Le marchand de diamants
Dix heures du matin sonnaient à la pendule du cabinet de travail de John Mortimer, l'un des plus riches, sinon même le plus riche banquier de l'Inde anglaise, car c'est à Calcutta que nous conduisons nos lecteurs, au début de ce récit, tout parisien cependant.
Dans ce cabinet se trouvaient deux hommes, assis à deux bureaux diiTérents.
L'un était le banquier lui-même ; l'autre, son secrétaire particulier.
John Mortimer pouvait avoir cinquante-cinq ou cinquante-six ans.
Ses cheveux grisonnants coupés très courts dessinaient cinq pointes sur son front à peine sillonné de rides.
De longs favoris presque blancs encadraient sa figure aux traits accentués, à l'expression tout à la fois vague et bienveillante, et contrastaient avec le ton d'un rouge brique de son teint.
La chaleur, — étouffante malgré les fenêtres entr'ouvertes et les stores à demi baissés, — expliquait son costume de toile blanche.
Le secrétaire était un beau garçon de vingt-huit ans environ et d'une taille un peu au-dessus de la moyenne.
Charles Gérard, — ainsi se nommait-il, — offrait un remarquable type d'élégance naturelle, de vigueur et de souplesse.
Sa figure attirait tout d'abord l'attention et la retenait ensuite.
Des cheveux noirs couronnaient un front haut. — Les yeux, d'un bleu d'acier à n-llcts changeants, exprimaient l'intelligence la plus vive et la volonté la plus énergique. — Le teint était d'une pâleur mate, les lèvres rouges, la barbe entière et soyeuse, du même ton que les cheveux.
Le secrétaire de John Mortimer appartenait à la nationalité française, cela se voyait du premier coup d'œil.
Au moment où nous présentons à nos lecteurs le tout-puissant patron et l'humble enqiloyé, tous deux, penchés sur leurs bureaux, travaillaient en silence.
Le banquier examinait des comptes qui venaient de lui être remis par le directeur du contentieux.
Charles Gérard dépouillait une volumineuse correspondance portant les timbres de tous les pays du monde.
Ce travail long et difficile faisait partie de ses attributions, et lui seul dans les bureaux de la Banque anglo-indienne était capable de le mener à bien, grâce à sa prodigieuse instruction.
Le jeune homme parlait neuf langues : — le français, l'anglais, l'allemand, le russe, l'espagnol, l'italien, l'arabe, l'indou et le chinois.
Plus de cent cinquante lettres s'amoncelaient devant lui.
Il devait les lire toutes, résumer leur contenu en quelques mots ou en quelques lignes, soumettre au banquier les plus importantes et lui demander ses instructions pour les réponses.
Nous ne tarderons guère à faire amplement connaissance avec Charles Gérard, l'un des plus importants personnages du récit que nous commençons.
On n'entendait, dans le cabinet, d'autres bruits que ceux causés par la plume de John Mortimer traçant des chiffres avec une vertigineuse rapidité, et par les doigts du secrétaire déchirant les enveloppes et dépliant les lettres.
Brusquement le banquier s'arrêta et releva la tète.
— Monsieur Gérard, un mot s'il vous plaît... — dit-il en français, mais avec un accent anglais très prononcé.
Le secrétaire se tourna vers son patron.
— Vous avez besoin de quelque renseignement, monsieur? — demandat-il.
— Oui. — Le caissier a-t-il établi le compte de notre client Etienne Béraud ?
Gérard étendit la main vers une liasse de papiers posés près des lettres. — Il compulsa cette liasse et en tira une grande feuille couverte d'écriture et de chiffres.
— Voici ce compte, monsieur... — dit-il.
— Quel est le chiffre de l'avoir d'Etienne Béraud dans ma maison ? Le secrétaire jeta un nouveau regard sur la feuille et répondit :
— Deux millions dix-neuf mille livres sterling, ce qui fait, en chiffres français, cinquante et un millions quatre cent soixante-quinze mille francs.
— Jolie fortune !... — reprit Mortimer. — Voilà un homme arrivé aux Indes il y a trente-cinq ans à peu près sans un penny, et qui se trouve aujourd'hui plus riche que moi.
— Me permettez-vous, monsieur, de vous demander à quoi notre client Etienne Béraud, mon compatriote, a gagné cette fortune ?
— A chercher d'abord, à trouver ensuite, et à vendre le diamant... — Lui-même m'a raconté sa très simple histoire... — Élève de l'École des mines et fort jeune encore, il lui prit fantaisie de quitter Paris, où il végétait, et de venir tenter la chance dans nos colonies... — Mille autres auraient
échoué... — Plus habile ou plus heureux, il a réussi, lui I... — Du premier coup, guidé par un flair prodigieux, il découvrit une mine de diamants dont il se fit accorder la concession moyennant une redevance annuelle. — Il n'avait plus qu'à travailler et il le fit avec une ardeur facile à comprendre.
— Au bout de deux ans, il était devenu l'un des notables marchands de diamants de nos contrées... — Cinq ans après, il achetait à Ceylan, moyennant cent vingt mille livres sterling, soit trois millions de francs, une pêcherie de perles qu'il vient de revendre moyennant une somme triple du prix d'achat... — Il avait des comptoirs à Obock, à Port-Saïd... — Des acquéreurs se sont présentés pour traiter avec lui à des prix très élevés...
— Enfin, vous avez sous les yeux le chiffre total et splendide résultant de ses travaux... — Ah ! Etienne Béraud est un heureux homme !...
— Heureux d'un bonheur insolent!... — répliqua Charles Gérard avec amertume.
— Pourquoi insolent? — demanda le banquier surpris.
— Tout pour lui ! Est-ce juste? Quand d'autres, non moins intelligents et non moins travailleurs, n'arrivent pas, et n'arriveront peut-être jamais !
— Mon cher monsieur Gérard, — dit John Mortimer, — si en parlant ainsi vous faites allusion à votre situation personnelle, vous avez tort I — Ayez donc un peu de patience ! ne soyez pas trop pressé ! — Rien n'empêche que vous deveniez riche aussi, vous! — Chacun son tour... — Croyez que je connais vos mérites, vos aptitudes, et que je sais les apprécier. — En vous enlevant à mon comptoir de Régent street, en vous appelant d'Angleterre ici, j'ai songé à mettre dans vos mains les moyens de vous enrichir vousmême. — Déjà je vous ai donné une place qui vous rapproche de moi et vous fait une situation enviée de tout mon personnel. — Le chiffre de vos appointements vous permet de réaliser des économies sérieuses... — Continuez à montrer du zèle, à me satisfaire, et surtout ayez confiance. — Vous ne savez pas ce que l'avenir vous réserve.
Charles Gérard répondit, non sans une nuance d'ironie:
— Je sais, monsieur, combien vous êtes boa pour moi, et croyez à toute ma très vive reconnaissance. Mais j'aurai, je le crains, beaucoup de peine à mettre de côté, sur mes économies, cinquante et un millions...
— Etienne Béraud, à ses débuts, aurait pu parler comme vous... — fit lo banquier en souriant.
— C'est vrai... Mais il y a des gens à qui tout réussit... — Il avait la chance... je ne l'ai pas.
Après un silence, Charles Gérard reprit:
— Est-ce aujourd'hui, monsieur, que M. Béraud viendra régler ses comptes avec vous ?
— Oui, c'est aiij(jiiid'liui 2 avril 188i que je devrai lui verser la niudeslo
somme de cinquante et un millions quatre cent soixante-quinze mille francs...
Ce fut au tour du secrétaire à sourire.
— Vous ne la lui verserez pas en espèces sonnantes ni en billets de banque, je suppose : ce serait gênant pour M. Béraud.
— Il me demandera vraisemblablement des traites sur Londres ou sur Paris... — La correspondance est-elle volumineuse aujourd'hui?
— Énorme, monsieur.
— Eh bien I veuillez vous remettre au travail et continuer votre dépouillement... Je ne vous dérangerai plus.
Le banquier reprit sa plume et ses chiffres.
Charles Gérard remit la feuille volante sur la liasse de papiers placée à portée de sa main et continua son travail de dépouillement ; mais, tandis que ses yeux parcouraient les lettres qu'il venait d'ouvrir, ses lèvres murmuraient, sans presque qu'il en eût conscience :
— Cinquante et un millions... Cinquante et un milUons...
Et son front se plissait ; de petits frissons passaient sur sa chair. Un coup frappé discrètement à la porte du cabinet flt relever la tète aux deux hommes.
— Entrez... — dit le banquier.
La porte s'ouvrit. — Une sorte d'huissier, portant une livrée couleur tabac d'Espagne à boutons de métal blanc, parut et vint présenter une carte de visite à John Mortimer.
Celui-ci lut le nom gravé sur cette carte.
— J'attendais M. Etienne Béraud, — fit-il ensuite, — hàtez-vous de l'amener ici.
Le valet s'inclina, sortit du cabinet d'un pas automatique avec une grande dignité, reparut presque aussitôt, introduisit le visiteur et se retira.
Etienne Béraud, — nous savons déjà que le nouveau venu se nommait ainsi, — franchit vivement le seuil et vint, le sourire aux lèvres, presser la main que le banquier lui tendait.
Au moment de son entrée, le secrétaire de John Mortimer s'était retourné d'un mouvement brusque pour regarder le personnage qu'il ne connaissait point encore de vue, le possesseur de l'énorme fortune dont il venait d'avoir le chiffre sous les yeux, chiffre prodigieux qui s'imposait à sa pensée.
En moins d'une seconde, les traits de l'archi-millionnairc se photographièrent dans sa mémoire.
Pour la seconde fois Gérard se remit, ou du moins parut se roniottrc au dépouillement de la correspondance en se disant tout bas :
— Figure vulgaire... inoxpressive... pas une lueur sur ce front... pas un éclair dans ces yeux... — Ce n'est point à son intelligence, mais à son heureuse veine que cet homme doit ses millions!... — C'est bête et c'est injuste !...
Le jugement de Charles Gérard peut .sembler sévère. — Il ne l'était pas en ce qui concernait le physique d'Etienne Béraud.
En effet, celui-ci ne payait point de mine. — Sans être positivement laid, il n'appelait l'attention i)ar aucun trait saillant. — Sa physionomie n'offrait rien de tranché, rien d'individuel. — La distinci ion lui manquait absolument. — Il faisait partie de ces hommes de qui l'on peut dire qu'ils ressendilciit aux médailles sans empreintes distinctes, sorties d'un moule usé.
Sa haute taille, ses larges épaules, un commencement d'embonpoint mal réparti, lui donnaient une allure tout à la fois commune et gauche. — Pour emprunter au langage populaire une image énergique : il marquait mal.
Le chercheur de diamants, le mineur intrépide avait atteint depuis quelques jours sa soi.xantième année.
La peau tannée etbisti'écdesou visage offrait l'apparence d'un parchemin fendu par mille rides. Ses cheveux coupés ras avaient la blancheur de la neige.
En somme, il paraissait de dix ans au moins plus âgé qu'il ne l'était réellement.
