IST
ma faiblesse. Que Dieu me donne le courage de résister à la puissance inexorable qui me domine !
. — Voilà M. Verboord qui descend, dit madame
Verboord. Par tout ce que nous avons pu faire pour vous, Raphaël, cachez-lui la cause de votre départi
Re négociant entra en se frottant les mains et en souriant
— Eh bien, nous avons triomphé, n’est-ce pas?
— En partie, du moins, répondit madame Verboord.
— J’achèverai la tâche, Laurence. — Venez, mon garçon; vous allez m’accompagner jusqu’au Grand- Marché. Je ferais valoir en route tant de raisons irréfutables, que vous ne saurez plus que dire. Nous restons à Anvers, mon chers Banks, au moins jusqu’après la noce. Pendant ce temps, il passe heai^coup d’eau dans l’Escaut elles idées des jeunes gens tournent du blanc au noir. AhI je vous apprendrai à quitter ainsi tout à coup votre patrie ! >
En disant ces mots, il conduisit le jeune homme jûsqu’à la porte.
Madame Verhoord s’était levée et l’avait suivi. Elle prit la main de Raphaël, la serra tendrement et dit
— Courage, monsieur, courage ! et soyez inébranlable dans le sentiment du devoir. . ^
— Merci, merci, que Dieu vous récompense, madame 1 murmura Banks, les larmes aux yeux, en sortant derrière le négociant, ' . . ...
— Comme lu as peu d’énergie, ma bonne Félicité,
dit madame Verboord à sa fille, qui était assise près de la table, muette et rêveuse, tâche donc d’etfacér éelte trïsle expression de ton visage. Tu as vu comme ton père était inquiet en rentrant hier au soir. Je tremblais de peur. S’il avait appris quelque chose, ou s’il avait conçu quelques soupçons ! Ton père va redescendre. S’il te trouve ainsi pensive, il voudra connaître la cause de la mélancolie. Je t’en prie, mon enfant, ne lui donne pas de raisons de t’interrôger. ^ ,
— Ne craignez rien, ma mère, dit la jeune fille, je me sens forte.
— Fais-toi violence, mon enfant, pour que la paix du -cœur te soit entièrement rendue. C’est
LE MARCIIIND D'ANVERS 157
bien nécessaire, puisque M. Doroevâl et son fils AU fred viennent diner aujourd’hui avec nous. Si tu ne te maîtrises pas, comment pourras-tu recevoir convenablement ton futur? Je comprends que cette première visite de M. Alfred t’effraye un peu. Dans des circonstances ordinaires, elle te troublerait aussi; mais je t’en supplie. Félicité, n’oublie pas que le repos et le bonheur de ton père peuvent dépendre de ton courage.
— Soyez sans inquiétude, maman, si la nuit m’a assombri l’esprit, ce nuage aura disparu avant midi ; et j’aurai tout à fait surmonté l’angoisse qui remplit mon cœur.
— Comment 1 que , signifient jces paroles? s’écria madame Verboord d’un ton de reproche. Ton cœur est rempli d’angoisse? Ab I Félicité, est-ce ainsi que W te soumets au devoir? Malgré tes bonnes promesses, tu te laisses encore dominer par ton fatal sentiment?
— Ce n’est pas cela, maman, dit Félicité en soupirant. Ce qui m’agite n’est que la compassion. Pauvre Raphaël, il est malade !
— Mais non, mon enfant, ton imagination créé
des fimtômes. Tu te tourmentes inutilenaent. Raphaël a compris qu’il s’était laissé tromper par une coupable espérance, et il a pris Une courageuse et sage résolution. Dans quinze jours, il partira pour l’Amérique. Que sa soumission au devoir te soit un exemple, Félicité. Il a trouvé consolation et force dans la résignatiob. >
. — Hélas I mon père lui a fait hier, sans le savoir, une blessure mortelle.
— Ta auras rôvé cela, Félicité. , • ' v
* “-Mamans rappelez -vous les paroles que papa noos a dites hier au soir à sou rOtour. ^e raeontafl-il pas qu’il avait annoncé h Raphaël la visite deM. Dorueval? Mon père n’a-Ml pas dit à Raphaël qu’il avait eu un instant 'l’intention de l’inviter à dtner, mais cela n’était pas convenable maintenant? '
— Eh bien,’^ u’est'Ce pas naturel? interrompit madame Verboord. . ’ ' ■
— Une telle horailiation 1 soupira Félicité.
— Humiliation? Pas du tout,i,’affaire qui doitôtre traitée ici rend la présence d’autres. personnes tout à fait impossible.
Une e.\pression douloureuse, un pli pareil à un léger sourire ironique comprima les lèvres de la jeune fille.
— Mon père a dit, reprit-elle, qu’il le ferait appeler sous un. prétexte quelconque au dessect, . pour vider un verre de vin à mon heureux - mariage. Croyez-vous, ma mère, que le cœur der et sensible de Raphaël ne se soit pas brisé? Lpi, en présence de M. Alfred, admis au dessert comme un domestique, pour boire à sa propre humiliation... peut-être à sa mort prochaine?...
— Mais il ne viendra ^as. . ,
. ."-T Non, maman, il ne viendra pas; m^U il a. reça le coup cruel, et son cœur saigne sUrcusement.
lÆ.MARCUAND D’ANVEBS- 153
~ Féücité,. Félicité, ta avais promis .de ne pluspenser ù lui. Te voilà encore plus faible qu’hier.
La jeune fille courba la tête.
— Chère mère, vous vous trompez, - murmura^ t-elle. Je ^oublierai. Je serais déjà assez'forle pour dominer le sentiment, qu’avec trop de raison vous ncMnmez un penchant fatal; mais la compassion ramène malgré moi son image devant mes yeux.
Madame Yerboord-hocha la tête avec chagrin. Elle regarda sa fille sans mot dire;. puis elle reprit au bout d’un instant - -
•—■ Ma pauvre Félicité, tu souffres, n’est-ce pa&l Ah I je compjfends^ton chagrin,.mon enfant. Combats tes émotions, lutte contre les pensées, que la conscience du devoir te soit une arme contre l’emportement déton cœur, Oh ! étouffe ünsentimentqui répandrait un deuil élè/nel sur ta vie, qui te rendrait malheureuse, toi, ton ^père, la mèrp et ton mari! Non, non, -tu ne peux .accepter le lien sacré du mariage avant d’avoir triomphé de ta faiblesse. Je demanderai un délai et je l’obtiendrai , par quelque moyen que ce soit. Mais aujourd’hui, Félicité, aiqourd’hui tu dois rassembler toutes tes forces pour ne pas laisser voir que ce mariage t’effraye. Puis-je espérer que ton.amour et ta reconnaissance pour ton bon père te prêteront dçs forces?
— Soyez Tranquille, maman, vous serez contente de moi, répondit la jeune fille avec résolution. '
Eh bien, mooti?equeTu vaux et que tu sais rem-
f0O LE MARCHAND D’^ANVERS
plir la promesse. J’entends descendre^ton père. Qu’il ne remarque pas ta tristesse.
M. Verboord entra. On lisait l’inquiétude et le souci sur sa physionomie. Sa femme lui souhaita le bonjour. Félicité le salua à voix basse et tâcha de sourire.
Mais le négociant vit sans doute qu’il y avait quelque chose de contraint dans ees témoignages de leur affection.. Il cacha sa propre inquiétude, et dit d’un ton léger et sans s’asseoir i
— Je ne sais, mais vous êtes toutes deux incompréhensibles. Toi, ma fille, tu vas saluer aujourd’hui comme fiancé l’homme qui doit te donner dans 'le monde une position brillante avec un nom honoré.- Vous, Laurence, voue pourrez serrer >dans vos bras celui à qui vous confiez le bonheur de viître fille, avec la certitude qu’il lui rendra la vie douce et enviable. Et vous voilà toutes les deux muettes et pensives» comme s’il allait se passer quelque chose de désagréable.
— Mais vous vous trompez, Verboord. Nous sommes contentes et satisfaites.
— Vous devriez être folles de joie, continua M. Ver" boord. Prenez-moi pour modèle. Il y a de mauvaises nouvelles dii café. Dans une autre circonstance, pela m’effrayerait et me causerait do chagrin. Aujourd’hui cela ne m’émeut guère. Un brillant mariage, Félicité, est un si heureux événement, qu’il me fortifie contre tout souci. Je comprends bien qu’une
LE MARCHAND D'ANVÈRS jeune fille dans un cas pareil , cache la joie qui l’agite. Soit, mon enfant; mais il faut, néanmoins, te montrer gaie et aime ble , surtout envers le père de ton fiancé. Tu souris? Allons, allons, cela ira ; tu as de l’intelligence et tu es charmante quand tu le veux. Pour vous, Laurence, je n’ai pas besoin de vous dire que, comme mère de la fiancée, vous ôtes responsable du repas. îé ne doute pas que vos ordres ne soient déjà donnés. ' '
' — Ne vous inquiétez pas de cela, répondit*eIler Ayez pleine confiance en moi ; vous serez satisfait. ' Le négociant entra dans son cabinet où il s'assit devant une table. Il ouvrit un journal et se mit à lire l’avant-dernière page. Bientôt il tomba dans une profonde réflexion. Sa physionomie était sombre et ses lèvres étaient serrées ; par moments un soupir sou* levait sa poitrine. Peu à peu cependant sa figure s’éclaira et il murmura avec un sourire ’ ’
— ^ Oui,.tout semble présager que la baisse du café va recommencer; mais pourquoi m’effrayer? Puisque M. Dorneval me promet son crédit, je ne dois pas me soucier du paiement des effets. D’ailleurs, dès que les fonds arriveront dcCharleslon, je suis au-dessus de mes affaires. Maintenant que le sort de mon enfant est assuré, j’aurais bien tort de me laisser attrister par la crainte de quelque perte. ' ’
Il reprit sa lecture ; mais, comme la première fois, il laissa retomber bientôt son journal et s’enfonça de nouveau dans ses pensées. • ‘
• fcE MAftCHAJÎf» D-ANVERS'
■ ioçbd atmeuseraent la tôte,
< La baisse zi’est pas encore très-forte , rewit-il ^soD MJstantdesiience. Je ferais peut-être mieux
-irès-désavanfageuse; mais je serais assuré contre oae plus grande perte, et cette iaquiétude'me guitteraH. , Sacrifier tant d’argent I Peut-être Je cours' rCTiendra-t-il> la hausse demain. Une dé^pôche dAmst^dam le prédit.,. Mais toutes les autres annoncent une aouveJle baisse. Que faire 1 Et je n’ai pas le temps .d’hésiter. Si le çours.est encore stable çe matin, je dois saisir le momenC car h la Bourse il peut survenir des changements subits. -Il faut se décider immédiatement.
ibinet!''^* ^ ^ porte du
... r“.^Bites A M. Batiks qu’il vienne.
- M.,Banks n’est pas encore au bureau, répondît je cpmnais,.
i..-rIlm’nvaiti)ourlantpromisd’élrei^
^urm^a Verboord mécontent. Soit;.il va venir tout e suite, Mns doute... Henri, allez imméd'ialement À la poste chercher mes lettres; yods m’obligeriez de
ypua dépêcher. Dites au bureau que je veux voir Banks dès qu’il viendra. ' ■ ’
I^E.HAaCHÂND D’ANVEKS
— Dans un jnstant je suis de retour, monsieur, répondit le commis. ,
Le négociant reprit' encore ie journal et se mit pour la troisième fois à lire les nouyelles-du cours du café sur les différents marchés. Il hochait la tôle et regardait de temps en tçmpa vers la porte avec impatience.
Enfin le commis rentra et tendit h son p^on tout un paquet de lettres et de -journaux..
Et Mv Banks? ^ ■
— Il n’est pas encore arrivé. , , •
, — ; C’est bien, Henri. Vous lui direi.que je désire lui parler immédiatement. ^ ■
Le cpmmis sortit.
Dans son impatience de connaître les nouvelles qu’apportaienties journaux étrangers, M, Verboord jeta les lettres sur la table, et il allait ouvrir un journal anglais, quand son regard fut tout à coup attiré par Informe extraordinaire et les timbres d’une lettre. .
— Ab td’Amérique, de Cbarleslon I s’écria-t-il avec une joyeuse surprise. .
Et il ouvrit vivement la lettre.
Maie à peine eutril lu les premières lignes que sa main se mit à trembler et qu’il pMil, taudis qu’un cri sourd s’échappait de sa poitrine.
— O ciel I qu’est cela? soupira-t-il. Non, ce n’est
paspossiblel Une pareillenouyelle! La maison Ortado impuissante à remjilir scs .engagements 1 .
164 LE MARCHAN& D’ANVERS
M. Verboord se leva et se mit à arpenter son cabinet avec tous les signes de la plus vive agita* tion.
Enfin il se laissa retomber sur une chaise et difen regardant la lettre :
— Mais pourquoi cette crainte mal fondée? Oh 1 les nerfs! Que ne puis-je rester maître de moi? 'La maison Ortado est solide et puissante. Des circonstances particulières l’obligent à me demander un délai. Dans un mois elle sera en état de fairè honneur à tous ses engagements. La vente des cotons envoyés allaient très-lentement, contre toute attente ; mais elle commence à devenir meilleure. Quelques banqueroutes dans les États-Unis ont mis la maison Ortado dans un embarras passager. Qu'y a-t-il là de si désespéré? L’aide de M. Dorneval me donne le moyen d’attendre. Certes, ce n’est pas une bonne nouvelle; mais je m’effraye à tort, je ne perdrai probablement pas un florin avec la maison Ortado.
Le négociant réfléchit ainsi jusqu’à ce que sa frayeur eût fait place à d'autres pensées. Il prit alors un journal anglais et jeta les yeux sur les nouvelles du commerce.
Tout sôn corps fut pris d’un tremblement nerveux et il redevint pâle.
— La baisse du café fait des progrès à Londres ! murmura-t-il d’une voix sourde. Le malheur me menace donc de tous côtés? O mon Dieu, c’est à en devenir fou f... 'Tète folle! je meurs d’elfroi comme
LE MARCHAND D’ANYERS 168
û des malheurs irréparables étaient veaus fondre sur moi. La nouvelle baisse n’atteintque2 p. 100..., mais elle ne s’arrêtera pas làl Âhl il ftiut prendre une décision , maintenant qu’il est encore temps. Banks!... Où est-il donc? - • '
Et, poussé par son impatience, il sortit dn cabinet et jeta un coup d’œil dans le bureau. ■ ’
— Il n’est pas encore là 1 murmura-t-il avec une
expression de dépit. ' *■
Le négociant se dirigea de nouveau vers le cabinet; lorsqu’il fut près de la porte, il se retourna et marcha vers la salle à manger, où étaient sa femme et sa fille. '
Au milieu de la chambre il s’arrêta et se frappa le front avec étonnement, en murmurant d'un ton mécontent : * < . ‘
— Que viens-je faire ici? Toutes ces inquiétudes égarent mon esprit. '
Sa femme et Félicité avaient remarqué combien sa physionomie était agitée. Elles s’élancèrent toutes deux vers lui ; sa fille lui jeta les bras autour du cou et s’écria :
— Mon pauvre père, que vous ést-il arrivé? pourquoi êtes-vous si affligé? Pour moi, n’est-cc pas? Par amour pour votre enfant? Oh-1 calmez-vous, vous vous rendrez malade I Que le souci de mon avenir n’abrége pas votre vie ; votre santé, mon bon père, vaut plus pour moi que tous les trésors de la terre.
Madame Verboord, de son côté, tâcha de consoler
nè LE D’ANYER?.
son Btaii ]»ar douces paroles et de lui donner dc^ la force contre le raaibeur inconnu qui devait iTafoir frappé; oar il y availdapaiç profond abaUemenld,e sôa CMiiie nejsais quw d’ejtlraordiufûre qui l’effrayait.
M. Verboord vit avec douleur qu’il ne pouvait échapper 6 une explication. 11 se laissa-fomber sur une chaise , se fit violence ^pour donner du caUae à •a voix, et répondit ^ ■ . ï
^ Vous vous trompez toutes dçux. Je suis faligaé de réfléchir et- de, ^kuler. La vie d’un nég^ociant n’est.que snaci et crainte.. Les autres ont des mor méats de traequillUé et de repos ; mais nous, pendant que la fortune nous sourit d'un côté, nous ne i>ou;r vons savoir si de l’autre elle ne. prépare, pas un coup qui doit noUs frapper cruellement. Ëst-cc donc étonnant si quelquefois, eu apprenant des nouvelles défo' vorables, je suis plus inquiet que d’habitude? ...
Cette explication, au lieu de tranquilliser, sa femme et sa lUIe,.augm«aU leur auxiété. Les yeuxdeFéli- Mlé versaiept des larmes silencieuses; ■
^ — , Ab 1, vous Jûoua cachez la cause dq votre douleur, soupira madame Verboord. Ilya donc des nouvelles défavorables!. Elles doivent être bien, graves pour vous frapper ainsi d’effroi ! > .
' Mais non, Laurence, répliqua- Le négociant ; ma , physionomie. vous trompe, c’est une suite de l’agitar tipn de. mes, nerfs. -Puisque vous voulez absolument savoir ce qui est arrivé, je vous le dirai, quoique ces affaires ne soient pas de nature à être confiées é des
LR MARCHAND D'ANVERS 461
femmes. Mon correApondanl de Cbarleston,^ui devait me faire un envoi d’argent considérable, medefiiaDde an sursis d’un mois. Cala m’aurait mis dans le plus grand embarras, siM. Dorneval ue m’avait pas pcomia son aide; car, dans le courant de la semaine prochaine , j’ai de très-gros^ effets à payer.- Mais je puis attendre un mois, même plus' longtemps,; qu’une maison de commerce demande un sursis^, c’est une chose qui est bien de nature à donner des inquiétu* des ; mais, pour le moment, je n’ai rien à ci^dre. ►
— Ah I Dieu soit louél s’écria^ Félicité. - • , '
— Est-ce tout? demanda madame Verboord d’un
ton de doute. • .
— Encore autre chose qui me rend pensif, en
effet, Laurence, répondit le négociant C’est assez pénible pour en être émit. Il est survenu une perturbation dans le prix du café. Je suis menacé d’uné graiMle perte. ' , • -
La jeune fille poussa un soupir, - ‘
— Calme-toi, mon enfant, dit-il; dans d’autres
circonstances le mal serait certainement grand, mais maintenant je' suis en état de le supporter sans grande peine. Ton benreux mariage me fortifie contre toutes les adversités. M.'Dorneval met sa gigantesque fortune et son crédit immense à mon service. Aussi,' Félicité, je t’en prie, sois très-aimable au dîner, qu’un sentiment de reconnaissance te pousse à'montrer an vieux M. Dorneval^ue nous savons appréciw sa générosité à sa juste valeur. ‘ “ »
les LB MARCHAND D'ANVERS
> La jeune fille promit à son père qu’elle ne uégli* gérait rien pour le satisfaire.
M. Verboord était retombé peu à peu dans ses pensées. ‘ > .
>Sa femme lui prit la anain. /
- Allons» Verboord, dussions-nous être frappés de quelque perte, ce n’est pas une raison pour se rendre' malheureux par une perpétuelle inquiétud.e. Ce ne sera pas grave, et, quoi qu'il en soit, il nous restera assez de temps pour faire honneur à notre position. Gagner, perdre, puis regagner» n’est-ce pas la chance du commerce?... Vous restez muet, mon ami î A quoi pensez- vous donc?
— A quoi je pense , murmura-t-Hl «n relevant la tète. Je calcule et je me demande s’il ne serait pas prndent de vendre mon café ce matin môme. La baisse semble devoir continuer. C’est une décision difficile, et je ne sais vraiment que faire. Et M. Banks ne vient pas 1 Je ne sais, Laujrence, mais il me semble que Raphaël commence à perdre de son activité. Il m’avait bien formellement promis d’être ici à neuf heures. Si quelque chose l’erapéchait de tenir parole, il devait m’en averUr, ne fût-ce que par convenance. Et je dois et veux lui parler 1 ~
A ces mots, il tira le cordon de la sonnette.
— Thérèse, allez au bureau, ordonna-t-il à lasers vante qui ouvrit la, porte. Dites à M. Henri qu’il se rende immédiatement chez M. Banks et lui fasse savoir que je l’attends avec impatience.. •
LÉ marchand D’ÂNtER» 169
— C'est bien, monsieur, répondit la servante en tendant une lettre à sop maître. M. Walput, le com> mis~vojagenr, m*a donné cela avec prière de.vous le remettre en main propre ? -
M. Verboord regarda l’adresse de la lettre et Toor vrit en disant avec surprise : , , , .
— De M. Banks? Que signifie ceci?
Ces mots avaient prodùit un effet différent sur les deux femmeà. '
La mère s’était levée avec anxiété. Sur la physionomie de Félicité s’était montré un sourire qu’elle avait réprimé aussitôt.
Tout à coup, M. Verboord frappa si violemment du pied, que le plancher en fut ébranlé; des paroles de colère et des accusations confuses contre Raphaël lui échappèrent.
— C’est inouï I Obligez donc on jeune homme, faites-lui du bien, airaez-le, occupez-vous de son avenir comme si c’était votre fils : à la fin vous ôtes récompensé par la plus cruelle indifférence.
— O ciel ! que contient cette' lettre? s’écria madame Verboord effrayée.
— Ce qu’elle contient? De belles choses, en effet :
écoulez, Laurence. Vous Verrez que Banks, comme beaucoup d’autres , n’était dévoué qu’en apparence. Sa lettre est non-seulement un oubli de Ses devoirs envers moi; mais elle est, en Outre, grossière et impolie par sa brièveté.
Et il lut les lignes suivantes en tremblant de colèi^ :
’ ■ « Monsieur,
'• » La force me manque pour remplir ma promesse. La falalilé et l’inexorable devoir me dominent. Ne m’accusea pas d’ingratitude; mon âme vous portera reconnaissance éterneite. Pardon pouc un malbeuroux. Que Dieu vous protège I Adieu ! »
, — Eh bien! eh bien I que dites--vous d’un tel égarement? «Je parsl Adieu!» voilà tout. Oh! être récompensé ainu pour sa bonté ! Mais il est peut-être encore temps. ,
Il rappela sa servante. '
— Walput est-il encore au bureau ?, ,
— Je crois que oui, monsieur.
— Allez et dites-lui que je le prie de venir ici; je veux lui parler.
Un instant après, François Walput entra dans la chambre. Il se doutait probablement de ce que M. Verboord désirait savoir de lui, car son visage resta froid et sérieux.
. ■— Qui vous a donné cette lettre, monsieur W^al-
put? demanda Verboord, qui ne pouvait contenir sa .colère et son impatience.
— Mon , ami llaphaçl Banks, répondit le commisvoyageur.
— Oh vous a-t-il donné celte lettre?
— Chez lui, celte nuit.
— Celte nuit? s’écria le négociant. Vous étiez donc , avec lui cette nuit? '
Digilized by Gocjgli
— Oui, monsieur.
— Et il veut réellement partir?
— Il est parti. Ce matin, à l’aube du jour, je l'ai accompagné au paquebot anglais. Il est depuis longtemps en mer...
M. Verboord se mordit les lèvres de rage.
— Comme vous ôtes resté toute la nuit avec votre ami Raphaël Banks, vous connaissez sans doute la cause de son départ insensé ?
— Je la connais, monsieur.
-r.Eh bien, dites-la moi, je vous en prie.
François Walput courba la lôte et resta muet. Ce silence exaspéra Verboord.
Vous direz ce que vous savez 1 s’écria-t-il. Je vous l’ordonne!... Vous refusez? N’attachez-vous donc aucun prix à mon estime, à ma bienveillance î
•— Veuillez vous calmer, monsieur, dit le voyageur avec la môme froideur. La cause du départ de Raphaël est un secret que personne ne sait ni ne saura jamais, que lui et moi. Épargnez-moi le chagrin de vous désobéir. Aucune puissance de la terre ne me ferait révéler ce que mon ami m’a confié,
— Allez, monsieur ! s’écria le négociant tout hors de lui. Votre ami est un ingrat, qui, pour suivre de folles idées, oublie le bien qu’on lui a fait!
Le ^commis-voyageur se tourna vers la porte et dit d’une voix dure avant de quitter la chambre : Mon ami est un homme. généreux; et ceux qui l’accusent si cruellement devraient , bien Ipi être
reconnaissants de ce qu’il a eu le couragê dé saCfi- ^ fier son avenir et son bonheur à son devoir.
M. Verboord voulut demander au commis-voyageur la' signification de ces paroles; mais le jeûné homme se hâta de sortir et ne parut pas entendre qu’on le rappelait."
Félicité, dominée par un sentimcnJ qü’elle ne pouvait surmonter, avait appuyé sa tête sur la tahle et cachait ainsi les larmes qui coulaient de ses yeux. Sa mère, qui, pendant celle convérsatioû , avait tremblé de crainte, respirait plus librement maintenant que son mari avait échappé au coup de la révélation.
Le négociant frappait du pied le planchef"et grommelait des reproches contre Raphaël et contré son ami Walput. Sa colère était grande.
— Mais comprenez-vous quelque chose à ces folies, Laurence? s’écria-t-il enfin en se retournant vers sa femme. Des secrets, d’impénétrables secrets 1 Le sacrifice de son bonheur à son devoir I II est reconnaissant , et il me quitte , malgré la promesse solennelle qu’il m’avait' faite hierl Qui sait qüelle vile hypocrisie se cache sous tout cela? Si Raphaël , en apprenant la baisse constante du café^t le retard de l’envoi des fonds de Charleston, s'était Imaginé que^ Fadversité allait m’atteindre ? En récompense de ma bonté pour lui , ilme trahirait donc lâchémentf • Un cri d’horreur sortit de la poitrine de Félicité. Madame Verbootd s’écria : - * ' ' . '
.^~tO Veib0ord! ne soyez pas injuste! M. Banks peut être fou , malade ou égaré , mais il ne> sera jamais Ingrat et lâche. Soyez certain que , s’il eût pu vous épargner quelque grand chagrin au pris de sa vie». il l’aurait donnée sans- hésiter!
Félicité se leva , s’élança au cou de sa mère et cacha ses larmes dans, son sein. .
Une pensée secrète parut surgir dans l’esprit du négociant. Il hocha la tête et dit avec calme ;> ,
— > En effet, ce départ imprévu me fait beaucoup de pmne, la colère me .rend sans^doutç injuste. Ne plemye plus». Félicité. Tous ces malheurs l’un sur l’autre m’ont étourdi ; mais maintenant c’est £m. Assieds-toi , mon enfant » et &ois consolée, ■
Il mepa.sa fille au caoapé et retourna près de sa ' fUDiue, qui pâlit sous son regard. . . • .
. Laurence , diUjl d’un ton solennel , il se passé ici des choses qu’on me cache. ^Vous les connaissee pourtant, et Félicité aussi penl-ôlre. Allons, quel est ce terrible secret que je ne puis connaître?
Ma dame Yerboord haussa les épaules en tremblant et restg muette.
— - Et vous aussi ? s^écria le négociant étonné.
■En ce moment un comuûs ouvrit Ja porte et dit : .
— M. Dornev.al est au bureau et m’a prié de vous annoncer qu’il désirait vous parler. ^
^ — M. Dorneval? muunoxa-M., Yerboord avec impatience. Eh bien , Henri , failes-le entrer icir ,
i74 LÉ MARCHAND D'ANVERS
— Il désire être seul avec vous , monsieur ; je l’ai
conduit au salon. ’
M. Verboord alla au-devant de Dorneval , en lui souhaitant la bien-venue et lui tendant la main. Le père d’Alfred ne donna sa main que très-lentément et qu’à demi. Son sourire était si contraint et sa figure si sérieuse , que M. Verboord en fut grandement surpris.
— Vous désirez me parler ? murmura ce dernier. Asseyez-vous , je vous en prie.
Dorneval le regarda avec défiance et demanda :
— N’avez-vous pas reçu des nouvelles de Char-
leston? ' ' s •
— Oui, de mauvaises nouvelles.
' —Très-mauvaises ; je vous plains , Verboord. -
— Il n’y a rien à y faire. Héureuseraent j'e puis attendre jusqu’à ce que la maison Ortado soit de nouveau en état de continuer régulièrement ses affaires.
— Quelles sont donc vos nouvelles?
— On m’écrit que, par suite de la faillite de quelques comptoirs dans les États-Unis et à cause de la stagnation du commerce, la 'maison Ortado rencontre une difficulté passagère , et l’on éae demande un sursis d’un mois.
— J’ai aussi reçu une pareille demande.
— Cela ne sera rien»; nous en feerons quittes pour la peur. N’est-ce pas aussi votre opiuion , monsieur Dorneval? - •
— Ces nouvelles sont fausses , répondit le père d’Alfred, J’ai reçu par le môme courrier une lettre d’un de mes bons amis qui demeure à Charleston. Il m’annonce que la maison Ortado a cessé entièrement ses payements...
— Ciel I s’écria M. Verboord reculant d’elffroi.
— Et que les renseignements les plus favorables font croire que les créanciers peuvent espérer à peine la moitié du montant de leurs créances. Il parait que les affaires de la maison Ortado étaient depuis quelque temps fort embrouillées. Mon ïimi avoue qu’il lui a été difficile d’obtenir des déclarations sincères. Maintenant Verboord , ayez courage et ne vous effrayez pas trop. C’est une grande perte, mais nous y sommes tous exposés chaque jour. Une faveur du sort peut vous en rendre autant.
M. Verboord avait appuyé ses coudes sur la table,' et sa tète était cachée dans ses mains.
— C’est en effet un coup bien dur pour vous J poursuivit M. Dorneval. Vous perdez au moins cent mille francs , n’est-ce pas ?
— Cent mille francs? Beaucoup plus, vous le
savez bien I ' ■
— Si la maison Ortado paye cinquante pour cent , vous recevrez la moitié de votre créance. Vous pouvez donc compter sur cinquante mille francs au moins. Votre fortune sera un peu diminuée ; mais vous ii’étes pas ruiné pour cela, mon ami ; et je ne vois vraiment pas pourquoi vous perdriez courage.
tE MAKCHAND D’ANVERS
. ,M. Yerboord, touché de ces paroles sympathiques, lui serj|;;a chaleureusement la main.
— Hélas L soi’pira-t-il , le sort me frappe cruellement^-mais je remercie,Dieu de m’avoir donné votre bonne amitié. Merci, merci, pour vos consolations' Je le s^eos, elles me donnent assez de forces pour ne pas succomber à mon chagrin. Soje2 assuré de mon éternelle reconnaissance.
r Dofoeval resta quelques instants muet. Il semblait embarrassé de dire une chose qui lui pesait sur le <;œ.ur,et qui était peut-être le seul but de sa visite,
. J ^Monsieur Verboord, reprit-il enfin, je regretté d’avoir à. vous dire qu’il .nous sera impossible de v^ir dîner aujourd’hui chez vous. Le mariage auquel noos avions pensé est une affaire, vous le comprenez bien, n’est-ce pas? qui doit naturellement être' remise.
