SCENE II
Les ftlêmes, ANTÉNOR.
ANTëNOR, accourant tout joyeux un journal à la main. Ah! je suis dans le journal!., imprimé !.. il n'y a pas à dire, mon nom est dans le journarî.. bonjour mon oncle, bonjour cousinette!
DENISE. Eh bien, c'est gentil!... on peut dire que vous rentrez de bonne heure!..
BOURDIN. Ah! te voilà, toi, beau coureur!., et il faut que ta cousine fasse ton ouvrage...
ANTÉNOR. Dites donc, mon oncle Bourdin, je suis dans le journal... journal très répandu... celui de la banlieue... regardez plutôt... ôïj a ihééré des -^ei^s de moi...
bBNIâiE. Ah! Vôiià faites àiissi des vers, mon côùsin?..
ANTÉNOR. Oui, une charade... et bien de moi... mon nom y est, en toutes lettres... tenez, voyez... par monsieur Aulènor Itforissot , homme de lettres... [Se frottant les mains.) Oui, papa Bourdin , définitivement kihcê dans la littérature.
Ma : i'ki rf* l'argent. ' • "^ ' ' ^
M.|i!lv
J' suis auteur, {l/is*)
Font la famill' quel honneur !
Quel honneur
D'être auteur.
C'est an titre bien flatteur !
Ma charade a de Pesprit, Le rédacteur me l'a dit ; Me voilà sans y songer Sur les pas de Bérangcr.
J' suis auteur, etc.
11 parait décidément Que mon genre est 1' sentiment, Mon drame eit presque fini Pour les chevaux d' Franconi.
J' suis auteur, etc.
DENISE. Voyons donc votre charade, mon cousjn, si je pourrai la deviner...
ANTÉNOR, ouvrant le journal. Figurez-vous qu'il y a des jobards qui font des charades sur orange, charpie, tout ce qu'ij y a de plus commun... la mienne, voih'i du nouveau! ah! ah!... écoutez bien...
{Il m.)
Mon premier n'a bu qu'au cabaret des torreivs ; MoD second donne aux ors et jamais aux argents ; Moa tout s'est régalé de foin pendant sept ans.
Par M. AnT^Noa Mokmsot.
Devinez! heim?.. elle est joliment compliquée celle-là!., je parie que mon oncle Bourdin ne la devine pas... au fait un bonnetier n'est pas forcé... Eh bien, je vas vous le dire, le mot de ma charade... c'est Nabuchodonosor. .. c'est une pièce... ça s'est joué ù l'Ambigu ; dites donc , mon oncle Bourdin , ça s'est joué ùl'Amb....
BOURDIN. Va-t-cn au diable! avec tes balivernes, imbécile!..
Il lui fait sauter son journal.
ANTÉNOR, ramassant U journal. Imbécile! c'est moi que vous appelez imbécile! moi auteur!., moi gens de lettres!.. ¥00» êtes horriblement arriéré, voilà tout ce que j'ai à vous dire
BOURDIN. Kst-ce que tu ne ferais pas mieux, nigaud , de t' occuper de ton état, de tenir les livres?... au lieu de perdre ton temps je ne sais où, de chanter je ne sais quoi , avec je ne sais qui
ANTÉNOR. Je ne sais qui !.. Bourguignon le beau chanteur!., des êtres pleins d'agrément! des artistes qui... Dieu! êtes-vous rococo! êtes- vous anti-poétique avec vos gilets de flanelle et vos chaussette* de fil plat.
DENISE. Comment, M. Anténor, vous dites du mal de la flanelle?...
BOURDIN. Un drôle que je pensais à établir, à prendre ponr mon successeur!... qui ne veut mordre ù rien, ni au fil d'Ecosse, ni à la filoselle.