John Morlimer désigna de la main un siège à son visiteur, et tiuand ce dernier se fut assis, il lui dit :
— J'ai parfaitement re<;u la dépêche par laquelle vous me demandez un ri'ddez-vous, mon cher client, et vous voyez que je vous attendais... — Vous éles d'ailli'uiB d'une ponctuelle exactitude... — Votre visite m'était annoncée pour dix heures et quart, et il est dix heures quatorze minutes...
— L'exactitude est, selon moi, une des nécessités absolues de l'existenc»', mon cher banquier, surtout de l'existence d'un commerçant... — répondit Etienne Béraud avec un sourire. — Combien de gens ont manqué leur vie et raté leur fortune par suite d'un retard de cinq minutes I — J'en pourrais citer de nombreux exemples... — Moi, j'ai toujours devancé l'Iu-m'e d'un rendez-vous pour être sûr de ne pas le in.ni(|iirr... J'ai souvent allcndii... je ne me suis jamais fait attendre.
Le secrétaire écoulait.
Une moue dédaigneuse plissa ses lèvres, et celte moue disait clairement :
— Tout cela est bien poncif et décèle un esprit étroit, une nature basse et mesquine... Je voudrais faire attendre les autres, moi, et ne jamais attendre... — Il est vrai que je suis un homme aux larges vues...
— Vous arrivez de Ceyian? — demanda John Mortimer.
— Oui, ce matin même... — J'étais allé installer le négociant à qui j'ai vendu mon comptoir...
— Alors vos affaires sont bien avancées?...
— Elles sont presque Bnies... — Il ne me reste qu'à régler mes comptes avec vous, ce qui ne sera pas long, à faire une visite à mon successeur de Calcutta, et demain matin je me mettrai en route pour la France, mon pays, pour Paris, ma ville natale. — Vous ne sauriez croire avec quelle force mon cœur bat à la pensée de revoir Paris, que j'ai quitté depuis si longtemps I
— Trente-cinq ans, je crois... — dit John Mortimer.
— Trente-cinq ans, trois mois et huit jours aujourd'hui... — Je suis parti jeune, je reviendrai vieux.
— Oui, mais vous êtes parti pauvre et vous reviendrez riche I — s'écria le banquier en riant.
— Ltes-vous bien certain que la compensation soit suffisante?... — répliqua Etienne Béraud. — Je vous avoue que j'en doute un peu... et même beaucoup... — La jeunesse, ce joyau merveilleux qu'on apprécie seulement quand on l'a perdu, vaut plus que tous les millions du monde I...
John Mortimer poussa un soupir.
Au fond, peut-être était-il de l'avis de son interlocuteur.
— Et vous quittez l'Inde anglaise sans regret? — reprit-il.
— Sans regret, oui.
— Vous y avez pris cependant des habitudes qui vous manqueront on France...
— Elles ne me manqueront pas... — La nostalgie du pays natal s'est emparée de moi sur le tard... — J'ai soixante ans seulement, mais j'ai travaillé au delà des forces d'un homme et les années de campagne comptent double. . . — malgré mon apparence vigoureuse je suis très fatigué, très usé et beaucoup plus âgé que mon âge... — J'ai besoin de calme, de repos... — je ne voudrais pas mourir aux Indes, seul, abandonné, cununc l'est fatalement un vieux garçon en pays étranger...
— C'est votre faute si vous êtes vieux garron...
— Comment cela?
— il fallait vous marier...
— Quand j'aurais pu le faire je n'avais pas le temps, et maintenant il est trop tard...
LE MARCHAND DE DlAMAiMS
— J'ai calculé que je possédais chez vous cin.|uank' et un Miillions
— .Mais alors vous serez aussi soûl i.'ii l*'iaiii't' ([ik,' vous I'iMos à (ialculla (Ml à Horiiltay...
— Oli ! que non pas! — répondit Etienne Bérauil avec un souiiio.
— Vous avez donc de la famille, là-has?
— Une famille nombreuse... des paienls en (|iianlilé, el i|ui seronl bien éloimés en me voyant, je vous l'aflinne!
LiV. 2. I' ROV, Mil. — Reproduction iDUrJ.tc. 2
10 LE MAUCliAAD DE Ul.lMANTS
^~ Pourquoi étonni-s? — Ne leur avez-vous pas annoncé votre retour?.. .
— Je m'en suis bien gardé, car je veux les surprendre... — Depuis mon dépari de Paris je n'ai pas donné une seule fois de mes nouvelles... — On me croit mort assurément, si même, ce qui n'est point certain, on se souvient que j'ai vécu... — L'étonnement n'en sera que plus grand!
— Avez-vous réfléchi à une chose?
— Laquelle?
— Ceux que vous comptez retrouver n'existent peut-être plus...
— Plusieurs de mes contemporains ont disparu, c'est vrai, mais il en reste encore... et près de ceux-là je trouverai les joies de famille qui m'ont manqué toute ma vie et auxquelles maintenant j'aspire... — J'ai fait faire, il y a six mois, des recherches diverses par une agence de Paris dont ce genre de travail est la spécialité...
— Eh bien?...
— Eh bien! ces recherches ont été couronnées du plus complet succès...
— Je possède encore à l'heure qu'il est frère, sœur, neveux, nièces, cousins et cousines... enfin, une ribambelle de parents, généralement très pauvres, à l'exception de deux ou trois. Voyez-vous d'ici ma joie de tomber au milieu de ces misères avec des millions et de les soulager toutes I... — Je veux que ces braves gens passent sans transition du dénûment à la fortune, car je les enrichirai, comme dans une féerie, d'un coup de baguette, en deux minutes...
— Vous le pourrez sans vous ruiner, — dit .Mortimer, — vous êtes si rii'iie... plus riche que moi !
Etienne Béraud reprit :
— J ai calculé que je possédais chez vous cinquante et un millions quatre cent soixante-quinze mille francs. — Est-ce exact?
— Parfaitement exact.
— J"ai de plus quelque argent ailleurs, et mes goûts sont simples, mou cher banquier... pas de besoins... faute d'habitude... — Je serais homme à me trouver très heureux avec mille écus de rente... — En arrivant en France je parlasrerai toul de suite ma fortune entre mes parents... — A quoi bon les faire attendre?... — Je conserverai trois ou quatre millions...
— Ce sera beaucoup plus qu'il ne me faudra pour vivre, si Dieu nie prête vie, et pour payer mon enterrement dans le cas contraire...
— Ah (;à ! mais, — dit John Mortimer, — vous ne parlez (|uc de mourir, mon cher client, et cela juste à l'heure où vous voilà joyeux de retourner en France, de revoir votre Paris bicn-aimé !... — Ce n'est pas logique...
— Je le sais à merveille, mais je n'y puis rien... — Que voulez-vous! j'ai des pressentiments... — 11 me semble que mes jours sont comptés...
— Imaginations folles!... billevesées!... chinièresl — s'écria le banquier.
— Il est invraisemblal)Ic, inadmissible, absurde, qu'un hiinimc do votre trehipe puisse croire aux pressentiments 1...
— J'y crois, parce que les miens ne m'ont jamais trompe... — répliqua Béraud. — Pendant les trente-cinq ans de mon séjour dans les Indes, j'ai été à maintes reprises assailli par ce que vous appelez des ÙHftif/«rt/iOHS /b/Zes, des chimères... cl jamais, vous entendez bien, jam.^is ces mystérieux avertissements ne m'ont abusé. . . Toujours la chose pressentie, heureuse ou néfaste, se réalisait... — En de telles conditions, comment me serait-il possible de ne point ajouter foi aux pressentiments ?
— Alors, — demanda .Alorlimer, — pourquoi songez-vous à retourner en France, puisque vous avez la conviction que votre voyage vous sera fatal ?...
— Nul ne peut échapper à sa destinée... — Je ne sai? si mon voyage me sora fatal, comme vous le dites, mais je crois qu'il me reste peu de temps à vivre... — Or, je n'ai pas peur de mourir, mais je tiens à mourir dans mon pays, au milieu des miens, entouré de ceux dont j'aurai faille bonheur avant de partir pour le grand voyage dont on ne revient pas...
— Vous êtes taillé pour devenir centenaire, et j'espère bien, moi, rester pendant de longues années votre correspondant à Calcutta...
— J'en accepte l'augure... — fit Etienne Béraud avec un sourire mélancolique.
— Ainsi, c'est décidé? — reprit le lianquier. — Vnus parlez demain?
— Demain malin par le paquebot qui fait le service des dépèches... — Je descendrai le Gange et je m'embarquerai...
— Irez-vous tout droit en France?
— Non. — Je m'arrêterai d'aboid à Obock pour toucher des fonds de la personne à qui j'ai cédé mon comptoir dans cette ville... — J'y passerai tout au plus deux ou trois jours. — J'irai ensuite à Port-Saïd par le canal de ."^iiez... — Là aussi je passerai quelques jours... Bref, je ne ferai véritablement voile pour la France que vers le la avi-il.
— Vous désirez sans doute emporter les capitaux qui vous appartiennent et qui se trouvent entre mes mains?
— Oui... — Je dis adieu pour toujours à Calcutta... — Je veux laisser seulement aux Indes le souvenir de quelques bonnes atniliés que j'ai eu le hoMJicur d'y rencontrer, cl la vôtre est de ce nombre; mais je n'y veux giuder aucunes relations d'affaires... — Pouvez-vous disposer immédiatement de c(!s capitaux?
— Clartés! — La somme est furie, mais, fût-elle tlouble, la liaii(|uo M(irlimer la liendrail de même à voire dispusitioii... — Sous quelle forme voulez-vous être payé?
— Que me conseillez-vous?
En ce momi'iit C-harles G<;rard, le secrétaire du bnii(|Mier,' cessa d'ouvrir
des enveloppes et d'en examiner le contenu, tant il écoutait avec une attention avide la conversation eng-agéc entre son patron et le marchand de diamants.
Jolin Mortimer répondit à la question d'Etionne Béraud :
— Cinquante et un millions représentent en billets de banque français ouanglais cinquante et un pavés... — Nous appelons ainsi, dans le langage spécial de la Banque, une liasse d'un million... — Cela formerait un volume énorme. — Il faudrait un coffre spécial pour y entasser vos cinquante et un pavés, ce qui serait peu pratique et fort embarrassant, car on ne confie point A^olontiers au bureau des bagages un colis de cette valeur... — 11 me semble que le plus simple serait de vous donner un chèque sur la Banque de France, puisque c'est à Paris que vous allez...
— Parfaitement.
— J'avertirai par le câble d'abord, et par une lettre ensuite, le gouverneur de la Banque de l'importance du chèque émané de ma maison, et vous serez payé à présentation...
— Pourrai-je laisser cette somme à la Banque, en compte courant?
— La laisser, non... — La déposer, oui, après avoir rempli certaines formalités... — Je m'explique : — Vous encaissez d'abord, la Banque n'opérant point de virements... — Une fois en possession de votre argent, vous ferez choix de deux notables commerçants, ayant eux-mêmes un compte ouvert à la Banque et qui vous serviront de parrains... — Sous leur patronage, on acceptera vos capitaux et on vous ouvrira un compte courant.
— Que de formalités pour être admis à déposer son argent ! — s'écria Etienne Béraud.
