PAVILLON A LOUER PRÉSENTEMENT
avec ateliei' pour artiste
— Un atelier... — murmura-t-il, — je n'en ai pas besoin, mais qu'importe?... Voyons toujours.
Et il entra.
La porte cochère, lourde et massive, s'ouvrait sous une voûte conduisant à une vaste cour qu'enfermait un quadrilatère de bâtiments ornés de sculptures et ne manquant point de caractère.
Ces bâliuients avaient été jadis l'hôtel d'une grande famille depuis longtemps éteinte.
On distinguait encore, au milieu des sculptures, des écussons timbrés d'une couronne ducale.
Vers la lin du siècle dernier on avait transformé tant bien que mal l'hôtel en maison de rapport, grâce à des cloisons de briques qui divisaient en jiiusieurs parties les grands appartements.
La loge du concierge était au rez-de-chaussée et la femme de ce fonctionnaire se trouvait sur le seuil de celte loge.
— Vous demandez quelqu'un, monsieur? — fit-elle.
— Non, madame, — répondit Gérard. — Mais vous avez un pavillon à louer...
En même temps il jetait un regard dans la cour, cherchant où pouvait se trouver le pavillon en question.
— Est-il libre?
— Depuis trois semaines, oui, monsieur;... — il était habité par un artiste peintre qui vient de partir pour l'Italie... Je dois vous prévenir que ce n'est pas grand...
— Combien de pièces?
— Quatre, y compris l'atelier... — une chambre à coucher, une salle à manger, l'atelier cl une cuisine... — il y a un petit jardin fort gentil...
Gérard continuait à jeter vainement autour de lui des regards investigateurs.
— Mais où diable est-il, votre pavillon? — s'écria-t-il enfin.
— Derrière les bâtiments du fond, du côté du boulevard Beaumarchais.
— Ah: ah!
— Il y a même une chose bien commode pour le locaîaire.
— Laquelle ?
— Une sortie particulière surle boulevard... sortie spéciale au pavillon...
— Alors, deux entrées et deux sorties?... Ici et sur le boulevard?
— Oui, monsieur.
— Le prix de location?
— Douze cents francs...
— C'est cher !
— Oh! non, monsieur... Ça vaudrait au moins le triple dans un autre quartier... D'ailleurs c'est très bien distribué... — Monsieur veut-il visiter?
— Parfaitement.
— Le temps de prendre mes clefs et je suis à vous.
La coi'iCierge entra dans la loge et reparut presque aussitôt, apportant UT trousseau de clefs.
— Par ici, monsieur... — fit-elle après avoir refermé sa porte, puis elle se 'l'vigea vers le corps de logis central où se trouvait le grand escalier.
Elle longea un couloir au bout duquel elle ouvrit une petite porte donnant sur un autre escalier.
— On passe par là pour aller au pavillon... — dit-elle k Gérard, qui la suivait. — Le locataire a seul le droit de se servir de cet escalier, dont la porte est fermée à clef...
La concierge et le jeune homme gravirent une dizaine de marches.
L'escalier était très sombre, ne prenant jour que par une ouverture étroite de tout point semblable à une meurtrière.
Sur le carré une seconde porte fut ouverte.
On était dans le pavillon.
Gérard voulut s.- rendre compte des moindres détails du logement.
Les fenêtres donnaient sur une cour en contre-bas.
Cette cour, qu'on appelait le jardin, était bordée de plates-bandes où poussaient quelques lilas étiqnes et quelques touffes de sureau.
L'atelier était éclairé par de larges fenêtres.
De ces fenêtres on apercevait le boulevard à travers une large grille do fer forgé qui régnait sur toute la largeur de la cour.
— Mais — demanda Gérard — comment descend-on dans ce que vous appelez le jardin, pour aller gagner la porte s'ouvrant sur le boulevard Beaumarchais?
— Un escalier pratiqué dans la muraille y conduit depuis la sallo à imnger.
— Voyons cela...
— Suivez-moi, monsieur...
Et la concierge précéda le visiteur dans un escalier d'une quinzaine de marches, très étroit.
Une fois dans la cour baptisée du nom do jardin Gérard, alla jusqu'à la grille, se retourna et jeta les yeux sur la façade du pavillon.
Ce pavillon constituait un petit corps de logis collé pour ainsi dire sur la haute muraille de la maison principale, muraille noircie par le temps et que ne trouait aucune croisée.
On apercevait seulement de loin, sur les toits, les fenêtres des mansardes.
Le terrain de la cour ou du jardin, comme on voudra, n'olTrait point une surface plane.
Il s'élevait en talus jusqu'à la hauteur du boulevard auquel on accédait par des marches de pierre placées dans une encoignure.
Gérard gravit ces marches et atteignit la grille garnie du haut en bas d'un treillage de fil de fer à petites mailles, afin qu'il fût impossible de jeter, de l'extérieur, des immondices sur le talus.
Arrivé là, il se retourna de nouveau vers le pavillon pour constater si les fenêtres étaient munies de volets.
Elles l'étaient, à l'exception de celles de l'atelier, très larges, nous l'avons
dit.
Le jeune homme en fit l'observation à la concierge qui répliqua :
Il y en a, monsieur; mais, rapport à la largeur des fenêtres, ils sont
placés intérieurement.
On remonta dans le pavillon.