— Comment 1 vous refusez la main de Féliéité pour votre fils? s’écria M. Verboord consterné.
, I — Pas du tout, répondit Domeval; mais nous attendrons que l’affaîre de Charleston ait reçu une solution définitive. Si votre perte h’est pas trop considérable, nous pourrons reprendre les négociations pour le mariage de nos enfants. Si, au con--
traire» votre fortune souffre une brèche importante, nous, ne parlerons plus de l’affaire. ,
Le négociant ne se sentait pas loin de devenir fou. Ce qui, jusqu’à cette heure, lui avait laissé un peu de .^urage ^ c’é.Uit l’heureuse conviction qu’au moins
LE MARCHAND D’AnVERR 171
^ sorl de sa flUe était assuré et^ju’elle aurait une position honorable dans le monde. Cet espoir était arrachiéavec violçnce de son cœur saignant: caries paroles du père d’Alfred signiflaient bien la rupture définitive de ce mariage. M. Verboord puisa de nouvelles forces' dans, l’excès de sa, douleur et dans, l’amertume de sa désillusion, èt ce fut avec une indignation difficilement contenue qu’il dit :
— Mais notre conventîoa, Monsieur? Le contrat que nous avons passé hier ensemble? La moindre infortune qui me survient suffit donc pour vous faire retirer la parole que nous nous étions donnée? Je ne croyais pas qu’un ami... ' *
— Mais, mon cher Verboord, interrompit l’autre,
nous sommes commerçants. Une convention verbale qui perd la base sur laquelle 'elle reposait, tombe naturellement d’elle-môme. Actuellement, vous êtes incapable de remplir les conditions que nous'avions fixées. .
— Comment croyez-vous cela? Si c’est nécessaire,
je oompterai en argent les cent mille francs qui font la dot de ma fille. - >
— Oqi? Auriez-vous donc des fonds secrets î
— Non; mais , en vendant mon café, je puis immédiatement réaliser Ja somme.
-:-En effet; mais n’avez-vons pas besoin de cetargent pour payer les lettres de change dont vous , m’avez parlé ? N ^ .
M. Verboord fit uo .bond, on arrière, les deux
i78 LE MARCHAND D’ANVÈRS'
mains dans ses cheveux; an cfi de désespoir lui
échappa. ' >
— Vous me refusez votre aide? Vous m’abandonnez sans pitié à mon triste sort?
— Ce n’est pas ma faute, mon pauvre ami, dit M. Dorneval en haussant les épaules. Je m’estimerais heureux de pouvoir vous venir en aide ; mais je suis impliqué dans l’afiaire de la maison Ortado pour'une somme considérable, et il se fait aussi un vide dans ma caisse qui va me causer à moi- môme beaucoup de difficultés.
— Grand Dieu I soupira M. Verboord frissonnanli de tous ses membres. Je serai donc tout à fait ruiné et déshonoré? Les traites I les traites 1
— Si vous vendez votre café...
— Mais il y a bien loin de compte ! Il me faudra
renier ma signature , et appeler la honte sur la tête de ma femme , sur la tôte de mon pauvre enfanti J’y succomberai , c’est ma mort I r
Et , rassemblant ses dernières forces , il vint se mettre les mains jointes devant le père d’Alfred et dit d’une voix suppliante : '
— Je vous en conjure , par tout ce qui vous est cher, ne me laissez pas sans secours dans un pareil' moment. Je possède encore quelques biens ; je les grèverai. Ohl prôlez-moi la somme qui me manquera après la vente de mon cafél Que je devienne pauvre; mais que je puisse faire honneur à ma signa-
LE MARCâAND“D’ANTrEBS* 179
tare; que mon nom, le nom' de mon enfknt reste pur de toute laclie 1 '
— Voyons, murmura Dorneval , je pourrais'peûl-
ôlre vous rendre ce service;.. “ ' ■ *
— Pour l’amour de Dieu, secouréz-moi,' je me’
sens mourir ! ” ' * " -■
Laporte du salon s’ouvrit tout à Coup, après qù^oii’eut,frappé avec précipitation. Un commis tendit un^ papier et dit :
" — Un télégramme de Londres pour monsieur. -
M. Verboord , qui peut-être avait l’espoir secret qu’une nouvelle favorable allait liii rendre quelque confiance, prit le papier plié, regarda le commis jusqu’à ce qu’il se fût éloigné ,- puis- brisa le cachet de la dépêche. • - '•
— Malheur 1 malheur 1 pitié 1 s’écria-Ml d’une ^oüt
déchirante comme si son cœur s’était brisé dans sa poitrine. Ortado en fuite , une banqueroute fraudu-1 leuse ' : tout est perdu 1 ’ . ■
Et il tomba dans un fauteuil , pâle comme un linges et tremblant comme si une attaque d’apoplexie le menaçait. ' - - - -
Dorneval avait ramassé le papier qui était tombéit terre et l’avait lu. U s’approcha de Verbcord, lui prit . la main et lui dit : .* . - .
—• Je vous plains de tout mon cœur, Verboord^-Si vous voulez venir chez moi après que. votre énaotlofL sera ealmée, je, chercherai avec vous s’il n’y a pas moyen de venir à votre secours. Maintenaidy il faut
JM LK ^ARCBAND P!ANVj:ilS
je jo«3 (pit^ Cette nouvelle m’ttppeUe chez, moi , je perds presque autant que vous. Adieu l . A ceajoats, il sortit lentement du salon.
M. Verboord était étendu dans ua fauteuil et sem-, blut i^oir perdu toute conscience de lui-même.
!1 était là depuis quelque temps sans mouvement , lorsqu’une crise soudaine a^ta ses nerfs. H courut vers ia^sidle à manger, dont il ouvrit, viqlemtuênt la porte.
Sqn npparititm et surtout la terrible altération, de son visage arracltërent aux deux femmes un cri d’effroi» £lUes acooururent vers lui les bras levés ^mais, ii lès repoiiesa amèrement et s’écria :
f<aiMea-mui;44 deviens foui Ruiné,. pauvret méprisé I Plus de fortune , plus d’honneurt plus de mariage 1 c’est fini {, M
. se tai^a tomber dans lesbrasde sa femme^qui r4^tdans Bnfauteud en poussant deelamentationa.- Tandis que Félicité lui jetait les bras autour du eou et arrosait sa poitrine de ses larmes, il soupira (Pdae voix faible i
— Raphaël, Raphaël!... Abandonné... abandonné parJuiJ... Los traites, oht les traites U. . Je meurs... ).£;t il ferm les yeux et- retomba inanimé sur son siège. ;
Madame Verboord; courut vers la porte et cria de toutes see forces • . . < •
.—'Thérèse! Marie l Henri! VHe, an secours , ua méd«îmt . ' . . ^ r , • . • . , ^
U pouvait ^êU;ç ciQq heures du .matin. Le soleil avait paru à l’horizon , et inondait les bruyères et la campagne de la blonde lumière de ses premiers raj'ODs. Snr le feuillage brillaient les^ perles .de la rosée delà nuit; les fleurs - n’avaient pas. encore ou-^ vert leur calice ; un léger brouillard était suspendu sur les prairies et au pied des bois. ^
Mais l’alouette matinale planait déjà dans les airs au-dessus des^grains ondoyants; lesmoineaux, sous l’influence du doux mois de mai, folâtraient et pépiaient dans la tendre verdure, des tilleuls; les vaches mugbsaient peur demander leur pM.di'e, elle diligent laboureur s’en allait , en chantant et^ en sifflant, à son champ gui attendait son fécondant labeur.. , « , . V
Malgré ces signes d’un réveil général , un silence complet régnait encore dans le hameau derrière Brasschaet; comme les fermes y étaient très-éloignées les unes des autres , le bruit de l’activité des habitants ne pouvait troubler le repos de la nature.
Le pavillon de chasse que le commerçant Verboord avait eu l’intention de transformer en un petit château moderne, n’avait pas changé. Il était encore là, derrière la grille de fer, avec sa façade blanche et ses contrevents verts; mais il avait un certain air négligé et abandonné. Ses murs n’avaient pas été repeints depuis des années, et le temps, aidé de la pluie et de la poussière, l’avait couvert à certains endroits de taches noires ou grisâtres.
A ce moment , on ouvrit la porte de la maison, et une jeune femme, un balai à la main, se mitK-à balayer avec hâte le chemin pavé qui s’étendait ^e' la maison jusqu’à la grille de fer.- Cette jeune femme semblait être, à première Vue,' une fille de paysans aisés. Son costume était trèssimple et sans la moindre recherche; elle portait un petit bonnet de percaline , blanc comme la neige , un tablier de toile bleue et un fichu bigarré avec de petites fleurs rouges sur fond vert. =■• •’ '
Après un examen plus attentif, on aurait cependant remarqué que sa robe était d’une façon qui n’uppartenait pas au costume ordinairedes paysannes; ce qui faisait supposer que la jeune fllie devait avoir habité la ville; peut-être avait-elle appartenu à un
LE marchand D’ANVERS 1B3
raôg élevé de la société. En effet , la coupe de ses humbles habits , i’extrâme élégance de ses moindres gestes, quelque chose qu’on ne pouvait s’expliquer, témoignaient au mofns qu’elle avait reçu une bonne éducation.
Ses tfaits , quoique un peu maigres et brunis par le soleil , étaient remarquablement tins et réguliers , et dans ses grands yeux bleus et dans le sourire imperceptible qui plissait ses lèvres, vivait une âme douce et sensible. '
Après avoir balayé le chemin, elle entra dans une chambre du rez-de-cbaussée et continua un ouvrage commencé. Un silence complet l’entourait; elle était fout à fait seule et aucun bruit ne vint trahir la présence d'une créature vivante , — jusqu’à ce que le bêlement d’une chèvre sc fit entendre derrière la maison.
Alors la jeune fille murmura tout bas ;
— Oui, oui, Mieken, je ne t’oublie pas, ma bonne ' petite bôtè; mais tout doit avoir son temps. Aujourd’hui , tu pourras te régaler autant que tu voudras. C’est demain le jour solennel... Le 21 mai, sainte Laurence !"Ah ! il y a quatre ans, quatre ans! Je le' voyais partir; il était là-bas à la grille de fer. Il tremblait, et ses yeux étincelants me disaient quelque chose; Hélas ! je ne le comprenais pas ! Et maintenant, maintenant, il est mort peut-être...
Elle poussa un soupir. Émue par cette douloureuse i^ensée, elle inlerronvpit son travail, alla à la
}84 LE MARCHAN1^.D’A<KVER6
muraille où était attaché^ua petit crucifix, eÿ re^ là les mains jointes..,. , {
Cette chambre avait un air singulier et montraitt^ comme le costume de la jeune fille, l^s traces d’une richesse disparue. Près du foyer où fiamboyait et pe« tillait un feu de bois de bouleau, tout paraissait sbU' pie. Il y avait deux ou trois, chaises communes et unp table en bois blanc;. mais plus loin 4ana la chambre, devant un pupiti^e en^mahoni' surchargé de papiers, ou remarquait un grand siège à dos sculpté et à coussins de velours d’ütreçbt,.lripé par un long.usage. ^ ^ ~ .
- Beaucoup de petits objets, appartenant .au luxe des riches,^ et des ornements évidemment faits par des mains de femme, prouvaient que les babUaqts de la maison faisaient tous leurs efforts pour douner à cet appartement un air de gaieté et de confortable.
La jeune fille se retourna et reprit le balai. 6a prière l’avait sans dpute consolée,, car l’exprecgion fie son visage était sereine, et elle souriait-.en ba? layant activement la chambre.
Elle épous^ta soigneusement le pupitre, aix'augea UH peu les papiers éparpillés, versa de l’eau bouillante dans une cafetière, mit celle-ci dans la cendre, chaude, y plaça deux ou trois jattes, et sç mit à cou^. per quelques tartines d’ua grand pain de seigle; puis elle tomba dans une rêverie profonde. , ,
. — Quel singulier rêve, dit-elle en s’éveillant, qui m’a arraché des Imrmes de joie cette opi( 1 11 étût rer.
LE MARCHAND D’ANVHH^ igS
venu ; il se trouvait devant moi avec le môme regard Pjôfond ,-avec le mô.me soupir craintif. Sa voix était douce et, émue. Rien pe s’étail passé ; mon père était en bonne santé et xiche... Il faut chasser ces folles images... C’est bien consolant pourtant d’espérer que son amour pour moi ne l’aura pas rendu tout à fait malheureux. Oh! fasse Dieu qu’il m’ait bientôt oubliée I Serait-ce possible?. La première impression d’une âme encore vierge... Où peut-il être? Vit-il encore?
Sa voix s’affaiblit et devint presque indistincte pour elle-môme.
Toujours rêveuse, elle sortit lentement par la porte de derrière, prit une faucille qui pendait au mur et entra dans le jardin.
Là, un changement notable s’était opéré. Pe tous les arbres et de toutes les plantes de luxe qui ombra^ geaient les sentiers sinueux, il n’était resté que quelque s. seryngas, au pied du mur élevé qui entourait tout le jardin. Le soi était divisé .en ..carrés par des cbemins droits, et converti en jardin potager. Qn y voyait des pommes (Je terre,, des fèves, des pois, de la salade et d’autres légumes; m.ais pas le moindre arbrisseau, pas de fleui;s, sinon dans le lointain un très-petit arbuste, dont les fleurs rouges pendaient en grappes vers le sol. '
Au bout du jardin, la jeune fille s’arrêta, le dos. tourné vers un banc de .verdure sur lequel une place usée indiquait que quelqu'un venait habituellement s’y asseoir. , - .
A ses piedsj près d’un carré de salades entouré d’une bordure de buis, croissaient un? dizaine do fleurs simples et de differentes forpies,'au milieu desquelles s’élevait un charmant arbuste , dont la couronne était si abondamment surchargée de fleurs pendantes, qu’on eût dit une pluie de perles rouges comme corail.
C’est sur ce fuchsia soigneusement cultivé que la jeune fille tenait fixé en ce moment son regard immobile. Un éclat extraordinaire illuminait son visage, son sourire était plein d’enthousiasme, et, quoique son expression fût calme et rêveuse, toute son âme semblait être dans ses yeux. ’ '
Elle était assurément sous l’influence d’un puissant souvenir ; — car elle se pencha bientôt vers le joli arbuste, cueillit une fleur, la porta en tremblant à ses lèvres, la mit dans son sein, puis leW les mains et 1er yeux vers le ciel. Peut-être implorait-elle la protection de Dieu pour un ami absent dont le souvenir vivait dans ces fleurs? '
Elle poussa un soupir et secoua la tête avec chagrin, comme s’il lui était pénible de quitter cette place mais le devoir l’ordonnait : elle avait à s’occuper des soins du ménage.
Elle entra dans un autre sentier et s’agenouilla dans un petit champ de trèfle. Elle y coupa avec autant d’adresse que si elle l’avait fait toute sa vie, une quantité de trèfle, en forma une hotte et la porta dans la petite étable derrière la maison. '
LE MARCHAND D’AnVERS 18 T
La chèvre, en l’entendant venir, se mit h bêler.
— Tiens, ma bonne Micken, dit la jeune fille en jetant la nourriluré à l’animal impatient, voilà ton gâteau de kermesse, aussi tendre que du beurre ! Tu a^s toujours peur que Félicité t’oublie 1 Ah 1 bien oui 1 Toi qui donnnes à mon père le lait frais qu’il aime tant I Mange autant que tu veux ce matin, c’est la fête de ma mère... Mais je suis en retard. Je vais te traire, ma petite bête.
Elle sortit de l’étable et revint avec un vase. Agenouillée sur une botte de paille fraîche, elle se^ità traire la chèvre et dit, comme si elle se parlait à ellemême :
— Gbüt, Mieken, je ne te ferai pas de mal... Tu ne sais pas? Nous allons essayer encore une fois si mon père ne pourrait être guéri par de' bons docteurs.' Demain, quand la diligence de Hollande passera, il partira pour la ville avec maman, afin d’aller consulter le meilleur médecin. Cela coûte beaucoup, Mieken, beaucoup; mais qu’cst-ce que maman peut faire fie ses bijoux? Dans notre solitude nous ne voyons' personne... Et celte après-midi, Mieken, je vais fêler maman. Elle ne s’attend certainement pas à un cadeau; mais j’ai, sans qu’elle le sût, travaillé la mrit, et hier j’ai acheté à la ville un beau fichu avec l’argent que j’ai gagné. Elle sera bien étonnée et versera des larmes de joie.;. Et puis, si le médecin de la ville lai fionnait'bon espoir. Oh l alors, la Sainte-
188 J^E MAR'cnAJîD D’ANVERS
Lÿurenee de cette asn^e jserait encore uoJbeaa Jour dans notre vie !... Là ! j’ai fini, Mieken.
Elle se leva et entra dans la maison,
— Déjà descendue? s’écria-l-elle. Bonjour, chère maman. Avez-vous bien dormi? ^ ■ . .
Madame Verboord était assise près de la fenêtre. Devant elle il y avait deuj chaises, auxqnelle^était attaché quelque chose comme une frange en ;soie. Elle 4tait occupée à faire des nœud» dans les fils, qu^ pendaient, et en formait un joli tissu.
. Félicité plaça la cafetière sur la table et dit :
—> Maman, déjeunons, pour que je puisse sus»
travailler un peu aux franges avant que ^apa s’éveille# •— Avancez un peu la table. Félicité, répondit Madame. Verboord. depuis prendre nmq café en.j^vaillanj. , • • .
^-r- AIlons,.alloDsI.s’écriala jeune fiUe méconteut.eÿ ça ne tient pas à cinq minutes; vous pouvez ^bi,eA respirer en déjeunant, chèrç mère.
— C’est pour ton pauvre père, mon npfant. Le, médecin de la villç coûtera tant I M. Drooms, le mé^ ' decin du village, était raisonnable dans ses exigein ces; mais ton J>ère est fâché contre lui çt ne , veut plus en entendre parler. . < ■ ' ^
— Il a mison,^mamanr M. Drooms ne fait que jkd
tirer du sang, sans auhe résultat que de lui ûtçr des forces. - ■'■i
— C’est vrai. Félicité ; mais nous trouverons bien difllcUement de quoi payer le. piédecin de la vilh», •
LÈ MARCHANIï D’A1<VERS ■ Jè hè veux pa:^ maman, que vous travailiîez eU mangeant. Jè suis jeune et forte. S’il le faut, je puis travaillef la moitié de la nuit. Que deviendrions-nous si vous alliez aussF perdre votre santé 1 Madame Verboord s’assit près de la table et dit d*un ton' très-triste : ...
^ Je n’ai pas dormi, Félicité la nuit a encore été mauvaise pour ton père. Il a rêvé presque sané^ discontinuer et à haute voix. Je l’ai entendu prononcer Six ôu sept fols le nom de Uaphaôl. €’est un mauvais signe. Quand il rêve de Rapfaàèl , il gnnee des dents ert se débat convulsivement en murmurant des rcptoches.' Je ne sais pas, Félicité, mais je perdis couragej
— Ah 1 maman Pvous ôtes tnate parce que' vous n’avez pas dormi, interrompit la jeune' fille. Papa n'est-il pas toujours ainsi? • •
Non, non, son état empire visiblement depuis quelques mois. '
• — Allons 1 allonsl ne désespérez pas, maman. fPallons-nous pas essayer de nouveau si les soins des médecins ne pourraient le guérir? Je suis presque certaine que cette fois cela réussira I S’il en était ainsi, i^ me semble quer je trouverais encore la vie balle et douce comme si aucun malheur lie nous avait fripés. ‘ ' - • . '
''Madame Verboord reprit son travail ;’Félicité cacha les jattes et- le pain-noir dans une armoire, plaça une lasse en porcelaine dorée sür la table et coupa
^es tartines de pain blanc. Elle prit aussi un sucrier et mit une cuiller d’argent dans la tasse.
Ensuite elle alla s’asseoir à côté de sa mère et sb mit h nouer les franges avec des mouvements préci-
— Quel bonheur encore, mon enfant, que mon père fût passementier et que j’aie appris un travail qui nous est une ressource dans le besoin î Nous dera-t-il d’une misère complète? J’en doute.
— Comment pouvei-vous parier ainsi ? mm^ura Félicité d’un ton de reproche. Nous gagnons beaucoup d’argent à faire ces. franges, et U paraît que la mode fera augmenter le salaire des ouvrières, màman. Hier, lorsque j’ai été reporter notre ouvrage, la dame m’a dit qu’elle nous donnerait autant.de franges à faire que nous en voudrions.
— Oui ; mais pourrons-nous gagner assez pour payer^le médecin? Car il faudrait continuer , jusqu’à ce que nous sussions s’il y a espoir de, guérison, oui ou non. Nous devons tâcher d’économiser, surtout, Félicité. Np crois-tu pas qu’il soit possible de renoncer au journal le Précurseur! Il nous coûte soi^nte francs .• une grande somme pour nous !
— Pour l’amour de Dieu, mara^n, ne parlez- pas de cela , s’écria Félicité avec douleur. Papa attend tous les matins la poste avec impatience , .et , dôi qu’ila son journal, il deviont plus califta etplus content. Ne Im' ôtez pas cette consolation 1 Vous ôtes de mauvaise humeur aujourd’hui, mamen, ■
Oigitized by
Coogle
— L’avenir m’effraye, mon enfant. Noire existence devient de jour en jour plus difOcile ; les vêtements et les meubles que nous avons gardés s’usent, et tous nos bijoux ont disparu.
— Mais nous possédons cette maison et le jardin, N’est-ce pas une assurance contre le besoin, maman?
— Hélas ! voilà la crainte qui me poursuit ! dit Madame Verboord en soupirant. Si nous étions jar mais forcés de vendre ce reste de notre fortune passée, ton père devrait signer cette vente. Ce serait certainement un coup de mort pour lui I ,
— Mais, chère maman, nous ne sommes pas menacés d’un tel malheur, dit la jeune fille d’une voix à laquelle elle tâchait de donner un ton de gaieté et de courage, quoique son cœur fût accablé d’inquiétude. Nous avons encore assez de vêtements. Quand je vais à la ville et que je m’habille bien, nul ne peut remarquer que nous avons des embarras matériels. Dans le jardin il y a tout ce dont nous avons besoin tous les jours. D’ailleurs, je puis encore travailler plus que je ne fais maintenant. Ayez bon edurage, il ne nous manquera^rien, et papa guérira, soyez-en sûre !
Il y eut un instant de silence. Madame Verboord regarda sa fille avec un regard singulier. Ses yeux se mouillèrent de larmes.
— Ma pauvre Félicité , dit-elle , pour toi c’est encore pire. Nous, nous sommes vieux ; et si le soir de notre vie est triste et douloureux, la tombe est là qui
LÈ MARCHAND D’ANVERS mettra un terme à nos soufflrances. Toi, mon enfant, \u as encore longtemps à rester sur la terre. Tes jeunes années se passent dans une solitude désolée sans autre avenir en perspective. D’autres jeunes filles ,' riches ou pauvres, jouissent Cependant des plaisirs de la vie, liberté, amitié, affection de cœur. Elles espèrent au moins que Dieu leur fera rencontrer un jour le fiancé qui doit les protéger... et toi. Félicité, entre deûx vieilles gens malades, tu es réduite à nourrir Ion âmé affligée d’un pénible souveifir 1 Ob ! de ppreilles pensées sont cruelles pour le cœur d’une mère 1 ‘ f ‘ '
Et, comme elle se mit à pleurer. Félicité se jeta à son cou et l’embrassa avec tendresse.
— ■ Votre amour pour moi’ vous trompe, ma bonne mère, dit-elle. Je ne suis pas tnalheureuse, au contraire. Que papa se guérisse et que vous ne vous affligiez pas à tort, c’est tout ce que je désire. Lo souvenir dont vbus me parlez est ma seule consolation, lésais que c’est un sentiment enfantin ; mais 'cette chimère esj pour moi une source de courage et de forcés. Pourquoi? Je ne puis le dire.T*eut-ôtre uniquement parce qu’elle est une distraction pour mon esprit et qu’elle m’empêche de sentir ma solttude. C’est une bizarrerie, maman ; vous savez bien que je n’espère rien^ Raphaôl .ne vit plus, sinon il aurait écrit à ses amis ôii à se^ connaissances d’Aôvers. Depuis son départ, persopne n’a rien appris de lut; mais son affection pour moi fut la cause de son mai-
LE MAUCllANÜ D’ANVERS l»a
heur. Je -veux garder sa mémoire jusque dans la tombe. Le plus pénible pour moi, c’est que papa se met en colère chaque fois qu’il entend le nom de Raphaël, même lorsque ce nom tombe de ses propres lèvres. Ainsi je ne puis jamais parler de lui avec papa, et je dois cacher que je pense à lui... Allons^ maman, tout cela n’est rien. Travaillons vite, le tra-r vail.est bon et facile ; nous y gagnerons un bon salaire, et, que vous le vouliez ou non, ce soir, quand vous serez couchée , je ferai encore quelques aunes. De cette manière nous pourrons facilement payer le médecin. Ayez pleine conOance. ' •.
Elles restèrent quelque temps muettes ; leurs mains se mouvaient avec agilité , et l’ouvrage avan* çait rapidement. Sans doute madame Verboord n'espérait pas grand'chose des -soins du médecin ; car, pendant qu’elle réfléchissait, elle poussa un soupir.
Félicité, pour combattre la tristesse renaissante de sa mère, s’écria tout à coup d’un ton léger :
— Ah ! maman, j’ai oublié de vous dire quelque chose. Hier, en revenant de la ville, j’ai rencontré, non loin de la poste, quelqu’un qui se promenait sur les remparts extérieurs. Devinez qui? Lucie Spelt, c’est-à-dire Madame Walput, avec une bonne et deux enfants, un garçon et une fille. De si jolis enfants ! De s anges 1 Qu’elle doit être heureuse 1
— Très-heureuse, sans doute. . . .
— Et savez-vous comment se nomme le petit garçon? llaphaôl, il se nomme Raphaël I Je n’ai pas osé.
m- LE MARCHAND D’ANVERS
l’embrasser; madame Walput aurait sans doute re-' nvarqué mon émotion.
— Que t’a-t-c!le demandé, et que lui as-tu dit? murmura madame Verboord avec quelque inquiétude, î.- — Elle s’est plainte, mamab; de la mauvaise ré- - ception que nous lui avons faite, lorsqu’elle est venue nous voir ici, il y a trois ans. Elle a dit qu’elle avait envie de venir avec son mari et ses enfants à Brasschaet. ' ■
— Ciel I tu l’as fait renoncer à cette visite, n’est-ce pas, mou enfant? Ton père est aussi irrité contre M. Walput que contre RaphaSl lui-même. Il croit que'Walput a donné de mauvais conseils à son ami. D’ailleurs, là présence d’étrangers agite terriblement les nerfs de ton père.
— Je le sais, maman. Au'sïi j’ai répondu de façon à faire sentir à madame Walpüt que nous ne désirions pas sa visite. Je lui ai dit que papa était malade et ne voulait voir personne. II m’était pénible de repousseraussi froidement i’amitié de madame Walput, Car soyez certaine, maman, qu’elle nous porte une amitié sincère. Grâcé à’Dieu, elle est heureuse. Elle aussi, elle pense tous les jours au pauvre Raphaël, qui fut la cause de son mariage avec t’rançoîs Walput. C’est pour cela sans doute qu’elle a fait baptiser son joli petit garçon sous le nom de Raphaël.. J’avais envie de lui haiserles mains pour ce sbuven]r; mais j’ai Craint de trahir mon émotion et je l’ai quittée précipitamment.
LE MAROHAND D’ANVERS 195
. — Ne t’a-t-elle pas parlé de Raphaël? Elle sait peutôlre oh il est. , . . •
— Non, maman, elle ne le sait. pas; car elle m’a même demandé de ses nouvelles. Elle croit aussi qu’il est mort ; il y avait deux larmes dans scs yeux. M. Walput,u’a pas cessé de faire toutes sortes de démarches pour obtenir des nouvelles de Raphaël; mais jusqu’aujourd’hui ses efforts ont été iafructuettx... Ah! J’entends descendre papa.
Félicité se leva pour prendre le pot au lait, puis' elle courut au-devant de son père et l’embrassa avec tendresse, le conduisit à la table et resta près de lai jusqu’à ce qu’elle fût assurée que rien ne lui manquait etqu’il ne désirait'rien.
Puis elle alla se rasseoir et reprit son ouvrage, sans cependant quitter son père des yeux.
M. Verboord aivait beaucoup vieilli; ses cheveux^ gris étaient devenus d’un blanc d’argent, sa télé penchait un peu sur l’épaule gauche, et il y-avait quelque chose de pénible, quelque chose d’égaré, dans son regard distrait. A part cela, il ne montrait aucun signe de maladie, sinon une renaarquable maigreur. Son linge était fin et très-blanc, et son costume du moins ne. trahissait ni la gêne ni la pauvreté.
Il était évident que sa femme et sa fille s’efforçaient avec une affectueuse sollicitude de le préserver de tout ce qui eût pu lui faire sentir la perte de sa fortune. Pour lui il y avait du pain de froment; il avait une cuiller et une fourchette en argent; scs vête-
19ff LE MARCHAND D’ANVERS
ments étaient toujours soignés et'mffme élégants, et il se voyait toujours entouré de meubles qui avaient garni son cabinet de commerçant.
Il avait bien murmuré longtemps contre l’étrange existence de sa femme et de sa fille, contre leur mise simple et contre la métamorphose du jardin anglais en jardin potager ; mais elles lui avaient fait accroire qu’elles avaient conçu tout a coup une passion pour la vie de campagne, et qu’elles-trouvaient grand plaisir à s’y livrer. Quoique M. Verboord se crût plus riche qu’il ne l’était, il savait bien que sa fortune avait considérablement diminué. Il admirait le dévouement des deux femmes, quoiqu’il n’èn comprît pas In nécessité, et il avait renoncé à les contrarier dans leur singulier penchant.
Lorsque Félicité l’avait embrassé, il avait serré la jeune fille contre son cœur avec un sourire et lui avait dit quelques douces paroles; puis sa figure était devenue sérieuse. Il s’était assis près de la table et s*étail mis silencieusement à déjeuner, pendant que les deux femmes cherchaient à lire sur sa physionomie jusqu’à quel point l’insomnie avait agité ses nerfs.
Tout à coup il leva les yeux sur elles et les regarda un instant en silence.
* — Ah çàl Laurence, demanda-t-il, quand cet ouvrage sera-t-il donc terminé? Ces franges n’ont doue pas de tin? •
— C’en sont d’autres, répondit madame Verboord.