— Les statuts le veulent ainsi... — Ces précautions .semblent imlisjicusables aux régents pour éviter que la Banque de France puisse se trouver dépositaire d'argent volé, et devenir, par conséquent, complice inconsciente des A'oleurs...
— Enfin, une fois à Paris, je verrai à prendre un parti... — Donnez-moi toujours le chèque.
— A l'instant...
John iMortinier, s'adressant à son secrétaire, ajouta :
— Monsieur Gérard, passez-moi, je vous prie, le relevé de compte de M. Etienne Béraud.
— Le voici, monsieur.
Gérard se leva et vint apporter au bau(|uier la feuille que ce dernier avait consultée déjà avant l'arrivée de son client, puis il retourna s'asseoir devant son bureau et parut de nouveau s'absorber dans le dépouillement de sa correspondance. Mais un observateur aurait remarqué sans peine que si
SCS regards se fixaient sur une lettre, son attention était tout enlièro ailleurs.
Ses sourcils contractés, son front plissé, imlitiuaient le travail latent d'une pensée intérieure. Ses lèvres remuaient sans qu'il en eût conscience, mais elles ne laissaient échapper aucun son.
Il écoulait comme un homme dont la vie dépend des paroles qui \ duI être prononcées devant lui.
John Mortimer, une plume à la main, repassa les colonnes de chiffres, refit les additions et dit enfin :
— Votre avoir se monte hien, en effet, mon cher client, au chiffre total de cinquante et un millions quatre cent soi.xante-quinze mille francs, argent de France...
— Eh hien! veuillez me remettre quatre cent soixante-quinze mille francs en billets de banque, — fit Jacques Béraud, — et signez-moi un chèque de cinquante et un millions.
— Je ne suis pas certain d'avoir en billets de banque français la somme que vous voulez toucher...
— Peu importe... — je m'arrangerai très bien de billets anglais...
— Monsieur Gérard, — dit le banquier à son secrétaire, — veuillez demander à la caisse quatre cent soixante-quinze mille francs en billets français et, à leur défaut, en banknotes.
Charles Gérard prit une plume, inscrivit le chiffre de la somme demandée sur un carré de papier portant l'en-téte de la maison, signa, quitta son siège, s'approcha d'un guichet pratiqué dans la muraille, fit tourner la plaque mobile fermant ce guichet et découvrit ainsi l'orificL' d'un tubi! perpendiculaire de forme arrondie.
Un plateau de cuivre à rebords assez élevés fermait l'orilice de ce tube servant à établir une communication entre le cabinet du banquier et celui du caissier, qui se trouvait au rez-de-chaussée.
Gérard mit sur le plateau de cuivre le papier qu'il venait de signer et pressa le bouton d'un limlire électrique.
En même temps, le plateau disjtaraissait dans le tube et le secrétaire venait se ras.seoir.
John Mortimer avait pris un carnet dv i hcqucs placé tdul inm ri >ur son bureau à portée de sa main.
il remplit un de ces chèques enén(mçant en toutes lettres le cliillie de r.i\f(L \NTK KT UN MILLIONS, poijublcs à Vite ù M. Eliciine liéniud ou à son ordre.
Au moment où il venait d'apjioser sa signature au bas du chè(ph'. un coup de timbre retentit au-dessus du bureau.
Le secrétaire quitta son siège et se dirigea vers Tous erlurc de l'asceuseur en miniature.
Le plateau de cuivre apparut, chargé de liasses de billets de banque. Gérard prit ces liasses, et, après avoir refermé le guielict, vint les poser devant John 3Iortimcr.
— Veuillez compter... — lui dit ce dernier.
Debout près du bureau, le jeune homme s'empressa d'obéir.
Ses doigts brûlants de fièvre étaient a gités d'un mouvement nerveux tandis qu'ils touchaient les papiers soyeux des Banques de Frnnce et d'Angleterre.
— Le compte y est bien... • — fit-il après avoir aclievé.
— Youlez-vous vérifier vous-même, mon cher client? — demanda le J)anquier à Etienne Béraud.
— Inutile, répondit ce dernier.
Et prenant les paquets de billets de banque, il les entassa dans un petit sac de cuir qu'il portait en bandoulière sur son suit en drap léger.
— Monsieur Gérard, — commanda John Mortimer à son secrétaire, — préparez immédiatement la lettre au gouverneur de la Banque de France, afin de l'aviser de la création du chèque que je viens de remplir. — Vous me la donnerez à signer... — Elle partira par le prochain ptiqucbot. — Je veux qu'elle précède de plusieurs jours la présentaticn du chèque... — Une dépêche envoyée par le câble en temps utile annoncera cette lettre.
Le secrétaire prit aussitôt une feuille de grand papier et se mit à écrire, mais sa main traçait d'une façon purement machinale les formules toujours les mômes d'une missive de ce genre.
Sa pensée était bien loin.
Une convoitise ardente venait de s'emparer de lui et le possédai! tout entier.
— Cinquante et un millions! — se disait-il, — une i'orlune inunense, royale, représentée par un chèque à échanger contre des monceaux d"or et des amas de billets de banque I... Un nom seulement : Etienne Dérat/d. — Ce chèque entre les mains du premier .venu serait payé quand même ! — Quel rêve, ou plutôt quel mirage! — un mirage qui pourrait, avec un peu d'audace, se transformer en réalité I... — Le coiip splendide que j'attendais, que j'appelais depuis si longtemps, sans espérer qu'il viendrait jamais, se présente enfin I — Pour le laisser écliapper il faudrait être bien lâche ou l)ien fou! et je ne suis ni l'un ni l'autre...
Ainsi pensait Giiarles Gérard en écrivant, ce qui ne rempèchail pas de prêter l'oreille aux paroles échangées entre h; banquier et son client.
— Voici le chèipie... — dit John Morlimer en tendant à Etienne Béraud le précieux papier. — Vous avez encaissé la difierence... il ne vous reste qu'à me faire un reçu pour solde.
— A l'iuslant même .. — répllipia le marclianil de iliaiiiauls.
i,i aj.i...M iiaiil .-,(111 sicp^e du bureau, il écrivit d'une grande écrilure ferme et régulière le reçu demandé, puis, rouvrant sa sacoche de cuir, il y plaça ]o chèque à côté des billets de banque.
— Je compte qu'une fois à Paris vous me donnerez de vos nouvelles... — reprit John Mortimer.
— Je n'y manquerai pas, et j'espère bien recevoir des vôtres... — Je vais vous laisser mon adresse... adresse toute provisoire, puisque c'est celle de la maison meublée oîi je descendrai avant de m'occuper de mon instalhilion...
— i)ictez-moi, je vous prie... — fit le banquier.
— \'oici, — répliqua le Français : — Etienne Béraud, à Paris, hùl'-l des Indes, rue Joubert.
John 3Iortimer écrivit l'adresse, mais il ne fut pas le seul. Charles Gérard, lui aussi, la traça rapidement sur un carré de papier qu'il glissa dans sa poche.
Le Français s'était levé.
Il tendit la main au banquier.
— Allons, adieu! — lui dit-il.
— Pourquoi pas au revoir ?
— Parce (|u'il est bien probable que nous ne nous reverrons plus...
— Qui sait? — Je compte aller à Londres à la fin de l'année visiter mon comploir de Ilegcnt street... — Peut-être, mes affaires terminées, pousserai-je jusqu'à Paris... — J'aurais alors le très grand plaisir de vous serrer la main, en riant avec vous de vos pressentiments funestes...
Etienne Béraud secoua la tète.
— Vous ne me trouverez pas... — dit-il.
— Uù serez-vous donc?
— Je ne ser.ai plus...
— Allons, mon cher client, ce n'est point sérieux!...
— Ce n'est que trop sérieux, au contraire, car il me plairai! de jouir de la vie, je vous assure; mais tout à l'heure encore, au moment où j'enieiinais ma fortune dans cette sacoche, une pensée sondjre est venue m'obséder... un nuage rouge a passé devant mes yeu.x, et malgré moi je me suis dit : — A quoi bon tout cela? — A quoi me sert d'avoir tant travaillé et d'être deveim si riche, puisque. je ne jouirai de rien... puisque je vais mourir!...
John .Morliuier prit la main du Français et la scri'a.
— Tout cela est absurde! — répli(|ua-l-il. — Lu vous frappant ainsi, vous vous faites beaucoup de mal. — Soyez homme et chassez ces vilaines idées!... — Vous êtes taillé pour vivre cent ans, je le répèle, cl je nu vous dis pas : Adieu! moi, mais : Au revoir I
— Au revoir, soit! — je ne demande pas mieux... — fil le Français avec un sourire.
Puis il sortit du cabinet, accompagné par John Morlimer qui voulut, en témoignage de sincère affection et de haute estime, le reconduire jusqu'au seuil de la maison.
Quanti le banquier revint prendre possession de son fauteuil, derrière son bureau, Charles Gérard venait de terminer la lettre d'avis adressée au gouverneur de la Banque de France.
Il la plaça sous les yeux de Mortimer , qui la lut en étudiant chaque phrase, en s'arrêtant à chaque mot.
— C'est bien cela... — dit-il quand il eut achevé. Et il signa.
— Avez-vous écouté notre conversation, Gérard? — demanda-t-il ensuite au secrétaire qui répondit :
— Mon esprit était ailleurs, monsieur, mais j'en ai cependant entendu quelques mots...
— Quelle chose étrange! Quelle inexplicable aberration! ! — poursuivit le banquier. — Voilà un homme sérieux et intelligent... un gaillard qui a su conquérir une fortune dont certains rois se contenteraient, et qui, ne souffrant d'aucun mal. part des Indes avec l'idée fixe qu'il va mourir en France! — Ça porte malheur, ces idées-là!...
— M. Etienne Béraud affirme que ses pressentiments ne l'ont jamais trompé... — dit le secrétaire d'un ton froid.
— Suite de son idée fixe... — Il est absolument ridicule de croire aux pressentiments!...
— Qui sait?
— Est-ce que vous y croyez, vous, Gérard?...
— J'y crois, oui, monsieur.
— Tant pis pour vous... c'est une faiblesse... — Enfin, quoi qu'il arrive, la famille d'Etienne Béraud n'aura pas lieu de regretter son retour en France... — Une cinquantaine de millions partagés entre quelques parents, fussent-ils une douzaine, cela fait pour chacun une fort johe tranche du Pérou, surtout quand cette tranche est inespérée. -— Depuis trente-cinq ans qu'il n'a pas donné de ses nouvelles, ceux de sa famille qui l'ont connu le croient mort et l'ont oublié... — Quelle surprise quand ils le verront revenir cinquante fois millionnaire!...
— Joyeuse surprise, en effet, monsieur... — fit observer le secrétaire.
Jolin Morliincr voulut le recoaduiro jusqu'au seuil do la maison.
John Morlimer lendit à Gérard la lellre d'avis adressée au gouverneur de la Banque de France.
— N'oubliez pas que ceci doit partir par le prochain courrier, — dit-il, — et achevez vivement de dépouiller la correspondance... — Je voudrais m'absenter dans la journée, et j'ai besoin de savoir si rien de très important no nécessitera pas ma présence ici.