Gérard semblait satisfait.
Eh bien! monsieur, ça peut-il vous aller? — demanda la concierge.
Si vous n'êtes ni peintre ni sculpteur, vous ferez facilement de l'atelier
un joli salon...
Oui, cela peut m'aller... — Maintenant dites-moi, je vous prie, quels
sont les usages du propriétaire?...
On ne loue pas pour moins d'un an, monsieur, et on paye six mois
d'avance...
— Accepté.
— Monsieur a-t-il de la famille?
— Je suis complètement seul.
— Pas même de domestique?
— Pas même, et si j'en avais un je me demande où je le logerais... — Le pavillon me plail, mais il est fort exigu...
— Il y a dans la grande maison, au quatrième, juste au-dessus de vous, une chambre de bonne comprise dans la location...
— Cela étant, je verrai plus tard si je me décide k prendre une servante ou un domestique...
— C'est ça... Monsieur verra... Mais jusqu'à ce que monsieur se soit décidé, je me recommande à lui pour faire son ménage...
— Provisoirement, oui, si vous en avez le temps... — La maison d'habitation est vaste et ça doit être une grosse besogne de l'entretenir...
— Oh! je ne suis pas seule... — J'ai mon mari et ma lille. — Nous sommes trois, et nous bûchons ferme!... — Ça n'est point chez nous qu'on boude à l'ouvrage!
— Eh bien! alors, quand j'aurai fait ici mon installation, je vous mettrai au courant de mes habitudes...
— Quand monsieur entrera-t-il?
— Anjourd'hui même.
— Monsieur habite Paris?
— Oui, mais jusqu'à présent dans une maison meublée. — Je viens de prendre le parti d'acheter un mobilier...
— Tout sera neuf, alors... — il n'y aura qu'à entreteuir...
— Veuillez préparer une quittance... je vais vous payer le montant des six premiers mois.
— C'est mon mari qui vous remettra la quittance et qui touchera, en revenant d'une course qu'il est allé faire pour le propriétaire.
— Est-ce qu'il habite la maison, le propriétaire?
— Oh! non, monsieur...
— Très bien... — Je vous donnerai mon nom, et dès son retour votre mari s'occupera de ma quittance... — Moi, je vais acheter des meubles... — Si par hasard on ne pouvait les emménager aujourd'hui ce serait fait demain dans la matinée... — J'apporterai toujours mes malles.
— Comme il plaira à monsieur... — Je vais ouvrir les fenêtres pour donner de l'-air et nous descendrons...
La concierge fit aussitôt ce qu'elle venait de dire et regagna la cour en compagnie du nouveau locataire du pavillon.
Charles Gérard entra dans la loge, où une jeune fille d'une vingtaine d'années se livrait près de la fenêtre à des travau.v de couture. Elle se nommait Anaslasie étoile était fille de la concierge. — Tasie, — lui dit sa mèrr, — !,• pavillon est loué... — Prends par
éciil le nom de monsieur... — Ton père, sitôt qu'il rentrera, fera la quittance des premiers six mois...
— Oui, m'nian... — réponditd'uue voix grasseyant» rhériLière de la loge. Et trempant dans un encrier de verre à deux sous une vieille plume de
fer toute rouillée, elle demanda, en ouvrant un registre crasseux qui se trouvait à portée de sa main et en le plaçant sur ses genoux :
— Comment que vous vous appelez, m'sieu, s'il vous plaît?
— Arnold Desvignes, — répondit Gérard sans hésiter. La jeune fille écrivit ce nom et poursuivit :
— Quel état que vous avez?...
— Je ne comprends pas bien le but de celte question... — fit observer le jeune homme en souriant. — En quoi ma profession vous regarde-t-elle?
— En rien du tout, monsieur... — répliqua la concierge. — C'est le propriétaire qui demande cela, rapport aux professions bruyantes ou qui pourraienf dégrader l'immeuble...
— Eh bien, mademoiselle, veuillez écrire : Professeur de langues étrangères... C'est un état qui ne fait aucun bruit et ne dégrade rien...
— Ça y est, m'sieu... et c'est tout... — dit M"* Tasie après avoir fait courir de nouveau sa plume rouillée sur le registre.
— Voici votre denier-à-Dieu, ma chère dame, — reprit Gérard en posant un louis dans la main de la concierge, qui se confondit en remerciements.
u Je vous remettrai le prix du semestre contre la quittance... — ajouta le jeune homme. — A propos, comment vous nommez-vous ?
— Pillois, monsieur... Rose Pillois... Mon mari, Pierre Pillois, et ma fille Anaslasie... — A'ous disons Tasie parce que c'est moins long à prononcer... Tout à votre service...
— Eh bien ! madame Pillois, à tantôt. — Quel numéro de la rue des Tournelles porte la maison?
— Le numéro 36, et votre pavillon porte le 41 du boulevard Beaumarchais...
— Grand merci.
L'ex-employé de John Mortimer sortit et se dirigea vers le faubourg Saint-Antoine, oîi il fit l'acquisition des meubles nécessaires pour garnir salle à manger, salon, chambre à coucher et cuisine.
On lui promit qu'avant cinq heures du soir tout serait installé rue des Tournelles.
Le magasin de nouveautés qui lui vendit des rideaux, des draps, des serviettes, etc., lui fit la même promesse.