Digilized by Googk'
Encore quelques semaines. Cela n'avance pas beau-' coup, en effel; mais à quoi passerions-nous notre temps ici, si nous ne nous amusions pas à tra«' vailler?
— Et pour qui est donc celte nouvelle frange?
Madame Verboord hésita et chercha une réponse.-
— Pour la fille aînée de Lavons, qui demeureder-
riére l’église, dans les prairies. ' '
' — Elles font des franges pour tout le village. Quel goût étrange 1 se dit M. Verboord. H y aune histoirejd’une certaine Pénélope; celle-là était reine, et elle travaillait encore à une frange sans fin... S'il y avait beaucoup d’argent à gagner avec cela, je le compren-' • cirais... Gagner de l’argent? Pourquoi pas? Tout n’est- ' il pas inconstant dans ce monde? Un seul coup du ‘ sort peut nous ravir toute notre fortnne; mais un seul sourire du sort peut nous rendre dix fois plus riche... Le cours du café haussera. Certes, certes, il estfaible maintenant; mais les nouvelles d’hier étaient favorables. Attention, Verboord, profite de la chancel il y a de brillants bénéfices à faire!
En prononçant ces mots, il s’était dirigé vers le ' pupitre.
Il prit un numéro du journal le Précurseur et lut les nouvelles commerciales sur l’avant-demière page. Ce qu’il y trouva ne lui fit pas plaisir. Il ouvrit tout"' un paquet de vieux journaux et se mit à chercher quelque chose qu’il ne trouva pas ; car il devint peu à peu très-chagrin, et commença à se lamenter d’une '
m LE MARCHAND^D’ANVEHS
voix §purde. Ses nerfs paraissaient très-agités, car iltr^oiLlait Yisii)lement et la sueur de l’impatience, brillait sur son front.
Les deux femmes se tenaient tranquilles et conti- Buaientà travailler^ en se regardant de tempfs en teipps avec tristesse.
Ah! ahl j’y suis, s’écria tout à coup le vieillard avec un enthousiasme maladif. Yoil^ 1 voilà I La coalition des maisons de commerce de.Londrea a déprécié fortement le cours du café; maintenant elles vopt le faire monter à un cours exagéré. J’ai gardé mon cafél Je gagnerai eent mille francs.. , Je- veux mettre toute ma fortune dans le. café; oui,, oui, il y a moyen de gagner iminillion, deux millions... beaucoup de millions 1 ? - •
£t, avec un sourire égaré, il regarda fixement le journal qui lui apportait une nouvelle si favorable.
J»ea femmes n’osaient pas le détromper de son er-, reur, car Félicité dit d’une voix étouffée : ,
,.7- Pauvre père I il n’est, pas bien auj.purd’bui, aes nerfs sont très-agités. Heureusement, il ira avec vous à la ville ; le médecin lui donnera quelque chose pour le calmer. ^ ,
— Hétj||^,^c’eBt toujoms la même chose> dit madame Verboord. . Quand il est mnsi très-agité, il trouve obaque fob quelque chose qui l’agite davantage. Le joufnaj qu’il a en main esl le Précurseur d’U. y a quatre ans. Les nouvelies. qui le réjouissent tant s’y. trouvent réellemeal, et il les regarde nomme .tout
DigiSzed by Coogle
à fait fraîches. Il faut faire disparaître ce journal, mon enfant.
— Ohl npn, maman I supplk la jeune fille avec effroi. Papa le chercherait sans cesse ; ifn’au'ii’hit plus un instant de repos. •
— C’est vrai, soupira madame Yechoord, ce serait encore pis. A la grâce de l>ieu 1..,
Elle fut interrompue par un cri perçant sorti delà poitrine de son mari. Ses cheveux étaient droits snr sa tête et son visage était livide.; il dit d’une voix al-, térée qui passa successivement A la colère et à la fureur,,
— ^ Quoi 1 est-il possible? un tel malheur I La mai- . son Ortado en faillite? Ma fortune perdue? Les lettres de change, les lettres de change I Le nom de-ma pauvre, enfant terni pour Jamai.sl Non, non, je vendrai mon café; je ferai de l’argcxU, j’échapperai à la honte. Il faut se mettre immédiaten>ent à l’œuvre. Banks 1 Banks 1... où est-il? Je lui ai fait du bien, je . l’ai aimé; lui, il m’a abandonné et trahi au jour de l’adversité. Dieu le punira de son ingratitude. Oh ! voilà les traîtres, le déshonneur, la honte ! Grâce, grâce, je suis impuissant ! Prenez mon sang et ma vie ; mais par pitié ne déshonorez pas le nom de ma femme et de ma fille I ^ .
Il laissa tomber lourdement sa tête sur le pupitre et continua de soupirer. . ^
Les deux femmes avaient assurément assité plusieurs fois à pareilles scènes; car, bien que leurs yeux
fussent humides, elles ne pleuraient pas et contfnuaient silencieusement leur ouvrage.
Le vieillard resta longtemps sans faire un mouvement, il ne soupirait plus. Celte immobilité-complète effraya Félicité. Elle se leva en disant : - ■“
' — Maman, je vais au jardin avec papa. L’air vif le rafraîchira, et je tâcherai de détourner son esprit de * ces pénibles pensées.
Elle s’approcha du pupitre, prit le bras du vieillard et dit: • "
— Venez, cher père, nous allons nous promener dans le jardin. 11 fait une délicieuse journée de printemps.
M. Verboord se leva et suivit sa fille, sans aucune observation. Sa physionomie était calme, comme s’il nfe se rappelait'plus ce qui venait [de l’agiter si violemment.
— Félicité, dit-il en entrant dans lejardici, mes nerfs sont malades; je ne suis pas bien aujourd’hui.
— Maman ira avec vous chez le médecin, répondit Félicité; il vous guérira, papa. ’
— Eb bien, partons tout de suite. Pourquoi attendre? ^ '
— Mais, cher père,- vous savez bien que vous ne trouverez le médecin chez lui qüc demain. II doit aller aujourd’hui à Bruxelles en consultation. Il m’a dit hier lui-même qu’il connaissait des remèdes infaillibles contre les maladies de nerfs. Allons, mon père, continuons notre promenade. Le sdeil est si
-Birlitiïr
'-feino^Ie
, chaud et le ciel si bleu 1 Restez à côté de moi, lé chemin est assez large, et j’aime à- me promener bras dessus, bras dessous avec mon bieu-aimé père. La lande nous envoie ses secteurs embeaumées ; le vent d’ouest joue dans le feuillage; ne sentez-vous pas, mon père, l’àir circuler autour de votre tête comme un courant rafraîchissant? N’est-il pas vrai que cela vous fait du bien âu cerveau?
— Oui, oui, certes, ma bonne Félicité, répondit M. Verboord;'raais je n’ai plus envie des petits pois.
— 'Tiens, pourquoi ! • ‘
— Parce que cette terre a bu la sueur de mon enfant, soupira-t-il.- Ne le nie pas. Félicité, je le saie bien. Je t’ai vue, travaillant comme un bomme^,' la sueur coulait de ton front. Depuis lors, je déteste les petits pois, •
— Mais vous vous trompez, papa, répliqua la jeune fille. Votre amour pour moi vous fait mal voir les choses. Vous savez bien que le vieuz jardinier Etienne vient faire tout l’ouvrage ici.
— Il y a longtemps que je ne l’ai vu.
— Eh bien 1 j’étais déjà à la grille pour aller lui dire de venir planter nos pois, quand une idée folle m’a passé tout à coup par la tête. « Mon père, me dis-je, adore mes petits pois. Ils lui paraîtront bien meilleurs quand il saura que Félicité les a plantés.» Getle pensée me plaisait. Cinq minutes après je tenais ta bêche à la main. Je n’ai pas caché mon travail ; car je désirais être vue de vous. Le rouge de mon
m MABGUAND D’AftVEBS
ffOQt 5 i€*é^it raniinalieQdeia joie. Qhl |e voudrais d^jà.les voie, sur votre table.^ C’était po^r mon père. Qui^saitsi je ne pleureraipas de joie, laprèB\Lère^fois que vous ‘me direz : « Qu’Us^sont tendres^ les, pois que ma Félicité a plantés pour moU u .
Le vieillard porta la main à sou front et dit en COBliauaBt à marcher ; . • ,
— Le cerveaul Oui, oui, le cerveau. C’est là. qu’est l'éme humaine, dit-on.... Mais la pauvre, âme y vit beaucoup trop à-l’étrolU C'est pour cela qu’elle veut souvent ouvrir sa demeure parja violence; et ç’est .aloraque.les yeux s’obscurcissent, et que les pensées tqurbillonnenft et roulent comme dans un précipice sans fond qui va tout engloutir... , C’est affreux, affireuxl Là oh devrait rayonner le soleil de l’inteUi? genee, régne une obscurité élernellel... Des«sQuve-
airs confus, des idées sans suite, de values chimères,
(ks iUuBioos, des fantômes. C’est donc là ce. qq’pu pomme l’âme, ô mou Dieu 1 ,
Il voulut hâter le pas, comnae pour fuir .une nér flexion pénible; mais Félicité l’arrêta et s’écria avec une joie enfantine; , .
-- AJb f ah ! cher père, le beau temps arrive ! Voyez, les jeuMjjljp.ois sont déjà en fleur. Yousles aimez tanU Les {H'émiers sont toujours pour vous. Dans peu de jours ils seront mangeables. Et puis, les jeunes pommes de terre suivront peu après. Des pommes de terre nouvelles, des pois verts, du .Leurre frais... Quelle fête dans- la cuisine I C'est un don généreux
LE ^IARCHAND'D'ANVÈRS" du Seigneur, mon père, que les premiers fniîU de la^ nature, qui chargent la table du riche et du pauvre deî'tnèmes délices. ’
Ces naïves marques d’amour et la douceur de la voix de Félicité louchèrent le vieillard et ramenèrent le calme et la clarté dafa's soft cerveau.
Ï1 s’arrêta, prit les deux mains de sa fille, la regarda dans les yeux et dit avec une émotion presque solerinellé : ^ '
— Cornmc Ion cœur est pur et ton amopr sincère 1* ^ Tu veilles comme un aqge gardien près de l’âme troublée de ton père. Tu lui sacrifies non-seulement tes* goûts, mais ta jeunesse, ton avenir, la vie. Oh ! je le saisi II ne fait pas lo'iijours noir là dedans... Ûélas! je suis impuissant, 'le sort m’a brisé; mais ce n’est - rien. Félicité. Il y a quelqu’un aii ciel qui paye les dettes des pères aux enfants. S’ü punit sans pitié les ingrats,‘il récompense aussi ceux qui font plus que leur devoir. Espère en lui, Félicité... Oui, oui, ma doüce et généreuse'énfant, crois à la parole de ton père î un jour, lu seras heureuse; car Dieu est juste cl il n’oublie rien.
ta jeune fille émue sauta à son cou et l’embrassa avec transport; mais i| lui sembla que ses yeux recommençaient à briller d’un éclat extraordinaire* Elle connaissait ce "symptôme. Elle se contint, resta calme en apparence, prit le bras de son père et continua sa promenade.
Elle savait qu’une ' forte émotion rendait bien à
^4 LE MABCHAND t^’ANVERS.
l’esprit ^e. son père une, clarté momentanée, mais, qu’un égarement plus grand en était la. suite habituelle. Ce qui faisait sur lui l’etTet le plus favorable, c’était une. conversation douce et gaie sur des choses matérielles et quasi indifférentes. , . ■ ' . . .
Elle se mit donc à lui parler des légumes qu’ils, voyaiçnt dans leur promenade. La moindre chose lui donnait matière à causerie; un papillon sur une feuille de chou, les abeilles sur les féveroles, l’alouette audessus du champ voisin, la fleur perdue entre les mauvaises herbes, la petite fourmi dans le sentier; l’aif, l’espace', le soleil, la bonté de Dieu proclamée. '* par toute la nature.
M. VeVhoofd avait écouté d’abord avec plaisir le gai babil de Félicité; maïs peu à j)eu ses pensées s’étaient égarées dans une rêverie vague, et il lui échappait de temps en temps un .geste qui répondait à autre chose qu’aux paroles de sa fllle.
Celle-ci s’était aperçue de sa distraction, et c’était pour la combattre qu’elle avait passé i. des ordres d’idées déplus en plus élevés.
Lorsqu’ils eurent atteint pour la quatrième fois Je bout du jardin et qu’il sj'epassèrent devant, le banc de verdure, le vieillard dit : ' ' ..
— Asseyons-nous un peu ici, monenfanl, et garde le silence pendant quelque.s instants; je suis Irès-fati-^ gué. * ' . . ‘
Us s’assirent tous deux. Félicité resj^tale d^^sir de son père. Il y eut un long sile.noe. . .
— Voulez-vous vous promener encore un peu?
demanda la jeune fille.
>- Ohl je suis bien malade, soupira le vieillard. Il y a dans ma tôle quelque chose qui tourne toujours et qui m’étourdit.
— C’est sans doute votre maladie nerveuse, papa, répondit-elle en lui baisant les mains; mais vous en serez bientôt délivré.
— Crois-tu, en effet. Félicité, que le médecin pourra me guérir?
•— Certainement... Les nerfs attaqués, dit-il, ne se calment ordinairement que par beaucoup de soins; mais le docteur possède des moyens particuliers et a déjà soulagé une vingtaine de personnes qui étaient plus malades que vous.
— S’il pouvait me guérir, Félicité I
— Oh I oui, cher père, espérons en la bonté de Dieu. Nous aurions une heureuse existence ! Tout nous sourirait. Je chanterais du matin jusqu’au soir, et je serais contente comme les anges dans le ciell
— Comme je te récompenserais de ton amour!
s’écria M. Verboord avec transport. Je ferais de nouveau le commerce, je saurais gagner de l’argent, devenir riche... La première chose que je veux faire, c’est un grand et beau jardin de plaisance pour ma Félicité, un jardin de plusieurs hectares... Ne crains rien ; puisque tu aimes tant à cultiver les légumes, je ne toucherai pas au potager; mais là derrière, le
long du ruisseau, je ferai tracer un parc royal,. . pour toi, ma Félicité, pour toi seule, parce que tu as veillé sur ton pauvre père malade. Le ruisseau passera au milieu du jardin et amènera de l’eau fraîche dans les étangs. Une vaste pelouse, comme un tapis, s'étendra jusque dans le lointain horizon. Là, sur une colline, il y aura un temple ouvert, avec un groupe sur un piédestal, comme un autel... Mais que représente le groupe? G’ëst une affaire difficile... Âhl je lésais; Un vieillard malade, qui s’appuie sur l’épaule d’une belle jeune Allé. La jeune Aile portera une torche dans la main, la flamme de l’amour. Et elle ôtera ainsi les chardons et les épines du chemin du vieillard... Nous appellerons cette élégante construction le temple de l’Amour filial... Et quand il fera obscur dans notre cerveau et que nous oublierons ce qui s’est passé, nous viendrons ici pour nous souvenir.
Le pauvre vieillard tremblait d’émotion; des larmes brillaient dans ses yeux, et il resta absorbé dans la contemplation du paradis que son esprit égaré avait créé.
Félicité n’osait ouvrir la bouche, de crainte de donner de nouveaux aliments à l’agitatfon de son père.
— Eb bien, mon enfant, reprit-il enfln, que distu de cela? C’est bien beau, n’est-ce pas I
— Très-beau, mon père, répondit-elle; mais maintenant je n’ai qu’un désir: que le médecin vous guérisse. Le reste, jusqu’alors au moins, me trouvera indifférente.
M. Verboord n’écoutait déjà plus, se parlait à luiméme et se frottait le front, comme un homme qui s’efforce d’éveiller un souvenir.
— Oui 1 c’est cela, dit-il avec joie. Je savais bien quej’avais oublié quelque choee. Un jardin de plaisance sans demeure 1 Quelle folie! II y aura un château avec une fagade sculptée, im grand escalier de marbre devant la porte, et un portique à hautes colonnes des deux côtés. Un palais princier I C’est orgueilleux, n’cst-ce pas? oui, mais, quand on est riche, riche à millions I Ah I qu’y a-t-il de trop beau sur la terre pour ma Félicité? Le temps est court. Il faut saisir la chance au vol, on est riche aujourd’hui, pauvre demain. Il faut prendre une décision immédiate. Et Banks qui ne vient pas I Je dois le consulter sur le plan. Il m’avait pourtant promis de se trouver ici à neuf heures. Où peut-il être? Le sais-tu, Félicité?
Tout à coup il fut pris d’une violente attaque de nerfs, ses traits se contractèrent, et il s’écria furieux :
— Banks I Banks I II m’a abandonné et trahi, parce que le malheur m’a frappé. Mon amour pour lui, mes bienfaits, mon malheur, il a tout oublié, toutl Vous, ô mon Dieu, vous lui demanderez compte de sou ingratitude.
Félicité tâcha de le calmer. Elle voulut le faire lever pour retourner à la maison, et dit en pleurant que sa mère l’avait déjà appelée deux fois ; mais le
vieillard ne l’entendit pas et s’éciia tout à coup avec désespoir : ^
— Pauvre, ruiné, déshonoré 1 Raphaël, Raphaël, qu'as-tu fait? Les voilà, les voilà, les fantônaes qui me poursuivent, la mort qui me menace 1 Fuyons... Les billets I les billets 1 Et Félicité suivit son père en se lamentant.
Sa crainte chimérique le poussait si vite, que la pauvre jeune ûlle ne le rejoignit qu’au moment où il rentrait dans la maison.
Il avait fait très-chaud dans la journée. Le soleil , baigné dans la pourpre et l’or, descendait vers l’ouest et allait disparaître derrière les polders flamands. Ses rayons obliques se miraient encore dans l’eau agitée de l’Escaut et faisaient ressembler le fleuve à un torrent de métal en fusion. Les maisons, le long des quais, étaient tout empourprées; leurs carreaux de vitre étincelaient comme des rubis ; l’air même semblait rougeâtre.
Des milliers de bourgeois de toute classe et de tout âge se promenaient en ce moment pour respirer la brise du soir le long des quais. Rien de particulier n’attirait leur attenticn; les travaux étaient Qnis et, hors deux ou trois grands vaisseaux à l’ancre au milieu du fleuve , l’Escaut était tout à fait libre et tranquille.
Tout à coup un certain mouvement se fit parmi les promeneurs. Beaucoup s’arrêtèrent et se montrèrent une colonne de fumée noire , qui devenait visible derrière la Tète de Flandre. Le bateau à vapeur de Londres allait paraître devant la ville. Certainement, on voit ces choses-là plusieurs fois par jour à Anvers; mais, pendant le silence du soir, quand tout mouvement a cessé, c’est un spectacle saisissant que l’arrivée du gigantesque steamboat de Londres. Il fend l’onde comme un colosse triomphant; un long nuage marque sa trace; il tousse bruyamment et vole en avant sur un lit de vagues écumantes. Son pont fourmille de monde. Quelques-uns des passagers, qui viennent d’Amérique ou des Indes orientales et revoient peut-être leur ville natale après une longue absence, brandissent leurs chapeaux et lèvent les mains.
Ce jour-là, le steamer avait beaucoup de passagers à bord, et il y avait sur son pont une foule de messieurs et de dames, qui essayaient d’avancer leurs bagages pour être visités avant les autres par les douaniers.
Il y avait un voyageur avec des favoris noirs qui ^ montrait plus d’impatience que les autres et empêchait chacun de mettre ses malles devant les siennes. Il calmait les uns par sa politesse, aux autres il inspirait du respect par son regard hardi et son air décidé.
Il avait évidemment l’habilude de vivre dans une
foule sauvage, car, au milieu des cris de ses compagnons, il restait indÜTérent et regardait la foule avec un tranquille sourire. Ce passager paraissait encore jeune. Sa figure était brûlée par un long séjour dans les pays chauds, et on voyait au premier coup d’œil qu’il avait traversé l’Océan.
Son costume était riche , et il le portait avec une élégance particulière; cette distinction, jointe à la noblesse de ses traits, à la dignité de son langage et de son maintien, le fit prendre pour un personnage important. Aussi ses bagages furent-ils visités d’abord, et on lui accorda immédiatement la permission de quitter le bateau à vapeur.
Il entra dans une voilure et cria au cocher :
— Place Verte, hôtel Saint- Antoine 1 A la porte de l’bôlel, on lui annonça qu’il n’y avait de libres que quelques petites chambres au dernier étage et un appartement somptueux au premier, sur la rue. Le prix en était très-élevé; mais l’étranger, sans autre remarque, répondit d’un ton indifférent : — C’est bien, madame, qu’on me conduise à l’appartement du premier. '
— Monsieur, soupera-t-il?
— Non, dit-il, pas aujourd’hui ; j’ai soupé suffisamment sur le steamer. Qu’on monte mes malles.- Dans sa chambre il changea de costume pour sortir. Il descendit bientôt et demanda l’annuaire du commerce qui indique la demeure des principaux bourgeois et industriels.
Lorsqu’il eut trouvé ce qu’il cherchait, il murmura en lui-même :
« — Walput-Spelt, négociant, rue de l’Empereur. » Ah ! je comprends!
Il sortit de l’hôtel , se promena lentement et regarda autour de lui avec un visage souriant, comme si chaque maison éveillait en lui un souvenir.
Lorsqu’il eut atteint la place Verte, il ralentit le pas, son cœur battit, et il retint un cri d’admiration.
Il faisait nuit, et l’on avait déjà allumé les becs de gaz; mais, du côté du couchant, le ciel était encore un peu éclairé, et sur ce fond pâle se détachait la majestueuse tour Notre-Dame comme une sombre pyramide.
L’étranger était sans doute un fils de la belle ville d’Anvers; autrement, son cœur n’aurait pas battu si fort à la vue de ce chef-d’œuvre de l’architecture ogivale. Pour un Anversois, cette tour est l’cmbléme du foyer paternel. Depuis son enfance il a toujours vu, de tous les coins de la ville et môme des campagnes éloignées, s’élever ce géant de pierres qui domine la ville comme un phare. C’est ainsi que la tour est mêlée à tous ses souvenirs; et, quand il la revoit , après une longue absence , ses yeux se mouillent et toute sa vie passe devant lui en une seule minute.
L’étranger laissa son émotion se calmer et continua alors sa promenade; mais il s’arrêta tout à coup, le regard tourné vers une haute maison.
Dix minutes se passèrent sans qu’il eût fait le moindre mouvement. Il tenait le regard fixé sur la maison, mais il aurait été impossible de deviner ce qui attirait là son attention, car dans cette maison on ne voyait pas de lumière, et rien n’y remuait.
Enfin l’étranger s’assit sur le banc qui se trouvait derrière lui sous les tilleuls, et il murmura :
— C’est donc là qu’elle demeure ! riche, contente, heureuse, adorée de son mari, fêtée par chacun I... Et elle ignore qu’il y a quelqu’un sur la terre qui a payé chacune de ses joies d’un chagrin mortel!. . Blessure incurable du cœur 1 rien n’y a fait. Il me semblait que j’étais devenu assez fort pour ne me rappeler cet amour que comme un égarement de ma jeunesse, et mon àme est émue, et je tremble ici de crainte et de tristesse au souvenir de mes rêves anéantis! O mon Dieul je m’étais créé un paradis sur terre. Vous m’avez puni de tant d’orgueil, et vous m’avez condamné à une vie triste et solitaire, sans espérances et sans but. J’ai imploré de vous la richesse, lorsque les trésors pouvaient me donner le bonheur. Maintenant, je suis riche... mais il est trop tard : tout l’or du monde ne peut combler le précipice creusé entre elle et moi pour l’éternité 1 11 vit alors qu’il y avait de la lumière dans une chambre du premier étage. Une ombre de femme ^ portant un enfant sur les bras, passa derrière le rideau transparent. L’ombre disparut aussitôt. Quelques instants après, l’étranger soupira :
— Oui, elle vit devant mes yeux. Elle est assise là avec deux enfants sur ses genoux. Quel amour dans ses beaux yeux 1 Comme son noble visage rayonne d’orgueil maternel I Son mari , Alfred Dorneval , est près d’elle. Qu’il est heureux, hélas ! hélas I...
Il courba la tôte et s’enfonça dans de sombres pensées. Tout à coup il murmura :
— Que signifle celte larme sur ma joue? Je rôve encore, comme si la fatalité n’avait pas irrévocablement anéanti mes illusions. Elle aurait été la mère de mes enfants. O folie I ce lieu me fascine... C’est comme si quatre années de douleurs et de souffrances avaient été sans effet sur moi. L’homme fort qui a lutté contre la fortune comme un athlète désespéré, cet homme Soupire ici au souvebir d’un espoir évanoui ! Combien ce premier sentiment d’amour est indestructible!
Il se leva et marcha du côté des maisons." Il fut obligé de se garer, car une voiture arrivait; et, comme il vit que la voiture s’arrêtait devant la grande maison, il se ^-etourna et se rapprocha un peu de la porte.
Il fut pris d’une émotion qu’il ne put surmonter, lorsqu’il vit descendre un monsieur qui offrit la main à une charmante jeune femme.
Le monsieur était Alfred Dorneval. Il avait le visage tourné vers l’étranger et celui-ci le connaissait très-bien; mais la dame avait un voile de dentelles, et ses traits élaieut restés invisibles.
— Cependant l’étranger crut l’avoir reconnue, car un nom lui échappa;
— Félicité 1 murmura-t-il. ,
Le monsieur et la dame étaient déjà entrés, et la voiture avait aussi disparu sous la porte cochère.
Une servante sortit pour fermer les persiennes.
L’étranger s’approcha d’elle et lui demanda :
— Mademoiselle, c’est M. Alfred Dorneval qui vient de rentrer là, n’est-ce pas?
U reçut une réponse affirmative.
— Et la jeune dame?
— C’est ma maîtresse, la femme de M. Alfred, dit la servante.
— Merci.
Et l’élrauger s’éloigna dans la demi-obscurité en poussant un soupir.
Quelques instants après il atteignit la rue de l’Empereur et s’arrêta avec hésitation devant une maison de belle apparence, comme s’il doutait de ce qu’il ferait.
— ■ Si j’allais voir Walput? dit-il... Ce ne serait pas convenable, il est trop tard. Demain matin... Ne fûtce que pour annoncer mon arrivée? Oui, oui. Walput demeure ici près,chei son beau-père. Je veux serrer aujourd’hui môme ce bon François dans mes bras.. ^
11 avança encore de quatre ou cinq maisons et tira la sonnette.
— C’est ici que demeure M. Walput? demanda-til à la servante qui vint ouvrir.
Digilized by Coogle
— Oui, monsieur, mais il n’est pas à la maison.
— Et madame?
— Madame non plus.
— C’est dommage. J’aurais été si heureux de le trouver à la maison l Et resteront-ils longtemps dehors?
— Mes maîtres sont allés chez madame Walput mère. Dans un quart d’heure ils seront de retour. Veuillez les attendre; entrez, monsieur.
Une voix d’enfant criant dans une chambre contiguë.
— Catherine, Catherine t ma sœur Victoire veut voir les images toute seule 1
— AhI M. Walput a des enfants? s’écria l’inconnu avec une joie singulière.
— Deux petits anges, répondit la servante. Vous allez voir, monsieur.
Dans la pièce où ils entrèrent il y avait un petit garçon et une petite flllede trois ans, deux jumeaux sans doute, occupés près de la table à regarder des images dans un grand livre. Le petitgarçon avait des cheveux bruns irisés, des joues roses et de grands yeux étincelants, la petite tille était blonde et un peu p&le, mais sa figure était fine et charmante.
— Qu’il doit être heureux I se dit l’étranger. C’est son portrait; il revit dans son fils... Et ce petit bouton de rose-là, c’est Lucie I
— Mes enfants, dit la bonne, venez avec moi dans
une autre chambre. Ce monsieur veut attendre le retour de votre père.
— Je vous en prie, n’éloignez pas ces petits anges! dit l’étranger. Ils n’auront pas peur de moi.
— Monsieur aime les enfants? demanda la servante en riant.
— Ohl infiniment; ceux-ci surtout.
— Puisque vous le désirez, monsieur, je vais donc rester ici pour les garder.
— Je vous en saurai gré.
A l’apparition du monsieur aux favoris noirs et aux joues brunes, les deux enfants s’effrayèrent, légèrement et ils le regardèrent avec surprise d’un air interrogateur; mais le sourire qui animait son visage était si plein d’amitié et de tendresse, que le petit garçon se mit aussi à lui sourire comme s’il avait été une vieille connaissance.
La servante se tourna vers le petit garçon et lui dit :
— Donnez la main à monsieur, Raphaël.
— Raphaël? s’écria l’étranger en levant les mains; il se nomme Raphaël, 6 mon Dieu I
Mais il se contint, prit la main de l’enfant, qui, timidement, s’était approché de lui, et il se mit à le couvrir de caresses.
U prit une chaise, plaça l’enfant sur ses genoux et l’embrassa avec autant de tendresse que si c’eût été son propre fils, en répétant toujours : . ,
— Raphaël I Mon cher ange, tu t’appelles Raphaël I
Oh I sois béni pour le bonheur que tu me causes I
Étonné de l’impression que le nom du petit garçon avait faite sur l’étranger, la servante dit avec intention :
— Savez-vous, monsieur, pourquoi il s’appelle Raphaél? Ma maltresse me l’a raconté plus d’une fois. Son père a eu un ami qui est parti il y a quatre ans poui l’Amérique et y a sans doute péri, car on n’a jamais rien appris de lui. Il parait que cet ami était très-aimé de mes maîtres. En mémoire de lui, ils ont nommé leur fils Raphaël,
L’étranger tenait l’enfant serré contre son cœur et l’embrassait avec effusion. Des larmes brillaient sur ses joues et ce ne fut qu’après quelques instants qu’il put répondre :
— Cet ami regretté, c’est moi, Raphaôl Banks.
— Et mes maîtres qui vous croient mort 1 s’écria la servante. Ohl qu’ils seront coulents.
Ilaphaêl ne fil pas attention à cette exclamation, et promit mille cadeaux à l’enfant. Il n’y avait rien de ti’op beau pour le petit Raphaël; il aurait un cheval de bois, une petite voiture avec deux agneaux vivants, des livres avec des images, des -sucreries et des bonbons à profusion. La petite fille, qui entendait parler de ces choses merveilleuses, s’approcha timidement et fut bientôt sur l’autre genou de l’étranger, partageant ses caresses et ses promesses.
Pauvre Banks 1 il n’avait pas d'enfants, lui, et le sort l’avait condamné à ne jamais porter le doux nom
■■TJiyilizi'L, l'y Ciujiï^C"
de père. L’espérance de sa jeunesse était perdue pour toujours; la seule femme qu’il eût aimée était mariée» et la loi du devoir et de l’honneur lui défendait môme de rien faire pour la revoir. Sa vie était donc fermée; il n’aimerait plus jamais et resterait sans enfants, lui qui cependant les aimait tantl
Voilà les pensées qui lui passaient en ce moment par la tôte.