— Je vais me hâter, monsieur.
LlV 3. F. BOY, MU. — Beprodactloa interdit». "
— Voici le reçu d'É tienne Béraud, — continua John Morlimer. — Vous }e remettrez au caissier, qui le classera.
Gérard se leva, prit le reçu que lui tendait le banquier et revint s'asseoir à sou iMU'eau.
Pendant quelques secondes, il resta le front penché, réfléchissant.
— Il s'arrêtera à Obock et à Poil-Saïd, — se disait-il; — par conséquent celui qui partirait demain en même temps que lui arriverait à Paris au moins une semaine avant lui... — Or, pour que les cinquante et un millions deviennent la propriété de l'audacieux décidé h les prendre, il suffirait de s'emparer du chèque qu'il emporte et d'aller le toucher à la Banq-ie, laquelle, avisée par lettre et par dépêche, payera à présentation...
« Où est l'obstacle?
« Un chèque... llicn qu'un nom... Etienne Béraud... Ni âge... ni signalement... Rien.
« Pourquoi le porteur du chèque ne passerait-il point pour Etienne Béraud?... On ne lui demanderait aucune preuve de son identité... On n'en demande jamais... — D'ailleurs la signature de l'acquit ferait foi, et la signature, la voici... — ajouta le caissier en regardant le reçu du chercheur de diamants. — De grands caractères réguliers, point de paraphe compliqué... un enfant l'imiterait... — Allons, je le répète, il faudrait être fou pour ne pas prendre au.'c cheveux une occasion pareille... — Les parents d'Etienne Béraud le croient mort... — Après trente-cinq ans d'absence, qui pense à lui, qui se souvient de lui'?... — Personne... — !]n agissant avec adresse et prudence, pucun indice ne pourrait donner l'éveil... il faudrait simplement que l'homme disparût... — Eh bien! pourquoi pas?
Charles Gérard interrompit bi'usquement son monologue.
La pensée que John Mortimcr pourrait s'étonner de le voir inaclif et rêveui", après lui avoir recommandé une extrême promptitude, lui traversait l'esprit.
Ses doigts recommencèrent à décacheter des enveloppes et ù déplier des lettres avec une rapidité nerveuse. Mais au bout d'un instant le secrétaire s'absorba do nouveau, malgré lui, dans ses réflexions, et tout bas il reprit :
— Etienne Bérand a raison... Sls pressentiments ne lo trompent point. — 11 lui reste, en ciïet, bien peu de temps à vivre, car cette fortune énorme,
celle fuiluiie qui dépasse toutes mes ambitions, tous mes rêves, il me la faut... je la veux... je l'aurai !...
« Pour l'avoir, que dois-jc faire?
« Uuilter d'abord la maison Moilimcr... — Mais la quitler d'une iiiinule h l'autre, sans motif plausible, sans prétexte même, cela semblerait étrange, incompréhensible... Cela pourrait faire naître des soupçons dangereux pour moi... et cependant laisser échapper une telle occasion, est-ce possible?...
«Ah! si j'étais libre;! — Mon plan est tout tracé... il est là, dans mou cerveau... Gest à l'hôlel des Indes, rue Joubert, qn'lîltienne lîéraud doit tlescendre... C'esl là qu'il se rendra tout droit en arrivant à Paris... C'est là que je dois l'attendre... — Un peu d'audace alors, et tout serait dit... — A moi cinquante et un millions ! à moi tous les plaisirs, tous les luxes, toutes les jouissances!... — Avec la fortune énorme dont cet imbécile va se servir bêtement pour enrichir quelques idiots, je serais, moi, le roi du monde I
Gérard fit un geste de coIcmc, et pour la troisième fois reprit le dépouillement de la correspondance, mettant un numéro d'ordre à chai|ih' Iritre ouverte et parcourue du regard.
Il ae lui en restait plus qu'une dizaine à examiner.
La première do ces dix dernières qu'il ouvrit portait un en-lêle imprimé ainsi conçu :
<< Joil.N .MoKil.Mi;U AND C».
« Maisons à Calcutta et à Londres.
« Maison de Londres. »
— L'ne lettre du directeur de voire comptoir de Londres, monsieur... — dit Gérard.
— Eh bien! voyez ce qu'elle contient... — répondit le banquier. — Je lirmine en ce moment un travail important que je no puis quitter... — Vous m'en rendrez compte tout à l'heure...
Gérard lut h voix basse ce qui suit :
Monsieur et très honoré patron,
" J ai une làchi-use nouv(dle à vous annoncer.
« L'n de nos plus anciens et de nos plus précieux employés, Wilki- Spieyle, le chef de la correspondance, est mort hier en ()ueliiues iieiuis, ,i la suite d'une congeslion cérébrale.
« Vous savez quelle est limporlance de ce service.
« Wilkie Spiegle était polyglotte; — il parlait >'t éerivail correctement
six langues. — Comment le remplacer? — De tels hommes sont rares et je me trouve dans un extrême embarras.
« Pour sortir de cet embarras, je ne vois qu'un moyen, mais vous convieudra-l-il d'y avoir recours?...
« Il faudrait renvoyer à la maison de Londres votre secrétaire actuel, Charles Gérard, que vous nous avez enlevé. — Lui seul est capable de tenir avec supériorité l'emploi laissé vacant par la mort du regretté Wilkie Spiegle. »
Suivaient des détails relatifs aux affaires du comptoir de Londres, détails que nous nous garderons bien de reproduire.
En lisant la première partie de cette lettre, le secrétaire de John Morlimer avait senti le sang affluer violemment à son visage.
— Retourner à Londres... — se disait-il, — on croirait que le diable se met dans mon jeu, tant le hasard paraît me servir à souhait. — Le prétexte que je cherchais en vain, le voilà ! — Il vient me trouver, et certes celui-là ne sera point suspect ! — Si je pars, rien de plus simple... Au lieu d'aller à Londres j'irai à Paris, et je pourrai tenter le coup qui fera ma fortune...
La lettre se terminait ainsi :
« Vous voyez que tout va bien, mais il est urgent pour vos intérêts, cher et honoré patron, que vous preniez une détermination immédiate au sujet de ma demande, et que cette décision soit prise dans le sens que je sollicite.
« Avisez-moi donc par dépèche, je vous en prie, qu'aussitôt cette lettre reçue vous m'expédiez Charles Gérard.
« Daignez agréer, etc.. «
Gérard quitta son siège et, la lettre à la main, s'approcha du bureau de John Mortimer.
— Excusez-moi, monsieur, si je vous dérange, — dit-il au banquier, — mais la nouvelle envoyée parle directeur du comptoir de Londres est d'une extrême gravité, et vous devez en être instruit sans retard, alin d'aviser... — Il y a urgence, paraît-il.
Mortimer releva vivement la tête.
— Qu'y a-t-il donc? — demanda-t-il avec inquiétude.
— Le comptoir de Londres vient de faire une grande perte...
— Une perte d'argent ?
— Ce ne serait rien pour vous... — il s'agit d'un mallieur beaucoup plus grand... — Le chef de la correspondance est mort subitement.
Le banquier fil un mouvement brusque.
— Mort !... Wilkie Spiegle ! ! — s'écria-t-il en se levant.
— D'une congestion cérébrale... Voyez, monsieur... Et Gérard lendit à son patron la lettre du directeur. Morlimer la prit et la parcourut des yeux.
Son visage exprimait une contrariété profonde.
Au bout d'un instant il jeta sur le bureau la malencontreuse épilrc rt, regardant Charles Gérard bien en face, lui demanda :
— Vous avez lu jusqu'au bout ?
— Oui, monsieur... — répondit le jeune homme.
— Vous avez vu, par conséquent, que, si regrettable que soit la perle que nous venons de faire, elle n'est point irréparable puisque vous nous restez... — Vous avez compris cela, n'est-ce pas?
— J'ai compris que votre représentant voulait bien le dire ; mais je crains qu'il ne s'exagère beaucoup mon mérite...
— Il ne s'exagère rien, vous ayant vu à l'œuvre, et je partage en tout point son opinion à votre sujet... — Seul, vous pouvez remplacer Wilkie Spiegle...
Gérard s'inclina profondément, comme pour remercier son palioii. mais en réalité pour cacher l'éclair de ses regards.
Afin d'écarter de lui tout soupçon, il lui parut habile de ne point accepter d'emblée.
— Je suis plus reconnaissant que je ne saurais le dire de vos appréciations bienveillantes, — fit-il d'une voix émue, — maisj'ai la conviction do ne point mériter de si complets éloges... — Je fais de mon mieux, voilà tout... — Assurément je me crois capable de pouvoir, grâce à ma connaissauce des langues, remplacer à Londres le chef de la correspondance, mais êtes-vous bien sûr que ma présence ici ne vous est pas plus ulile qu'elle ne le serait en Angleterre?...
— Certes, vous me manquerez ici, mon cher Gérard... — répliqua lo banquier. — Mais, enfin, je puis me passer de vous, tandis que vous êtes indispensable là-bas. — C'est mon avis aussi bien que celui de mon représentant...
— Il y a si peu de mois que je suis à Calculla... et je m'y plaisais beaucoup...
— Je sais qu'il est infiniment désagréable de se déplacer, quand on se croyait fixé pour longtemps... Mais vous devez être le premier à faire un sacrifice aux intérêts de ma maison, puisque votre avenir est dans cello maison... — Il s'agit de me donner une grande preuve de dévouement...
Gérard baissa la léle sans répondre.
— Hésitez-vous donc? — lui demanda Morlimer.
J'avoue, monsieur, que me séparer de vous me semble (rès
péuiLle...
— Croyez-vous donc que je vous verrai partir sans regrets?... — Je m'étais attaché à vous qui possédez mon estime et ma confiance, mais les intérêts de la maison John Mortimer and C" doivent primer tout!... — Je douhle vos appointements et vous allez toucher avant votre départ une gratification de dix mille francs...
— Vous me comblez, monsieur... — balbutia Gérard.
— Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? — reprit le banquier. — Vous acceptez... — Il le faut absolument, puisque vous seul êtes à même de nous tirer d'un grand embarras... — Vous partirez demain matin par l'un des bateaux qui font le service du Gange... — Je vous donnerai une lettre pour mon correspondant...
— Mais qui me remplacera ici ?
— Un de mes neveux qui se trouve en ce moment à Bombay et que vous ne connaissez pas... — Avez-vous des préparatifs à faire pour votre départ?...
Gérard avait peine à cacher la joie qui débordait en lui. Ainsi que nous le lui avons entendu dire à lui-même, le diable paraissait se mettre dans son jeu tant les choses s'arrangeaient au gré de ses désirs.
— J'aurai besoin de quelques heures pour préparer mes bagages... — répondit-il.
— Vous prendrez tout le temps nécessaire... — Après déjeuner vous irez retenir une place sur le bateau... — Un de mes employés, Dudiey, fera l'intérim en attendant l'arrivée de mon neveu... — Je vous remercie, mon cher Gérard, et je saurai vous témoigner ma gratitude...
En même temps le banquier lui tendait la main. Gérard la prit et la serra.
John Mortimer, après cet échange de poignées de main, ouvrit le tiroircaisse de son bureau.