Il ne lui restait donc qu'à aller chercher les bagages laissés par lui au chemin de fer et qu'on avait dû mettre à la consigne.
LE MARCnAND DE DIAMANTS
Angélique poussa une eiclamation joyeuse : t — l'apa ! Papa ! . s'ecnu-l-elle.
Vers quatre heures du soir il relira ses malles en présenlaal son bulletin, los fit charger sur un fiacre et donna l'ordre de le conduire à son nouveau domicile.
Le marcliund de meubles et l'un des commis du magasin de nouveautés y arrivaient en même temps que lui.
Une heure suffit pour tout mettre en ordre.
LlV, 7. F. ItOY, iJil. — RcjjroJuclioD inU-r<lil«. '
50 LE MARCHAND DE DIAM.LXTS
— Monsieur couchera-t-il ici ce soir? — demauJa Rose Pillois, élevée à la dignité de femme de ménage du jeune homme.
— C'est possible, n'est-ce pas?
— Mais parfaitement bien, monsieur... — Je n'ai que le lit à faire, et à balayer... Prenez vos clefs... elles sont en double... une seule me suffira, celle de la porte d'entrée... je la détache du trousseau. —Voici les autres...
— Fort bien... — dit Gérard en la prenant, — je vais dîner. — Maintenant une petite recommandation.
— Laquelle, monsieur?
— Je ne suis point défiant, n'ayant rien à cacher, mais je déteste la curiosité...
— Moi aussi, monsieur... Ce qui fait que je ne suis pas curieuse.
— Grande qualité, madame Pillois... Seulement d'autres pourraient l'être à votre place... — Je n'admets pas qu'on entre chez moi... — Excepté vous, personne ne doit mettre les pieds dans le pavillon.
— Et personne ne les y mettra, monsieur ! Vous pouvez être bien tranquille à ce sujet-là... — Ma fille ne s'occupe pas des ménages. Mon mari non plus... — Soyez donc sans inquiétude... — Ame qui vive ne fourrera le nez ici...
— C'est à cela que je Liens par-dessus tout. — Je possède des livres rares, des papiers précieux au point de vue de mes études... — Des curieux indiscrets mettraient le désordre au milieu de tout cela... — Je pousse l'ordre jusqu'à la manie... — Je veux trouver chaque chose le lendemain à l'endroit précis où je l'ai placée la veille... — La conséquence est facile à déduire... — Si je m'apercevais qu'on vient ici quand je n'y suis pas, je cesserais de vous confier mon ménage et je donnerais congé.
— Encore une fois, monsieur, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles... — Je suis bon chien de garde...
— J'y compte... et au lieu des trente francs par mois que vous m'avez demandés pour prendre soin de mon intérieur, je vous en donnerai quarante...
— C'est quelque prince déguisé, bien sûr, comme dans les Mystères de Paris'.... — pensa la concierge, éblouie d'une générosité si grande.
— .Ala quittance est-elle prêle? — poursuivit le jeune homme.
— Oui, monsieur, mon mari est dans la loge... — 11 l'a fait signer au propriétaire et va vous la remettre.
— Eh bien! à ce soir, madame Pillois...
— A ce soir, monsieur Desvignes...
Gérard quitta le pavillon, franchit lo seuil de la loge, compta six cents francs en pièces d'or, prit sa quillaiice et alla diaor au restaurant où il avait déjeuné le malin et laissé sa valise.
ÏN'ous demandons pardon à nos lecteurs de nous être étendu quelque peu longuement sur des détails de location dont l'intérêt ne semble pas très vif.
Notre excuse est toute prête.
La connaissance de ces détails étant indispensable pour lu prompte et complète intelligence de la suite de notre récit, il nous était impossible d'en supprimer un seul.
L'ex-secrétaire du banquier de Calcutta, satisfait de l'emploi de son temps depuis son arrivée à Paris, dîna de bon appétit; et tout en dînant il se disait :
— Le nom de Charles Gérard eût été compromettant au premier clicf, donc je ne pouvais le conserver... — Celui à' Arnold Desvignes ne saurait attirer sur moi l'attention... — Je connais de réputation un homme habile qui me fournira toutes les pièces de nature à prouver que je suis bien légitimement propriétaire de ce nom... — S'il devient nécessaire un jour ou l'autre de m'en servir dans un acte authentique, — ce qui est probable, — aucun doute ne s'élèvera sur mon identité...
« J'ai prudemment agi en louant dans une maison particulière et en achetant des meubles an lieu de m'iustaller dans un hôtel garni. — J'échappe ainsi de faron complète au contrôle de la Préfecture de police.
« John Mortiraer, mon ci-devant patron, (juand il apprendra que je ue me suis pas rendu à son comptoir de Londres, ne manquera point de me faire chercher partout, car il m'est très attaché, le brave homme...
0 Naturellement on ne me trouvera pas, puisque j'aurai disparu sans laisser la moindre trace de mon passage...
a On croira que j'ai été victime de quelque accident ou étranglé et jeté dans la Tamise, après avoir été dépouillé par un des bandits qui grouillent à Londres, et tout sera dit...
a Un ne s'occupera plus de moi...
« Voili donc mes précautions prises et bien prises au sujet de l'avenir.. ,
a Maintenant, il s'agit de préparer avec soin le coup énorme que je vens frapper. . .