Pendant qu’il oubliait le monde en tenant les deux enfants sur ses genoux, une clef grinça dans la serrure de la porte.
— Voilà mes maîtres, dit la servante.
L’étranger mit les enfants à terre et se dirigea vers
la porte ; mais M. et madame Walput parurent sur le seuil. -
Walput regarda un instant l’inconnu qui lui souriait ai singulièrement. Tout à coup il ouvrit les bras et s’élança :
— O ciell En eroirais-je mes yeux? s’écria-t-il, Raphaël 1 RaphaélI
— François, mon bon François 1 s’écria Banks.
Et il se jeta avec des cris de joie dans les bras de son ami.
Lucie l’embrassa aussi. Des larmes coulaient de tous les yeux. Au bout d’un instant, Walput s’écria :
— Cela me paraît impossible. C’est pourtant vrai. Mon cher Banks, nous avons si souvent pleuré votre mort... et vous vivez I Vous voilà de retour dans votre patrie, en bonne santëj^
— Je me suis souvenu de vous tous les jours dans mes prières, dit madame Walput. Dieu soit loué de m’avoir exaucée 1
— Vous avez prié pour moi? balbutia Raphaël profondément ému. Une amitié si vive et si constante I Ah ! comment ai-je mérité cela !
— Mais, mon cher monsieur Banks, ne savez-vous donc plus ce que nous vous devons? reprit madame Walput. Vous ôtes la cause de mon mariage avec celui que mon cœur avait choisi. Depuis lors, la fortune n’a pas cessé de nous sourire ; notre existence est on vrai paradis. Voyez ces enfants, notre espoir et notre orgueil I Sans votre aide, nous eussions été malheureux. Ah 1 mon fils s’appelle Raphaël. Ainsi, votre souvenir continuait à vivre dans ce que nous avons de plus cher au monde I .
— Épargnez-moi, chers amis, balbutia Banks les larmes aux yeux. Je croyais qu’une existence rude et fatigante avait émoussé ma sensibilité; mais je me suis trompé : votre amitié me trouble jusqu’au fond de l’âme.
— Mais, Raphaël, dit Walput, votre figure est bien brunie 1 Vous avez probablement vécu dans les pays chauds. D’où venez-vous? Le sort vous a-t-il été favorable? Allons, satisfaites notre curiosité. Raconteznous quelque chose de vos aventures.
— C’est une longue histoife, dit Banks en souriant. Je suis un peu fatigué...
— En peu de mots, supplia Lucie. Nous voulons
savoir ce qui vous est arrivé. Vous ne pouvez pas nous refuser cette satisfaction.
— Qu’il en soit ainsi, puisque vous le désirez, répondit Raphaël. Je tâcherai de vous donner une esquisse complète de mes aventures. Plus tard, nous aurons le temps d’en parler amplement; alorsy je vous raconterai des choses étonnantes. Écoutez donc, mes amis...
— Pardon, encore un instant, interrompit madame Walput en se levant. Mes enfants doivent aller se coucher et demandent un baiser de M. Raphaél.
L’ami les serra à plusieurs reprises contre son cœur; Lucie regardait Banks avec orgueil. Son cœur battait en entendant l’éloge qu’il lit de la beauté et de l’amabilité de ses enfants.
— Çà, ami Raphaël, s’écria M. Walput, nous oublions les lois de l’hospitalité. Avez-vous soupé?
— Oui, il y a plus d’une heure.
— Ne prenez-vous rien?
— Rien.
— Une bouteille de vin alors, à votre heureux retour; j’ai d’excellent hockheimer.
Le vin fut versé, M. et madame Walput rapprochèrent leurs chaises et Raphaël commença ainsi :
— Tu sais, François, dans quelle disposition d’esprit je me trouvais quand tu me conduisis au bateau à vapeur. Je restai quelques jours à Londres, assis dans ma chambre, la tête dans mes mains, jusqu’au jour où je partis pour New-York sur le paquebot
transallantique... A peine en mer, je tombai gravement malade. C’était une espèce de délire, qui devenait parfois si violent qu’on devait me lier sur mon lit. Tout ce que j’avais espéré, tout ce que j’avais craint, tout ce qui s’étail passé dans ma vie tourbillonnait dans ma tôte comme un courant vertigineux. On m’avait tiré beaucoup de sang et je refusais toute nourriture. Dans ma folie, je voulais me laisser mourir de fiiim. Ce mal s’aggrava tellement que l’on prédisait déjà que le lendemain je serais couché au fond de la mer. Il y avait sur le steamer un vieux Hollandais qui cachait, sous une apparente froideur, un cœur sensible. Lui seul avait compassion de moi, et était nuit et jour près de mon lit, combattant la maladie qui me minait. La fièvre m’abandonna enfin; mais je restai si faible, qu’à notre arrivée à New- York, on dut me porter hors du navire. Le Hollandais, qui avait veillé sur mon bagage et sur mon argent comme sur son propre bien, me chercha un logement chez d’honorables bourgeois, et remit à la voile pour Mexico, où il allait tenter la fortune qui lui avait été défavorable dans sa patrie. — J’étais encore très-malade, surtout de la tète. Du matin au soir, et même la nuit, je ne pensais qu’à la blessure qui saignait dans mon cœur. J’espérais mourir, la vie était pour moi un douloureux fardeau. Cependant, après un mois ou deux mes forces se rétablirent tout à fait, et à la fin du troisième, je me sentais plus fort que je n’avais jamais été. Je ne pouvais
rester inactif. J’éprouvais un irrésistible besoin de mouvement et d’activité. Je voulais échapper au désespoir qui m’oppressait et m’étouffait comme un manteau de plomb. Assurément, c’était un reste de ma folie; car je résolus de risquer les neuf mille francs que je possédais encore, dans une seule affaire. L’idée de devenir pauvre et d’avoir à lutter contre la misère me souriait. New-York ne me plaisait pas. Le souvenir du bon Hollandais me poussa vers le Sud. J’aclietai à New-York pour huit mille francs de bijoux en cuivre doré; boucles d’oreilles, bagues, chaînes, petites croix et autres bijoux de femmes. Avec tout cela, je me mis en route pourMexico dans l’espoir d’y retrouver mon sauveur, le Hollandais. A Vera-Cruz, je fus atteint de la fièvre jaune et la mort tendit encore une fois ses bras vers moi... Je lui échappai, et je me dirigeai avec quelques compagnons de voyage dans l’intérieur du pays, pour me rendre par les montagnes à Me.xico, la capitale. En route, nous fûmes attaqués par des bandits. Un de nous resta mort et je reçus une balle dans le bras...
— Ciel 1 s’écria Lucie.
— Ce n’était pas grave, poursuivit Raphaël. En quelques semaines la plaie fut guérie. Nous mîmes les voleurs en fuite après un combat acharné. Plus tard, je vous raconterai cela dans tous les détails. -i- Arrivé à Mexico, je ne retrouvai pas mon Hollandais. Je fis des affaires magnifiques avec mes bijoux en cuivre doré. Je les vendis pour de l’argent ou les
échangeai dans les villages ou les fermes isolées,' contre de la cochenille, de l’indigo, de la vanille et autres marchandises précieuses. Ainsi, j’obtins de mes bijoux cinq ou six fois leur prix d’achat. Au bout de quelques mois, je me vis en possession de plus de cinquante mille francs. C’était fabuleux! Je faisais toutes sortes d’affaires; les plus hasardeuses et les plus mauvaises les premières. Je voulais braver le sort; mais c’était comme un enchantement : quoi que j’entreprisse, tout m’apportait des bénéflces considérables. J’étais sûr d’amasser à Mexico, en peu d’années, une fortune considérable; mais j’appris par quelques voyageurs que le Hollandais demeurait à San-Francisco en Californie, et y faisait le commerce. Je m’embarquai à Acapulco et débarquai bientôt à San-Francisco, où je retrouvai le Hollandais en bonne santé. Ce fut le seul moment de joie que j’eus depuis mon départ d’Anvers; car tout, heur ou malheur, m’était indifférent. Le Hollandais était un ancien négociant, qui avait failli en Europe par un grand malheur. Il tentait de nouveau la fortune etavaityu monter son capital à environ quarante mille francs. C’était un homme très-entreprenant et très-hardi; mais son apparente témérité était fondée sur une grande expérience et un calcul exact des chances. Nous nous associâmes sous la raison Pieters et C‘®. C’est sans doute parce que mon nom était ainsi caché sous celui du Hollandais que vos efforts pour apprendre quelqiie chose de moi sont
LE MARCHAND D’ANVERS restés sans résultat. Quant à moi, je ne voulais plus avoir de rapports avec l’Europe, et je ne vous écrivis pas... Pardonnez-le moi; c’était une suite de mon désespoir, quelque chose cummeune résolution maladive. Notre principal commerce consistait à transporter aux mines toute espèce de provisions, outils et vêtements, et à les vendre là aux chercheurs d’or ou aux boutiquiers. Moi, toujours poursuivi par une insurmontable tristesse, je devins le voyageur de la maison. Je ne m’accordai pas un seul jour de repos. Un jour, j’étais dans les mines, au pied des montagnes neigeuses; le lendemain, j’étais à San-Francisco, puis dans la Sonora, puis dans le Texas, puis enQn aux lies Sandwich. Je voyageais, j’achetais, je vendais et je donnais à notre maison une étonnante activité. Nous gagnâmes énormément d’argent... Le Hollandais avait dans l’intervalle combiné une affaire qui devait nous enrichir en un seul jour. Il y avait à San-Francisco un Suisse qui, lors de la découverte des mines d’or, possédait un vaste terrain à l’autre extrémité de la ville. Ce Suisse, qui était un ami de mon associé, voulait retourner en Europe, et offrit de vendre son terrain, de la main à la main, pour vingt-sept mille piastres, ce qui fait en notre monnaie deux cent mille francs. Le marché fut conclu. Le Hollandais divisa immédiatement sa propriété en lots et la fit vendre publiquement comme terrain à bâtir. Le 'produit atteignit presque un million. Que vous dirai-je encore? Nous eûmes quelques malheurs
qui ralentirent l’augmentation de notre fortune; cependant, au bout de trois années, nous avions chacun un capital de six cent mille francs.
— Vous possédez six cent mille francs? murmurèrent ses auditeurs stupéfaits.
— En ce moment, je possède déjà beaucoup plus. La fortune m’a favorisé en peu de temps d’une façon si étonnante, que je suis ricbe de plus de huit cent mille francs. Mais écoutez encore un instant : je dois vous dire pourquoi je suis revenu à Anvers, quoique j’eusse décidé de ne jamais rentrer dans ma patrie. — Le temps avait presque guéri la plaie de mon cœur, je le croyais du moins. Je pensais encore à l’amère déception qui m’avait fait quitter l’Europe, mais il n’y avait plus rien de pénible dans ce souvenir ; au contraire, ma seule joie consistait à me rappeler les rêves de ma jeunesse et à vivre en imagination dans ce monde d’illusions et de douces émotions. Puis, lorsque je me vis à la tête d’une assez belle fortune , je pensai à mon ancien maître Verboord. Ma mère m’avait dit sur son lit de mort :
« Mon fils, n’oublie jamais la générosité de ces bonnes gens; paye-leur ma dette, si cela est possible, et sois-leur reconnaissant jusqu’à la fin de ta vie. n Ces paroles que ma mère avait prononcées en me bénissant , résonnaient toujours à mon oreille. Mais je ne savais que décider. Lps Verboord sont riches. Que pourrai-je faire pour eux?
LE MARCUAMD D’ANVERS 227
— Les Verboord I interrompit Walput, ils sont pauvres I
— Pauvres ! répéta Banks. Que voulez-vous dire?
— L’affaire est toute simple. La maison Ortado de Charleston a fait banqueroute et a entraîné M. Verboord dans sa chute. En outre, le café a baissé sensiblement, et le prix est resté pendant longtemps à un taux très-baà. Verboord est tout à fait ruiné et il a fait vendre tout ce qu’il avait pour satisfaire ses créanciers. — Comme cette nouvelle t’émeut> Raphaël !..r Le malheur de Verboord ne me loucha pas beaucoup, moi, je l’avoue. Ces gens t’ont fait trop de mal, et je regardais leur chute comme une, punition du ciel. Calme-toi, ne te laisse pas trop affecter par leur désastre : ils ne le méritent vraiment pas.
Raphaël n’avait pas entendu les dernières paroles de son ami.
— C’était donc en effet la voix de ma mère qui me poussait vers l’Europe, murmura-t-il. Dieu m’a fait amasser des trésors, uniquement pour payer une dette de reconnaissance.
Lorsqu’il releva la tôle, il était pâle; mais un joyeux sourire se dessinait sur, ses lèvres.
— Vous dites que M. Verboord est pauvre?
demanda-t-il. Où est-i! maintenant? Pourrai-je encore le voir aujourd’hui?
— Il n’est pas très-pauvre, répondit Walput. Lorsque tous les créanciers furent payés, il resta encore quelque chose à Verboord , car il a gardé sa petite
maison de Brasschaël, et il y demeure sans rien faire. Personne ne sait de quoi il vit. II paraît qu’il est malade et souffre d’une grave maladie nerveuse.
— Une maladie nerveuse ! soupira Banks. En effet, ses nerfs étaient très-sensibles.
— Les Verboord sont orgueilleux...
— AhI j’ai le pouvoir de le guérir! s’écria Raphaël. Demain, il oublira son malheur; je lui rendrai ce que le sort lui a ravi : ma mère se réjouira dans le ciel.
— Comment ! vous sacriûeriez votre fortune pour celui qui vous a rendu la vie si amère?
— Mais c’est le seul but de mon arrivée en Europe. Je voulais nouer des relations commerciales avec Verboord. Il nous aurait fait de grands envois de toutes sortes de marchandises; nous les aurions vendues là-bas en Californie ou au Mexique pour son compte ou pour le nôtre. Mon intention était de doubler en peu de temps la fortune de M. Verboord; car l’argent m’est tout à fait indifférent, et quel meilleur emploi aurais-je pu en faire que d’exaucer la dernière prière de ma mère mourante? Maintenant qu’un grand malheur l’a frappé , je dois nécessairement changer ma première résolution... Voici ce que j’ai l’intention de faire. Je vais proposer à mon ancien patron de devenir mon associé sous la raison Verboord et C‘“, à Anvers. Je monterai une autre maison à San-Francisco. Avec huit cent mille francs, de l’expérience, de nombreuses relations et une activité
irvi.-
infatigable, on doit réussir. De cette façon, je rendrai à mon bienfaiteur non-seulement sa fortune, mais encore sa position dans le commerce anversois. C’est la panacée qui doit le guérir de sa maladie nerveuse. Obi maintenant je sens la valeur de l’argent.
Walput hocha la tête avec étonnement d’un air mécontent. Il se lit un instant de silence.
— Mais il y a une chose qui me paraît incompréhensible, s’écria tout à coup Raphaël. Gomment M. Dorneval a-t-il laissé tomber mon pauvre patron sans venir à son aide? Et Félicité ?
— En eflet, vous ne savez pas, répondit M. Walput avec un sourire singulier. Ceci est au moins une juste punition. M. Verboord et sa femme vous ont laissé nourrir un espoir fallacieux. Félicité se montrait sensible à votre affection... jusqu’à ce qu’une grande fortune vînt les séduire. Alors, ils vous ont sacriflé sans pitié à la richesse, ils vous ont rendu malheureux et presque fait mourir de désespoir. Eh bien ! ils ont été tous déçus. Les Dorneval ont rompu le mariage projeté.
— Ciel! elle n’est pas la femme de M. Alfred^ s’écria Raphaël en pâlissant. Ce n’est pas elle que j’ai vue?... Elle n’est pas mariée?
— Non elle n’est pas mariée.
— Quelle nouvelle! j’en suis étourdi; tout tourne devant mes yeux.
— Raphaël, mon ami, comme celte nouvelle vous
trouble I Vous tremblez ? ne vous trouvez-vous pas
bien?
— Elle n’est pas mariée, pas mariée 1 murmura Banks. Mon désespoir, mes soufFrances, ma haine pour la vie, tout cela n’était qu’une illusion 1 Si j’avais su ! Félicité n’est pas mariée, ô mon Dieu 1
Walput et sa femme s’approchèrent et lui prirent les mains. Ils craignaient qu’il n’arrivât quelque mal à leur ami, et essayèrent de le calmer par de douces paroles.
Il resta un instant insensible à leurs marques de tendresse. Seulement, lorsque Walput lui rappela encore que Félicité avait agi cruellement avec lui et ne l’avait jamais aimé, il poussa un soupir et dit avec un triste sourire :
— Ah I mes bons amis , ayez un peu de compassion pour le pauvre Raphaël ! La blessure de son cœur n’est pas encore guérie : elle ne guérira jamais. Eu effet. Félicité ne m’a pas aimé... Je respecte trop le premier amour de ma jeunesse, pour accepter un bonheur que l’argent seul me donnerait. Mon émotion est le réveil d’illusions passées ; mais le rêve est évanoui I
— Vous allez demain à Brasschaët? demanda Lucie avec hésitation. Comme Félicité sera surprise de vous revoir! Et vous, Raphaël, pourrez-vous rester maître de vous?
— Je vous comprends, répondit Banks. N’ayez
aucuoe crainte. Je suis homme, et s’il est nécessaire, le sentiment du devoir me donnera la force de maîtriser mes émotions. Je verrai probablement Félicité. Je ne serais pas généreux, si, dans la position oü elle se trouve envers moi , je lui témoignais autre chose que du respect. Mon intention u’est-elle pas d’offrir de l’argent à son père sous une forme déguisée? Dans tous les cas , en rendant à son père son bienêtre passé, j’améliorerai également son sort à elle. L’idée que Dieu m’a permis de faire quelque bien à celle que j’ai aimée de toute mon âme, m’est une récompense suüisanté.
— Puis-je te donner un conseil d’ami ? demanda Walput. Ta générosité t’aveugle. Il est probable que, pour toute récompense, tu n’auras qu’une pénible déception. Les Verboord sont des gens fiers, je dirai môme des gens méchants.
— Je t’en supplie, François, cesse d’accuser injustement ceux qui furent mes bienfaiteurs, soupira Raphaël avec douleur. Qu’un sentiment enraciné dans l’homme est indestructible ! la veille de mon départ et pendant la nuit même, j’ai fait valoir mille raisons pour arracher de ton cœur tes préventions contre les Verboord, mais en vain. Tu as tort, pourtant. Moi seul, je m’étais trompé. Félicité ne m’aimait pas; elle ne savait pas que mon espérance allait plus loin que l’amitié. M. Verboord ni sa femme ne connaissaient mes désirs ambitieux.
— Tu le crois? répliqua ironiquement Walput.
Pourquoi alors te haïraient-ils, toi qui ne leur a jamais fait de mal ?
— Me haïr, impossible, François !
— Je n’ai jamais pu pardonner aux Yerboord leur conduite envers toi. Cependant , sur les instigations de Lucie, j’avais résolu de leur rendre service, si c’était nécessaire, de venir môme à leur secours. Nous sommes allés les voir à Brasschaôt dans cette intention. Ils nous ont très-mal reçus, et nous ont fait sentir que nous leur ferions plaisir en n’y retournant jamais. Yerboord est sorti peu après notre arrivée sans nous avoir adressé la parole, et nous ne l’avons plus revu, même pour prendre congé de loi.
— Je ne comprends pas, murmura Rapbaôl. Eux qui, plus que tous les autres, étaient pleins d’affabilité pour chacun?
— Demande-le à ma femme, dit Walput; elle a toujours plaidé enfaveur des Yerboord; mais, depuis avant-hier qu’elle a causé avec Félicité, elle a tout à fait changé d’idée.
— Yousavez causé avant-hier avec Félicité? s’écria Banks.
— En effet, répondit madame Walput. J’en suis fâchée, mais je dois avouer que sa conduite a fait une mauvaise impression sur moi... J’exprimaisl’intention d’aller la voir avec mes enfants à Brasschaôt. Eh bien I elle m’a fait entendre clairement qu’elle aimait mieux que je ne vinsse pas. Une autre chose cepen-
Digilized by GocJgle
dant m’a encore plus indignée. Je croyais que Félicité, que depuis trois ans je revoyais pour la première fois, m’aurait demandé des nouvelles de Raphaël Banks, ou m’en aurait donné. Elle s’en allait sans avoir même prononcé votre nom. Je la rappelai et lui racontai quels vains efforts nous avions fait pour apprendre quelque chose de vous. Les larmes me vinrent aux yeux, en pensant que vous étiez mort peutêtre. Félicité écouta avec indifférence , cessa tout à coup la conversation et s’éloigna en murmurant un salut glacial.
— Que peut signifier cela? murmura Raphaël.
Craindraient-ils le regard des hommes? Ils cachent peut-être une triste misère ?
— Non, répliqua Walput, ils ne sont pas pauvres, puisqu’ils possèdent encore la maison de campagne et le terrain y attenant. Je vais te dire ce que cela signifie. Ils ont fait du mal et le savent très-bien.
Comme cela arrive d’ordinaire, ils haïssent letff victime et nous aussi, parce que nous sommes tes amis dévoués.
— Mais, pour l’amour de Dieu, mon ami, ne parle pas ainsi ! me haïr 1 pourquoi l
— Je te l’ai dit : c’est leur conscience qu’ils veulent faire taire. Verboord t’a appelé, en ma présence, »
ingrat, et t’a accusé de l’avoir abandonné parce que
tu prévoyais le malheur qui allait le frapper.
Raphaël poussa un soupir et pencha sa tête sur sa poitrine.
Cela t’étonne peut-être, reprit Walput, que je le dise en ce moment des choses si tristes? Mais je suis tou ami et je fais mon devoir, quelque désagréable qu’il soit. Tu vas demain à Brasschaët. J’ai une double crainte. D’abord , il est très-possible que les Verboord te traitent avec une froideur outrageante et refusent tes secours avec fierté. C’est contre de telles épreuves que j’ai voulu l’armer. La pensée que tu aurais à rougir devant les Verboord m’effraye. Ensuite, il est possible que ta richesse les tente assez pour les pousser à cacher leur vengeance. Dans ce cas, tu deviendrais la victime de feintes et de tromperies.
— Mais non, non I s’écria Raphaël d’une voix étouffée, ce n’est pas possible. Tu es sans doute lejuuetd’une fatale illusion. Que Félicité ne m’ait pas aimé , que son père ait blêmé mon départ sous le coup de ses malheurs, ah! je comprends cela... Mais qu’ils puissent me haïr, qu’ils puissent me tromper? Ils sont aussi incapables de nourrir un sentiment de haine que de commettre une mauvaise action. Ces anges de bonté auraient-ils donc perdu tout à coup tous les dons du cœur? Il y a un mystère là-dessous, le dis-je. Demain, je le saurai ; demain , mon ami, lu auras à regretter une erreur qui ne prend sa source que dans ton affection pour moi.
— Je le souhaite, Raphaël. Si je me suis vraiment trompé , suis l’inspiration de ton cœur, je t’applaudirai. Mais, dans l’incertitude, sois prudent. Épar-
goe-toi le chagiin et la honte d’un refus outrageant. Tu as été la victime de leur égoïsme, ne sois pas la victime de leur orgueil.
La persévérance avec laquelle Walput renouvelait ses accusations contre les Werboord attristait beaucoup Raphaël. Celui-ci secoua la tête avec dépit, se leva et dit ;
Cher ami, ce que j’ai appris ici a troublé toutes mes idées. Je suis fatigué et j’aspire après un peu de tranquillité et de repos. Il est onze heures passées. Permettez-moi de vous quitter. Demain, à mon retour de Drasschaët, je viendrai ici.
— Dans quel hôtel êtes-vous logé? demanda madame Walput.
— A l’hôtel Saint-Antoine.
— Jusqu’à demain seulement, dans tous les cas.
— Tu feras porter tes 'effets ici , et tu demeureras avec nous, n’est-ce pas, Raphaël ?
— J’accepte avec reconnaissance votre amicale proposition, répondit Banks. Je vous souhaite la bonne nuit, vous bénissant du fond du cœur pour votre généreux souvenir et votre sincère amitié...
M. et madame Walput lui serrèrent la main avec toute sorte de protestations d’amitié, et l’accompagnèrent jusqu’à la porte.
Raphaël marcha vite, comme quelqu’un qui se hâte d’atteindre un but.
Il passa presque en courant devant l’église des Jésuites, mais alors sa marche devint lente et chan-
celante. Il poussa un soupir et se frappa le front.
Il luttait sans doute contre des pensées qui le poursuivaient et le dominaient, car il s’arrêta subitement dans un coin obscur, et murmura :
— Pas mariée 1 Félicité n’est pas mariée I Hélas ! si jamais elle avait eu quelque affection pour moi, tout ce que j’ai osé rêver dans mon orgueil^ se réaliserait maintenant. Mon avenir s’éclaircirait tout à coup. Non, non, pas de folle espérance I Que mon cœur ne soit pas pour la seconde fois déchiré horriblement. Elle me hait I impossible I Mais elle ne m’a jamais aimé ! Je ne veux pas acheter le bonheur à prix d’argent. Elle n’est pas mariée, elle est libre 1 O mon Dieu ! si elle m’avait aimé I En poussant cette plainte douloureuse , il traversa le Marché au Lait.
Quelques minutes après , il disparut sous la porte de son bétel.
Il était à peu près neuf heures du matin, lorsque Raphaël arriva à Brasschaët. Il descendit de sa voiture et commanda au cocher d’aller l’attendre à l’auherge du Cygne.
U y avait une teinte de tristesse sur le visage du jeune homme; sa marche était lente et il semblait en proie à d’amères pensées.
C’était cependant une magnifique journée de mai. Les oiseaux chantaient dans les arbres, les feuilles étincelaient au soleil, l’air était chargé de l’odeur balsamique des bruyères. La saison, le temps, la riante nature, étaient tout à fait les mêmes que quatre ans auparavant, lorsque le jeune homme, plei»d’illusion et d’espoir, suivait ce chemin pour prendre part à la fête de madame Verboord.
Insensible aux beautés qui l’avaient charmé jadis, Raphaël marchait d’un air rêveur.
N’était-ce pas lejour de cette fête qu’il avait entendu pour la première fois tomber des lèvres de Félicité le nom d’Alfred Dorneval ? Son cœur n’avait-il pas alors reçu la blessure qui devait saigner jjjsqu’à la fin de sa vie?
Hélas I la nuit, avec ses sombres inspirations, l’avait entièrement découragé. Ses amis avaient sans doute dit la vérité. Les Verboord devaient être irrités contre lui.
Quel accueil Raphaël attendait-il ? Les Verhoord oubliraient-ils et pardonneraient-ils au point d’accepter les secours de celui qu’ils avaient, pendant des années, accusé d’ingratitude?
La pauvreté et l’abaissement rendent de nobles cœurs défiants et soupçonneux. Si les Verboord refusaient sa proposition et tout secours venant de lui, il ne pourrait donc pas remplir les derniers souhaits de sa mèrel A quoi lui seiTait alo^ son voyage en Europe, et que lui importait la fortune? Deux rêves avaient rempli toute sa vie. Le premier avait été aifreusement brisé lorsque la nouvelle du mariage de Félicité lui fit découvrir l’entraînement de son cœur; le second s’était élevé en lui par un sentiment de gratitude. Si ce dernier but disparaissait aussi devant ses y«ux, alors aucune clarté ne pouvait éclairer son obscur avenir. Il resterait peu de jours près de son ami Walput, lui donnerait une marque de son atfec-
tion et repartirait pour l’Amérique , pour ne jamais rentrer dans sa patrie.
C’est en roulant ces pensées dans son «sprit que Raphaël arriva jusqu’à la grille ouverte du pavillon de chasse. Il entra dans le vestibule, et contempla ce qui l’entourait. Les taches grises sur les murs,. lés herbes potagères dans les parterres où autrefois brillaient toute sorte de fleurs, l’apparence de la gène qui se voyait partout, le toucha douloureusement. •
Son cœur commença à battre lorsqu’il approcha de la porte du logis. Encore un moment, et il allait être dans la demeure de son vieux maître ; encore un moment, et il allait voir Félicité !
Il hésitait, plein de crainte; il lui semblait que déjà des reproches et des accusations s’élevaient contre lui. Il rassembla son courage, puisa des forces dans la conviction qu’il venait payer une dette de reconnaissance, et marcha d’un pas ferme vers la maison.
Il frappa, il appela ; mais tout resta muet, et rien ne lui répondit que le bêlement plaintif d’une chèvre.
Il fit un pas, puis encore un, et il se trouva sur le seuil de la chambre où les Verboord se tenaient habituellement. Il n’y avait personne, et aucun bruit ne rompait le silence qui régnait dans cette demeure.
Alors, attiré par certains objets qui lui rappelaient les temps passés, il avança jusqu’au milieu de la pièce. Il voyait le pupitre de mahoni qui avait été
dans le cabinet de son maître, des papiers et desjour-
nauz, comme auparavant, le fauteuil en velours et
beaucoup de petites choses qui ornaient le mur de la
chambre.
Il était clair que les Yerboord n'étaient pas tout à fait pauvres, autrement ils n'eussent pas conservé ce riche mobilier. Les papiers etles journaux semblaient indiquer que M. Yerboord s’occupait encore de commerce. Et dans ce petit commerce, il trouvait peutêtre assez de ressources pour les besoins de son ménage, sans être obligé d’avoir recours à personne.
Cette pensée ranima Raphaël, et un sourire passa sur son visage ; mais bientôt son expression redevint triste, car il se dit que cette position favorable des Yerboord lui laissait moins d’espoir de les voir accepter son secours.
Il détourna les yeux et regarda de l’autre côté de la chambre. Là, son regard tomba sur les chaises communes, sur la table en bois blanc, sur le foyer avec son feu de bois de saule et avec sa batterie de cuisine. Plus de fauteuil de velours ; il y avait seulement trois chaises et une table. C’était donc sur ces planches nues que les Yerboord dînaient et sur une de ces chaises de paille que s’asseyait Félicité.
Un soupir souleva sa poitrine.
Agrès avoir attendu quelque temps, il frappa plusieurs fois contie la porte et fit du bruit , espérant qu’on l’entendrait dans une partie de la maison; mais le même silence régnait toujours«
La porte de derrière, qui -donnait sur le jardin, était ouverte.
Certainement les Verboord n’étaient pas à la mai», son, et la servante, qui était dans le jardin, avait oublié de fermer la porte.
Raphaël traversa la chambre et regarda dans le jardin. Il découvrit dans le lointain une jeune paysanne qui, agenouillée dans un sentièr avec une faucille à la main ,- enlevait les mauvaises herbes d’un parterre de laitues.