Il y prit des banknotes représentaul une somni.) do quinze mille francs.
— Voici, — dit-il en tendant les billets au jeune homme, — voici voire gratiiication, votre indemnité de déplacement et vos frais de voyage... — Avez-vous touché le mois échu ?
— l'as encore...
— Vous vous le ferez payer ù la caisse.
— Merci, monsieur...
— Le dépouillement delà correspondance est-il terminé?
— Il lésera dans quelques minules...
— Je vais pendant j',e temps préparer ma lettre pour Georges Stanler, mon représentant de Londres...
Lt John se réinstalla à son bureau.
A l'heure du déjeuner Gérard sortit, ayant hâte de s'occuper de ses préparatifs de départ, et se rendit au logement qu'il habitait non loin de la maison de banque.
Il déjeuna rapidement et se fit donner ses valises par l'Hindou altaché k son service :
— Je vais donc enlin pouvoir tenter la chance, et sur une grandiose échelle! — se disait-il avec une sorte d'ivresse. — Je veux les millions d'Etienne Béraud et je les aurai. — Naïf Morlimer, qui m'envoyez h Londres, votre maison de Régent street ne me verra jamais ! — C'est à Paris que je vais, puisque c'est à Paris que m'attend la fortune !...
Charles Gérard, qui s'occupait à entasser sans grand ordre des vêtement!' dans les valises, interrompit celle besogne et se mit à réfléchir.
— A Paris, — murmura-t-il, — avant do palper la forte somme, il me faudra des fonds... — J'aurai sans doute à faire d'assez grosses dépenses pour préparer le succès de mon entreprise... — L'aruent est le nerf de la guerre! — Voyons un peu à quel chiffre monte mon pécule...
il ouvrit le tiroir d'un meuble fermé à clé, en tira un coffret qu'il ouvrit également et dont il versa le contenu sur la table.
A la poignée d'or et aux quelques billets de banque il ajouta ce qu'il venait de recevoir et compta le tout.
Le total était de vingt-neuf mille francs.
— Vingt-neuf mille francs et l'argent de mon mois que je vais loucher — se dit le jeune homme en replaçant les banknoles et l'or dans le coffret et le coffret dans le meuble — c'est assez certainomi'ut pour attendre l'heure où je mettrai la main d'abord sur les quatre ci-nt soixante-quinze mille francs que Jacques Béraud emporte avec lui... — Viendront en^uile les cinquante et un millions... — Il ne s'agira, pour les encaisser, (|ue d'aviir le chèque signé par John Morlimer, mon honoré patron... — Je l'aurai...
Gérard boucla ses valises, alli;r toucher son mois et se rendit sur le quai du Gange, au bureau des bateaux faisant le service jusqu'à l'océan Indien.
Un de ces bateaux parlait le lendemain matin, à huit heures.
Le jeune homme retint sa place, la paya et retourna à la maison de banque.
John Morlimer était absent pour loule la journée, ce qni r.'n.liit io secrétaire absolument mailre du cabinet de son patron.
11 fouilla les liroirs du bureau alTeclé à son usage personnel, fit un paquet des papiers qui lui appartenaient, de diverses notes qu'il avait prises, et joignit à ce paquet un certain nombre de feuilles de papier à lettres et d'enveloppes portant l'en-tète de la maison John Mortimer and C".
Ceci fait, il mit avec soin dans son portefeuille le reçu signé d'Etienne Béraud et donnant décharge au banquier, — reçu qu'il était chargé, nous le savons, de remettre au caissier.
Cette pièce devait lui être utile pour étudier à loisir la signature du marchand de diamants.
Ayant pris ainsi toutes ses mesures, il attendit le retour de John Mortimer afin de lui faire ses adieux et de recevoir de lui, en même temps que ses dernières instructions, la lettre adressée au directeur du comptoir de Londres, lettre qu'il se proposait bien de ne jamais porter.
Mortimer rentra.
La lettre était prête.
Il la remit à Gérard en lui disant :
— Vous partez demain matin?
— Oui, monsieur, à huit heures.
— Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter un heureux voyage, à vous remercier de nouveau du service que vous me rendez et à vous affirmer, ce dont vous ne doutez point d'ailleurs, que vous pouvez compter sur moi toujours et en toute occasion...
— En efl'et, monsieur, je ne doute pas... et ma gratitude est égale à ma confiance.
— Vous me promettez de m'écrire dès voire arrivée à Londres?...
— Je vous le promets, et je serai heureux de tenir parole.
Le banquier serra aiïectueusement la main de son ex-secrétaire, et Charles Gérard le quitta.
Tous ses préparatifs étant terminés, le jeune homme n'avait plus qu'à expédier ses bagages, peu encombrants d'ailleurs, au bureau du transport qu'il devait prendre le lendemain matin.
L'Hindou qui le servait fut chargé de ce soin.
Gérard ne conservait avec lui qu'un sac à main, dans lequel il serra ses papiers et son argent.
Ensuite il se mit au lit, non pour dormir, car il sentait bien que le sommeil se ferait atteudre, mais pour mûrir le plan qu'il avait conçu, en reclilier les côtés qui lui semblaient faibles, en simplifier l'exéôutiou.
Bref, il ne sommeilla que deux ou trois heures, sauta à bas de son lit sitôt que le jour parut, s'habilla rapidement, sortit de son logis pour n'y plus rentrer, alla dans un bar prendre quelque nourriture, et avant sept
il s'installa dans un coin dcnièie un amoncellement de bagages.
heures el demie il gagnait le (juai du Gange et surveillait l'installation do ses colis sur le bateau qui devait l'emporter loin de Calcutta.
L'heure du tléiiarl allait sonner.
Charles Cérard venait de monter à hord quand il aperçut Etienne iÎLM-.iud qui, tenant comme lui une valise à la maiu, liitait le pas pour s'embarquer.
Lo hasard amenait à faire route avec lui l'homme dont il convoitait la fortune el dont par conséquent il menai^ait la vie.
LiV. 4. F. ROY, idil. — Reprodaction ioterdito. <â
2G LE MARCIIA.XD UL DIAMANTS
Ce hasard n'était point fait pour plaire au jeune homme, et de toutes ses forces il maudissait celte rencontre; aussi s'installa-t-il dans un coin du bateau, derrière un amoncellement de bagages qui lui permeltAÎt de rester inaperçu.
Aussitôt après l'arrivée du millionnaire, l'embarcation fu! détachée du .quai et prit le large.
Cette embarcation était tout simplement une barque pontée mesurant quinze mètres de long sur cinq de large.
Elle pouvait contenir environ soixante passagers.
Huit rameurs la mettaient en mouvement.
Pour descendre le Gange jusqu'à la mer, le courant venant en aide aux rameurs hindous, il ne fallut pas plus de quatre heures.
On arriva juste une heure avant le départ du paquebot des Messageries maritimes.
Ce paquebot faisait un service régulier de Calcutta à Pondiohéry et à Ceylan.
C'est à Ceylan que Charles Géi-ard devait prendre un navire à destinalion du Havre, de Toulon ou de Marseille.
Etienne Béraud monta sur le même paquebot que l'e-x-secrétaire du banquier, et trois jours plus tard, après avoir fait escale à Pondichéry. ils débarquaient l'un et l'autre à Ceylan.
Là il fallait attendre jusqu'au lendemain pour l'embarquement déhnitif.
Gérard passa la nuit dans le même hôtel que le chercheur de diamants, sans que celui-ci s'en doutât, et le lendemain tous les deu.K prenaient encore passage sur le même navire.
Du reste, Gérard avait changé son costume, sa coiffure et l'exprossion de sa physionomie, d'une manière qui le rendait à peu près méconnaissable.
Il possédait naturellement ce talent de transformition que poussent si loin certains acteurs.
En outre, il avait eu la prudence de prendre un billet de seconde classe, afin de ne se point trouver en contact avec Etienne Béraud, qui nécessairement voyageait en première classe.
Les deux hommes ne pouvaient donc se rencontrer ni sur le pont, ni aux repas, et c'était le but que Gérard se proposait d'atteindre.
Nous devons ajouter cependant que, bien qu'à dislance, il ne perdait point de vue son homme.
Le paqupbot fit escale à Obock, à rentrée du canal de Suez.
Charles Gérard consulta les notes prises par lui le matin où le marchand de diamants était venu régler ses comptes avec Mortimer, et s'assura riu'Obock était bien le premier endroit où Etienne Béraud devait s'arrêter avant de rentrer dans sa patrie.
La deuxième station devait avoir lieu à Port-Saïd.
L'ex-secrétaire vit, ea eftet, débarquer le millionnaire.
Il n'avait, lui, qu'à continuer son voyage, ce (|u'il fit. — Nous nous garderons bien de le suivre jour par jour dans celte longue traversée, et nous irons l'altendre Èi Toulon, où le navir.'. des Messageries marilimes arriva juste vingt-sept jours après son départ de Calcutta.
Gérard avait hâte de se trouver à Paris, aussi ne fit-il à Toulon qu'un séjour de quelques heures, indispensable pour se reposer un peu à la suite d'un voyage aus^i fatigant.
Le lendemain il quitta l'hôtel, où il s'était fait inscrire sous un nom de fantaisie, et se rendit à la gare, escorté d'un commissionnaire qui portail ses bagages.
Le train express pour Paris, en passant à .Marseille, parlait à quatre heures vingt-cinq et stoppait à Paris le lendemain a dix heures douze minutes du matin.
L'es-employé de John Mortimcr prit un ticket de première classe et s'installa avec son sac ;ï main dans un comparliuienl où il se Irouva sduI.
La vapeur sifUa.
Le train s'ébranla, pour franchir en une heure quarante minutes les soixante-sept Icilomètres séparant Toulon do Marseille.
A Marseille, les wagons do seconde classe furent détachés, el les aulnes joints à un train uniquement composé de voitures de 2)remière classe.
Assis, ou plutùl presque étendu dans l'encoignure bien capitonnée de son compartiment, Charles Gérard, tandis qu'on faisait des manœuvres en gare, fumait un excellent cigare de grande marque et rêvait à la gigantesque entreprise qu'il avait conçue, et qu'il comptait bien maintenant exécuter h bref délai; aussi ne jugea-t-il point à propos de descendre pendant l'arrêt de vingl-cinq minutes.
Laissons le jeune homme dans son wagon, et profitons de ce momi'ut d'arrêt pour franchir avec nos lecteurs le seuil des salles d'allenle de Marseille.
Il était six lieun-s dix minutes.
Depuis dix minutes déjà, le train se trouvait eu gar.'.
Les voyageurs, très nombreux ce jour-là, se pressiient aux guichets, prenant leurs tickets, faisant eui-ogistrer leurs bagages, traversant avec une hàti; fiévreuse les salles d'allenle duiit ou venail d'ouvrir les portes, et courant sur le quai d'embarquiunent alin de choisir leurs places.
Deux jeunes femmes, âgées l'une de vingt-six ans à peu près, l'autre de dix-huit à peine, venaient de se présenter au guichet de distribution,
La plus âgée, malgré l'extrême modestie de sa personne et de son allure, attirait forcément l'attention par son costume de religieuse, — celui des sœurs de l'ordre de Saint-Vincent-de-Paul.