« J'ai cinq jours devant moi... — C'est plus qu'il ne me faut.
Après avoir achevé son repas, (Charles Gérard, que nous appellerons désormais Arnold Desviynes aCm de ne point jeter la confusion dans l'esprit de nos lecteurs en le désignant tantôt dune façon, tantôt de l'autre, prit sa valise et, de son pied léger, en fumant un bon cigare, se dirigea vers la rue des Tournelles.
— Je rentre, madame Piilois — Jit-il en passant à la concierge. — La journée a été fatigante... Je vais me coucher...
— Votre lit est prêt, monsieur Desvignes... — J'ai mis un bougeoir
sur la première marche de votre escalier... — Tout est en ordre... — Vous serez content... — Bonne nuit, monsieur Desvignes.
— Merci, ma chère dame...
Le jeune homme traversa la cour, se dirigea par le couloir vers la porte de son escalier, trouva le bougeoir, alluma la bougie, referma à double tour la porte de l'escalier et monta chez lui.
M'"' Pillois n'avait rien exagéré.
L'ordre vanté par elle existait en effet, et môme la pendule, achetée chez le marchand de meubles et placée sur la cheminée de la chambre à coucher, faisait entendre le tic tac monotone de son balancier.
Elle marquait dis heures.
Arnold Desvignes consulta sa montre dont les aiguilles indiquaient la même heure, ensuite il déboucla sa valise et en tira les différents objets d'habillement dont elle était garnie.
Au fond — tout au fond — se trouvait une liasse de papier composée de notes importantes et du reçu portant la signature du chercheur de diamants.
Il déposa cette liasse avec son argent dans l'un des meubles de sa chambre à coucher, rangea du linge par dessus, de manière à remplir le tiroir qu'il referma soigneusement, puis il regarda de nouveau la pendule.
— Dix heures quarante... — murmura-t-il alors. — S'ils sont encore de ce monde et si rien n'est changé à leurs habitudes depuis quatre ans. j'ai bien des chances de les trouver au vieux Londres de la rue de Ponlhieu...
Après avoir formulé cette réflexion, le nouveau locataire de M"'" Pillois ouvrit rapidement une des malles apportées de Calcutta et retirées de la consigne du chemin de fer de Lyon.
Parmi les vêtements qu'elle contenait, il fit choix d'un complet de gros drap de couleur sombre et d'une coupe anglaise, acheté à Londres l'année précédente, s'en revêtit, se coiffa d'un chapeau mou qu'il enfonça sur ses yeux, et glissa dans sa poche un petit revolver, après s'être assuré que les six cartouches se trouvaient bien à leur place.
Celte toilette achevée et cette précaution prise, le jeune homme, tenant de la main gauche son bougeoir, gagna l'escalier qui conduisait au jardin.
Sur la dernière marche il déposa le bougeoir, éteignit la bougie, suivit l'une des allées jusqu'aux degrés de pierre conduisant à la porte pratiquée dans la grille.
Un instant après il ouvrait cette porte et, une fois sur le boulevard Beaumarchais, la refermait derrière lui.
Il remonta vers la place de la Bastille, prit un hacre à la station de voitures qui se trouve en face du restaurant des Quati-e Scnjents de la Rochelle, et donna l'ordre au cocher de le conduire à la place Beauvau.
LE M.\RCH.\i\D DE DIAMANTS 53
En moius de vingt minutes ce fiacre le menait à l'endroit indiqué.
Là, il mit pied à terre, paya la course, suivit pendant un instant la rue du Faubourg-Saiul-Honoré, gagna l'avenue de Matignon, passa devant, ou plutôt derrière le cirque d'Été et s'engagea dans la rue de Ponthicu, but de sa course nocturne.
La fabrique de gaufres, connue de tous les habitants du quartier, de tous les promeneurs des Champs-Elysées et de tous les habitués du Cirque, les ventes de Chéri, quelques établissements de loueurs de voitures, de marchands de chevaux et de carrossiers, donnent à la rue de Ponthieu une certaine animation pendant le jour; mais les boutiques s'y trouvant en très petit nombre, séparées les unes des autres par de longs intervalles et fermant généralement leurs volets aussitôt qu'arrive la nuit, cette rue prend, dès la tombée du jour, une physionomie singulièrement triste qui le devient plus encore à mesure que l'heure s'avance.
Les passants se font rares.
Aucune lueur ne brille derrière les fenêtres closes intérieurement par des contrevents capitonnés.
Seuls les becs de gaz éclairent la chaussée et les trottoirs.
Arnold Desvignes remontait rapidement dans la direction de la rue de Berri en longeant les maisons du côté gauche.
Un peu avant d'arriver à la rue du Colysée il ralentit le pas, et finit par faire halle devant une boutique close.
— C'est là... — se dit-il. — Je ne me trompe pas j'en suis sûr...
La boutique occupait le rez-de-chaussée dune maison de construction ancienne.
A côté de cette boutique se trouvait une porte pleine peinte en vert foncé, fermant l'entrée d'un couloir conduisant à l'escalier qui desservait les trois étages.
Au-dessus de la porte, le numéro transparent apparaissait éclairé en rouge par une flamme intérieure.
On disait généralement dans le quartier : — La maison an numéro rouge.
