.
— Merci, merci 1 mon cœur vous bénit 1 murmura le jeune homme.
— Ce qui vous désole maintenant, continua madame Verboord d’un ton plus amical, est un sentiment qu’on croit incurable, mais qui s’affaiblit bien vite et s’efface tout à fait avec le temps. Dans quelques mois, vous aurez même oublié que...
Rapliaël, vaincu par une émotion soudaine, leva la tête et dit en soupirant, tandis que ses yeux lançaient dés flammes : • "
' —Oublier? Ohl non*, non, jamais l... La tombe seule.., - - '• ■'
154 LE WARCJlAîiU J)’ANVER8
— Ne continuez pas, monsieur ! intcrronapit ina^ dame Verboord avec un geste impératif.. Cette folie vous quittera. Cacbcz dans le plps profond de votre cœur un secret que vous ne pouvez révéler à .personne; que Verboord surtout ne, soupçonne rien, cela lui ferait trop de peine. - : ,
Il y eut un nouveau silence. , . -
— Et quand comptez-vous partir? demand^tnt'
elle. , . . . .
I — Demain, après-demain, je ne sais pas, noadanaç, répondit Raphaël. Dès que ce sera possible.
— Demain, après-demaik? répéta-t-elle avec éton-
nement. Non, non, cela ne se peut. Cela détruirait peut-être J’oifet.de votre généreuse intention. Mon mari, vos a:uis, demanderaient pourquoi ils apprennent le même jour et votre départ inattendu et une autre nouvelle importante. Allons, Raphaël, montre* qu’il n’y a pas de saeriûce qui ,vous soit trop lourd pour nous garder d’un danger ou nous épargner un grand chagrin. Restez encore quelque temps, ne fùl-ce que quelques semaines. Je vous en prie, ne refusez pasi Le repos de moc mari, l’honneur d’une personne qui m’est plus chère que la vie, sont ici dans la balance. N’est-ce pas, vous retarderez votre voyage jusqu’à ccque^vous puissiez partir sans éveiller le soupçon ? ^ • , :
— Je lâcherai de satisfaire à votre désir, madame, ré^ndit Raphaël. avec un pénible. soupir. Hais cela .«dépend d’autres circonstances, de ma force ou de