Elle demanda deux billets de première classe pour Paris.
Sa compagne tenait une petite valise de chagrin noir, à ferrures de nickel, d'une simplicité fort élégante.
Une fois en possession de leurs tickets, elles passèrent, laissant la place à d'autres.
La religieuse jint la valise des mains de la jeune fille en disant :
— Il faut faire enregistrer nos bagages, ma chère Angélique... — Hâtons-nous un peu... sans cela, nous pourrions bien ne plus ti'ouver déplace dans le compartiment- des dames seules, et rien ne me contrarierait plus que de te faire voyager avec moi dans un wagon non réservé...
Et les deux femmes se dirigèrent vers le bureau de l'enregistrement des colis.
Sœur Marie — ainsi se nommait la religieuse — désigna vivement les bagages qui furent aussitôt pesés sous ses yeux.
Aussitôt que le bulletin d'enregistrement lui eut été remis, elle traversa les salles d'attente à son tour avec sa compagne, gagna le quai et se mit à la recherche du wagon des dames qui devait se trouver dans le train en formation.
Malheureusement les jeunes voyageuses arrivaient trop tard.
Les huit places du compartiment étaient occupées.
Un employé fermait les portières et le signal du départ allait être donné.
— Dépêchons-nous, ma sœur... — dit l'employé en soulevant sa casquette, — vous n'avez que le temps... Nous allons partir... — Tenez, moulez ici... — il n'y a qu'une seule personne... un monsieur très comme il faut... vous serez parfaitement bien...
Il désignait, en parlant ainsi, le compartiment dans lequel Charles Gérard occupait l'une des deux encoignures les plus rapprochées de la portière ouverte.
L'ex-secrétaire de John Moitimer avait regardé distraitement d'abord les deux voyageuses qui s'approchaient, mais le visage de la plus jeune produisit sur lui presque instantanément une vive impression.
— Voilà, certes, une gracieuse figure ! — pensa-t-il, — j'aimerais l'avoir en face de moi de Mai'seilleà Paris.
Il entendit donc avec joie l'employé désigner le wagon où il se trouvait.
— Voilà qui va bien... — murmura-t-il. — Seulement, si la fantaisie mo prend d'entamer la conversation avec la jolie personne, la religieuse sera
gênante ! — Bah ! avec de l'esprit et du tact, on peut tourner la diflicullé...
Et, quittant son attitude nonchalante, il se pencha et tendit la main pour aider les voyageuses à monter.
La jeune fille que nous avons entendu nommer Angélique se présenta la première, appuya sa petite main gantée sur les doigts qu'on lui présentait et franchit légèrement le marchepied.
— Merci, monsieur... — fit-elle eu entrant dans le wagon.
Gérard se pencha de nouveau, mais non pour tendre la main à la religieuse qui, d'après la règle de son ordre, ne pouvait la prendre, il ne l'ignorait pas.
— Veuillez me passer votre valise, ma sœur, — dit-il d'un ton respectueux, — vous monterez plus facilement.
Sœur Marie passa la valise au jeune homme, qui la saisit et la posa sur les coussins, puis à son tour elle entra dans le compartiment, dont la portière se referma derrière elle.
Les deux femmes s'installèrent en face l'une de l'autre dans les coins opposés à celui qu'occupait l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta.
Quelques secondes s'écoulèrent encore, un coup de sifflet retentit, la vapeur gronda, les plaques tournantes résonnèrent sous les roues des wagons et le train se mit en marche vers Paris.
Gérard, tirant de sa poche un volume acheté à la Bibliothèque des chemins de fer, se mit à lire, ou plutôt feignit de lire, car ses yeux à demi baissés se détournaient sans cesse des pages pour se fixer sur les voyageuses qui causaient à voix basse, et dont nous allons en quelques lignes esquisser le portrait.
Angélique — nous l'avons déjà dit — avait dix-huit ans à peine.
Elle était fine et distinguée, blanche comme un lys avec des joues teintées d'un rose pâle, des lèvres rouges et un menton à fossettes.
Une frange de cheveux d'un blond cendré couronnait son délicieux visage, qu'éclairaient à la fois ses grands yeux rieurs, d'un bleu de bluet, et ses dcris éblouissantes dévoilées par un fréquent sourire.
Elle semblait heureuse de vivre.
Son costume de voyage, malgré son ampleur voulue, laissait deviner les formes gracieusement arrondies des épaules, de la poitrine et des bras.
Les mains étaient d'une forme exquise.
Les petits pieds, qu'on entrevoyait parfois dépassant le bord de la robe, auraient chaussé sans peine la pantoufle légendaire de Cendrilloii.
IJri'f, la jeune lilb; ne pouvait passer inaperi^ue nulle part, et rien n'était plus attractif que l'ensemble de sa gracieuse personne.
iN'ous savons déjà qu'à première vue elle avait produit une certaine impression sur Cbarles Gérard.
Celte impression ne pouvait que grandir.
Plus il regardait i\l"^ Angélique, plus l'ex-employé de John Mortimor se sentait sous le charme.
— Celle enfant si jeune est étrangement troublante... — pensait-il. — Assurément ce visage idéal s'effacera diflicilement de ma mémoire, s'il s'en elface jamais... — Pourquoi d'ailleurs chercherais-je à l'oublier?... — Pourquoi ne lentcrais-je pas do savoir qui est cette jeune fille ?... de me rapprocher t\'e]lQ ■?... — Peut-être va-t-ello à Paris... — Si cela est, je trouverai moyen de ne point la perdre de vue... Mais à quoi cela me mèucra-t-ii ?
Apres un moment de réflexion, Gérard se répondit :
— Gela me mènera où je voudrai, mordieu! — Avec la fortune que je posséderai bienlôt, rien n'est impossible I — La plus farouche vertu capitule devant les millions! — Je n'aurai qu'à vouloir avec persévérance et cette vierge serama maîtresse... et Paris tout entier admirera cejoyau d'un éclat sans pareil dont je serai le seul possesseur...
« Pourquoi faut-il que la présence gênante de cette religieuse m'empêche d'entrer immédiatement en campagne et déposer ma candidature?... — Je crois que je serais en verve. — Au diable la béguine !
Tout en monologuant de cette façon, le jeune homme regarda pour la première fois avec atlenliou la sœur de charité que nous venons de l'entendre envoyer au diable.
Sœur Marie — nous savons que la religieuse se nommait ain;-i — paraissait avoir vingt-six ans et les avait en ell'el.
Aussi belle que sa compagne était jolie, elle offrait des Irails d'une correction irréprochable, mais sans cette froideur qui est souvent Técueil d'une trop complète régularité.
Le bandeau d'une ])lancheur éblouissante descendant jusqu'à ses sourcils cachait ses cheveux, qui devaient être bruns, à en juger par la pAlenr dorée et chaude de son teint.
Ses grands yeux, d'un bleu foncé, profond comme celui de la mer et du ciel, olfraient une expression de haute intelligence, de douceur infinie et d'énergique volonté.
La bouche était petite et d'un dessin 1res pur, — la lèvre inférieure, un peu épaisse, disait la bienveillance, la charité, la pilié pour loute souffrance.
A demi plongé dans l'ombre trans[)arcnte de la grande coilïe aux larges ailes, le visage de sœur Marie semblait la ligure d'une vierge de llaphacl sortie de son cadre.
Les mains longues, délicates, patriciennes et non gaulées, ofl'raienl une pâleur de cire.
— Très belle, la religieuse ! — pensa Gérard. — On dirait une uonne
LE MAllCllAND DE DIAMANTS 31
(lu seizième siècle échappée (riiii coiivetil d'Italie... Mais ce n'esl pas elle qui m'intéresse... — fjiiel est son rôle auprès de l'enfant blonde? — Est-ce une parente, une amie, ou tout bonnement une surveillante?
«La petite sort de pension sans doute... Elle a été élevée au couvent, cela se voit... cela se devine, et l'une des sœurs la ramène à sa famille...
— Cette famille est-elle à Paris ?...
Les deux voj'ageuses continuaient à causer.
Gérard, feignant de s'absorber plus que jamais dans sa IccUai', prêta l'oreille à leur entretien.
11 espérait, quoiqu'elles {(arlassenl à voix très basse et penchées l'une vers l'autre, arrivera saisir au passage des bribes de dialogue et apprendre ainsi quelque chose de ce qu'il désirait si vivement savoir.
A deux ou trois reprises, des lambeaux de phrases parvi'ini''") •'• ^on oreille.
— A quelle heure arrivera le train à Paris? — demandait Aiiuciique.
— A dix heures douze minutes... — répondait la religieuse.
— Ainsi, demain matin, nous embrasserons mon pî're ?
— Oui, mignonne...
Gérard tressaillit.
Les mots qu'il venait d'entendre ne pouvaieut lui laisser aucun doute. Les deux voyageuses allaient à Paris.
Angélique reprit :
— Quinze jours d'absence !... Pense un peu, cousine, comme c'est long!
— Sans compter que ce n'est pas précisément gai chez ma tanle, à Marseille.
— C'est une femme excellente.
— Oui, mais bien vieille et pleine de manies... Si tu n'avais pas été près le moi, je me serais ennuyée à mourir, j'en suis sûre...
— Tu es injuste... iNolrc tanle faisait tout ce qu'elle pouvait pour nous distraire...
— Ça, c'est vrai... aussi je ne lui adresse aucun reiuoclie, à la clii're f.-mnie... — Assurément ce n'est point sa f.iuto si l'emiui conimi'uçait ù me i.ir'ndri'... un ennui lourd... un ennui terrible... un ennui mortel...
'Nil
— .1.' ne m'explique [las très bien pourquoi lu t'ennuyais si fort... — • ;:iurmura la religieuse avec un sourire.
— C'est cejieinlanl fort sim[il''... — ■ réitliqua lajeuni' (ille. — Vois-lu. cousine, j'aime Paris, moi, cuniine une petite i'arisieutie que je suis. —
LK MArxCHAND DE DIAMANTS
C'est là seiilomorU que je respire à mon aise, à jileins poumons... — li me parait impossible de vivre ailleurs... — Tu ne peux te figurer comme je vais être heureuse en me retrouvant à l'hôtel de papa !... — en voyant ce mouvement jo\'eux des gens qui vont et qui viennent, qui sont peut-être tristes, mais qui paraissent gais ! en reprenant enfinmcs bonnes promenades au Bois de Boulogne, que je préfère aux plus magnifiques forêts de l'univers entier! — Est-ce que tu ne te plais pas à Paris, cousine?
— Oh ! moi, je suis heureuse partout.
— Parce que toi tu vis sur la terre, mais non pour la terre, détachée de toutes choseset n'aimant que le bon Dieu... — Tu as dit adieu au monde... tu t'es fait une solitude an milieu de la foule... — A ton âge ! — C'est très beau... — Je l'admire mais je n'aurais pas le courage de t'imiler...