— Le numéro brille — murmura le jeune homme — c'est le signal habituel... — Rien n'est changé dans les habitudes du lieu... — Je dois trouver là mes gaillards, s'il ne leur est point arrivé quelque mésaventure..
Arnold Desvignes — puisque c'est ainsi que nous afipcllerons désormais Charles Gérard - étendit la main vers le bouton de la sonnette placé dans une cuvette de cuivre scellée en plein mur ; mais au lieu de tirer à lui le
bouton, il chercha de l'ongle un cran fait à la lime sur le rebord de la cuvette.
L'ayant trouvé, il appuya juste à l'endroit du cran.
La porte s'ouvrit avec le craquement sec que produit la détente d'un ressort, mais en se refermant derrière le visiteur elle ne produisit aucun bruit.
Le couloir dans lequel Arnold s'engagea était noir comme l'intérieur d'un four, mais la lumière jaillit d'une porte intérieure brusquement ouverte, une grosse femme à mine de boule-dogue parut, ei demanda en français avec un accent britannique très prononcé :
— Qu'est-ce que vous vouiez?
— Voirie vieux Londres... — répondit Desvignes en anglais.
Cette phrase était évidemment un mot de passe, car aussitôt qu'elle eut été prononcée la grosse femme s'eifaça pour laisser entrer le nouveau venu qui franchit le seuil d'une pièce servant le jour à un commerce de crémerie.
Une petite lampe l'éclairait.
— • Beaucoup de monde ce soir? — fit Arnold.
— Yes, Master... — répliqua l'Anglaise... — Vous savez le chemin?...
— Oui.
— Eh bien ! excusez-moi si je ne vous conduis pas... — Je dois rester ici pour attendre nos clients...
Le jeune homme se dirigea vers le fond de la crémerie, ouvrit successivement deux portes, l'une pleine, l'autre rembourrée, et se trouva en face d'un escalier de pierre éclairé au gaz conduisant au sous-sol.
11 descendit une dizaine de marches, ouvrit une troisième porte, et pénétra dans une grande salle voûtée ayant servi de cave autrefois et éclairée au gaz comme l'escalier.
La cave était devenue tout k la fois un palace-Gin et un enfer, comme on dit à Londres.
Un bruit de voix confuses frappa les oreilles du visiteur, mais presque toutes ces voix avaient des accents étrangers, soit anglais, soit irlandais, soit américain.
Evidemment les Français se trouvaient là en minorité.
D'abord l'ex-employé de John Mortimer ne distingua rien.
L'ûcre fumée des pipes bourrées de mauvais tabac s'étendait devant lui comme un brouillard et lui piquait les paupières, en même temps que les odeurs acres de la nicotine, de l'eau-de-vie brûlée, du gin, de la bière et du vin le prenaient à la gorge et le faisaient tousser.
Mais peu à peu ses yeux s'habituèrent au brouillard el purent distinguer comme à travers une gaze l'intcrieur de la taverne.
C'était bien une taverne d'aspect sinistre, une taverne des plus hideux quartiers du vieux Londres transportée en plein Paris.
De lourds piliers carrés supportant la voûte formaient des cases dans lesquelles se trouvaient placés des tables et des escabeaux de bois noircis par la crass: . c par la fumée.
Autour des labiés grouillait un monde bizarre qu'en tout autre endroit il aurait été impossible de réunir.
Là des palefreniers en longs gilets de molleton quadrillé et en bonnet écossais, à côté de maquignons des environs de Paris, reconnaissables aux longues blouses bleues passées sur leurs vestons et aux casquettes à trois ponts dont ils partagent le monopole avec les Alpbonses des boulevards extérieurs.
Plus loin, des cochers de loueurs ou de maîtres, ces derniers reconnaissables à leur petite tenue correcte, à leurs favoris de coupe irréprochable et à leurs cravates blanches attachées par une épingle ornée d'un fer à cheval en argent.
A d'autres tables, des bookmakers de bas étage, des écuyers sans place, des clowns sans engagement, maigres, hûvcs, le visage aussi blafard que sous la traditionnelle couche de farine, tout cela dépenaillé, avec des chaussures feuilletées, des pantalons indescriptibles, dont les poches cependant, à coup sur, n'étaient point vides, car on buvait sans relâche et on jouait avec acharnement, surtout le /joAe;-, un jeu importé d'Amérique qui passionnait les groupes.
i\ous le répétons, on n'eût trouvé qu'un très petit nombre de Français au milieu de cette foule qui, quoique fort peu recommandable en somme, n'était point composée exclusivement de bandits et se recrutait en grande partie dans la domesticité anglaise du quartier des Champs-Elysées et du faubourg Saint-Honoré.
Cochers, palefreniers et grooms venaient dans la maison au numéro rouge chercher des souvenirs de leur pays et se livrer avec des liqueurs nationales à leur vice favori, l'ivrognerie.
Ceux-ci avaient le droit de se dire relativement honnêtes. — Oh! très relalivement.
Les autres, le grand nombre, appartenaient à la race des gredins internationaux.
lléritiers directs de Jack Shejipard, pick-pockels [lar vocation et par état, assassins par occasion, ils étaient venus en France dans le double but d& lii'er parti de leurs talents et d'échapper à la corde qui les réclamait sur le sol natal.