Cette paysanne avait le dos tourné vers lui et ne s’aperçut de sa présence que quand il lui demanda :
— Eh I la ülle ! M. Yerboord n’est-il pas à la maison?
Elle se leva et regarda l’étranger avec une expression de mécontentement. Ses yeux semblaient lui reprocher de l’avoir surprise; mais tout à coup la faucille lui tomba des mains, et un cri perçant sortit de sa poitrine ;
-i— Raphaël I s’écria-t-elle.
— Félicité I murmura Banks.
Et tods deux levèrent les bras comme pour s'embrasser; mais un même sentiment les retint et leur lit vaincre l’émotion de leur cœur.
Ils se regardèrent un moment avec stupeur et s’efforcèrent de lire dans les regards l’un de l’autre.
Ce rapide examçn les remplit de découragement, car tous deux poussèrent un profoiui soupir, comoae s’ils étaient frappés d’un amer désenchantement.
Alôrs Félicité sc souvint qu’elle portait ses habits de tous les jours. Une vive rougeur colora ses joues; elle jeta un regard de honte sur son grossier tablier, et le laissa tomber à terre.
— Mademoiselle, dit Rapbaél encore bégayant d’émotion, pardonnez-moi, je .vous prie, de vous avoir surprise... J’ai frappé à la porte, mais personne B€ m’a répondu. Je viens d’Amérique, pour voir encore une fois votre père, mon vieux maître, et lui parler... Il n’est probablement pas à la maison. Ayez la bonté de me dire quand il pourra me recevoir : je reviendrai, mademoiselle.
Félicité tremblait, ses sens étaient troublés. Comme la douce et suppliante parole de Raphaël l’avait touchée ! C’était toujours la môme voix fraîche et pure qu’elle écoulait jadis avec une joie enfantine comme une musique enchanteresse; mais il l’appelait mademoiselle, et il y avait quelque chose de si réservé, de si respectueux dans son accent, qu’elle en fut toute bouleversée; le temps avait donc rompu ces premiers liens... et peut-être le souvenir de ce penchant n’existail-il même plus dans le cœur de Raphaël. .
— Mon apparition inattendue vous attriste, mademoiselle? repritRaphaël. Excusez-moi, je reviendrai tantôt.
' — Mais non, Rapb..., non, monsieur, bégaya la jeune fille en relevant la tôle. Je süis désolée... mon père est à la ville, avec ma mère ; ils ne reviendront
' — "■'Diglttreci-byC-ooglc
qu’après midi. Voule*-vous vous reposer un peu, monsieur? Pourquoi partir ainsi tout de suite? Voilà quatre ans que vous avez abandonné le pays pour aller en Amérique. Ahl que le sort de l’homme change !
En achevant ces mots, elle se dirigea vers la maison.
Raphaël la suivit, le cœur palpitant et si absorbé dans ses pensées , qu’il n’essaya pas de rompre le silence. Félicité était encore belle. Plus belle peutêtre qu’autrefois. Son costume simple lui allait si bieà‘, la teinte brune de ses joues, la fermeté de son rfegard avaient fait de la jolie enfant une femme remarquable. De plus, il l’avait surprise avec la sueur du travail au front; embarrassée et rougissante , elle avait ôté son tablier de grosse toile. Elle était honteuse de sa pauvreté à cause de lui. Cela avait frappé de douleur le jeune homme. La pitié redoubla la force de son amour, et il se dit tout bas en levant les yeux au ciel :
— O Dieu I si elle m’avait aimé !
Alors sa conscience lui cria que la pauvreté de M. Verboord lui imposait le plus grand respect, et que ce serait une cruauté de laisser voir à Félicité ce qui se passait dans son cœur.
Lorsqu’ils furent entrés dans la maison, elle essaya de parler, mais son regard s’attacha" sur Raphaël. Elle' frémit et pâlit , des larmes ruisselèrent sur ses joues. Elle se laissa tomber sur une chaise avec un cri de désespoir et couvrit sa figure de ses mains.
Ainsi, tandis qu’elle, daps son isolement, n’avait pensé qu-’à loi, tandis que son amour pour lui n’avait fait que grandir et s’était changé en une sorte de foi mystérieuse, lui l’avait oubliée. Il la revoyait après quatre longues années d’absence, et son regard était froid , et sa parole polie , comme avec une femme quelconque.
Il fallut à Hapbaêl un effort suprême pour oaeher sa pitié ; il attribuait à la honte de sa pauvreté la douleur de la jeune fille.
Les yeux humides et le cœur gros, il tepta quelques efforts pour la consoler, mais il ne laissa pas échapper un mot qui ne fût plein de respect. Il n’osa pas même faire une allusion directe à la situation de M. Verboord.
Félicité, qui avait en partie surmonté son trouble , essuya ses larmes et dit avec un sourire :
— Ne faites pas attention, monsieur, c’est fini. Merci de la part que vous prenez à... Vous venez d’Amérique; le sort vous a-t-11 été favorable? N’avezvous pas beaucoup souffert, sî loin de votre patrie et de vos amis? Pour nous, un terrible malheur nous est arrivé. Vous le savez peut-être? Ah I depuis lors, notre vie est bien amère et bien douloureuse.
Raphaël se dit qu’il n’atteindrait point son but par des paroles vagues ; il rassembla tout son courage pour surmonter l’agitation de son, cœur; le décourajgement de la jeune fille lui prêta la force nécessaire, et il répondit d’un ton ferme' et décidé :
— Oui, mademoiselle, je connais depuis hier au soir la fatalité qui a frappé mon bienfaiteur; certes, cette nouvelle m’a rempli de douleur-, mais à cette douleur se mêlait un sentiittent de joie et de reconnaissance envers Dieu, qui m’a donné le pouvoir de rendre à mon bon maître tout ce qu’il a perdu.
— Impossible, impossible, soupira Félicité en
secouant la tête. ■ ■ *
— Croyez-moi, mademoiselle, reprit Raphaël , le
seul désir de revoir mon ancien maître et de lui être utile, m’a ramené en Europe. Je n’oublie pas ce que vous et lui, et madame Verboord, avez fait pour consoler ma mère à son lit de mort; je n’ai ni femme, ni enfants, ni ibmille... ;
Félicité respira longuement.
— Ma mère vous étiez à son chevet, mademoiselle I — m’a répété plusieurs fois la même prière et m’a laissé pour héritage une éternelle reconnaissance envers votre père. J’ai donc à payer ici une dette sacrée; du moins , je supplie le ciel qu’on me la laisse payer. Les moyens ne me manquent pas, car je suis riche de plus d’un demi-million...
— Vous êtes riche!... O mon Dieu! il est rirfie! murmura Félicité pâlissant de nouveau et d’un ton désespéré.
Cette exclamation surprit Raphaël; il n’en soupçonna pas toutefois la signification. Du reste. Félicité releva bientôt la tête avec une sorte de fierté dans le regard.
. — Monsieur votre père, mademoiselle, doit avoir beaucoup de chagrin et être très- malheureux, nonseulement à cause de la perte de sa fortune , mais encore parce que lui, qui était habitué à une vie laborieuse, se voit maintenant obligé de languir dans une pénible inaction. Eh bieq! je suisvcaau pour lui rendre tout ce qu’il regrette, du moins pour le lui offrir comme une preuve de ma reconnaissance. Je viens lui proposer de devenir mon associé^ nous monterons un magasin à Anvers, il en sera le chef, car je pars de nouveau pour l’Amérique, aûn d’élever sous. la même raison sociale une seconde maison de commerce à San-Francisco. Je possède là-bas les moyens de donner à chaque maison une grande extension^ et monsieur votre père ne doit môme rien accepter de moi, puisque sa part dans nos profits sera assez grande pour lui permettre de vivre comme un grand commerçant. Ob ! puissé-je ne pas rencontrer de refus. Vos bons parents, mes bienfaiteurs, reprendraient leur position dans le monde. — Et, ajouta-t-il d’une voix hésitante, vous, mademoiselle, vous trouveriez sans doute un époux qui serait digne de vous et qui vous rendraiCheureuse.
Des larmes brillaient dans les yeux de FélicUé, d’abord des larmes d’admiration pour la générosité du jeune homme, puis des larmes de douleur parce que ses dernières paroles lui avaient déchiré le cœur.
— Puis-je espérer que M. Yerboord acceptera ma proposition? demanda Raphaël.
— Que Dieu vous récompense pour tant de générosité, soupira-t-elle. Hélas 1 mon père refusera.
— Refuser?
— Inexorablement.
— Me serais-je trompé, mademoiselle? Peut-être monsieur votre père a-t-il pu sauver une bonne partie de sa fortune et n’a pas besoin d’assistance?
— Ah ! nous sommes pauvres, nous gagnons le pain quotidien à lu sueur de notre front.
— Pauvres I et il refuserait I Mon ami WaJput m’a "donc dit la vérité. Mon bienfaiteur me bail?... O Dieu! vous le savez, je ne l’ai p.as mérité, et, si je me suis laissé aller à une illusion des sens, j’ai expié assez amèrement cette erreur de jeunesse.
— Mon père, en effet, est irrité contre vous, monsieur, dit Félicité d’une voix étouffée. Il pense que vous l’avez quitté parce que vous prévoyiez que le malheur allait le frapper.
— Mais je suis parti avant qu’il fût possible de prévoir son malheur. Personne ne m’a-t-il donc justifié près de lui ? Me croyait-on capable de tant d’injustice? N’y avait-il donc pas une seule personne qui eût foi dans l’honnêteté, dans la pureté de mon âme?
Pendant qu’il disait ces mots, une sorte de reproche muet étincelait dans spn regard ; sa voix était frémissante et semblait accuser Félicité. •
La jeune fille tremblait sous son regard; elle essaya de parler, mais elle ne balbutia que des paroles
inintelligibles. Peut-être l'aveu qui était sur ses lèvres l’effrayait-elle.
Tout à coup, un torrent de. larmes ruissela sur ses joues, et, levant ses mains suppliantes vers le jeune homme, elle s’écria d’un ton déchirant :
— Raphaël, Raphaël, pardonnez l’injustice de mon pauvre père : il est fou !
— Foui... répéta Raphaël pâlissant. Mon bon maître, fou !
Cette affreuse nouvelle l’interdit; il mit la main devant sa figure pour cacher les pleurs qui le gagnaient également. Maintenant, il comprenait tout. La haine de son maître contre lui était une pensée maladive; Félicité ne partageait pas cette haine, puisqu’elle l’appelait une injustice. L’isolement où vivaient madame Verboord et sa fille, leur crainte de la visite d’étrangers, leur refus de s’expliquer avec les Walpul, tout cela avait sa source dans un sentiment d’amour pour un malheureux époux , pour un père infortuné; sans doute elles espéraient encore sa guérison et ne voulaient pas qu’il eût à rougir de l’égarementde ses sens. Mais l’aliénation mentale estle plus souvent un mal incurable. Ainsi, Raphaél , qui avait traversé l’Ooéan pour obliger Verboord, resterait peut-être impuissant. Cette pensée l’avait tout d’abord jplongé dans le désespoir.
Félicité se leva et s’approcha. Elle vit que des larmes tombaient de ses yeux. Une émotion irrésistible la dominait; elle lui prit la main et dit :
LE MARCHAN!> D’ANVERS 2*9
— Raphaêlj TOUS pleurez de pitié sur mon paurre père? Hors ma mère et moi , tous ôtes la première personne qui ait Tersé une larme sur son malheur. O mon ami, soyez béni pour Totre générosité I Le jeune homme frémit sous l’étreinte de cette main. Le mot «ami» prononcé aTec une si douce Toix l’aTait ému jusqu’au fond de l’éme, et il s’était IcTé, regardant la jeune fille d’un œil étonné etinterrogateuf; mais Félicité, honteuse de ce moment d’oubli, aTait repris sa première expression.
— Fou ! M. Verboord fou 1 répéta-t-il aTec angoisse. Oh! tranquillisez-moi ! Il est irrité contre moi; François Walput dit qu’il me hait. Mon départ aurait- il ajouté à son désastre? Dois-je m’accuser moi-môme d’être la cause d’un malheur si funeste? Impossible I Ce serait trop cruel 1
— Non, monsieur, répondit-elle. Le mal de mon père a d’autres causes que tous pouvez deviner. Lorsque mon père apprit, le môme jour, la chute de la maison Ortado et la baisse extraordinaire du café, •il reconnut que sa fortune entière était perdue... Craignant pour l’avenir de ma mère et le mien , il succomba sous le coup du sort. Il tomba dans une grande faiblesse, d’où il ne sortit que pour rester des mois entiers sur un lit de douleur. Il a tout fait rendre pour satisfaire ses créanciers. Nous sommes venus demeurer ici. Rien ne nous était resté. Mon père semblait guéri ; son corps du moins n’était plus malade; mais bientôt nous remarquâmes que son
cerveau se troublait Ce mal empira de jour en jour. Il parlait d’affaires de commerce, de grandes’entreprises ; il voulait gagner de l’argent; il écrivait, il comptait, il calculait le cours du café.
— Ah! c’àst cela! dit Banks avec joie.
— Il fallait le laisser faire, continua Félicité, car à la moindre contrariété, il devenait malheureux’ et ses nerfs commençaient à travailler. Toùtes les fois qu'il arrivait quelque chose qui lui était désagréable, il était tellement agité, que nous devions le conduire dans sa chambre et le mettre au lit pour lui rendre un peu de calme. La figure d’une autre personne qui nous avait connus avant notre ruine suffisait pour lui faire de la peine et pour troubler sa tête pendant plusieurs jours. C’estcequi'l’a condamné, lui et nous, à la plus grande solitude.
— Maintenant je comprends ce que madame Walput me disait, murmura Raphaël. ,
— Qui, elle m’accuse d’impolitesse, n’est-ce pas? Hélas! je pense presque toujours à elle; je sais . qu’elle est fidèle à notre amitié passée, et je lui suis reconnaissante pour ce souvenir. Je ne l’ai vue que deux fois et deux fois j’ai pleuré toute la jouraée en silence, parce que j’étais obligée de repousser sès bontés avec une froideur apparente. ,
, — Mais la folie de votre père est une maladie qui a scs intervalles de lucidité. Puisqu’il se souvient que j’ai quitté brusquement Anvers, le trouble de son
cerveau ne peut pas durer toujours... Il guérira, 8oyez-en sûre. . -
Félicité dit d’un ton désespéré, pendant que deux larmes coulaient lentement sur ses joues
— Non, nun, mon pauvre père est condamné à cette affreuse vie jusqu’au tombeau. , ,
— Gomment ! s’écria Raphaël Banks épouvanté, il
ne guérirait pas... Ma reconnaissance, des'trésors^ la science des médecins les plus renommés , tout cela serait insuffisant? Non, non, un nouveau but m’est indiqué. Un cruel ennemi s’est levé devant moi^ je lutterai et je oombatlrai jusqu’à ce que j’en aie triomphé. ’
La jeune fille Secoua tristement la tête. i
— Je suis riche , j’ai du courage , votre père était mon bienfaiteur, reprit-il, je consacrerai ma fortune entière, toutes mes forces, toute ma vie, à cette lotte. Je ne retournerai -pas en Amérique avant que mon pauvre maître ait- recouvré la santé.- Vous voyez bien, Félicité..., vous voyez bien, mademoiselle, que la principale cause de sa maladie est le désespoir de ne plus faire de commerce. Je lui rendrai des occupations. Ab! puisse-t-il accepter ma proposition J la lumière lui reviendrait tout de suite dans son esprit.
— Oui, mon ami, puisse-t-il accueillir votre n(^le projet I soupira-t-ellc ; mais il refusera.
— NottI non! pour toucher son cœur, j’implorerai mon pardon, et, s’il le faut, je le supplierai, à genoux,
282 LE MARCHAKD D'ANVERS
d« me laisser payer la dette de ma mère. Non , il oe repoussera pas mes larmes , il aura pitié de moi ; la voix de celui qu’il aimait cômme un &ls le touchera. Oui, Dieu m'exaucera; votre père guérirai Vous pleurez, mademoiselle! Votre cœur estdl doue fermé à tout espoir? -
Non, monsieur, dit-elle avec une singulière expression d’enthousiasme; votre parole a, au contraire, fait btiller un rayon d’espoir dans mon cœur. Ce n’est probablement qu’une consolante illusion ; mais, quoi qu’il en soit, votre noble conduite me remplit de reconnaissance et d’admiration. Il y a eu un triste jour dans votre vie : tout autre que vous aurait accusé mon père. Vous, vous traversez l’Océan, uniquement pour le payer de ce que vous nommez ses bienfaits. Votre âme courageuse a oublié tous les chagrins, toutes les souffrances, pour ne pluase souvenir que de son amitié et de sa bonté. Ob 1 soyez béni, au nom de mon malheureux père I
~Vous savez que j’ai souffert, que j’ai horriblement souffert, dit Banks en faisant des efforts pour se contenir? Excusez mon émotion, je vous prie, mademoiselle ; qui vous a dit cela?
— C^es, monsieur, continua-t-elle, les émotions de la jeunesse s’affaiblissent à la longue et finissent par s’évanouir entièrement; mais, au commencement, le calice du désespoir est bien amer à vider!
— Avez-vous donc reçu quelques nouvelles, pendant mon absence ?
— Aucane.
— Mais comment alors savez-vous que j’ai souffert ?
Félicité baissa la tôle mais ne répondit pas.
Raphaël paraissait très-agité, ses yeux étincelaient et un sourire d’espoir illuminait son visage; d’une voix tremblante, il renouvela sa demande.
Une vive rougeur colora les joues de la jeune fille, pendant qu’elle murmurait :
— J’ai jugé d’après mon propre cceur; j’étais malheureuse, j’étais brisée par la douleur.
— Hélas! oui, les Dorneval vous'ont cruellement offensée 1 soupira 1e jeune homme.
— Les Dorneval? dit Félicité avec une expression de mépris.
— En effet, ils ont rompu votre mariage,
— Mon mariage? J’ai béni Dieu parce qu’il m’a du moins épargné le lien dont la seule pensée me remplissait de crainte et d’horreur. Certes, je me serais soumise à la volonté et au souhait de mon père ; mais...
Elle semblait frémir.
— Mais?... mais?... reprit Raphaël avec une impatience fiévreuse.
Son émotion la rappela à la conscience de son état. Le ton de sa voix changea, elle reprit avec un calme surprenant :
— Je vous dis ceci, monsieur,, pour vous prouver
que, depuis lors, je n’étais pas inseqsible à votre chagrin. Vous êtes si magnanime, quejeneveuxpas paraître ingrate à vos yeux. Quatre ans se sont écoulés depuis ce moment. Le temps a guéri la plaie ; et sj j’en parle librement devant vous , c’est parce que ces choses-là ne sont pour vous qu’un souvenir de jeunesse.
Raphaël ne put se contenir plus longtemps :
— O mademoiselle 1 balbutia-t-il, sî dans mes paroles quelque chose pouvait vous blesser, je voùs prie, pardonnez-le moi! Je ne sais pas, je suis étourdi; on dirait qu’un rêve obstiné me tient sous le charme. Obi ce sentiment qui m’a porté à la tristesse et à la douleur, qui a fait de "ma vie un long et inconsolable' regret-, ce sentiment m’a poursuivi malgré ma volonté, malgré mes efforts ; il ne me laissait point de repos , il remplissait mon cœur. Pas un moment l’ange de ma jeunesse ne m’a quitté : sa douce image était toujours devant mes yeux, durant ces quatre tristes années. Hi^r, aujourd’hui, toujours. Raphaël doit porter ce sentiment jusque dans la tombe, et, soit qu’il se consume de désespoir, soit qu’il lutte, votre cher nom. Félicité, s’échappera encore de ses lèvres avec sou dernier soupir.
La jeune fille était assise la tète courbée, le regard attaché au sol : des larmes silencieuses coulaient sur ses joues.
Effrayé de scs propres paroles, le jeune homme la regarda un moment et reprit ; .
Uiqili.îCd by CÏÏÎÔgle
— Je VOUS ai ofTensée» madenaoiselle ? Soyez généreuse : pardonnez-le moi.
— Raphaôl, Raphaël, je n’ai rien à vous pardonner, soupira-t-elle d’une voix presque inintelligible et sans lever les yeux.
— Cet aveu de ma faiblesse ne vous a pas blessée ? Vous souriez à travers vos larmes? O Félicité, ayez pitié de moi ! ma tête se perd. Ne restez pas indifférente à ma souffrance. N’avez-vous pas oublié ces jours de doux enchantement et d’innocentes joies ? Pensez-vous encore aü pauvre Raphaël? Répondez, répondez-moi I Dieu m’a accablé de chagrins ; mais, s’il a seulement laissé vivre dans votre cœur mon souvenir, si faible qu’il soit, je tomberai à genoux et je bénirai son saint nom avec transport. Ah l par grâce,. Félicité, un mot, uneeul mot!
La jeune ülle se. leva et jeta sur Raphaël un singulier regard. Une flamme secrète brillait dans ses yeux, le sourire avait disparu de ses lèvres, son expression était solennelle.
— • Jlaphaël, dit-elle, je ne fais peut-être pas bien de vous donner la réponse que vous me demandez , mais votre cœur est noble; vous ôtes venu pour secourir mon pauvrft^re ; vous vous efforcerez de le guérn, n’esl-ce pasx.. Peut-être, en effet, cette réponse peut vous rendre joyeux. Eh bien, écoutez..; Je vis ici dans une triste solitude, entre un père fou et une mère désolée. Tout est noic/ et désespéré autour' de moi... et cependant mon âme ressent
25C LE MARCHAND .D’AWVERS
encore de la joie > et cepeBdaot il y a pour, moi une
source de consolations et de courage. Je me suis fait
un autd de souvenir, et devant cet aotel je viens toujours prier pour quelqu’un dont je pleurais la mort, ou rêver aux plus beaux jours de ma jeuaesse.-
— Ah 1 Félicité, serait-il possible I Encore un root... l’espoir, le doute, troublent mes sens.
Elle prit une petite fleur fanée sous son fichu et dit : ^ ' '
— Vous ne connaissez pas cette fleur? Tous les matins, j’en cueille une sur l'autel du souvenir, et elle se fane ainsi sur mon cœur, me pariant decelui qui me l’a donnée. Suivez-moi, Raphaël, je vous montrerai le banc que les genoux de Félicité ont déjà profondément usé.
Elle sortit par la porte de derrière et dirigea ses pas vers la partie basse du jardin.
Raphaël jeta un regard étonné sur le petit parterre, qui était entouré d’une bordure de buis, et au milieu duquel s’élevait un beau fuchsia.
— Ici, je viens prier, murmura-t-elle, pour celoi qui , dans un jour do joie , a donné cette fleur à ma mère.
— • O mou Dieu I sainte Laurence f cria Raphaël. Votre prière était pour moi, Félicité, chère et bonne Félicité I
Et il ouvrit les bras pour presser la jeune fille sur son cœur; mais elle recula de nouveau dans le sentier, et joiguit''des mains suppliantes. 11 la comprit, et>
faitlissaat sous son émotion, U se laissa. tomber sur le banc, haletant, et n’ayant pas la force de dire un mot. Félicité s’assit à côté de lui et reprit avec douceur :
— Raphaél, mon ami, soyez calme. Je me suis fiée à votre générosité et aussi à votre force d’âme. Souvenez-vous que mes parents ne vous ont pas encore vu. Je suis seule, je ne sais pas comment mon père va vous recevoir.
Le jeune homme ravi 'tint un moment ses yeux fixés sur Tes yeux de la jeune fille; un sourire illuminait son visage, il doutait encore de son bonheur ; dans le trouble de ses sens, U semblait prêt à se jeter au cou de son amie. .
La jeune fille se leva de nouveau et dit avec un accent de reproche :
— Lorscpie vous pensiez que je vous avais oublié, vous me témoigniez du respect, Raphaël.
— Oh ! donnez-moi la force de me vaincre moi-
môme, soupira-t-il. Un mol, un signe ! Vous, Félicité, vous avez aimé le pauvre Raphaël? vous l’aimez encore? t
Elle montra les j^urs en se taisant.
— En effet, s’é|^t-il, aucune parole ne vaut cette preuve de votre pure, de votre -durable affection. . Merci, merci 1
— Raphaël,' accordez-moi une grâce?
— Tout, ma vie môme I
— Maintenant que vous connaissez le secret de
Digilizéd by Gl'Ogle
mon cœur, nous ne pouvons pas rester seuls ensemble.
-- Vous abandonner déjà? soupira le jeune homme. Vos parents no reviennent qu’après midi; personne ne peut nous voir ni nous entendre.
— Ma conscience, le respect que vous me devez, dit-elle doucement, mais avec un accent de fermeté. Je ne peux plus vous parler avant que mon père ou ma mère sache ce que j’ai osé vous avouer.
— Vous avezrraison, vous êtes un ange , murmura-t-il en se levant. bien! Félicité, je vous obéis, je pars. -
Et ils retournèrent tous deux par le sentier.-
— O Félicité ! s’écria Raphaél, que le Dieu de miséricorde me fasse grâce devant votre père !
— Je tâcherai de le préparer à votre vue , répondit-elle. Accordez-moi pour cela le temps nécessaire. Revenez seulement à trois ou quatre heures... Espérons, Raphaél.
— Puissé-je réussir! Ohl je n’abandonnerais plus jamais votre père ; je vivrais entre votre mère et vous. Ce serait un paradis sur la terre 1
Lorsqu’ils furent rentrés dans ^ chambre et que la jeune Allé murmurait déjà un jeune homme
sembla hésiter, il la contempla en silence et le cœur palpitant. Qu’elle était belle ! quelle âme noble et pure brillait sur cette aimable figure ! C’était bien le doux ange de ses rêves et de ses douleurs. Le temps , le malheur étaient restés impuissants sur cette fleur
virginale. Si Dieu l’avait gardée pour lui, s’il pouvait un jour la conduire à l’autel comme une épouse adorée !...
— Un peu de courage, Raphaél, dit-elle. Le cœur doit rester soumis au devoir.
— Je pars 1 soupira-t-il. Adieu, adieu. Félicité ! A cette après-midi.
Et il sortit sans se retourner, comme s’il avait craint que le moindre regard en arrière ne lui ôtât la force de s’éloigner.
La jeune fille le suivit du regard , jusqu’à ce qu’il eût disparu entre les arbres du chemin; alors, elle poussa un grand cri , fit quelques pas dans la chambre, et, vaincue par une émotion irrésistible, elle se laissa tomber assise près de la table, et demeura immobile, les traits contractés par un rire nerveux et le regard perdu dans l’espace.
Félicité' était sans doute en proie à ime grande impatience, car pour la cinquième fois elle était allée à la grille voir si personne ne venait par la route'de Brasscha&t.
Elle avait étendu une nappe sur la table et préparé les asssiettes pour le dîner. Sur les cendres du foyer, il y avait deux ou trois casseroles qui fumaient.
Au moment où elle sortait pour 1a sixième fois, elle poussa un cri de joie en voyant paraître ses parents.
Après avoir embrassé son père avec une tendresse plus grande que de coutume, elle lui dit en le ramenant dans la maison t
— Cher père, vous riez et vous paraissez content
votre boime humeur m’enchante. J’ai prié Dieu ardemment de donner au médecin le pouvoir de guérir votre maladie nerveuse. Vous paraissez mieux; je ne me sens pas de joie.
— - Je te remercie, ma bonne Félicité, dit Verboord. En effet, mon nouveau médecin est un homme plein de science et de cœur; il m’a donné quelque chose pour calmer mes nerfs, et depuis lors je suis assez tranquille, Qui sait? Peut-être me guérirat-il?
— Oui, oui, mon père, ayez bon courage.
— Qu’y a-t-il. Félicité? demanda la mère. Tu semblés bien émue.
— Oui, maman, émue de joie. Mais silence là-dessus! Tout à l’heure...
Ils s’assirent, et Félicité s’emiwessa de servir le dîner. M. Verboord mangea avec un plaisir visible les petits pois préparés par la main de sa fille. Ü était d’une, humeur charmante, comme s’il n’y avait plus aucune ombre dans son esprit, et Félicité, qui épiait tous ses mouvements, paraissait au comble de la joie. Lorsque .le dîner fut fini. Félicité traîna le fauteuil de velours devant le pupitre, sur lequel elle j^aça un journal ouvert.
— Venez, cher père ! le voyage doit vous avoir fatigué ; le courrier est arrivé pendant que vous étiez parti. Vous n’avez pas encore lu le Précurseur. Asseyez-vous et reposez-vous un peu. Pendapt ce temps, j’irai terminer un ouvrage en haut. Après cela, vous
me raconterez comment le voyage s’est passé et ce que te docteur a dit.
Dès que son père fut assis et tint son journal en main, elle sortit et monta l’escalier. Sa mère la suivit immédiatement.
Félicité lui prit les deux mains et s’écria avec une émotion profonde :
— Mère, mère, pendant que vous étiez parti, Raphaël est venu ici.
— Qui? Raphaël Banks?
— Oui, mère, Raphaël Banks, dont nous regrettions la mort.
Madame Verboord. regarda sa fille avec stupéfaction, comme si elle doutait de la vérité de ce qu’elle venait d’apprendre.
— Raphaël èst riche, mère, de plus d’un demimillion.
— Béni soit Dieu d’avoir conservé ce bon jeune homme !
— Et savez-vous pourquoi il est revenu d’Amérique? Vous pleurerez d’admiration quand je vous l’aurai dit. Ah! mon père avait bien raison autrefois de l’aimer comme un fils. Raphaël a le cœur le plus pur et le plus noble qui ait jamais battu dans la poitrine d’un homme.
Elle raconta ensuite à sa mère tout ce que Raphaël lui avait dit, et ce récit fit couler plus d’une fois les larmes de madame Verboord.
'.-t-r-trirTogle
LE MARCnAND D'ANVERS 203
— Ce bon Rapiiaêl ! dit-elle, je n’ai jamais douté de la noblesse de son cœur.
— Eh bien! ma mère, il reviendra dans une heure. Je lui ai promis de préparer mon père à sa visite. C’est une chose difficile, j’en tremble de peur. Heureusement mon père est maintenant de bonne humeur, je l’embrasserai, le prierai et le supplierai... Le Dieu de miséricorde donnera de la force à mes paroles. Hélas 1 si mon père, dans un accès de folie, repoussait le bon Raphaël I
Madame Verboord hocha tristement la tète.
— Vous désespérez, ma mère? soupira Félicité.
— J’ai peu d’espoir, mon enfant. Tu sais que le nom de Banks suffit pour le mettre hors de lui. Que sera-ce lorsqu’il le verra en personne? Peut-être sa maladie s’en aggravera-t-elle !