ANTÉNOR, virement. De la filoselle!... Dieu! Dieu! Dieu!.,, parler de filoselle à un jeune auteur , à un nourrisson des muses!., tenez, mon oncle, vous me donnez des crispations nerveuses avec votre filoselle!.. c'est-à-dire que la filoselle, voyezvous, c'est potir moi comme une... savez-vous l'efl^et que me produit votre horrible filoselle! ça nie fait l'effet comme si vous grattiez les carreaux avec vos ongles!., ça me fait grincer les «lents, ça me crispe!., ça me donne des attaques... de... j'aimerais mieux treize coups de pieds et partir pour l'étranger!..
nouRDiN. Mais malheureux que lu es, c'est à mon commerce que je dois ma fortune, je voulais Faire la tienne car en devenant mon gendre...
ANTÉNOR, l'interrompant. Votre gendre, je ne dis pas!... ma cousine est charmante!... je l'aime beaucoup!... mais ce n'est pas une raison pour être bonnetier quand je sens ma vocation... quand je viens de faire une pièce pour le théâtre royal du Panthéon.
DENISE. Comment, Anténor, vous avez fait une pièce?.,
ANTÉNOR. Pour le Panthéon, rien quera!
AiB : de Masaniello. il
Ml
A vingt-cinq pas de la Sorbonne
Citt un temple n>ajestueux,
Où l'immortalité se donne
A nos défunts les plus fameux.
D'un tel tombeau «'enorgueillissent
Les liéros chers à la nation ,
C'est par là qu'les grands bomm's finissent ,
Moi j'commenc' par le Panibéon.
BOURDIN , ne fâchant. Eh bien ! veux-tu que je te dise où ça te mèneras ton Panthéon, à Charentoii.
ANTÉNOR. Vous me faites de la peine, parole d'honneur!
BOURDIN. Voilà pourtant nos jeunes gens d'aujourd'hui.... avec leurs idées saugrenue?; ils veulent être plus que leurs parens, ils m.' prisent leur état!... ils veulent tous être sous-préiels!... et \Milà le beau mari que je voulais donner à ma petite Denise!., non! parbleu! il n'eu sera rien! tu peux t'aller promener, et faire des charades oij lu voudras!... je ne dotmerai ma fille qu'à celui qui prendra ma maison ; lune ne va pas sans l'autre.
ANTÉNOR, rageur. Ah ! c'est comme ça!.-, tenez, mon oncle Bourdin, voulez- vous que je vous dise, je ne coiuiais pas d'oncle plus arriéré, plus cncroftlé que vous!... vous êtes plus qu'archi-rococo, plus que Pompadour, plus que Louis XV, vous êtes de la régence!... vous avci 118 ans! vous avez ."l'i ans, mais vous avez 118 ans.
IIOURDIN. Ah! j'ai 118 ans!. . je te chas.'e î... fais Um paquet ! cl SOIS fie chez moi !...
DENISE, «//<!« r fie r un à l'attire Mon pi' va \... mon cousin !...
A,NTÉNOR. Ça m'est bien égal!...
BOURDIN. Qu'il cherche une chambre où il voudra....
BOVRDIN.
AiB : Falseduditcde R^lschadt.
Qui pour punir de tant d'audace
Ce méchant garnement, Çoint de prière , point de grâce ,
Je le cha8:se à l'instant.
' ANTÉNOR ; à Denise.
N'y a qu' vous qu' je r'grelt', ma cher' Denbe ,
£n quittant la maiiton, Je vous estim', mais je méprise
Les bonnets de coton,
Bourdin pré» de sa boutique, revenant sur set pas, donne un coup de pied à /Inténor.
BOURDIN, en colère. Ah! j'ai 118 ans!... tiens! (// lui donne des' coups de pied au derrière, en lui disant :) Voil.'i mon premier, voilà mon second, et voilà mon tout! devine-moi celte charade-là. .
ANTÉNOR. Je crois que je tiens le mot! ENSEMBLE.
Reprise de Cair.
ANTÉHOB. DENISE.