Adroite, firèsdcla porte d'entrée, se trouvait nu vaste comptoir chargé do bouteilles de pale-alc, de stout, de gin, de whisky, de porter, et de victuailles-
telles que jambons et pièces de bœuf, car on pouvait manger à la taverne, aussi bien que boire et manier les cartes.
Dans celle atmosphère épaisse et nauséabonde, dans cette cave où l'air rospirable ne se renouvelait pas, la chaleur était insoutenable.
La sueur ruisselait sur tous les visages.
Arnold fit quelques pas eu avant.
Son regard fouillait les groupes, allant de l'un à l'autre.
Un garçon s'approcha de lui et lui demanda en anglais ce qu'il fallait lui servir.
Le jeune homme répondit, en s'aîseyant aune table qui se trouvait libre :
— Une bouteille de palo-ale et une tranche de roast-beef. ..
Au bout d'un instant le garçon apportait et plaçait sur la table sans nappe le bœuf froid et la bouteille.
Il allait se retirer.
Arnold l'arrêta par celte question :
— Connaissez-vous Will Scoot?
— Parfaitement bien.
— Est-il ici ce soir?
— Oui.
— Joue-t-il en ce moment?
— Non... — il a joué et perdu... — il dort... là-bas...
— Réveillez-le et dites-lui qu'un gentleman de ses amis voudrait lui parler...
— Très bien...
Le garçon disparut au milieu de la fumée et se dirigea vers un angle particulièrement obscur de la taverne.
Dans cet angle, un homme assis sur un escabeau, ses bras sur une lable et sa tête sur ses bras, dormait profondément.
— Hé ! Master Will... — fit le garçon en le secouant par les épaules. Le dormeur ouvrit un œil, souleva la tête, et d'une voix pâleuso articula
ces mots :
— Pourquoi me réveilles-lu?
— Quelqu'un vous demande.
— Qui?
— Un gentleman de vos amis.
— Où est-il ce gentleman ?
— Dans le troisième box de gauche..'.
— J'y vais.
Puis le dormeur, réveillé complètement, quitta son escabeau et se dirigea veis l'endroit qu'on venait de lui désigner.
Kilo porlait dans ses bras ua objet soigneusement enveloppé qu'elle cherchait à dissimuler.
Will Scoot était un lioimne d'environ trente ans, viijoureux, de taillo moyenne, bien b;\ti et do mine a;,'réable.
Ilien d'inquiétant ou de répulsif dans son apparence, — au contraire.
Son visage rond et fortement color6 semblait toujours souriant.
Ses ycu.x bleus exprimaient, ou tout au moins semblaient e-Ciiriaier la douceur et la bienveillance.
LiV. 3. K. IlOV, *Jit. — RcproduclioD intcrdil». 2
Ses cheveux épais, et de ce ton d'acajou que les Anglais nomment auburn, étaient coupés ras.
Sa bouche un peu grande, aux lèvres rouges, était garnie de dents très blanches.
Si Will Scoot paraissait brave homme il n'avait point l'air riche, il s'en fallait même de beaucoup.
Son costume, sans être déchiré ni rajiiécé, montrait la corde, témoignanl ainsi de longs et loyaux services.
Ce costume se composait d'un pantalon de gros drap qui collait aux jimhes comme un maillot; — d'un gilet de laine; — d'une sorte de veste de chasse de couleur olive, recouverte elle-même d'un long paletot gris en éloffe anglaise, usé jusqu'à la trame.
Un petit chapeau rond complétait l'habillement.
Le linge était presque invisible.
Cependant un petit col droit, de fraîcheur douteuse, émergeait d'un centimètre environ au-dessus de la cravate élimée.
Dès qu'Arnold aperçut le personnage que nous venons de décrire, il lui fit un signe.
Will Scoot poussa une exclamation de surprise et s'avança vivement jusqu'à lui.
— Vous à Paris!... vous ici!... my dear! — fit-il en français, sans le moindre accent, en tendant la main au jeune homme, qui la prit et la serra d'un air de grande cordialité.
— Assieds-toi là... — lui dit-il en même temps. Will se laissa tomber sur un escabeau et demanda :
— Mais par quel hasard vous voit-on après si longtemps? — Est-ce qu'il y aurait une affaire en train?...
— Peut-être... —répondit à voix basse Tex-secrétaire du banquier de Calcutta.
L'.'Vnglais jetarapidement autour de lui un regard déliant, et comme son interlocuteur allait l'interroger à ce sujet, il reprit :
— Alors, vous avez à me parler?..,
— Oui.
— De choses sérieuses ?
— Très sérieuses...
— Dans ce cas, décampons ! — Payez votre roast-beef el voire pale-ale et ne restons pas plus longtemps dans la souricière...
Arnold Desvignes tressaillit.
— La souricière?... répéta-t-il.
— Oui... — Depuis quatre ans que vous n'êtes venu ici me voir et voir Triiby, il s'est passé beaucoup de choses... — La police, qui se mêle toujours de ce qui ne la regarde pas, s'est inquiétée du V^ieux Londres... — Elle y fait une descente de temps en temps... — Ceci ne sérail rien, on se tient sur ses gardes et on n'a pas grand'chose à craindre quand on agit avec prudence, mais elle entretient ici en permanence des agents très malins qui ont l'œil ouvert el l'oreille au guet... — 11 y vient des détectives de Londres qui se déguisent en cochers ou en grooms pour faire arriver du chagrin au pauvre monde... C'est une vraie surcursale de Scotland Yard... Le patron lui-même donne des renseignements à la Préfecture afin que son établissement reste toléré... — Bref, on n'est pas plus en sùrelé au Numéro ruiiç/e que dans un poste de police... peut-être moins... — Il n'y a guère que cinq jours, on a pincé très bien ici des braves garçons débarqués tout exprès pour soulager les poches des Parisiens... On les filait depuis l'Angleterre...