— Raphaël ne peut pourtant pas retourner- en Amérique sans avoir vu mon père et lui avoir dit ce qu’il avait résolu dans sa reconnaissance. Non, non, ce serait trop cruel ! Cette entrevue sera peut-être pénible à mon père. Mais, qui sait? peut-être aussi aura-t-elle sur lui une salutaire influence. S’il le faut, Raphaël se jettera à ses genoux. Si mon père, touché de ses prières, lui pardonne, l’une des causes de sa maladie aura cessé. Et l’idée de se retrouver à la tête d’une grande maison de commerce suffira peutêtre pour le guérir sur-le-champ. Banks l’a dit ; L’activité de l’esprit, les occupations constantes, et
le maniement de l’argent sont les ^euls remèdes qui puissent rendre la raison à mon père.
— Banks a raison, assura madame Verboord ; mais comment donner à ton père le calme et la modération?
— Je l’essayerai, ma mère. Il y a quelque chose qui m’encourage et- qui me fait espérer.
— Eh bien! soit, Félicité; il est de bonne humeur et tu as beaucoup d’influence sur lui. S’il ne repousse pas Banks, quels heureux effets cette rencontre aura pour lui I Sa guérison, son repos, la joie de ses vieux jours I Va, Félicité, parle-lui de l’arrivée de Raphaël ; mais peu à-peu, avec prudence. 5ois tendre et caressante; ne le contrarie pas, et donnelui toujours raison... Ahl peut-être triompheras-tu de sa colère.
— Bonne mère, il y a une chose que je ne t’ai pas encore dite.
Madame Verboord, étonnée de son embarras, la regarda d’un air interrogateur.
— O ma mère I s’écria-t-elle, je suis si heureuse, que ma joie me semble un rêve insensé... mais je suis impuisante contre le sentiment qui m’entraîne. Raphaël m’aime encore de toute l’ardeur de son âme I
11 y eut un moment de silence; madame Verboord médita cette révélation inattendue et secoua la tête en soupirant.
— Il t’aime encore? murmura-t-elle.
— Oui, il me l’a dit, tremblant et les larmes aux yeux; et moi, chère mère, vaincue par sa générosité etcon désespoir, moi, je l’ai mené près de mes fleurs, et, là, pardonnez-le moi, pour la première fois de ma vie, ma bouche a prononcé un aveu. J’ai voulu le récompenser de l’affection qu’il porte à mon malheureux père , et je lui ai dit : « Félicité vous a aimé depuis sa jeunesse, et elle vous aime encore ! »
— Mon enfant, mon enfant, dit madame Verboord d’un ton sévère, c’est un oubli blâmable! Toute seule avec lui! Est-il resté longtemps ici?
— Non, non, bonne mère, ne soyez pas fâchée contre lui. Si vous aviez vu Raphaël, respectueux et craintif, les mains jointes élevées vers moi, implorant un mot consolant, vous l’auriez vous-môme tiré de son désespoir. Quoique mon aveu le comblâhde joie, il n’a pas même osé toucher mes mains ; et, lorsque je lui ai dit qu’après l’aveu qui m’était échappé, je ne pouvais rester plus longtemps seule avec lui, il a obéi comme un enfant et a quitté notre maison sans répliquer. Oh ! chère mère, Raphaël est toujours le môme, il a l’âme noble et le cœur pur comme un ange !
— Félicité, dit madame Verboord avec un certain mécontentement, tu as été imprudente. Hélas ! que peut-il advenir d’un tel penchant!
La jeune Allé sauta à son cou en l’embrassant.
— Si Dieu nous est miséricordieux, Raphaël gué-
rira mon père, et ne nous quittera plus. Venez maintenant, le temps pourrait nous manquer.
Félicité descendit en courant et aborda son père avec un sourire. M. Verboord sourit de son côté.
Elle s’assit à côté de lui, mit son bras [sur son épaule et le regarda un moment avec tant d’amour, que ‘le vieillard en fut louché. ‘
— Ma douce Félicité, dit-il avec émotion, tu es bien heureuse de me voir un peu mieux ! C’est étonnant, en effet, comme le remède du docteur a calmé tout à coup mes nerfs! Ah ! si je pouvais guérir! Je ferais le commerce, j’entreprendrais de grandes affaires, je gagnerais beaucoup d’argentef je te récompenserais de ton immense affection.
La jeune fille frémit secrètement, à l’idée qu’un mot désagréable suffirait pour troubler entièrement l’esprit de son' père. Il parlait d’affaires de commerce et de gagner de l’argent. C’était un très-mauvais signe.
Elle se tut quelques instants, pour que son père eût le temps d’oublier ce qu’il venait de dire. Elle hésita môme un moment; — mais reculer n’était plus possible. Raphaël allait bientôt revenir, et les suites de son apparition seraient plus graves, si son père n’en était pas averti.
Elle se mit à caresser et à embrasser le vieillard, et, lorsque celui-ci fut profondément ému et la pressa sur son cœur, elle murmura d’une voix suppliante :
'’bigitizea b'y VTîHîgle
— Cher père, je voulais vous ‘demander quelque chose. Certes, vous ôtes la bonté même, et, si vous me promettiez la grâce que j’implore, je serais heureuse et vous bénirais pour cette preuve de votre amour; mais je n’ose pas...
— Parle, mon enfant, répondit-il; demande tout ce que tu veux; si ce n’est pas absolument impossiblcj tes souhaits seront accomplis.
— Ohl puis-je l’espérer!
— N’en doute pas; pour faire plaisir à ma Félicité, je donnerais volontiers tout mon sang.
— Mais, cher père, si ma prière vous était désagréable, me le pardonneriez- vous? resteriez - vous calme et tâcheriez-vous de maîtriser vos nerfs?
— Ne crains rien ; je me sens fort. Aujourd’hui est un bon jour pour moi.
Félicité tourna un regard joyeux vers sa mère, qui feignait de travailler et écoutait la conversation, le cœur palpitant. Elle fit un signe d’encouragement à sa fille.* Celle-ci reprit :
— Ainsi, vous exaucerez ma prière, si cela ne vous est pas tout à fait impossible?
— Sois-en sûr, mon enfant. Tu me rends curieux. Parle I que souhaites-tu donc de si étonnant?
— Mon père, si je vous disais qu’une vieille connaissance désire nous voir, et si je vous suppliais de lui faire un bon accueil?
Le vieillard pinça des lèvres, et son ‘visage s’assombrit.
— • Ah I jnoa père, soupira Félicité avec découragement, je viens à peine de dire un mot, et déjà vous êtes mécontentl Je sais que les visites vous sont très-désagréables; mais, si vous vouliez m’accorder la grâce que j’implore de votre bonté, vous trouveriez bien, dans votre cœur généreux, la force de surmonter pour une fois votre répugnance.
— En effet. Félicité, je trouverai cette force dans mon désir de te satisfaire.
— Dites non, mon père, et je me soumets, et je ne parle plus jamais d’une pareille chose.
— J’accueillerai le visiteur avec politesse, avec affabilité, puisque cela peut te faire plaisir; mais ne m’en demande pas trop. Qu’il ne reste pas longtemps.
— Et si c’était une personne... dont vous eussiez à vous [plaindre?
L’expression du vieillard redevint triste; mais le regard suppliant de sa fille le vainquit.
— Walput? répondit-il. Soit, je cacherai ma répugnance. Certes, Félicité, il me sera difficile de feindre de l’amitié pour cet homme ; mais je me sens plus fort que d’habitude, et puisque tu attaches tant de prix à un bon accueil pour lui, je veux te montrer que rien ne me coûte trop pour t’ôtre agréable.
— Ce n’est pas M. Walput qui viendra? balbutia la jeune fille avec crainte.
— Si ce n’est pas Walput, qui cela peut-il être?
M. Dorneval? Celui-là ne s’est pas conduit très-^néreusement envers nous, en effet; mais il a agi comme un marchand et il ne me devait rien. Qu’il vienne 1
Félicité ne répondit pafe et regarda à terre ; une sueur froide mouillait son front, et son coeur s’op-' pressait d’anxiété. Le moment suprême était arrivé ; elle allait prononcer le nom de Raphaël, et elle craignait que son père ne fût pris d’une attaque de nerfs en entendant prononcer ce nom. "
Alors il ne resterait plus de raison en lui, et toirt espoir serait perdu.
Après avoir lutté un moment contre le découragement, elle rassembla tout son côurage. Elle cacha son accablement, caressa son père avec une extrême tendresse et reprit ;
— Écoutez, mon père, soyez bon pour moi, écoutez avec calme. Il y a quelqu’un qui, une fois en sa vie, a commis une action blâmable, et qui, du moins en apparence, méconnut votre bonté infinie. Vous ne connaissez pas les raisons de sa conduite, vous l’avez accusé avec raison d’ingratitude. Il était pourtant resté reconnaissant... et il est venu à travers l’Océan, de plusieurs milbers de lieues, pour vous demander pardon... Oh! mon Dieu, ne vous chagrinez pas, mon père 1 Je me tais, je me tais !
A ces dernières paroles, une émotion croissante avait vaincu le vieillard, ses yeux étincelaient et ses dents étaient serrées; il balbutia ;
Impossible ! Dieu l’a puni : il est mort depuis longtemps.
— Oh I ne soyez pas inexorable, mon bon père ! dit-elle avec les mains jointes. Il implorera votre miséricorde à genoux. Ayez pitié de sa douleur, écoutez son humble prière, donnez-lui son pardon !
— • C'est de iui que vous parlez? s’écria-t-il.
— C’est de lui.
— De Raphaël Banks?
— De Raphaël, soupira-t-elle d’une voix presque inintelligible.
Elle mit sa tète sur ses genoux, prit sa main, la couvrit de baisers, et resta ainsi courbée sans proférer une parole et sans oser regarder son père.
Le nom de Raphaël avait produit l’effet redouté. Elle sentit la main de son père trembler sous ses lèvres, elle entendit des reproches amers s’échapper de sa bouche; sa voix avait le ton rauque de la fièvre nerveuse et ses idées commençaient à se brouiller.
Le cœur de la pauvre fille se serra ; un torrent de larmes lui monta aux yeux, mais elle savait que la vue de ses larmes abalLait le courage de son père ; elle savait également que le silence le plus absolu était le seul moyen de l’apaiser.
Madame Verbqord tenait .les yeux fixés sur son mari, et épiait avec anxiété le moindre mouvement de son visage. Lorsqu’elle se fut assurée que le choc qui l’avait touché s’était affaibli sensiblement, elle se leva et s’approcha de lui avec un sourire indiffé-
LE MARCHANB D’ANVERS
rent. Elle feignit de ne pas remarquer son émotion et d’attacher peu d’importance à ce qui était arrivé.
— Ne faites pas attention au chagrin de Félicité, dit-elle. Vous savez, Verboord, combien elle est sensible aux douleurs des autres. Certes, Raphaél ne s’est pas bien conduit envers vous et envers nous ; mais un jeune homme ne sait pas toujours ce qu’il fait : l’entraînement, le goht des longs voyages, les conseils de ipauvais amis le poussent à des actes dont il ne comprend pas l’énormité. Sans doute, il en a été ainsi de Raphaël, puisqu’il vous est encore reconnaissant et vient d’Amérique uniquement pour obtenir son pardon. Dieu nous donne l’exemple de la miséricorde. Félicité craint que vous ne repoussiez Raphaël. Ce n’est pas bien de sa part d’avoir si peu de confiance dans la générosité de son père. Quelle pensée ! Vous seriez plus inexorable que Dieu même, et vous refuseriez d’oublier les maux soufferts, lorsqu’on reconnaît sa faute envers vous, et qu’on implore humblement votre compassion? Oh! Félicité, tu ne connais pas le cœur de ton père. Lui qui, plus que tout autre, est bon et bienfaisant, se montrerait implacable pour un pauvre jeune homme ^souffrant! Impossible. Puisque Raphaël est malheureux parce qu’il a offensé son bienfaiteur, et se repent d’un moment d’égarement, qu’il espère dans la bonté de ton père. Sois certaine, mon enfant, qu’il ne partira pas d’ici sans être consolé.
N’est-ce pas, Verboord, vous voujs montrerez tel que vous ôtes : bon et généreux?
Le maintien de Félicité et les paroles de sa mère étaient calculés pour apaiser l’émotion du vieillard et lui donner le temps de se dissiper insensiblement.
Probablement avaient-elles, contre toute attente, atteint leur but ; car le vieillard dit sans se bâter :
— Vous avez raison, Laurence, l’bomme ne peut garder impitoyablement une vieille rancune dans le cœur, si légitime que soit son aigreur. Vous dites qu’il reconnaîtra sa faute? Laissez-le venir.
Félicité se leva en sautant de joie et embrassa son père avec un redoublement de tendresse. Elle le combla de marques d’amour et des plus tendres caresses. Bientôt la figure du vieillard devint sombre. '
— Je ne sais pas, dit-il, le cœur me bat violemment, je suis effrayé. Pourrai-je supporter la figure de l’ingrat?
^ 11 vous est reconnaissant, mon bon père, dit sa fille avec crainte. Le repentir et son amour pour vous le font revenir d’Amérique, pour s’humilier devant vous et implorer son pardon.
— Ce pardon, je le lui donnerai, balbutia M. Verboord ; mais alors il s’en ira, n’est-ce pas, tout de suite, immédiatement?
— Dès que vous le voudrez, mon père. Dites un mot, et il partira en vous bénissant. Éc'oulez-le,
si c’est possible ; il vous dira des choses qui peuveat nous rendre heureux, vous, ma mère et moi.
Un sourire d’incrédulité plissa les lèvres du vieillard.
— Il vous a séduites par ses vaines promesses, murmura-t-il. Vous savez pourtant avec quelle légèreté il les viole.
— Ce n’est pas cela, mon père. Je vous prie, laismoi vous dire ce que Raphaël veut vous proposer. Resterez-vous calme et tranquille? Sans votre consentement je n’oserais pas en parlez, et Raphaël encore moins. A votre première parole, tout le monde se taira. Par conséquent, si la proposition ne vous plait pas, vous pouvez nous fermer la bouche d’un signe.
— Parle, mon enfant, dit-il; tromperie ou non, je t’écoute avec calme.
— Voyez-vous, mon père, Raphaël a fait le commerce en Amérique ; il a eu une chance favorable; il est riche d’un demi-million...
— Riche ! ricana Verboord. Dieu est juste : le bonheur des méchants s’évanouira comme la fumée.
— Oui, mon père, c’est ainsi ; mais Raphaël regrette son égarement, et Dieu est miséricordieux. Quoique la fortune lui ait souri, il n’a pas oublié ce que vous avez fait pour lui. Il pensait toujours à son généreux maître; et sa seule préoccupation était de trouver un moyen de vous prouver sa reconnaissance. 11 croit avoir découvert ce moyen, du moins il es-
père que vous lui permettrez de reconnaître vos bienfaits... Restez donc calme, père; vous êtes tout à fait libre de rejeter sa demande. Si louable que soit
l’intention de Raphaël, il se soumettra en toute bu-
milité à votre décision.
Félicité savait par expérience quels étaient les moyens de combattre l’émotion de son père. Elle parlait avec douceur et sans élever la voix ^ olle allait tout doucement à son but, comptait ses paroles, jjour faire comprendre au vieillard que personne ne voulait le contrarier.
Après un moment de silence, elle dit en soupirant :
— Vous aimez mieux ne pas savoir ce qu’il espère vous proposer, mon père; Je n’en parlerai plus.
— Non, parle, mou enfant.
— Eh bien I puisque vous le désirez, Raphaël, qui veut repartir pour l’Amérique, a projet d’élever une grande maison de commerce à Anvers. Il vient vous demander de l’aider en cela... Il vous offre de devenir son associé et d’accepter la direction de la maison anversoise. Il mettra pour cela trois cent mille francs et plus à votre disposition.
Le vieillard poussa un cri rauque et ses membres se contraelèrent convulsivement. Félicité avait prévu cette crise; aussi elle baissa la tête et garda le silence.
Madame Verboord s’approcha de son mari , et dit :
— Mon ami, c’esl une simple proposition; rejelez-la, si vous ôtes insensible, et personne n’en dira rien Certes, il y a des raisons qui rendent difficile l’acceptation de cette proposition; mais il y a en a aussi d’autres qui nous conseillent de bien examiner avant de refuser positivement. Par exemple, comme directeur d’une grande maison, vous pourriez mettre à profit vos profondes connaissances commerciales; cette activité de l’esprit guérirait sans doute mieux votre maladie de nerfs que les soins du docteur. Nous reprendrions dans notre ville natale notre position sociale; et votre cœur de père, mon cher Verboord, n’aurait plus rien à regretter pour l’avenir de son unique enfant...
— C’est terrible ! balbutia Verboord d’un air sombre. Il m’a rendu la vie amère; il m’a fait haïr l’homme comme une créature ingrate, et maintenant il vient me présenter de l’argent, pour payer mes douleurs! Après quatre ans de malheur et de chagrin, devrai je recevoir une aumône de mon commis? Taisez-vous, taisez-vous I Je mourrai pauvre. Dieu l’a voulu; mais je marcherai la tète haute jusqu’au tombeau I
Félicité soupirait et sanglotait, les larmes l’étouffaient; elle rassembla toutes ses forces pour ne pas pleurer, et se tint immobile.
Après quelques instants sa mère dit :
— Certes, Verboord, vous avez raison, nous subirons notre sort avec courage et sans rougir. Per-
sonne ne peut nous humilier... Mais Félicité s’est mal exprimée ou vous ne l’avez pas comprise.
M. Banks a besoin de votre secours, et, puisque vous parlez d’une aumône, c’est lui qui vous la vient demander. Il veut élever une maison à Anvers, et, comme il doit retourner en Amérique, il a besoin, pour surveiller tout ce qui lui appartient, de quelqu’un qui soit versé dans le commerce. Ses conditions sont larges et belles; il associera le directeur de sa maison anversoise à tous ses bénéfices. Appréciant vos grandes connaissances et votre générosité, il a cru que vous lui accorderiez cette grâce. Vous ne pouvez pas lui en vouloir, parce qu’il a trop de confiance dans votre bonté. Repoussez sa proposition, rejetez son offre si vous voulez; mais ne refusez pas de l’écouter, ne fût-ce que pendant quelques minutes. S’il devait repasser l’Océan sans vous avoir vu, il serait malheureux pour toute sa vie, et vous, cher ami, vous regretteriez peut-être ce moment de cruauté.
Félicité avait relevé la tête, et, tout en caressant doucement la main de son père, elle le regardait d’un air suppliant. Il dit avec abattement :
— Je voudrais faire ce que vous désirez de moi... En effet, partira-t-il à ma première demande? Vous dites qu’il m’obéira. . . Mais, hélas I la pensée seule que mes yeux le verront, m’effraye et agite tous mes nerfs,
— Mon Dieu 1 dit Félicité avec une terreur subite, il est là ! il est là 1
LE MARCHAND D’AîÏYERS STI
Elle embrassa son père, demanda si Uaphafilpou* vait entrer, lui arracha un consentement douteux et s’élança hors de la Qhambre en s’écriant : ^ ^
— - Ma mère, ma mère, forliflez mon père dans sa bonne résolution. . , .
Elle.courut au-devant de Raphaèl, lui prit la main, le tira à l’écart, -et lui dit : , ,
— • O Raphaèl 1 je suis bien heureuse. Mon père Csl plus jcaime que^ d’habitude. En d’autres circonstances, il n’aurait jamais pu supporter de telles émotions. II a consenti à vous recevoir. Si son esprit reste présent, il vous recevra avec bienveillance.
Merci, merci, Félicité, répondit Raphaël. Depuis que je vous ai vue, mon cœur déborde de bonheur ; tout rayonne devant mes yeux. Votre père me recevra aTcc bonté. Votre doux espoir se réaliserait? je pourrais payer la dette de ma mère et la mienne? Je pourrais nommer mon bieuraiteqr d’un nom plu; doux? Venez, venez, je, brûle de me précipiter dans les bras de mon vieux maître^ venez, qué je sente battre son cœur sur le mien!
— Non, Raphaël," pas encore; restez encore un moment. Ma, mère doit avoir le temps de fortifier mon père contre l’émotion de votre arrivée. Ma joie vous trompe. Que mon père ait consenti à vous voir, c’est un bonheur si inattendu qu’il m’égare. Il ne faut y;cs vous montrer ému, Vous-vouicz vous jeter dans scs bras, Raphaél? Obi ce serait assez pour briser tout notre espoir I Je suis accourue vers vpus pour voua avertir. Mon père est malade, et ses nerfs sont
278 LE ^\nCHAND D'ANTERS
extrômejiuînt surexcités. Ne l’oubliez pas : une violente émblion peut troubler son cerveau et obscurcir son inlelligénce. Votre apparition seule sera pour lui une dangereuse épreuW; niais, si vous vous tenez calmé,’ si TOUS laissez s’effacer cette Impression, il vaincra j)robablcînent cette première secousse. Soyez ^rùdeftt, Hapbaél, calme et réservé, observez avec soin les mouvements de mon père, pour juger de ce ’i^ue voùs' pouvez lui dire. Pour le disposer fàvorablement,'noûs'lui avons fait Cfoiré ^ue vous venez pour improrcr son pàrdo'n.’ Ne parlez, pour commencer, ’qîie de cela. Humiliez-vous, reconnaissez-vous edupablè envers lui, montrez-vous reconnaissant. Api ès, Vil bb vous ^donné pas de partir, parlez peu à peu de votre projet comme d’un seKice que vous fui 'âerrîjtndez.'Vdùs avez un cœur délicat* vous ferez ce qu'il '■faut pour réussir. Laissez d’abord la parole h môn père Cl ne parlez pas beaucoup.’ C’est le moyen cte le préserver d’une subite agitation.'
■ ■ — C’est bien, Félicité, jé comprends, répondit-il àVfec un soupir. IlélasT esl-cc comme cela que je devais revoir mon bienfaitébr?
* Non, non, ne perdez pas courage, dit-elle, tout noüs'est favorable; ce que nous avons déjà obtenu inè semblart ce matin impossible. J’avoue quC j’ai -tnlrepris l’effort sans espoir; mais le l)on Diéu a exaucé ma prièée.’Il aura pitié de lüon pauvre père et de nous, Raphaël.' Venez mainlenahtj* venez; qui &iit si ce jour ne sera pas un jour de dêlivrtBice et d'ineffables joies ? ' '
I iSv ■ 'i ; • ' 7 , • , ^ . >. , , . ' ■
w: MAhCIIANB 'D’AWVEftS rô
• Le jenne homme était Irès-éftiu et Irès-affligéf les paroles Félicité lui avaient laissé peu' d’espoir. Lorsqu'it'fit-le premier pas dan» la -ehaaibre et'qu’U aperçât «on vieux matire, il se mit à trembler. La vue des cheveux du vieillard, blancs commela'neigé, et de latnalgreupdeses joues le frappa plus douloureusement que le regard sévère de ses'ÿeux étincelants^ Baiiks pencha l^i tétesursa-poilriné et baissa les yeux.
U resta ainsi sileneieux, dans la position d’un homme qui se reconnaît coupable et qui implore miséricorde^ Félicité joignit -l'es mains en suppliant. Lé vieillard tremblait dé tous ses' membres,' et-il était’ visiWe qu'un combat acharné se livrait en lui. il né succomba pas à son agitation ; rburable-mahifien de ïtaptiaôl' semblait même lui donner une force inespérée. Après avoir tenu un moment les yeux fixé» . sur êoû commis, if dit : , . • ^ -
Ab! vous ôtes 15, monsieur? Vous savez dond qiie 'vou» avez mal agi eirvers-moi ? Valre conscience vous a fait des reproches elnvec hai^oh, certes! ‘Molqnî'vous ■aimais<'coiHflïé mon fils unique, lîioi qui souhaitais- votre bonheur commé «‘vous a^ez été renfant dé mon frère, vous m’avez abandonné" au moment oiile malheur me frappait et où vous pomiez m\ider et me consoler 1 N’essayez pas de vous excu- •Zer. Ôn dit que vous- vous 'repentez de votre-ingralilude. Vous êtes venu d’Amérique pour me deraau- -^Cr pardon? Eh ■'bien! 'je vous donne ce pardon, 'Soyez en -pStïnTed vôtre cœur 'et' votre conscience,
^ ^Ouitter maiàtenant eette ‘maison ; je suis malade;
LE MARCHANP D’ANVERS
,vptre présence irrite mes nerfs et me fait du fnaL — Un mot I accordez-moi la grâce de dire un mot l soupira Banks, qui renrorquait aveo- frayeur que le visage dç soo maître étaient trè$>p&le et que ses lèvres tremblaient. , '
— Parlez^ mais soyez J>rcfî répondit Yerboord. Ma patience, touche à sa ün. ^
•— O mon bon maître 1 vous savez que-je sois coupable envers vous, et vous me pardonnez généreusen)enU Que Dieu vous bénisse I Je m’en irai,- le cœur rempli de reconnaissance et de joie... Mais laissezmoi vous dire que Raphaël Banks n’a jamais cessé de respecter et d’aimer le bienfaiteur de sa jeunesse. S’il eût su qu’un naalheur tous, avait frappé , s’il eût seulement pu présumer que sa présence vous aurait été de quelque ulilité-t la mort menaçante n’aurait pas été assez puissante pour le tenir éloigné de vous. . ' , . > J
— Pourquoi alors Ctes-vous parti lualgré votre promesse ?.inlerrompil le vieillardi, • - Celte^ demande mit Raphaël dans l’embarras; ü hésita et balbutia des paroles inintelligibles. '
— Pourquoi? pourquoi? reprit Verboord avec une fiévreuse impatience.
— Une passion irrésistible pour les lointains vbjpa« ges... quelque chose comme une fièvre... un ég^e> ment des sens.
— La passion des voyages I s’écria Verboord avec la gorge sèche. Une bagatelle» U»e foliel pour cela, vous oubliez toute mon affection pour voua I et*
pouf cela, vous m’abandonnez dans le mâlheurl et, pourceha, vous mo livrez au chagrin, sans secours et sans consolation ! pour satisfaire un caprice I Ce que vous dites est faux... Partez, partez? votre présence me fait mal. Arrière ! ne me louchez pas, ne me tou-*, chez pas, vous me tueriez!...'
Il tomba étendu dans son fauteuil , ses yeux étin-< celaient et tournaient affreusement sous ses sourcils abaissés; une terrible émotion l’avait saisi; lefauteuU tremblait ISOUS lui. Raphaél était tombé à genoux; et à côté de lui Félicité et sa mère, et tous' ensemble demandaient pardon. Mais Yerboord, tout à fait troublé, se leva, étendit une main menaçante et cria, hor.'! de lui-mômeT
— Je devrais vous maudire : mais je ne le veux pas. Dieu vous punira I Ne me regardez pas avec ces yeux faux comme une vipèruqui va cracher du venru. Ce rire sur vos lèvres, c’est lâcheté, tromperie, duplicité. Vous voulez m’offrir uné aumône , m’outrager dans ma misère, vous réjouir de la honte de votre' victime 1 Allez, allez! je vous prie, je vous supplie, ayez compassion de mon douloureux sort! AhI je succombe, je meurs, vous m’assassinez pour la seconde fois!
Elil tomba à la renverse sur son fauteuil et demeura là, convulsif, haletant et sans force. Les deux femmes étaient accourues vers lui. Pendant que Raphaël était au. milieu de la chambre, la télé sur la poitrine et comme anéanli, elles prirent le vieillard b moitié défaillaut par-dessoua les bras et le con-
duisirent en haut dan» sa chambre. Aa pLed de t’es« eaher, la jeune fille iU «igné à Rapbaâi de qiûUerJa maison.
— Pour l’amouc de Keu, parlez, monsieur, sup-*
plia la mère. ' ' . •
Et, du haut de l’escalier, on entendit encore la;voix tremblante du vieillard :
-^*Allez> aller, ou je vous maudis, cruel assassin de mon ômcl ’ -
Mais Rapha&l u’enleodait-et no voyait plus rien ; sa' tète tournait , et il lui semblait (pi’it allait aussi- per-dre la raison. 11 fat soudmn lèveillé. de sa médita* lion par la voix de madame Verboord qui ôtait à côté de lui et qui lui disait -avec anxiété >
— Encore ici , Raphaël? Je vous-en supplie, partez 1 M. Verboord p«it descendre. D-ins son égarement, «es- idées et sa volonté ehangent-à chaque momoment. S’il vous trouvait iei, è ciel i
Oui, ge le sais, il me üiaudirait, répondit Raphaël. Il ne petrt-plue-me voir : ma présence est un supplice pour lui. Je pars, madâtne; mais, avantque de m’éloigner, j’ai quelque chose Ji- vous direj' Faites-moi la grâce de m’entendre ayez la bonté de me suivre en un lieu où nous puissions parier en cécurité. Seulement quelques mots. '
Madame Yerboord restait silencieuse et semblait hésiter. ■ > - .
Oh I je vous en.prie, ne refusez pas 1 soupira le jeune homme» ^
. — Eh bien J. venez, et ne ma retenez-pas long-’
temps, dil-eile. Il y a, au bout du jardin, une petite^ pojEl£* Venez par là dans les champs.
Elle prit uns clé et sortit par la porte de derrière. Raphaël la suivit.
— Madame, dit-il d’un ton grave, vous savez pour-' quoi J’ai quitté suhiment Anvers. Vous m’avez même encouragé à ce départ, parce que vous saviez que je n’obéissais qu’à la voix de mon devoir. Je peux donc espérer que vous croyez h ma sicérilé et à mon amour désintéressé pour mon pauvre maître?.,.
— Oui , Raphaël , je connais votre cœur, efje n’ai jamais cessé de vous aimer.
— Merci, madame, vous me donnez, le courage nécessaire pour accomplir mon projet; et vous m’ai- . derez, u’est-ce pas? Écoulez donc ce que j’ai résolu. Je pars d'ici pour n’y plus revenir avant que mon • bienhiileur soit guéri; mais, quoiqueahsent, je veillerai- sur lui, sur vous et sur mademoiselle Félicité, ,, comme si Dieu m’avait imposé cette lâche. Désormais * ma vie n’a plus qu’un hut : jriorapher de la Icrrihle maladie de mon hienfaiteur ! Je vais à Paris, à Londres, à Vienne, s’il le faut, pour rechercher les plus savants médecins et les consulter. Je ferai venir à Brasschaët des hommes qui sont renommés par toute la terre... Espérez donc, madame; consolez mademoiselle Félicité et donqcz-lui du courage. Quoique, . loin d’ici, je serai toujours avec vous; et je trouverai , moyen d’ôtre instruit chaque jour de.J’état de M. Vetboord. Maintenant, madanqe, j.’ai encore à , vous parler de quelque chose; j’ai une grâce à vous
Digilized by Googic
tSi LE MARCHAND D’ANVEHS
demander; mais j’hésite et ne sais comment exprimer mon souhait, sans vous blesser. Mon maître devrait avoir unevié^plus douce; sa deraéure devrlîit être ornée; son jardin rempli de fleurs; en un mot,^ tout autour de lui devrait réjouir ses yeux et empêchér qu’il ne se souvienne de la perte de sa fortune. Pour cela, il faut de l’argent : j’ai 10,000 fr. dans mon portefeuille, et si madame...