On doit s'attendre à la disgrâce Mon père, calniez-vons de grftoc ,
Quand on a du talent , H sera repentant ;
Oui, je m'en vai» puisqu'on me citasse, Au lieu de punir son audace , Et je pars à l'instant. Montrez-vous indulgent.
BODRDIN.
Oui pour punir, etc.
liOURDlN. Auteur!... auteur!... si ça ne Tait pas suer!...
Il rentre dans sn boutique avec Deniic.
ANTÉNOR. Est-ce qu'il m'a touché?... je crois qu'il m'a touché ! . . . (// 5'en va près de la boutique en criant : ) Oui , vous avez lis ans !... vous avez 218 ans....
En se retournant pour s'en aller, il heurte le père Bourguignon qui entre avec Jos^'-phine. Anténor sort.
^ÇJvNK III.
LE PERE BOURGDl€NOiN , JOSÉPHINE
jOSëPUINE. Là! voyez- vous, père Bourguignon, vous voulez faire le grand garçon, marcher tout seul, et ce jeune homme a manqué de tous renverser...
Elle lui prend le bras.
LE PÈRE DOURGUIGKOai , lui donnant des petits sçafflels. Allons, allons, u'vas-tu pas me grojader, (oi , mam'selle ma filleule , parce que j'ai 73 ans. .. ^ .„„ ,^„^ •^,^,
JOSÉPHINE. Vous n'êtes pas raisonnable; parain, vous vous fatiguez... vous vous donnez de la peine... demandez-moi un peu quelle idée vous a pris de déménager?... nous étions bien tranquilles à Bellevjlle. avec un petit jardin... et vos 500 francs de pension , comme ancien couvreur blessé, du gouvernement. V'Ià que depuis huit jours vous venez rue Thévcnot, dans un beau quartier , avec au loyer de cent écus!... ça n'est pas raisonnable!...
LE PÈRE BOVRGUIGBION. Taisez-vôus, petite fille. .. jab ! ça j' suis donc en tutelle, à présent? j' suis donc pas en Age de me condtiirc ?... et si j'ai mes raisons pour déménager l.., ah!.-
JOSÉPHINE. Et sans consu,lter personne... votre fils ne le sait mCme pas.
LE PÈRE nOlJRGLlGRlOM. Bourguignon, Bourguignon, il le saura pas plifs tard qu'aujourd'hui.
JOSÉPHINE- Apjourd hui?.. et con^ment ça?... nous ne l'avons pas vu depuis prés d'un mois... il a beau être ouvrier ébéniste, daus une bonpe fabrique, êl|e bien occupé, on trouyo tonjours j)ien le momei^t de venir voir son père... phi voyezvous, M. Bourguignon se dérange.
AiB (/u Charlatanisme.
Lorsqu'il claii tiiuipU' apprenti, 8a teiidrci*))c était bien plus franclic . )l venait toujours le lundi Et n'uiaoqiiaît jamais le diuinuclir.
Il nous néglige depuis qiiéqu'tcmp^ , C'est pour vous que va ">' 'ait d' \a peine , On doit se voir de temps en tcmp.s , Car lorsqu'on aipe bien les gens, C'ti'est pac trop d'un' foi^ p»' semaine.
LE PÈRE DOURGUIGNON. Nc vas-lu pas iwc dj)rc du mal de monûls, toi à présent?,., un garçon qui fait toute ma joie, toute ma gloire, un excellent sujet... c'est celui-là qui soutiendra l'honneur de la famille!... c'esl probe! laborieux! un ouvrier fini! ah! j'ai pas voulu qu'il soit couvreur, pai exemple... dans l'acajou on est moins exposé que sur l'ardoise, et l'on travaille plus tranquillement sous un toit que dessus!... Dire du mal de mon Bourguignon!... allons, allons mam^selle Joséphine, vous êtes une petite jacasse, et je dirai plus, vous êtes une petite jalouse...