Arnold se leva.
— Puisqu'il en est ainsi, paye pour moi... — dit-il en tendant une pièce de cent sous à Will Scoot — je ne veux pas m'apjirocher du comptoir... C'est déjà bien assez qu'un des garçons ail vu ma figure...
Et il sortit vivement de la taverne.
L'Anglais s'acquitta de la commission qui venait de lui être donnée, rejoignit dans la rue l'ex-secrélaire du banquier de Calcutta et lui dit en lui prenant le bras :
— En ayant soin de ne ])oinl parler trop haut, nous pouvons causer ici sans crainte... Personne ne nous épie...
— Ou'as-tu fait depuis quatre ans?
— Pas fortune, à coup sûr... — J'ai eu des hauts et des bas... surtout des bas... — Malheureusement trop connu, et par conséquent très surveillé, j'ai dû mettre mes mains dans mes poches au lieu de les glisser dans celles desautres... — Les résultats sonlbien dilférents!... —En dehors de quehjui.'s afTairiîS qui nous arrivaient de Londres avec des renseignements complets, c'est à peine si j'ai travaillé... Le métier ne va plus... plus du tout...
— Pourquoi.'
— Il y a liop de concurrence... tout le monde s'en mêle... — Je connais des gamins de seize ans qui dameraient le pion pour la dextérité aux plus habiles pick-pockets de la Cité... — La police est toujours sur votre dos. — Rien à frire sur le pavé de Paris, si bien que je me suis mis en quête d'un emploi...
— Un emploi! toi?...
— Parfaitement.
— Et que fais-tu?
— Je suis grande utilité au Cirque Fernando... moitié clown, moitié figurant, et même artiste par occasion...
— Quelle idée !...
— Je n'avais pas le choix des idées, et cela pour une excellente raison... j'allais être expulsé de Paris comme étranger si je ne justifiais point d'im métier me faisant vivre... — Or je voulais rester. — J'attends toujours une aubaine qui ne vient jamais mais qui peut venir... — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit un proverbe : c'est là-dessus que je compte...
— Cette aubaine, me l'apportez-vous ?
Au lieu de répondre à cette question, Arnold interrogea.
— Trilby vit-il encore?
— Il vil, ou plutôt il végète... comme moi, d'ailleurs...
— Tu le vois toujours?
— Toujours et tous les jours... — Il est au cirque Fernando avec moi... Il ratisse la piste... il double les clowns... il apporte les cerceaux et il joue les ours dans les pantomimes avec assez de succès... Moi aussi, d'ailleurs...
— Ainsi, vous dont j'ai plus d'une fois admiré l'esprit inventif et l'imagination fertile en ressources, vous en êtes réduits tous les deux à exercer des professions misérables ! — Mais vous devez crever de misère et d'ennui ! . ..
— Ça ne manquerait pas de nous arriver si l'espérance ne nous soutenait. . .
— Mais elle nous soutient... — Nous prenons le temps comme il est... eu attendant...
— En attendant quoi ?
— L'aubaine dont je vous parlais tout à l'heure... Encore une fois, nous l'apportez-vous?
— Ça dépend de vous complètement.
— Alors c'est comme si nous la tenions... — Que faut-il faire pour forcer "'a chance ?
— M'obéir.
— Combien à gagner?
— Dix mille francs.
— Pour nous deux?
— Pour chacun.
Un frisson de joie courut sur l'épiderme de Will Scoot.
— Dix mille pour Trilby ! dix mille pour moi ! — balbutia-t-il, étranglé par l'émotion. — La voilà, l'aubaine ! la voilà !... — Ah ! vous pouvez commander, mon maître, et n'ayez crainte, quel que soit l'ordi'e douué, nous vous obéirons !...
— Où demeures-tu?
— Rue Lepic, 11° 19, à Montmartre.
— Seul?
— Avec Trilby.
— Demain à midi j'irai chez vous.
— Gardez-vous-en bien! — fit vivement Scoot.
— Pourquoi?
— La concierge est curieuse et bavarde... C'est une vieille peste...
Elle vous dévisagerait... — Vous avez l'air d'un gentleman... — Votre visite lui semblerait singulière... — Nous ne recevons guère que quelques camarades du cirque et quelques bons garçons qui ne paient point de mine. . . — Vous avez d'autres allures... — Elle n'y comprendrait rien et ferait des potins dans le quartier... — Il est question d'une grosse all'aire... soyons circonspects... Je devine qu'il s'agit d'un coup... — Ne laissons derrière nous aucune trace qui puisse nous en désigner comme les auteurs...
— Alors, où vous verrais-je?
— A ma campagne...
L'ex-employé de John Morlimer regarda Will Scott en riant.
— A ta campagne?... — répéta-l-il.