— Ohl ne parlez pas de pareilles choses 1 soupira madame Verboôrd avec le rouge de la honte sur les joues. Laissez-nous, du moins, t vos jeux, Raphaél, conserver l’orgueil de fa pauvreté !
— Je prévoyais ce refus, madame, et jè tacherai de remplir cette partie de mon projet d’une autre façon. Maintenant je vous quitte. Je pars pour Paris. Je reviendrai bientôt. Ne parlez plus de moi à M. Verboord; que mon nom ne frappe plus son oreille. Épargnez-lui soigneusement toute cause d’émotion. Ce que j’aurais encore à vous dire, vous l’apprendrez par d’autres personnes... Adieu, madame, je com- . mence la lutte et là continuerai jusqu’à ce que je sois vainqueur. Il n’y a plus de place dans 'mon esprit pour une autre pensée. Avânt la pointe du jour je serai dans la capitale de la France. Espérons dans le secours de Dieu I
Il se leva et se dirigea vers la porte du jardin. Madame Verboord émue le suivit, ouvrit la porte et dit : '
— Raphaël, je vous bénis comme épouse et comme mère. Puissiez-vous réussir dans votre généreux pro-
jet! Puissions-nous vous revoir dans de moins douloureuses circonstances 1 ' v .
Oui, madame, vous me reverrez lorsque mon pauvre , maître sera guéri 1
11 s’était écoulé douze jours depuis la visite de Raphaël. La violente scè.ne qui s’éLût passé.e entre lui et le faible vieillard, n’avait pas faiircifet redouté sur l’àme de ce dernier..
Le souvenir de celle douloureuse rencontre avait pen à i)€u disparu et l’on eûl pu croire que son esprit n’en avait pas conservé la moindre impression, si ce n’est q j’il était tombé de plus en plus dans un sombre silence et qu’il restait quelquefois des jours entiers, sans dire un seul mot. Depuis la veille pourtant, son. mal avait tout h coup empiré. Il avait beaucoup parlé et avec précipitation; pendant toute la nuit, il avait rêvé à haute voix de commerce et de richesses; il avait prononcé le nom de Banks, en grinçant des dents. C’étaient les signes habituels d’une attaque de nerfe imminente, et l’on ne pouvait la prévenir que par un*wlence absolu. Tout à coup le vieillard poussa un cri de joie et frappa sur le pupitre :
— Ah! ah! oui, c’est cela! Je l’ai trouvé! Nous.,
serons riches à plusieurs millions? Il est venu un. ange du ciel, qui m’a donné la puissance de voir dans l’avenir. ,
Il se frotta lesmains, rit un moment dans la contemplation de sa fortune future, puis il reprit :
— Vous pensez que je rêve? Je l’ai cru aussi ; mai» c’est une erreur. Quoi de plus facile que d’amasser
LE MAHCHAHD D’ANVERS
de l'argent par tas, quand oti sait d’avance cê qui arrivera daire le monde?... Dans le courant du mois piiocbain, le cours du café haussera CoMrae îl n’a jamais haussé. C’est infaillible; les causes m’en ont été révélées celte nuit. Je les ai calculées et cherchées dans leurs sources. Dès demain, je commence h acheter tout le oafô qui est'Anvers; j’ènvoie mes commandes à Londres, à .Amsterdam, «u Havre-de-Grâce, à Hambourg, oui, mémo sur mer aux pays de production... El alors, quand la hausse du prix sera à son comble, je réalise et je gagne une coupte de naülioos, trois, quatre millions, beaucoup de millions l Eh bien I Laurence, que dites-vous de çà? Et loî, ma chère Félicité? Devenir si riche en qoelques mois, c'est beau, n’esl-ee pas?
Les deux femmes, accablées, essayèrent de sourire, maiâ ne dirent pas un mot. Les pensées du vieillard ‘
prirent une autre direction et son visage s*assom»' bi^t, « ' ~ -
— M’oser offrir une aumône 1 murmara-t-iï^ L*ingratl n pense donc que nous sommes lomBës dans la' misère? que je h’ai phïs ni intelligence ni courage,, pour tenter encore le sert et regagner ce que j’ai perdu? 11 verrai it verra! , ' ’
Après quelques moments, H s’écria avec un sourira de bonheur :
-i- Demain, je fais venir mon maître maçon avec des centaines d’ouvriers de touCétaL Le ■château doit s’élever comme par enchantement. Nous pre'nons les bois et les champs qui sont derrière^ notice jardin^
l’on creu«e, l’on voilure, l’on plante! II y aura ici, dans quelques senaaines, un beau parc! Ma bonna Félicité va se pjaricr avec le fils du plus riche négp- , ciant d'Anvers. Le châtelet le parc seront sa dot..,- ] Pour ma chère Laurence, je fais bâtir une maisooen ville, grande et belle comme un palais... Oui, ouil ma joie ne consiste qu’à travailler au bonheur; toutes deux; et je le ferai avec zèle, courage et amour, jusqu’à la fin de ma vie... O I Dieu misé; icordieux, .soyea loué de m’avoir du moins laissé assez d’esprit et de force pour remplir mon devoir d’épou? et de pèrel
II reprit sa plume eu, tremblant et recommença à chiffrer avec une précipitation maladive. H haletait ^ ses dents étaient serrées; tout à coup il parqt épouvanté. Probablement un rayon de lumière traversait son esprit. Le pauvre vieillard doutait s’il n’élaU pas. le jouet d’une illusion, çt doutait, contre un douloureux désenchantement. Sç tournant vers les deux femra«8, il cria ;
— Mon journal? Où est le Précur$eu^ d’atyour- , d’hui? Donnez- le moi immédiatement. J’en ai besoin 1
,, — Cher père, le facteur viendra tout l’heure, répondit Félicité. Il apportera votre journal.
— Ciel 1 qu’il ne reste pas longtemps ! soupira Verboord, Notre fortune, notre bonheur peut dépendre de sa diligence I
U se frappa le front avec d(^it, comme quelqu’un qui s’efforce inutilement de renouer le fil rompu do
-ses idées. Apr^s un moment de vains efforts, it dit d’un ton découragé :
^ Laurence , tous ces travaux de mon esprit sont pour votre bonheur et pour le bonheur de notre chère Félicité. Laisscz-moi pour quelque temps seul, je vous prie.
Avant qu’il eût achevé, madame Verboord sortit par la porte de derrière, et Félicité la suivit.
Elles se dirigèrentversie banc près du parterre de fleurs, s’assirent et reprirent leur travail. '
Il y avait des larmes dans les yeux de la mère; de profonds soupirs soulevaient s-a poitrine oppressée.
Félicité surmonta sa propre douleur cl essaya de consoler sa mère, en lui assurant que Raphaôl triompherait de la maladie de son père; elle décrivit la vie douce et agréable que l’avenir leur gardait, et dit avec le rouge de la confusion sur les joues : — J’ai rêvé aussi cette nuit; et j’ai plus de droit que moil pauvre père de penser qu’un ange du ciel m'a révélé l’avenir. J’entrais dans une grande église ; vous et mon père me teniez chacun par la main. Nous
passions entre des milliers de personnes ; on m’admirait, j’étais belle, une couronne de fleurs d’oranger ornait ma tête. J’allais me marier. Le prêtre nous attendait à l'autel... Raphaël devenait mon époux et vous pressait, comme une mère chérie, sur son cœur. Mon mari, -le compagnon ma vie, devenait le sauveur de mon pèrel ce noble et généreux tœur... Je dois me taire, ma mère, les larmes me suffoquent!- U y eut un court silence.
*— Ce bon Banks I soupira la dame. Que le Dieu miséricordieux le bénisse pour sa reconnaissance!
— Vous voyez bien, ma mère, que la bonté du cœur trouve tôt ou tard sa récompense.
— - Ah! mon enfant, ce que ton père a pu faire pour llaphaél est bien peu. Nous eussions peut-être fait la môme chose pour tout autre. Par conséquent, Raphaël ne nous doit pas tant. Pouvons-nous accepter le sacfiOce de toute sa foi tune 7
— Acceptez l’ofFre de RaphaCl , ma mère : ses dons ne découlcnt-üs pas des dcux'sources’ les plus pures du cœur humain, la reconnaissance et l'aniour? Oh ! j’accepterais tout avec orgueil : ses bienfaits, sa forlune, son nom, dans l’assurance, manière, qu’un refus le rendrait malheureux.
— • En es-tu bien certaine, mon enfant?
— Pourquoi rester si incrédule, ma mère? Soyezen sûre, Raphaôl sera pour vous un fils affectueux. Ayez donc bon espoir, maman... O ciel ! qu’est ceci? Ce cri de détresse 1 ce cri effroyable! C’est papa! Hélas? que lui est-il arrivé?
Elles se levèrent et s’élancèrent vers ia maison, pâles et tremblantes. A leur entrée dans la chambre, elles virent M, Verboord tombé en arrière, la tète contre le dossier de son fauteuil. Il semblait évanoui ; autour de lui, sur'le plancher, il y avait des journaux et des papiers, qu’il avait laissé échapper en tombant. Félicité prit tes mains de son père, et l’appela par son nom. L’inutilité de ses efforts lai arracha des cris do désespoir. Madame Verboord courut
LE MARCHAND D’ANVERS à la cuisine chercher de l’eau, mouilla la léte et les main» de son. mari, et dit à sa fille :
— Félicité, n’aie pas peur, mon enfant. Tu vois bien que ton père est évanoui. Cela lui est déjà arrivé. Il échappera ainsi à une attaque de nerfs. Ne pleure pas. Aide-moi : liens les mains de ton père dans le bassjn; la fraîcheur de l’eau le rappellera à lui. -
Lonfjtemps leurs efforts restèrent sans effet; le vieillard était étendu sans mouvement coraraç un mort. Bientôt une anxiété extrême s’empara d’elles. La mère, voyant comme sa fille tremblait, lui dit aveac une feinte tranquillité :
— Tu as tort, Félicité. Sois donc raisonnable. Un évanouissement dure quelquefois une heure entière ; il reviendra. Si nous pouvions le mettre au lit, ce serait bientôt fini ; mais ceci dépasse nos forces. Attendons son réveil. Prends une chaise. Félicité, et assieds-toi. Nous prierons.
■ — Ma mère , je cours chercher le docteur !
M. Booms est chez lui à cette heure, il viendra...
— Non, reste leL; M. Booms tirerait du sang à ion père, et tu sais que le docteur de la ville l’a défendu, sous quelque prétexte que ce soit. Be plus, ton père est aigri contre M. Booms, S’il le voyait à côté de lui à son réveil, cela suffirait pour lui donner une attaque de nerfs. Notre situation est bien pénible, mon enfant ; mais nous devons subir notre sort avec patience, dans la ecrtilude que le Bieu miséricordieux ne nous abandonnera pas dans nos misères. , .
U y eut un loitg silence. Pendant tjuelque temps,
madame' Verbord continua scs efforts pour faire revenir son mari ; mais, enfin, -fatiguée et désespérée, ellepriHoulàcoupiamaiitdesafille, et dit: Félicité, va chez !e docteur; héte-toi, hfUe-toi, il csttempsl Félicité seJeva et s’élança vers la porte; tnais, avant qu’eHe l’eût alteioie, un cri puissant, de joie ou d’épouvante, la retint. •
— Reviens, reste! s’écria la mère d’une voix étouffée. Merci, û nion Dieu! il revient! Sa mai» a remué. Regarde ses joues; la pâleur diminué; assieds-toi, ne le fâchons pas; cachons nos larmes, qa’il ne voie ni notre tristesse ni notre frayeur!
Elles allèrent se placer à quelqu^ pas du malade, le cteur palpitant et tenant l’ceil fixé sur lui. (
Le vieillard remua les doigts, d’un mouvement presque iropercepliUe; le sang recommença à circuler sous le tissu de la pean. La couleur revint peu & peu à ses joues et sa poitrine commença à se soulever; mais ses yeux restaient fermés.
Après un moment qui, pour elles, avaient duré on siècle, le malade rouvrit les yeux et contempla, muet et troublé, sa femme et sa fille. Cette dernière n’avait pas été assez puissante pour étouffer un cri (Tangoisse et d’effroi. Elle se le^ a et regarda son père, comme -s’il arrivait qu^que chose- d’inexplicable.
En effet, les y»ux de son père, quoique exprimant le trouble, étaient tout à fait autres qu’nuparavant. , Il lui semblait qu’une âme y respirait, qu’une intel* ligence sans voiles y brillait. Son père étendit tea> doux Bsaios, et dit d^uoe. voix^ijjfe : «
LE MARCHAND D’ANVBRS
— Ah ! VOUS Ôtes là, mes bons aoges, qui ne m’abandonnez jamais? Venez, venez 1
EUles allèrent toutes dcuxàliii^ prirent ses deux mains et les pressèrent avec tendresse.
— ^ Ma bonne Félicité! ma chère Laurence! soupira-t-il. Ah! que je suis content de vous revoir t Que m’est-il arrivé ! C’est comme si je sortais du tombeau! .
— Rien, Verboord, répondit sa femme; une syn-
cope. MaintrnaiR c’est ûni. Vous vous trouvez mieux qu’auparavant? '
— J’ai dormi , n’est-ce pas? demanda le vieillard > sans faire atleution'à ses paroles; longtemps et profondément dormi. Il me semble que je suis ainsi, de-' puis une année, endormi dans ce fauteuil. Quels rôves ! J’avais perdu ma fortune; oui, j 'étais devenu pauvre...; mais U vint une nouvelle d’Amérique... Quelle nouvelle était-ce?... Ah ! je sois! La naaison • Ortado allait payer, ses dettes; on me rendrait toute ma fortune. Je rêvais .encore que j’avais été fou» èt de joie... Mais non, non, ce n’était pas un rêve! Laposte est arrivée? Parlez, pariez : u’est-ce pàs?la poste est venue et ma apporté une lettre? une lettre de CharlesloB, d’Amérique, de Londres? et de l’argent, beaucoup d’argent? Mais oti est celle lettre î Oh est cet argent? Serait-ce un rêve? Obi délivrez* moi de ce doute morlell Dites, dites, suis-je insensé ou est-ce la vérité?... Regardez à côté du pupitre; . sous ces papiers, peut-êlret.
Et il voulut se lever; mais il relomhasur son siège, -
tenant la main étendue et montrant du doigt lesjouraanx qui ôtaient tombés à terre.
'Madame Verboord s’efforça de le calmer. Félicité, pour contenter son père, ramassa les journaux.
— L.*>, IA! cria Verboord joyeusement, la lettre, les bank-notes! Donnez, donnez, mon enfant. Oh! Dieu soit loué, je ne suis pas insensé!
Il prit la lettre et les bank-notes des mains de' sa fille et pressa ces objets sur sa poitrine en disant :
— Paix, paix, je vous prie! Laissez-moi reprendre haleine, laissez-moi ; le cœur me bat avec violence. AhI ah! ce n’était pas un rôve ! Le bonheur de ma bonne f-^mme! l’avenir de ma chère enfant!
Et des larmes tombaient de ses yeux.
Madame Verboord était pâle et muette; Félicité chancelait sur ses jambes. Elles doutaient encore si tout cela n’était pas une illusion, qui serait suivie d’un cruel désenchantement; mais la lettre était bien là, et c’étaient bien des bank-notes, beaucoup de * bank-notes, que Félicité avait ramassées.
— Venez maintenant! dit le malade après un long' silence. C’est un si grand bonheur, ^u’on pourrait en mourir de joie; mais je me sens reposé et calmé. Vous me regardez d’un air étonné. Je comprends : vous ne pouvez pas croire que nous sommes redevenus riches, et vous désirez savoir comment cela se fait. Je l’avais presque oublié; mais maintenant ma mémoire est revenue. Écoulez, Laurence! écoute Félicité! tous vos doutes disparaîtront, et vous bénirez le Seigneur pour son bienfait inattendu.
Elles s’approchèrent^ il ouvrit la lettre en disant
— J’étais seul, je me le rappelle bien. Le fauteur est venu et m’a donné une lettre. La nobvelle qu’elle renfermait m’a secoué si fortement, que je suis tombé sans connaissance. Je veux vqus lire la lettre; , vous serez alors assurées de notre bonheur. Écoulez; je me suis mépris; la lettre vient d’Anvers; elle m’est envoyée par le banquier Wolf, chez lequel j’avais autrefois placé mes fonds. Voici ce qu’il dit :
. « Anvers, le 15 juillet 1857.
» Monsieur,
» Par les ordres de la maison de banque Stanhope et C‘* de Londres, j’ai l'honneur de vous informer qu’Henri Orlado, fils de Cristoval Ortado, de Charleston, a résolu de payer le* dettes que feu son père avait laissées, a Vos créances, suivant les livres restants, s’élèvent à la somme de 43,000 dollars. Si ce ebilfre n’est pas accepté par vous comme exact, je vous prie de faire vous- même yotie compte avec la maison Orlado.
U Dans l’attente d’un règlement définitif, je vous envoie ci-jointe, * en papier belge, la somme de 4,000 dollars, que MM. Stanhope m’ont prié de vous remettre immédiatement. La maison Ortado acquittera ses dettes en dix termes, autant que possible en payements trimestriels; mais, dans tous les cas, vous recevrez dans le courant de l’année au moins 12,000 dollars à-compte.
» J’ai appris. Monsieur, que vous êtes indisposé. Ne prenez donc pas la peine de venir en ville. Dans
quelques jours j'aurai l’honneur d’aller m6i*même vôus voir. Vous me donnerez alors votre reçu, et nous parlerons plus amplement de cette importante affaire. VeuHlez agréer’ l’assurance’ de toute ma sympathie. » Wülf et C**. »
- Félicrté sauta au cou* de son père èt l’embrassa avec transport; mais sa mère 'lui fit comprendre qu^etle devait modérer sa joie. Ce n’était pas seulement la richesse retrouvée qiù comblait de joie Félicité, c’était l’espérance, presque la certitude de la guérison subite de son père. Verboord repril ;
~ Comprenez-vous bien, Laurence I t’est une tune de fr. qut nous est rendue. Avant la
fin de l’année prochaine, <nous posséderons une somme d’à péu près 65,000 fr.I je succombe presqu’au bon-, heur. Pas pour moi : pour vousj peur notre Félicité.-
C’était un cruel martyre pour mon «mur dp père,- de penser que l’hurndialion et la pauvreté seraient votre sort Mir terre : que l’avenir de notre unique enfant serait brisé pouf toujours!..-. Vous ne sembJea pasravie, ma bonne Laurence ? - .
Certes, je remercie Dieu, e.t je suis très-heureuse, répondit-elle; mais l’homme doit être raison-;: nable et rester calme dans le bonheur comme dans la malhèur.
Malheur, malheur? répéta Vurboord , . regar- dant doucement atiiour de la chambre.
Madame Verboord dit d’une vojx profondément triste : • . ' •
— Mon ami, accordez-moi une grâce.
— Une grâce, Laurence? Vous me demandez une grâce? Commandez, je vous obéirai avec joie. .
, — Eh bien I mon désir est que vous restiez Iran-^ quille. Vous avez été fort malade, Verbpord, et,, quoique vous paraissiez guéri, vous ne devez pas vous agiter. Tenez-vous calme, ne parlez pas tant, cela pourrait vous faire mal. Celle crainte nous effraye, et nous vous serons reconnaissantes, si vous voulez nous accorder la grâce que nous imploroQS de v(vlre bonté. -
Le vieillard regarda sa femme avec étonnement et en faisant des efforts visibles pour surmonter son émotion. Félicité et sa mère suivaient tous les mouvements de son visage, et remarquaient avec anxiété ' que son expression s’assombrissait peu à peu. En&n il demanda, comme s’K se parlait à lui-méme .'
— Que m’est-il arrivé? O ciel I La lettre est datée de juillet 1857. Quatre ansTOù sont-ils? N’ont-üs eu pour moi que la durée -d'un seul jour?... J’ai été malade. Étonnante maladie, un sommeil de quatre ans! El je ne me rappelle rien, plus rien de ce qui m’est arrivé. O Laurencel quel maHncomprébeûsibleio’avait donc frappé, qu’un abîme d’oubli a interrompu ma vie.’
— Un mal qui n’est pas du tout extraordinaire,
répondit la dame, une fièvre nerveuse;... elle est guérie; mais vous devez rester calme,, mon cher Verboord. - ' -
Il baissa la tête et retomba dans ses pensées. ,
M. VerboOTd répéta à voix bjESîse : Une flèvr« neiv veusel uiïe fièvre nerveuse! Puis il se tut, s’absoriia de plus en plus dans ses graves méditatiensi Madame Verboord commença à craindre qu’une nouvelle attaque de nerfs ne le plongeât de nouveau dans la folie ; cllè prit la main de son mari et dit :
— "Verboord, vous ne refuserez pas de suivre le conseil de votre Laurence} prenez un peu de repos : nous vous conduirons dans votre chambre. Lorsque vous serez toul à fait calme, nous parlerons et nous nous réjouirons, sans crainte. AhI je vous en prie, mon ami, consentez à ma prière f — Je vous remercie, bonne Laurence, répondit-il. Je n'osais pas le demander ; mais je sens, plus que je ne puis vous le dire , le besoin de silence et de solitude. Oui, laissez-tÀoi rassembler mes idées, mes souvenirs. Vous voulez me soutenir, niurmura-t-il avec tin sourire, ainsi que vous area sans doute fait pen- 'dant ce? quatre douloureuses années? Soit; mais c’est inutile, je me sens assez fort.
Au pied de l’escalier, il s’arrêta et dit :
* — 11 y a quelque chose qui vous effraye, n’est-ce pas? Je devine ce que c’est. Ayez bon espoir. Vous allez me laisser seul avec mes pensées; je serai délivré du doute qui me trouble les sens. Soyez toutes deux tranquilles; votre crainte disparaîtra pour toujours.
Et, soutenu des deux femmes, il monta l’escalier. Quelques moments après, elles descendirent sur la pointe des pieds; mais elles n’eûrent pas plus tôt
sœ LE MAHCHANP St’ANVERS
/ermé k pofle, qu’elles se ^eiéreat dans }es bras
l’une de l’autre en versant d’abondaoles larnïes.
Félicité se dégagea la première de ces fiévreux embrassenaeuls et s’écria : ^
. -O- Papa guérira I papa guérirai Nous somanes de nouveau riches! Obi que dira^ Raphaël lorsqu’il apprendra ceci? - . , ,
. Mais sa '-mère lui mit la maia sur la boupbe et •murmura ; , , .
— Mon enfiint, mon eofant, ne prononce plus ce nom. . Ton père pourrait renleodi^e. Tu as vu comment ce nom l’agite et le travaille..
— Oui, oui, répondit Félicité, c’est vrai, ma mère. Nous devons nous taire jusqu’à ce que la guérisou de papa soH certaine; mais Je ce puis contenir ma joie; H faut que Je parle, que je raconte notre bonbeur, ne fût-ce qu’aux murs de celle chambre I , ,
-, — Félicité» dit madame Verboord la prenpnl par la main, n’oublions pas d’où l’homme reçoit tout bonheur cl tous biens. Élevons nos âmes vers Gelui-quji nous a exaucées,
, -- O Dieu miséricordieux, que vob<B nom soit sanctifié 1 dit Félicité. . ■
' Les deux femmes tombèrent à genoux devant* le «rucifix, et baissèrent k télo dans une stiencieuM mais ardente prière. , • : .
Félicité était à la fènélre qui donnait snr la grille.
Son extérieur était tout à fait'Changé. Elle portait une robe do soie élégante, reste soigneusement conservé de sa prospérité passée , et a-vait enroulé ses tresses blondes autour de sa tête comme une couronne, ün gai sourire entr‘ouvrait ses lèvres, et sou visage était rayonnant de bonheur. Ses yeux brillaient d’un éclat étrange, pendant qu’pUe fixait dans l’espace un regard enthousiaste, comme si elle entrevoyait l’image d’un bienheureux avenir. Une jeune et robuste paysanne sortit de la cuisine, et dit d’un ton respectueux;
— Mademoiselle, j’ai fini de nettoyer. Commencerai-je à plumer le poulet?
— Oui , Marianne , si vous n’avez pas d’autre ouvrage. Ma mère va descendre, et vous dira ce que vous avez à faire. '
— Les choux-fleurs doivent égalemept être épluchés! Si mademoiselle avait la bonté de" me montrer comment je dois le faire?
~ C’est tout simple, Marianne; je vôus le montre* rai, puisque vous le désirez; mais vous avez tout le temps. Mon père va à la ville; nous ne dînerons qu’à trois heures.
— Mademoiselle voudra bien avoir un peu d’indulgence pour ma maladresse, balbutia la paysanne. Je n’ai jamais servi chez des riches , et j’ai peur de ne pas faire bien...
— N’ayez pas peur, ma chôre, répondit Félicité avec un sourire bienveillant ; je vous aiderai dans la cuisine; d’ailleurs, mon père sera^faligué et aura grand appétit. Le dîner d’aujourd’hui doit être une petite fête. Je tâcherai qu’on vous loue. Vous senablez une brave fille ; nous allons demeurer en ville.
La servante murmura un remerciment.
Madame Verboord descendait l’escalier.
— Eh bien, ma mère, comment se porte papaî demanda Félicité.
— Toujours calme. Plus de signes de maladie.
Que je suis contente ! depuis hier, le monde me semble beau comme un paradis; tout me sourit, mon cœur déborde de joie I
— Mon père est guéri. Ohl si Raphaël pouvait le savoir!
Il a dormi toute la nuit sans la moindre agitation, reprit madame Verboord, et probablement sans jêver, car sa respiration n’a pas cessé un instant n’ôtre régulière...
La jeune fille ravie sauta au cou de sa mère, et s’écria entre deux baisers :
— Oh! Dieu soit loué. Papa est guéri, décidément guéri !... Vous secouez la tête, ma mère? Doutez-vous encore? Non, non, regardez avec confiance dans
raveilir. II n’y aura pas sur la terre de gens heureux comme nous.
— Certes, FélieUé; nous ^avons des raisons de l’espérer; mais on ne peut pas, après un seul jour, se livrer entièrement à la joie.
— Mais, ma chère mère, pourquoi vous attrister inutilement? Papa est guéri, croyez-moi. Hier aprèsmidi et toute la soirée, il a causé avec nous, calme, joyeux, et sans la moindre émotion. Toutes ses paroles étaient sensées ; et, quoique nous ayons dû lui rappeler ce qui était arrivé pendant sa maladie, il y avait une clarté surprenante dans son esprit.
— Sa résolution inexplicable d’aller à la ville m’inquiète, Félicité. Tu ne l’as pas remarqué, parce que la joie t’aveuglait; mais il y avait dans les raisons pailesquelles il voulait justifier son. voyage à Anvers, quelque chose de secret , qui me faisait quelquefois douter que son esprit fût bien réellement tout à fait sain.
— Vous vous trompez, ma mère, reprit Félicité avec dépit. Mon père déclare sa résolution d’une manière très -naturel le. Par anàour pour nous, U désire faire immédiatement usage de l’argent qu’on nous a envoyé; mais il ne veut pas en disposer avant d’avoir parlé au banquier et donné une quittance. Mon père était aussi minutieux en affaires de commerce et d’argent, avant de devenir malade. C’est une preuve qu’il est effectivement guéri.
Madame Verboord poussa un profond soupir.
— AhI ma mère, vous me faites trembler! san-
ié
glota Félicité. Me cacheriez-vous la vérité? Papa n’est-il pas bien aujourd’hui?
— Comme je te le dis, il va mieux encore qu’hier; mais, malgré mes supplications, il refuse de me laisser l’accompagner; c’est là une chose qui ne me semble pas naturelle. En outre, mon enfant, crois-tu que cela ne m’effraye pas, de laisser aller ton père seul on ville et de le voir s’exposer à toutes les impressions affligeantes ou douloureuses qu’il peut y rencontrer? Ne reviendra-t-il pas avec une fatale agitation? S’il avait seulement consenti à l’emmener avec lui, Félicité, il y aurait du moins quelqu’un qui veillerait sur lui... Mais tout à fait seuil
— Je suis habillée, dit la jeune hile. Si je lui demandais de l’accompagner? Hier, je n’ai pas fait de sérieux efforts.
— Non, mon enfant; cela l’impatienterait et le chagrinerait. Tu ne sais pas te maîtriser. A la moindre parole amicale de ton père, tu te laisses emporter par la joie. Vois un peu comme tuas été imprudente hier au soirl Plus de dix fois tu as dit des choses qui faisaient allusion à Raphaël et qui semblaient avoir pour but de mêler son nom dans la conversation. Heureusement que ton père ne t’a pas comprise; autrement, tu aurais peut-être été la cause d’une émotion funeste.
V — Je. vous en demande pardon, ma mère, balbutia la jeune hile, dont les joues s’empourprèrent. Vous avez raison : hier, j’étais hors de moi-même ; mais aujourd’hui je serai calme, et je ne dirai pas un seul
LE MARCnAND D’ANVERS 303
mot qui puisse afiligcr papa. Laissez-moi tenter encore un effort. Il ne me refusera pas : il est si bon pour moi I
— Soit, mon enfant; tente un dernier effort; mais n’insiste pas trop... Je l’entends qui descend, sois prudente.
M. Verboord parut au pied de l’escalier et salua sa fille avec une tendresse particulière.
L’expression du vieillard était douce et sérieuse en môme temps. Un sourire passa sur ses lèvres, et son regard était clair, mais il y avait quelque chose de solennel dans la lenteur de ses mouvements.
— Eli bienl Laurence, deraanda-t-il, avez-vous envoyé la fille au village? La voilure sera-t-elle prèle?
— La fille est partie depuis quelque temps. Je ne doute pas que vous ne trouviez le cheval attelé en arrivant à la chaussée.
— Au revoir, mes chers enfants l à cette aprèsmidi 1 dit M. Verhoord. A deux heures ou peut-être plus tôt, je serai de retour. Après ma visite chez le banquier Wulf , je prendrai des renseignements sur les maisons à louer, et, si j’en trouve quelqu’une agréablement située, j’irai voir le propriétaire. Je m’étais aussi proposé de demander à votre ancienne couturière de venir avec moiàBrasschaèt, pour parler de la toilette que je veux qu’on vous prépare sans retard, mais j’ai changé d’idée. Je terminerai tout à fait aujourd’hui l'affaire d’argent avec le banquier Wulf. Alors je n’aurai plus à y penser, et demain.
noos irons ensemble à Anvers , pour acheter tout ce
dont nous avons besoin.