— Je ne mérite aucune admiration, — répondit la religieuse, — et en vivant comme je vis je n'ai fait que suivre ma voie... — Prier, soigner les malades, me dévouer à ceux qui sont pauvres et à ceux qui souffrent, pour moi c'est tout... Je n'entrevois pas de plus f;rand bonheur! — Si tu savais comme mon cœur se dilate, comme une allégresse plus qu'humaine remplit mon Ame, lorsque j'entends un de ces pauvres gens, de ces braves gens du peuple me remercier et remercier Dieu !... 11 est si bon le peuple, quand on ne le trompe point par des mensonges, quand on ne l'abuse point par de vaines promesses!... — ■ Ah! je les aime bien, mes pauvres!... — lime semble que toute existence autre que la mienne est vide, inutile, él ne peut amener que déceptions et déboires... S'oublier soi-même et ne penser qu'aux autres, selon moi, c'est la vie... et cette vie si pleine, je demande à Dieu chaque soir de me la conserver longtemps pour continuer avec mes sœurs notre œuvre commune...
— Oui, votre existence est faite d'abnégation et de dévouement... C'est beau, c'est magnifique, et tu me répéteras en vain que la chose te semble toute simple, je ne pourrai pas, moi, m'empêcher de l'admirer... — Croismoi, cousine, il faut une force surhumaine pour renoncer, sans une plainte et sans un regret, aux espérances, aux joies de ce monde...
— Nos espérances et nos joies sont ailleurs... plus haut... plus loin...
— Ainsi, dès notre arrivée à Paris, tu vas rentrer au couvent ?
— Non, pas immédiatement... — J'aurai quelques jours encore à passer près de toi, ma mignonne... — On m'a fait du loisir en laïcisant l'hôpital au service duquel j'étais attachée, — ajouta la religieuse avec un sourire triste, mais exempt d'amertume. — Les vacances qui m'ont été accordées pour aller visiter notre tante à Marseille n'arrivent pas encore à leur terme... — J'irai voir la supérieure et je saurai par elle ce qu'on va décider de moi...
— On l'enverra dans un autre hôpital, sans doute...
LE MAIICIIAM) DE DIAMAMS
n tendit la main aux voyageuses pour les aider à monter.
— Je le voudrais, mais j'ose à peine l'esi)érer... — Hienlôt nous serons chassées de partout, malgré les médecins qui nous défondent et les malades qui nous aiment... On jirend à lAche de nous éloigner des pauvres. — Il semble qu'on redoute notre influence sur les esprits... — Pourquoi dotu? — Comment serait-elle mauvaise, cette inlluencc, puisque notre seul but, notre unique pensée est de soulager les misères, et elles sont grandes les
LiV. 5. F. IlOY, «dit. — n«prodiiclion inlcnl.lc. 5
misères du peuple, ma mignonne Angélique!... Il y en a de le riil)los... d'invraisemblables à force d'horreur... il y en a d'eiïrayantes... Pour les bien connaître, pour deviner celles qui parfois se cachcul, il faut les voir do près comme nous! — Ah! si nous pouvions les soulager toutes! — Si nous pouvions apaiser lous les désespoirs, essuyer toutes les larmes I — Mais que faire, puisqu'on nous repousse? Puisque nous sommes devenues suspectes?... Puisqu'on nous défend d'approcher du lit de ceux qui souffrent... et pourtant. Dieu le sait, nous n'avons ici-bas qu'une passion, l'amour des pauvres... Nous n'avons qu'un drapeau, celui de la charité!... — Oui, je souhaiterais être attachée de nouveau à un hôpital, mais j'ose à peine l'espérer.
— On pourrait te placer dans une école.
— Cela me plairait beaucoup aussi... — C'est une belle, c'est une noble tâche que de préparer des enfants à devenir véritablement des femmes... de former pour l'avenir de dignes mères de famille... Car, après Dieu, il n'y a que cela, la famille... tout le reste n'est rien...
— Moi je ne désire qu'une chose...
— Laquelle, chère mignonne ?
— C'est qu'on ne t'envoie point en province... — Nous serions séparées...
— Il faudra bien, un jour ou l'autre, nous résigner à cette séparation que je crois probable, sinon prochaine... — J'ai fait vœu d'obéissance... oii on m'enverra, j'irai.
— Mais pas sans un regret, au moins '!...
— Sans un autre regret que celui de m'éloigner de loi.
— A la pensée de cette séparation possible, mon cœur se serre et les larmes me viennent aux yeux.
— Tu viendras me voir...
— Oh! oui... souvent... bien souvent... et mon âme restera toujours avec toi...
Ln ce moment le train se ralentit, puis stopiia.
On entrait en gare de Tarascon.
L'entretien de sœur Marie et de sa cousine Angélique fut interrompu.
Quoique la jeune fille et la religieuse eussent parlé à voix très basse et que la trépidation des vs'agons sur les rails eût encore assourdi le faible murmure de leurs paroles, Charles Gérard, grâce à son oreille attentive et très fine, avait pu suivre à peu près la conversation, tout en en perdant quelques mots de temps h autre.
11 savait que les deux voyageuses étaient cousines, que la sœur de charité se nommait Marie et la jeune fille Angélique.
Il savait qu'elles venaient de passer quinze jours à Marseille, chez une
tante; qu'elles reiilraieul à Paiis; que la religieuse', baunie de son hôpital jiar la laïcisation, attendait l'ordre d'aller prendre place dans un autre hospice ou dans une maison d'enseignement.
Enfin il savait que la jolie blonde allait retrouver son père, ha])iler un hôtel, et qu'elle semblait fort désireuse de rentrer dans le mouvement de la vie mondaine et parisienne, qui lui paraissait de beaucoup préférable à l'existence monotone de la province.
Mais tout cela n'apprenait point d'une faroii positive à Gérard à quel monde appartenaient les deux femmes.
'La famille d'Angélique était riche, il n en pouvait Jouter; niais cette famille faisait-elle partie de la bourgeoisie, du haut commerce, delà finance ou de la noblesse?
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta se posait cette question et no pouvait point y répondre.
La beauté de la jeune fille le charmait; — sa grAce exerçait sur lui une sorte de fascination.
A s^on âge et beau garçon comme il Tétait, il avait éprouvé et inspiré plus d'une fois des sentiments tendres.
Jamais il ne s'était senti à tel point ému, si complètement captivé en présence d'une femme.
Disons-le franchement — car il ne se le dissimulait pas à lui-même — il s'emballait et sentait naître en lui pour la blonde enfant un de «es impétueux amours contre lesquels la lutte est impossible.
En revanche la religieuse, qu'il trouvait cependant, nous le savons, très belle, lui inspirait une sorte de répulsion ou plutôt d'elfroi.
— C'est une fanatique! — se disait-il. — Trop de foi! trop de charité! trop de dévouement ! trop de vertu ! ! — Tout cela n'est pas dans mes cordes I — C'est l'ange du bien cette femme-là!... et je suis, moi, tout le contraire... — Ça serait drôle si nous devions avoir un jour maille à partir ensemble .. — Mais à quel propos?... — Elle vit en dehors du monde, et il me semble bien vraisemblable quo nous ne naus rencontrerons jamais!...
En arrivant à Paris, but commun de leur voyante. Gérard s'occupcrait-il d'Angélique, ou suivrait-il, sans dévier d'un pas, la route qu'il s'élait tracée et qui devait le conduire à la rénssilu iIcs iirnieis mw nous rnmi.iissons?
Agir ainsi serait évidemme nt le plM> MaiL- an | > un i|i' \ nr i\f ^rs nmi .i;, il ne faisait nulle difficulté de le reconnaitre; mais il était pris de maniènù ne reculer devant aucune inijirudence et n>éme devant aucune foUc.
Il avait confiance en lui-même, d'ailleurs, et se ( royail de force h mener à bien en même temps une intrigue amourensi; et le formidable drame doiil Mous aviiiis sui\i II- l'i'vi'Iojijii'Mii'iil dans mi r- im' m.
36 LE MARCIIAXD DE DIAMAiMS
Ce drame prendrait momentanément la première place dans sa vie, mais une fois le but éblouissant atteint, il serait tout à l'amour et il faudrait bien, alors, que la jeune fille lui appartînt.
L'iiomme à qui les millions donnent une puissance à peu près sans bornes n'est-il pas sûr de triompher de toute résis-tance?
Sa Majesté l'argent n'est-il pas le vrai roi du monde?
Depuis longtemps Gérard avait foi en lui-même, en son habileté, on son audace.
Lorsqu'il se donnait un but à atteindre, il n'hésitait jamais à marcher en avant, fermant volontairement les yeux pour ne point voir les mauvaises chances.
La décision prise à Calcutta nous en fournit la preuve indéniable.
Charles se disait qu'au bout de quelques heures de voyage en commun, il trouverait le moyen de rompre la glace et d'entamer l'entretien avec ses deux compagnes de wagon.
Ce moyen, il le chercha.
Deux ou trois mots insignifiants furent échangés d'abord de loin en loin à propos d'une vitre à lever ou du nom d'une station.
Mais ces paroles sans portée ne le menaient à rien.
Le jeune homme essaya d'aborder adroitement des sujets d'une banalité un peu moins absolue.
Angélique, très inexpérimentée, très vive et très confiante, eût répondu sans peine aux avances du voyageur, mais la religieuse se montrait singulièrement froide, réservée, sur ses gardes, ce qui ne l'empêchait pas de reconnaître que le voyageur paraissait, sinon tout à fait un homme du monde, du moins un homme bien élevé.
La jeune fille régla son attitude sur celle de sa cousine, elle ne rendit point la main et Gérard dut se reconnaître momentanément battu.
Néanmoins, il ne désespérait pas.
La nuit arriva.
Angélique ôta son petit chapeau, entoura d'un voile de gaze ses beaux cheveux blonds, appuya sa jolie tête sur le dossier capitonné du wagon et s'endormit comme dans un lit.
Il n'en fut point de même pour sœur Marie.
Elle ne ferma pas l'œil un instant, et pendant les longues heures de la nuit ses lèvres remuèrent sans cesse, tandis que les grains d'ébène de son chapelet roulaient lentement entre ses doigts.
LE M.VllCH.LND DE DL\MANTS 37
Lorsque le jour parut, et cela de bonne heure, car on était dans les premiers jours du mois de mai, Angélique s'éveilla, tira de sa poche une petite glace à main, répara le désordre de sa chevelure, remit son chapeau et sourit à sa gracieuse image.
On allait arriver à Dijon.
— Nous descendrons au buiïet si lu veux... — dit la jeune fille à sa compagne.
— As-tu donc faim, déjà?... — demanda sœur Marie en souriant.
— Faim, pas précisément, mais je prendrais volontiers une lasse de bouillon ou de chocolat...
— Nous aurons bien peu de temps... — le train ne s'arrête que neuf minutes...
Angélique allait répliquer, mais f.liarles Gérard, jugeant l'occasion favorable pour faire plus amplement connaissance, se hâta d'intervenir.
— S'il vous plail de ne pas vous déranger, mesdames, — dit-il, — je puis aller au bull'et dès que le train s'arrêtera et vous faire apporter ou vous apporter moi-même ce que vous désirerez...
— Je vous remercie, monsieur, — répliqua la religieuse, — mais nous ne voulons pas vous donner cette peine...