JOSÉPHINE, vivement et avec dépit. Moi, jalouse! oh! par exemple! ça m'est fort égal! M. Bourguignon est bien libre de faire ce qu'il veut, de se choisir des amis, des connaissances, d'aller dans lesca^s, au billard, dans les sociétés mangeantes et buvantes, où on lui fait des complimens sur sa belle voix, où on l'appelle le beau chanteur, parce qu'il chante les Poio- . nais et la Colonne!... moi, jalouse !... ça ne m'empêche pas de (dire que vous avez tort, et que le logement est trop grand pour nous deux!... • '■ ■; i
LE PÈRE BOURGlJIGiiOIl. Ta ta ta ta!. .. v'iù la soupe au lait qui s'en va... et bien, j* vous répondrai, moi, mam' selle J'ordqone* que le père bourguignon n'est pas si fou qu'il veut bien le paraître... et qu'il ne fait rien sans y avoir réfléchi murcrei^ent... Parbleu, j' sais Ijien que not' nouveau logement est un peu grand pour un vieux couvreur ble.^sé qui reste sur sa chaise , et pour une jeune ouvrière bien laborieuse , qui n'a be- «oîn que de quatre pieds carrés pour son métier à broder... JOSÉPHINE. Eh bien ! c'est ce que je disais.
LE PÈRE BOURGUIGNON. Ycux-tu bien me laisser finir.... Mais le père Bourguignon avec ses 73 ans, s'est dit : les vieux s'en vont avant les jeunes, c'est dans l'ordre... avant de déménager pour la dernière fois, faut nous donner de l'espace, faut nous entourer de ceux qui nous aiment, et que nous aimons.... il faut une grande pièce avec un beau jour, pour faire un atelier d'ébéniste; une petite chambre à coucher, bien gentille, pour les nouveaux mariés.
JOSÈPHIKE, joyeuse. Comment!... que dites-vous?
LE PÈRE BOURGUIGNON. Ah ! ça tu ne veux donc pas me laisser parler!... après ça, il me faut encore, tout ù côté, une petite chambrclte bien chaude, pour avoir là, au besoin , un bras qui me soutienne... et d<' la tisanno...
AiH : Contentans-nous d'une simple bouteille.
Tout près de moi j' veux des suios, d'Ia tendresse , Car à luun âge on craint le lendemain ; Vieillard prudent, plus s'avanc' la vieillesse. Plus j' veux avoir le bonheur sons ma main. C't appartement quisembl' trop grand, ma fille, Dans quÉques anné's , cet espoir me sourit , S'il plaît au ciel d'augmenter la famille, Il pourrait bien se trouver trop petit.
JOSÉPHINE , joyeuse. Vrai, papa Bourguignon, vous pensé...
LE PÈRE BOURGUIGNON. Oh! j'ai peut cire eu tort... c'est une idée qu' j'avais comme ça... une surprise que j' voulais faire à quelqu'un. Je m' disais encore : la jeune ouvrière courra bien vite à l'atelier du jeune ouvrier, lui dire de venir manger la soupe tous ensemble, parce qu'en pendant la crémaillère, on peut faire en même temps, un repas de fiançailles...
JOSEPHINE, joyeuse. Ah! mon parrain! que vous êtes bon !.. que je vous remercie! [Elle Cembrasse avec émotion. ) Je vous comprends... j'y vas... j' coursa l'atelier de Bourguignon!., je vas l'amener... oh! que je suis contente!..
LE PÈRE BOURGUIGNON. Tu nc lui en veux donc plus tant?..
JOSÉPHINE. Oh! je vous aime trop pour lui en vouloir...
LE PÈRE BOURGUIGNON. Et moi , j' m'en vas faire un tour au marché... faut ([uc nous nous régalions... j'achèterai une oje... bien grasse... j'y mettrai quatre francs... j' m'en moque...