Félicité lui jeta les bras autour du cou en murmurant :
— Cher père, vous ne vous fâcherez pas si je vous demande une grâce 7
— Certes non, mon enfant. Si quelque chose peut t’élre agréable, dis-le sans crainte.
— O mon père ! laissez-moi aller avec vous à la ville; je vous en serai reconnaissante.
Sans montrer le moindre dépit, le vieillard demanda avec un sourire :
— Tu désires quelque Chose de la ville? Un bijou, une étoffe? Quoi que ce soit. Félicité, je serai heureux de te l’appcrler.
— Non, je voudrais vous accompagner, papa.
— Impossible. Demain, mon enfant.
— Je me soumets, cher père, soupira la jeune fille avec*abattement.
Madame Verboord tenait un regard suppliant sur son mari. Elle semblait profondément émue.
Le vieillard sonda certainement les raisons cachées de leur désir, car il les contempla alternativement d’un regard étrange, prit la main de chacune d’elles, et dit :
— Vous ne serez pas inquiètes et affligées pendant mon absence, n’est-ce pas? Votre amour pour moi vous rend craintives? Je le sais bien : l’idée de me voir aller tout seul en ville vous effraye , parce que vous croyez que mes nerfs sont encore agités comme
auparavant? Vous vous trompez, Dieu ne m’a pas accordé un demi-bienfait ; mon mal a disparu et ne reviendra plus, j’en suis convaincu.
Félicité poussa un cri de joie.
— Voyez-vous bienl... reprit son père. Vous doutiez toutes deux de ma guérison et vous vouliez m’accompagner pour veiller sur moi. Ce n’est plus nécessaire, croyez-moi. J’ai en ville une certaine affaire à arranger, pour laquelle je dois être seul. Je ne puis vous dire ce que c'est; mais, à mon retour, vous le saurez. Restez donc calme et tHcbez de passer le temps en pensant à tout ce que nous achèterons, pour nous donner l’aisance dont vous avez si longtemps dû vous priver.
11 leur serra encore une fois les mains, et sortit.
— Eh bien! eh bienl ma mère 1 s’écria Félicité incapable de contenir sa joie, croyez-vous encore que papa ne soit pas guéri?
— C’est étonnant! Ton père est guéri, en effet. Dieu soit béni! murmura madame Vcrboord.
— C’est comme s’il n’avait jamais été malade. Quelle clarté de pensées, n’est-ce pas, ma mère? Quel calme I Comme il a pénétré les raisons de notre inquiétude! Ah! il n’a plus besoin d’étre surveillé; il est tout à fait le même qu’avant son malheur.
Madame Verboord se laissa tomber sur une chaise et resta un moment sans parler.
— Douteriez-vous encore, mère? demanda Félicité étonnée.
— Non, mon enfant, toute ma crainte a disparu;
c’est la joie, l’émotion. Laisse - moi un peu me calmer C’est comme un rêve. En un même jour, ton père guéri de son mal et notre fortune retrouvée 1 Le ciel nous a donc voulu combler de ses grâces. Quel bel avenir nous sourit I
•— Oui, ma mère, plus beau encore que vous ne le pensez, s’écria joyeusement Félicité. Notre bonheur sera à son comble ; rien n’y manquera. En effet, mon père redeviendra généreux et juste, tel que Dieu l’a fait. Il ne peut pas rester plus longtemps irrité contre Raphaël; peut-être le recevra-t-il avec joie, parce que sa raison lui dira qu’il mérite son amitié et son estime. Alors le dernier souhait de notre cœur sera accompli. Nous vivrons tous ensemble, dans les liens de la plus douce affection. Raphaël et moi, nous rendrons vos jours si heureux, que ce sera pour vous et pour mon père un vrai paradis.
Madame Verhoord essuya une larme.
— Puisse ton espoir se réaliser I Tu le mérites bien, et ce bon Raphaël aussi... Mais, mon enfant, ne va pas parler si tût à ton père de Raphaël. Ce serait dangereux; nous devons donner le temps à sa raison de s’affermir.
*— Je serai prudente, ma mère, et j’attendrai. Mais, quand le moment sera venu, j’avouerai franchement toute la vérité â mon père. Certes, une fille hésite toujours à révéler les secrets de son cœur; mais moi, ma mère, je ne cacherai point mon amour et je dirai avec orgueil à mon père que j’ai aimé Raphaël depuis mon enfance.
' DtgilsecK
— Probablement, mon enfant, Ion père consentira à tout ce qui peut te rendre beurcuse; mais qui sait? Il était déjà bien fâché du départ inattendu de Raphaël avant que son esprit se troublât. Si ce sentiment, malgré sa guérison, survivait en lui.
— Impossible, ma mère. Je lui dirai pourquoi Raphaël est parti.
— Aie patience, mon enfant, et sois prudente. Il faudra peut-être encore beaucoup de temps, avant que nous puissions parler à ton père de Raphaël. Je t’aiderai; c’est la tâche naturelle d’une mère. Aie bon espoir; je ne doute pas que, nous ne réussissions,
— Bonne mère, dit la jeune fille, comnie Raphaël vous aimerai
— Mais, Félicité, si ton père rêvait pour toi une autre destinée? Sa fortune lui est rendue. Peut-être il se souviendra que Raphaël était son commis.
Félicité resta un moment sans parler. Elle secoua tout à coup la tête, comme si elle chassait une douloureuse pensée, et s’écria :
— Commis? Mou père se souviendrait de cela, sachant ce que Raphaël voulait faire pour lui et pour nous? Ne le croyez pas, ma mère... Toutefois, si un sentiment de respect humain rendait mon père injuste, eh bien 1 je le contrarierais pour la première fois avec courage et persévérance. Je prierais, je supplierais, je pleurerais jusqu’à ce que j’eusse vaincu sa résistance. Raphaël, injustement accusé, a tout oublié, excepté les bienfaits de mon père. Sa for-
tune, péniblement gagnée, il l’a voulu sacrifier à la guérison de son ancien maître. Maintenant nous n’avons plus besoin de son secours. Et sa générosité resterait sans récompense? et il devrait être pour toujours malheureux, parce que Dieu nous a comblés de bienfaits 7
Madame Verboord prit la main de sa fille.
— Calme-toi , ma chère Félicité , dit-elle. Tu te laisser trop facilement émouvoir. Laisse-moi faire.
La conservation prit bientôt une autre tournure ; insensiblement la mère et la fille se laissèrent aller à des pensées moins tristes et s’occupèrent de projets d’avenir. Une fois sur cette pente, leur imagination marcha à grands pas, et elles parlaient déjà de la ipaison où Félicité demeurerait avec son mari Raphaël, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit doucement, et la jeune fille s’écria en bondissant sur sa chaise?
— Raphaël I Raphaël I
En effet, le jeune homme était devant elle et souriait sans rien dire. Elle ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche, et, lui prenant les mains :
— - Raphaël, vous ne savez pas? s’écria-t-elle avec des yeux étincelants. Nous sommes redevenus riches !
— Et votre père, mademoiselle? demanda Banks avec un sérieux assez extraordinaire.
— Mon père? Mon père est guéri l
— Tout à coup?
— Oui, subitement; une lettre qui lui rendait la richesse, lui a rendu en môme temps la santé. 0 Ra-
phaêll mon ami, vous ne pourrez plus accomplir votre généreux projet; mais je n’oublierai pas que vous aviez consacré votre vie et votre forluue au bonheur de mon père.
— Et il est tout à fait guéri? redemanda le jeune homme.
— Tout à fait; il ne retombera plus malade, je l’espère; une clarté étonnante illumine son esprit.
Raphaél leva les mains au ciel avec des yeux remplis de larmes, et s’écria :
— Merci, merci, ô Dieu, d’avoir béni mes, efforts I ma ruse a réussi I
— - Votre ruse? que voulez-vous dire? demandèrent les deux femmes avec frayeur.
— Celle lettre et cette fortune étaient feintes. Ortado est mort insolvable en prison... Mais comme cette révélation vous attriste I Vous avez cru aussi que c’était vrai? Ah 1 je n’avais pas pensé à cela. Pardonnez-moi; je ne pouvais faire autrement. Guérir mon maître était mon but suprême, et je n’avais pas le temps de vous prévenir... Peut-être ne l’eussé-je pas fait; cela aurait déjoué mes desseins.
Madame Verboord et sa fille le regardèrent sans parler et en tremblant. 11 prit une chaise, s’assit et reprit ;
— Daignez m’écouter, je vous expliquerai tout et vous m’excuserez... Comme je vous l’avais dit, je suis, le soir même de ma visite, parti pour Paris. J’étais affligé et poursuivi par une impatience fiévreuse. Je commençai à croire que j’eusse mieux fait
d’aller directement à Londres, où aller, en tout cas, pour parler au banquier de notre maison de commerce, et où demeure un docteur renommé jusqu’en Amérique pour la guérison des maladies'du cerveau.
» Sans doute poussé par une secrète inspiration, j’abandonnai à Lille le chemin de fer de Paris et pris la route de Calais, d’où je partis par le premier bateau pour Londres. Le médecin que je voulais consulter était en vo 3 'age.
» 11 s’écoula quatre longs jours avant que je pusse le voir. Il m’interrogea une heure entière sur la nature du mal et sur la personne qui en était atteinte. Lorsqu’enfln, après de longues méditations, il dit son opinion, je poussai un cri de désespoir. Suivant lui, une guérison complète devait être regardée comme impossible, parce que la maladie avait duré quatre ans et qu’elle avait une cause qui ne pouvait Être anéantie. Pendant que j’écoutais ses e.vplications, le cœur brisé, il lui échappa une parole qui me lit trembler d’espoir et de joie. Il dit qu’un seul événement une aventure impossible offrait quel-
que chance de guérir le malade; c’est-à-dire que, si le sort lui rendait tout à coup sa fortune perdue comme il la lui avait enlevée, peut-être alors... Ma résolution fut prise instantanément, et je l’expliquai au docteur. Il la trouva bonne et m’accompagna chez le banquier, qui, après quelques difficultés et après avoir reçu des garanties, me permit de me servir de son nom pour cet acte d’humanité. Je revins à Anvers, Le banquier Wulf, qui a été un ami de M. Ver-
boord, consentit également à m’aider. La signature de la maison de Londres Stanhope et compagnie, lui rendit ta chose’ très-aisée; et, là-dessus, je versai entre ses mains la somme nécessaire pour mener la chose à bonne lin. Nous rédigeâmes la lettre et je la confiai à ta poste pour ne pas éveiller de soupçons. J’avais peu d’espoir; ce matin, le banquier Wulf envoya quelqu’un chez M. Watput pour m’inviter à venir tout de suite chez lui. J’y courus, prévoyant des nouvelles de l’effet de notre lettre. En effet, le banquier me dit que M. Verboord venait de quitter son bureau et lui avait donné une quittance de la somme envoyée. Comme les paroles du banquier m’émurent I Suivant lui, il n’y avait ni dans les pensées ni dans le langage de M. Verboord la moindre trace de folie. Au contraire, il avait interrogé M. Wulf avec une remarquable lucidité d’esprit, sur les moindres circonstances du retour inattendu de sa fortune, et il eût certainement embarrassé le banquier, si nous n’avions pas pris nos précautions avec un soin extrême. M. Verboord avait dit qu’il resterait en ville jusqu’à midi au moins; je savais donc que je ne le trouverais pas ici. Le doute et l’incertitude me tourmentaient. Je pris une voiture et volai vers Brasschaét. Vous me dites maintenant que mon vieux maître est décidémeni guéri. J’ai pu sauver le père de Félicité des abîmes de la folie! Mon but est atteint. C’est assez; je bénirai Dieu de ce bienfait jusqu’à mon dernier soupir 1
Madame Verboord tenait la tète baissée; etFéli-
cité conleraplaitle jeune homme avec des yeux remplis de larmes ; elle était pâle et semblait consternée.
— Vous pleurez, Félicité, dit Banks étonné. Et ce n’est pas de joie? La guérison de votre père n’estelle donc pas la plus grande grâce que le ciel puisse vous accorder? M’auriez-vous caché quelque chose? Je tremble I
— Non, non, ce n’est pas cela, sanglota la jeune fllle. Si nous devons redevenir pauvres, que la volonté de Dieu soit faite; mais lorsque mon père apprendra qu’on l’a trompé...
— Alors son esprit se troublera entièrement et pour toujours I gémit la mère.
— Oh I non, madame, reprit Raphaël, votre crainte n’est pas fondée. M. Verboord ne peut pas découvrir notre ruse. Nos mesures sont trop bien prises... Je conçois, madame, que votre délicatesse se soulève contre la pensée que celte fortune, dont vous devez nécessairement faire un libre emploi, appartient à Raphaël Banks. Mais , n’y eût-il entre nous d’autres liens que ma reconnaissance et le vœu de ma mère mourante, est-ce que le but sacré que nous voulons atteindre ensemble ne vous ferait pas accepter cette fortune comme le secours d’un ami ou d’un frère?
— Bon Raphaël, noble cœurl dit madame Verboord en prenant les mains du jeune homme, ohl je vous bénis pour tant de générosité! Mais s’il nous était impossible de reconnaître vos bienfaits? si M. Verboord, ne sachant pas ce que vous faites pour
lui, continuait toujours h croire qu’il a des raisons d’ôtre fâché contre vous?
Un frisson parcourut les membres de Raphaël et il pâlit visiblement.
— Oh I ma mère, ma mère, ne soyez pas si cruelle pour lui 1 supplia Félicité. Mon père n’est plus ma> lade; il redeviendra bon et indulgent comme il l’était auparavant.
— Certes, madame, dit Raphaël, mon hme espère une récompense, et je sais que ma vie ne serait plus qu’un long chagrin, si l’étoile resplendissante qui s’était levée devant mes yeux, devait de nouveau dîsparaitre; mais souvenez-vous que je suis venu d’Amé* riquc avec l’intention d’employer ma fortune à re- " connaître les bienfaits de mon vieux maître. Alors, madame, j’étais dans la certitude que le mariage de Félicité m’avait enlevé tout espoir... Supposez votre crainte fondée; je déplorerais la cruauté du sort; mais je ne remercierais pas moins le' ciel, qui me permet de devenir le sauveur de mon bienfaiteur et d’accomplir la dernière prière de ma mère. Toute ma fortune n’est pas trop pour payer un tel bonheur.
— Ne désespérez pas, mon noble ami, murmura Félicité avec des larmes dans la voix. Si mon père ne sait pas ce que vous faites pour lui, moi, je le sais. Quel que soit le sentiment qui inondé mon cœur, admiration, reconnaissance ou amour, il me prêtera la force de remplir mon devoir envers le sauveur de mon père... . ,
Raphaël jeta un regard attendri sur Félicité, et continua :
— Madame, dit-il, la fortune qui vous est rendue est une restitution ; et si vous, M. Verboord et Félicité vouliez la refuser, vous ne le pourriez pas. Qui peut me défendre de payer les dettes de la maison Ortado? Au besoin, j’irais à Charleston et je donnerais ma fortune entière au fils de Cristoval Ortado, à condition qu’il paierait les dettes de son père. Refuseriez-vous alors de recevoir ce qui vous appartient légitimement?
Félicité et sa mère le regardaient avec admiration. Il leva les mains en suppliant, et dit :
— O madame, de grâce, recevez le prix de vos bienfaits, le prix de votre amour pour ma mère I
Madame Verboord ne put contenir plus longtemps son émotion. Elle se leva, sauta au cou du généreux jeune homme, et, l’embrassant avec effusion, elle s’écria en sanglotant :
— O Raphaël ! vous aimez mon pauvre mari plus que s’il était votre père. Allons, soyez un fils pour mon cœur reconnaissant... Espérons que bientôt un lien sacré nous unira : mais, quoi qu’il en soit, commandez, nous vous obéissons. Cette fortune, nous la recevrons de vous t
Raphaël tremblait, il sentait que quelqu’un effleurait sa main de ses lèvres et les arrosait de chaudes larmes. H recula et balbutia d’une voix à peine intelligible!
— O Félicité! que faites-vous?
(.’.oogle
ÉÉllÉttiÉliÉillÉi«iiiÉaÉÉiiiiiiii
• LR MARCHAND D’ANVRRS 315
Il y eufuti moment de silence solennel; tous trois semblaient près de succomber à leur violente émotion. Banks revint le premier à lui.
— Madame, dit-il, je vous remercie; maintenant je suis tranquille. Asseyons-nous et parlons avec calme. Je ne peux pas rester longtemps ici, et il serait dangereux que M. Verboord, à son retour, soupçonnât que vous avez été si vivement émues. Écoulez, je vous prie. Le docteur de Londres m’a dit ce que nous avions à faire, si nos efforts réussissaient entièremeqt ou en partie. Une cure pareille n’est pas terminée en un jour; avant que la raison du malade soit fortiflée et à l’abri d’un nouveau trouble, nous devons prendre garde de lui faire le moindre chagrin et éloigner de lui toute impression désagréable. Vous -lui laisserez, par conséquent, la libre disposition de l’argent qu’il a reçu et de celui qui lui sera envoyé régulièrement, suivant le contenu de la lettre. Soyez joyeuses surtout, et ne parlez jamais de quelque chose qui puisse lui faire faire de sérieuses réflexions... Vous ne me reverrez probablement pas de longtemps, et je veillerai à ce que M. Verboord ne me rencontre point. Ne vous inquiétez donc pas de moi. Je suivrai la marche de la guérison de mon bienfaiteur aussi attentivement que si je vivais auprès de lui. Ne prononcez pas mon nom, et, s’il le prononce lui-mème, feignez d’ôtre indifférentes. Dès que le temps sera venu, je trouverai moyen de vous avertir et de chercher avec vous... Si vous avez quelque chose à m’annoncer, M. Walput, chez lequel je de-
meure, recevra votre commission. Sa femme, Lucie Spelt, qui sait maintenant. Félicité, que vous êtes toujours restée son amie au fond du cœur, brûlé d’impatience de vous presser, votre mère et vous, dans ses bras.
Le bruit d’une canne résonna sur le seuil; madame Verboord tourna la tête vers la fenêtre.
— O ciel, mon mari 1 dit-elle d’une voix étouffée. Il paraît affligé, il est pâle. Que lui est-il arrivé î
— • Fuyez 1 fuyez I s’écria Félicité.
Banks fit un pas vers la porte; mais la jeune fille le retint, et, l’entraînant vers la cuisine, elle dit ;
— Non, non, pas par là, il vous verrait I Dans le jardin 1 vite, il est làl Mon Dieu, reprit-elle, la petite porte est fermée. Allez vous asseoir sur le banc làbas, on ne peut pas vous voir d’ici. Attendez, maman vous portera la clef.,.
Et, pendant que Raphaël se hâtait pour atteindre le fond du jardin, elle retourna et entra dans^la chambre au moment où son père ouvrait la porte.
Le vieillard était fort pâle, et son vlçage portait les traces d’une grande consternation. Sa femme et sa fille le contemplèrent en tremblant de frayeur; car elles ne doutaient pas qu’il ne lui fût arrivé quelque chose de fâcheux. Peut-être sa folie était-elle revenue. Il se laissa tomber sur une chaise, comme s’il était accablé de lassitude, respira un moment pour reprendre haleine, et dit ;
— Laurence, Félicité, un amer désenchantement m’a déchiré le cœur. Je voudrais vous cacher la
cause de mon désespoir, mais je ne veux pas vous laisser dans une cruelle illusion. Âhl j'étais bien heureux parce que je croyais pouvoir récompenser votre amour et vos longues douleurs. Je ne pensais qu’à vous et à ce que je pourrais faire pour vous rendre la vie douce et agréable. Ce beau rêve s’est évanoui. La fortune ne m est point rendue. Je suis pauvre et impuissant comme auparavant.
Les deux femmes restèrent muettes, tout en se réjouissant de voir que leur terrible appréhension n’était pas fondée.
— Cette fortune, reprit-il, était une invention, un stratagème pour me guérir. Celui qui l’a employé a atteint son but. Que Dieu le bénisse pour sa générosité I mais il m’est bien douloureux de ne pas pouvoir vous relever de la pauvreté... ni assurer l’avenir de mon enfant. Hélas 1 à quels beaux rêves mon cœur de père doit renoncer I
Félicité l’embrassa.
— O cher pèrel dit-elle, ne soyez pas désolé. Ce qui nous rendait malheureuses, ee n’était pas notre humhle vie. Votre maladie seule nous faisait souffrir... Vous ôtes guéri, guéri pour toujours l Toutes les richesses du monde ne valent pas ce bonheur suprême... Chassez votre tristesse; ayez du courage; vous verrez que, ma mère et moi, nous serons tou. jours contentes 1
— Mais, mon ami, la lettre du banquier Wulf et les vingt mille francs qui sont là dans le secrétaire?.., dit madame Verboord.
— Nous rendrons cet argent à mon sauveur.
— A votre sauveur? Qui est-il?
— Je ne sais pas.
— Vous vous laissez tromper par quelque apparence, Verboord.
— Non, jugez vous-même, Laurence. Je vais vous expliquer comment ce secret m’a été révélé. Depuis hier au soir, il m’est venu une certaine frayeur. La lettre me semblait étrange; l’envoi d’une si grosse somme, sans un seul avis, me paraissait peu naturel. Je croyais que mon inquiétude n’était pas fondée; mais je n’osais ni ne voulais employer l’argent, sans m’ôlre assuré de la réalité de la restitution. Ce que le banquier Wulf répondit à mes demandes n’était pas de nature b me tranquilliser.
Je remarquai qu’il était embarrassé et qu’il s’efforçait d’échapper à des objections logiques. Cela augmenta mon incertitude et mon anxiété. Je pris une résolution pour être délivré de cet affreux doute. M. Dorneval a aussi perdu de grandes sommes par la chute delà maison Ortado; si les dettes étaient payées, il devait nécessairement le savoir. Je me rendis chez Dorneval. Il fut étonné de ce qu’il appela ma crédulité, et me dit que Cristoval Ortado était mort insolvable dans sa prison. Le fils de M. Dorneval est allé h Charleslon et y a acquis la certitude qu’on ne pou-' vait espérer aucun payement, si petit qu’il fût, parce que Ortado n’avait laissé ni enfants ni parents qui pussent faire quelques sacrifices pour réhabiliter son nom... Vous voyez donc que la lettre et l’envoi d’ar-
gcntsont des choses feintes, un stratagème pour me guérir. C’est Dieu même qui a inspiré cette ruse à l’homme généreux qui y a vu le seul moyen de rendre la lumière à mon esprit troublé!
— Et ne savez-vous pas qui il est, mon père?
s’écria Félicité, incapable de contenir son émotion.
— Qui il est? Je n’ai que des soupçons. Dorneval, lorsque je l’ai informé de ce qui était arrivé, a prononcé le nom de RapbaCl.
— De Raphaél Banks, reprit Félicité.
— Oui, mon enfant, Raphaël a acquis en Amérique une grande fortune, et il est revenu à Anvers. Si l’opinion de M. Dorneval était fondée, je serais donc redevable de ma guérison à Raphaël? Je pensais avoir des raisons de le haïr. Pendant ma maladie, son image se présentait dans mes rêves comme celle d’un traître. Et il serait mon sauveur?... Non, non, il m’a abandonné dans le malheur; c’est un ingrat...
Félicité lui mit la main sur la bouche, et étouffa ainsi l’accusation qui allait tomber de ses lèvres.
— • ïaisez-vous, taisez-vous, cher père, cria-t-elle. Raphaël vous a béni ! Jamais il n’a cessé de vous aimer e.t de vous bénir. Sa fortune entière, sa vie même, il voulait tout sacrifler pour nous voir heureux.
Et, effrayée de cet aveu involontaire, elle se laissa tomber à genoux à ses pieds et éleva ses mains suppliantes vers lui. Madame Verboord tremblait d’émotion.
— C’est à Raphaël que je serais redevable du retour
de ma raison?.,, balbutia le vieillard avec un trouble
inexprimable.
— A Raphaël, mon père ; lui seul vous a sauvé, par reconnaissance, par amour 1
— Obi mon Dieu, pardonnez-moi I U voulait se sacrifler pour mon bonheur, et moi qui le haïssais I moi qui, dans l’égarement de mes sens, l’ai peut-être maudit!
— Et maintenant, maintenant, mon père? demanda Félicité.
— Maintenant, mon enfant, maintenant je le bénis, maintenant j’admire sa générosité, maintenant je suis heureux de pouvoir de nouveau l’aimer, lui que je chérissais comme un fils.
— Et s’il paraissait devant vous, mon père?
— Je le presserais sur mon cœur...
La jeune fille, à moitié folle de joie, se leva en poussant un cri de triomphe et sortit en courant. Le vieillard la suivit des yeux et regarda sa femme.
— Où court Félicité? Que signifie cette fuite? demanda-t-il étonné.
— Elle va appeler Raphaël.
— Raphaël est ici?
— Oui, Verboord, il venait pour s'informer du résultat de ses efforts. Surpris par votre apparition et craignant que sa vue ne vous fût désagréable, il est allé au jardin.
— Oh! qu’il vienne 1
Banks se montra à la porte , hésitant et craintif; mais M. Verboord lui tendit les bras et cria ;
LE ilAIlCHAND D’ANVERS
— Raphaël, mon ami, mon sauveur!
Et il étreignit le jeune homme dans un embrassement fiévreux. Madame Verboord leva les mains vers le ciel; un torrent de larmes s’échappait des yeux de Félicité. Après la première effusion, le père de Félicité dit d’un ton solennel :
— Mon ami,. vous m’avez rendu la raison et la vie. C’est un bienfait pour lequel je vous bénirai jusqu’à ma mort. Je suis heureux, Raphaôl, de le devoir à vous, de qui Dieu m’a permis de protéger la jeunesse... Vous me parliez de fortune et de richesse? Je sais jusqu’où vont vos sacrifices pour votre ancien maître ; mais je ne veux pas profiter de votre générosité... Non, non, n’insistez pas. Je ne saurais vivre avec la pensée que je vous dérobe le fruit de votre travail. Nous possédons encore cette maison; je chercherai de l’occupation; j’ai des amis, peut-être trouverai-je une place dans le commerce. M. Dorneval me l’a fait espérer.
Raphaël l’intérrompit.
— O vous qui fûtes mon bienfaiteur, dit-il, qui .avez assisté ma mère à ses derniers moments, accordcz-moi le bonheur de savoir que ma fortune vous rend la vie douce! I ermettez-moi, du moins, devons offrir les moyens de rouvrir la carrière que la fatalité a fermée pour vous. Devenez mon associé, acceptez comme un prêt une partie de ce que je possède. Vous me le rendrez lorsque le sort vous sera favorable. Je vous en supplie, ne refusez pas ! Et si je mérite une récompense, eh bien I soyez aussi généreux pour moi !
— Impossible, dit M. Verboord, je me sentirais coupable dans ma conscience. Vous voulez adoucir mon sort; et, sans le savoir, vous me rendriez malheureux. Croyez-le, ma plus grande douleur est de ne pouvoir reconnaître votre généreux sacrifice.
— Vous le pouvez, monsieur! s’écria Banks avec l’accent d’une subite résolution.
— En acceptant votre proposition?
— Non, monsieur; par un bienfait d’une autre nature, en m’accordant une plus grande faveur.
— Allons, parlez, mon ami.
— Daignez m’entendre avec calme et bonté, monsieur, reprit Banks. Peut-être trouverez-vous mes paroles hardies et mon espoir orgueilleux; mais, je vous en prie, excusez ma franchise, vousprononcerez, et je me soumettrai avec respect à votre arrêt, dût-il me condamner pour toute ma vie au chagrin et au désespoir. Vous ne savez pas, monsieur, pourquoi je partis d’Amérique et vous abandonnai, malgré ma promesse. Votre enfant, votre Félicité allait se marier, ce mariage devait me déchirer le cœur et me rendre pour toujours malheureux... Un amour secret avait grandi en moi et jeté dans mon cœur des racines profondes, j’aimais votre enfant...
— Vous aimiez mon enfant? reprit le père stupéfait, en tournant les regards vers sa femme et sa fille, qui, la tête courbée et tremblantes, n’osaient lever les yeux.
— Je quittai ma patrie, reprit le jeune homme, avec la pensée qu’une vie rude et agitée, dans des pays
Digilizr
lointains, guérirait la plaie démon cœur. Vain espoir! Pendant quatre ans, je luttai inutilement contre mon chagrin. Toujours son image était devant mes yeux. C’était une sorte d’hallucination, un sentiment maladif qui me dominait; car je croyais que Félicité était mariée. Je fls le commerce; je devins riche. Le souvenir de vos bienfaits me üt revenir à Anvers; je voulais doubler votre fortune par des moyens vrais ou feints, et reconnaître ainsi ce que vous avez fait pour ma mère et pour moi. Je trouvai mademoiselle Félicité non encore mariée et mon vieux patron malade. La première circonstance lîLrenaître tout mon espoir avec de nouvelles forces, la seconde l’anéantit cruellement. C’était décidé, je résolus de consacrer ma fortune et ma vie à votre guérison. Une voix secrète me disait : ft Sauver le père, peut-être la main de sa fille sera la récompense ! » O monsieur, ayez pitié de mes longues douleurs ! Si votre fierté refuse les dons d’un étranger, acceptez le secours d’un fils, accomplissez le plus ardent souhait de votre chère enfant, de votre douce et bonne Félicité !
M. Verboord ne pouvait croire à ce qu’il entendait et regardait sa fille avec stupeur. Elle tomba à genoux et s’écria en étendant les mains vers lui ;
— Mon père, mon père, pardonnez-moi! Je l'aime, je l’ai toujours aimé!... Il ne nous abandonnera jamais, il vous chérira et veillera sur vos vieux jours. Ah I pour ma mère, pour vous-même, pour moi, soyez miséricordieux et généreux comme Raphaël !
Le vieillard regarda un moment dansl’espace; mais
un clair sourire se dessina sur ses lèvres, et bientôt sa figure rayonna de bonheur. Tremblant d’émotion, il étendit les mains et balbutia :
— Venez, venez, mes enfants, sur mon cœur 1
Et, les embrassant tous deux avec tendresse :
— Raphaël, voilà donc la récompense que vous demandez 1 rendre ma Félicité heureuse? Oui, devenez le soutien de ma vieillesse. Félicité vous payera, par une affection inaltérable et sans bornes, la dette de son père. Ah I que nous serons heureux! Rien ne pourra nous séparer. Le lien qui nous unit est formé des plus purs sentiments de Tâme humaine : amour, gratitude, sacrifice, générosité... Venez, venez, ma bonne Laurence, donner le baiser maternel à l’époux de votre enfant! Madame Verboord s’approcha et reçut les mêmes étreintes.
Le vieillard leva au ciel ses yeux remplis de larmes et