— Permettez-moi d'insister... — reprit le jeune homme. — Je ne crois point me montrer indiscret en me mettant à votre disposition... — Deux dames sont plus embarrassées qu'un homme quand il faut descendre et remonterrapidement... — Acceptez de moi, je vous en prie, ce que je serais heureux qu'on fît pour ma mère et pour ma sœur voyageant seules comme vous...
Angélique regarda sa cousine et son regard semblait lui dire :
— Pourquoi ne pas accepter?
L'offre était formulée en des termes d'une irré{)rochable correction.
L'apparence et la tenue de Gérard, aussi bien que sa politesse, ne permettaient point de douter qu'il ap[)arlint à la catégorie des gentlemen.
Sœur Marie crut qu'elle pouvait se départir un peu de son attitude froide et réservée, sans néanmoins accentuer trop ce changement.
— Nous userons alors de votre extrême obligeance, monsieur, — dit-elle. — mais je me délie des buiïets... le bouillon ou le chocolat seront brûlants et le temps nous manquera pour le prendre... — Veuillez donc, lorsque vous descendrez, nous rapporter ou nous envoyer quelques gâteaux...
— Et je vous serai personnellement très obligée de faire joindre à ces gâteaux un petit flacon de vin de Malaga... — ajouta en riant Angélique.
Tout en disant ce qui précède, la jeune fille avait tiré de sa poche un porte-monnaie d'ivoire écussonné d'argent.
Elle l'ouvrit et en sortit une pièce d'or qu'elle tendit au voyageur.
Gérard prit le louis.
Le train venait de siffler et ralenlis-^ait sa marche en arrivant en pare.
Dès qu'il fut arrêté, l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta ouvrit la portière, sauta sur le quai, courut au bufl'et, choisit et fit envelopper une douzaine de gâteaux et de brioches, y joignit un minuscule flacon de Malaga coilfé de son petit verre de cristal, mangea une brioche, prit à la hâte une gorgée de vin de Porto et revint au wagon avec ses emplettes.
La comiilaisance dont il venait de faire preuve devait — il le croyait du moins — amener un commencement d'intimité entre lui et ses deux compagnes de voyage.
En cela il se trompait.
La religieuse et la jeune fille se contentèrent de répondre par une politesse extrême à un acte de courtoisie. — Elles remercièrent d'une façon charmante, mais ce fut tout.
La conversation, du moins une conversation suivie, ne s'engagea point.
Les quelques mots échangés de loin en loin entre Dijon et Paris ne purent rien apprendre à Gérard des choses qu'il désirait connaître.
En présence de cet insuccès notoire, le jeune homme maudissait sœur Marie de toutes ses forces.
— Peste soit de la béguine! — se disait-il fort irrévérencieusement. — Si elle n'était pas là j'aurais déjà reçu de la jolie blonde une foule de confidences!... — Le diable emporte cette gêneuse!... — Je ne me tiens pas pour battu cependant!... Il faudra bien que je sache quelle est cette belle fille qui me met la tèle elle cœur à l'envers!...
L'express marchait avec son habituelle rapidité.
De Laroche à Paris il ne fait halte à aucune station.
A l'heure réglementaire il stoppait en gare de Paris.
Gérard s'élança hors du compartiment et lendit la main à Angélique pour l'aider à descendre, comme il l'avait fait à Marseille -pour l'aider à monter.
La jeune fille le remercia, rendit à sa cousine le service qu'elle venait de recevoir de son compagnon de route, et toutes deux se dirigèrent vers la porte de sortie.
Elles marchaient vile.
Gérard régla son pas sur le leur, de manière à se trouver prosijuc immcdialement derrière elles.
Il pensait :
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— Sans le moindre doute elles prendront une voilure... — J"ai l'oreille One... — j'entendrai ladresse qu'elles donnerontau cocher et, une fois muni de celte adresse, je me renseignerai tout à mou aise...
Une nouvelle et brusque déception interrompit son monologue.
Immédiatement après la porte de sortie, presque sur le seuil de la salle d'attente, mais un peu de côlé alin de ne pas gêner le passage, un homme de cinquautc-oinq à cinquante-si.'i ans, de bonne apparence et très élégamment vêtu, attendait.
En voyant cet homme, Angélique poussa une exclamation joyeuse.
— Papal papa !... — s'écria-l-elle ensuite, en se jetant avec une vivacité tout enfantine dans les bras étendus pour la recevoir.
Après une série d'embrassades, le père de la jolie blonde serra les mains de la religieuse et conduisit au dehors les deux cousines.
Un landau de maître, attelé d'une paire de chevaux anglo-normands d'une remarquable distinction, stationnait dans la cour, à côlé d'un petit omnibus de famille, très coquet, portant les mêmes initiales que le landau, cl atli'lé de postières percheronnes.
— Donnez-moi votre bulletin de bagages, — dit à la religieuse le père d'Angélique, — l'omnibus de famille estlù... — Baptiste réclamera vos colis, les fera charger et rentrera à l'hôtel. — Nous, nous allons luendre les devants sans perdre une minute et brûler le pavé. — Le déjeuner nous attend... — Vous devez mouiir de faim...
La religieuse tendit le bulletin de bagages k son oncle, et celui-ci alla donner des ordres à l'un des deux domestiques restant avec l'omnibus.
Puis il rejoignit sa fille et sa nièce qui venaient de monter dans le landau.
Gérard, inamobile sur la plus iiaule des marches qu'il faut descendre pour se trouver dans la cour, avait tout vu et tout entendu.
Lorsque le landau s'ébranla, emmenant les deux femmes, les regards d'Angélique, placée sur la banquette de devant, croisèrent les siens.
J/ex-secrétaire de .lohn Mortinn'r salua.
Angélique lui rendit ce salut par une inclination de tête.
Le père de la jeune fille avait vu le mouvement, mais sans savoir à qui il s'adressait.
il demanda :
— Oui \ieiis-tu de saluer'?
Ai!géli(|ue répondit :
— Ce monsieur que lu vois debout sur l'escalier.
— .\olre compagnon de voyage... — ajouta l^ religieuse.
— L'uji'une homme d'une polilesse extrême et d'une obligeance sans borii'^ . — reprit .Angélique.
— Trop causeur seulement... — fit observer sœur Marie. — Si mon altitude et celle d'Angélique no lui avait imposé la réserve, je crois qu'il eût été volontiers plus familier que ne le permettaient les convenances...
— Moi, je l'ai trouvé charmant tout à fait... — dit gaiement la jeune fille. — En voyage, on peut bien causer un peu, même avec les gens qui ne vous ont pas été présentés... — Cela distrait...
Le père d'Angélique se mit à rire.
— Prends garde, ma chérie... — fit-il avec un geste de menace comique.
— A quoi, papa?
— Les distractions de ce genre sont parfois bien compromettantes... — Un compagnon de route a bon air, il semble bien élevé... il parle, on lui répond... De ces quelques mots échangés un semblant d'intimité résulte, et l'on est exposée, sur le boulevard ou dans un théâtre, à recevoir le salut d'un simple chevalier d'industrie et à le lui rendre...
— Mon oncle a bien raison... — fit la religieuse. — Il vient de dire justement ce que je pensais...
Après l'échange de ces paroles la conversation prit un autre tour, et le compagnon de route fut oublié.
Gérard, lui, n'avait garde d'oublier Angélique.
Lorsque le landau eut disparu, après avoir descendu la pente assez raide qui conduit hors des dépendances de la gare du P.-L.-M., il aperçut Baptiste, le valet de pied resté avec l'omnibus, se préparer, un bulletin de bagages à la main, à exécuter les ordres de son maître.
Le jeune homme se dirigea de son côté, bien résolu à savoir par lui quelle était la voyageuse blonde.
— Ecoutez-moi, je vous prie, mon ami... — lui dit-il en le saluant légèrement.
Le valet de pied s'arrêta, regarda son interlocuteur d'un air étonné, lui rendit son salut et lui demanda :
— Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur?
— Un simple renseignement.
— Lequel?
— Je ne me trompe point, n'est-ce pas? — Le monsieur qui vous a remis ce bulletin et qui vient de s'éloigner en landau avec une jeune fille et une religieuse est bien M. le baron de Borny, député, demeurant rue de Bourgogne, numéro 28.
— Mais non, monsieur... — répondit le valet de pied en souriant — mon maître ressemble peut-être à la personne de qui vous parlez, mais il n'est ni député ni baron ; il est banquier, il se nomme M. Jules Verrière et il demeure au n" rj4 du boulevard Ilaussmann.
S^Q^^nyfh^^%^^:r^~
— Vous demandez quelqu'un, monsieur? lit-elle. LiV. G. F. KOY, Mil. — Rcpruducuoa iiilcfJit»
Gérard grava daas sa mémoire le renseignement si complet qui venait de lui être donné, puis il répliqua :
— Je me troinpais, la chose est évidente ; mais la ressemblance de M. Jules Verrière avec le baron de Borny est tellement grande que tout le monde y aurait été pris comme moi.
— 11 n'y a pas de mal, monsieur... Ça n'est que flatteur pour mou maître.
— Merci, mon ami.
El Gérard quitta le valet de pied qui entra dans la salle des bagages.
— Boulevard Haussmann, .54, Jules Verrière, banquier... — se disait le jeune homme. — C'est à noter tout à l'heure sur mon ageuda.
Et il sortit de la gare, y laissant ses bagages dont il ne voulait pas se préoccuper en ce moment et quil retrouverait un peu plus tard à la consigne.
En arrivant à Paris, l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta avait son plan tout tracé.
Momentanément il mettrait de côté la passion naissante que lui inspirait Angélique Verrière, ne voulant songer qu'au motif principal de Son vova^c.
Charles Gérard, dont nous ne tarderons guère à raconter brièvement le passé à nos lecteurs, connaissait Paris sur le bout du doigt, dans les coins, comme on dit en langue un peu vulgaire.
Il gagna la rue de Lyon, entra dans le premier restaurant qui se trouva sur son passage, s'approcha du comptoir, pria la caissière de lui garder pendant quelques heures la petite valise qu'il tenait à la main, s'installa à l'une des tables et se fit servir à déjeuner.
Le jeune homme avait faim.
Il mani:ea copieusement, arrosa son repas d'une vieille bouteille de Ponlet-Canet, paya l'addition et sortit en annonçant ([u'il viendrait dîner et reprendre sa valise.
Tout d'abord il se dirigea vers la place de la Bastille d'où il gagna la rue des 'J'ournelles.
— Quartier paisible, peu fréquenté, presque désert... — se dit-il. — C'est dans cette rue qu'il faut trouver quebjuc chose ù louer... Ce ne doit pus être difficile...
Et il se mit eu quête d'un appurUinent.
Ceux des Parisiens qui .sont familiers avec ces quartiers éloignés du contre savent que la rue dos Tourncllcs part de la place de la Bastille et
qu'elle se déroule parallèlement au boulevard Beaumarchais jusqu'à la rue Saint-Gilles.
Après avoir parcouru à peu près la moitié de celle rue, le nez en l'air, Gérard s'arrêta devant une maison.
Au-dessus de la porte il venait de voir un écriteau portant ces mois :