— A la mienne... à la vôtre... ii celle de tout le monde... — C'est un établissement où l'on peut se réunir pour causer sans avoir peur des oreilles indiscrètes... — Vous ne connaissez pas ça, vous?
— Où est-elle située, ta campagne?
— Sur la butte Montmartre... rue Saint- Vincent... au coin de la rue des Saules, non loin de l'ancien cimetière et de l'église du Sacré-Cœur qu'on est en train de construire.
— Eli bien! j'irai...
— A quelle heure?
— A midi.
— Nous déjeunerons ensemble... Il y a si longtemps que nous ne nous sommes assis à la même table et que nous n'avons trinqué comme de bons garçons!
— Nous déjeunerons; seulement, dans ce cas, au lieu de midi, mettons onze heures...
— Convenu... — Je commaiulorai le menu pour onze heures précises.
— Heure militaire.
— Vous ferez connaissance avec le Lapin A. Gill.
— Le lapin agile? répéta Arnold Des vignes surpris.
— Oui, vous verrez ça... et nous cboquerons nos verres dans la salle où chaque semaine a lieu le dincr des assassins.
L'ancieu secrétaire du banquier de Calcutla fronça le sourcil d'un air mécontent.
— Pourquoi viens-tu mêlera ce que nous disons ce mots dassassius ? — fit-il.
— Ça vous sera expliqué là-bas... C'est une petite anecdote... — répliqua Will Scoot en riaut.
Puis il ajouta, en changeant la conversation :
— Ainsi donc vous n'êtes plus à Régent street. attaché à la maison de banque John Mortimer and C" ?
— J'ai quitté la banque, — répondit Arnold.
— D'une façon définitive ?
— Oui.
— Pour tenter un coup de fortune?
— Tu l'as dit...
— L'affaire est bonne ?
— Si je la croyais mauvaise, je ne la tenterais pas, cela saute aux yeux... — Vous n'aurez d'ailleurs, Trilby et toi, aucune mauvaise chance à courir, puisque daus tous les cas vous toucherez vos vingt mille francs.
La figure de Will devint rayonnante.
— Payables quand? — demanda-t-il.
— Dix mille francs au moment où j'aurai besoin de vous et avant d'agir... — Dix mille francs deux heures après.
— Y aura-t-il des arrhes?
— Oui.
— Combien?
— Mille francs, non pas à titre d'arrhes, mais à titre d'épingles...
Et Arnold tendit à son interlocuteur un billet de banque qu"il venait de tirer de son portefeuille.
— Décidément j'avais raison décompter sur une aubaine !... — dit l'Anglais en empochant le précieux chilTon. — Vous nous ravitaillez!... Vous êtes positivement notre providence !... — A la vie ! à la mort ! — Trilby et moi nous n'oublierons jamais qu'à Londres vous nous avez fourni les moyens d'éviter la corde...
— En risquant le gibet à votre place...
Tout en causant, les deux hommes avaient descendu le faubourg Saint- Hoooré, traversé la rue Royale, puis la rue de Castiglione et descendu rue Saint-Honoré sans même s'en apercevoir, tant la conversation les absorbait.
On approchait des Halles qui déjà s'emplissaient de mouvement et de bruit.
Arnold s'arrêta.
— 11 est teraps de nous séparer, — dit-il à Will Scoot en lui tendant la main. — A demain, onze heures.
La grande utilité du Cirque Fernando serra le bout des doigts du jeune homme et le quitta en répétant :
— A demain...
L'ex-emplové de John Mortimer remonta la rue de Rivoli, la rue Saint- Antoine et gai»^na le boulevard Beaumarchais.
Il était trois heures du matin quand il se coucha, heureux d'avoir retrouvé Will Scoot et Trilhy, les deux auxiliaires dont il allait avoir besoin.
Comment Arnold Desvignes, — à qui nous allons rendre pour un instant son nom de Charles (lérard, — connaissait-il aussi bien et peut-être mieux qu'un inspecteur de la brigade de Sûreté les mystérieux dessous de Paris, ces bouges dont nous venons de montrer un échantillon à nos lecteurs en les conduisant au Vieux Londres de la rue de Ponthifu?
Comment ce garçon distingué d'apparence, d'éducation, de manières, possédant une instruction de premier ordre, parlant huit ou neuf langues se trouvait-il en des termes de camaraderie avec des bandits de bas étage?
Le moment nous paraît venu de donner la solution de ce double problème.
Nous allons raconter aussi brièvement que possible le passé bizarre de ce personnage qui doit jouer un rôle capital dans la suite de notre récit.
Charles Gérard avait vingt-huit ans.
Le 8 février 18.t8, vers une heure du matin, une jeune femme de dix-neuf ans environ sortait d'une maison noire it sinistre de l'une des plus vieilles et des plus misérables rues de Belleville.
Celte jeune femme portait dans ses bras un objet soigneusement enveloppé, qu'elle cherchait à dis>imuler de son mieux.
Enveloppée flans un grand châle noir relevé sur sa tète et encadrant de ses franges son visage livide aux traits tirés, aux yeux entourés d'un cercle de bistre, elle gagna la rue de Paris en marchant lentement, et elle monta jusqu'au boulevard cxlérienr.
A cette heure avancée, les rues étaient silem ieuses et désertes.
Pas d'autres passants que deux sergents de \ille rasant les maisons, embossés dans les capuch'ns du leurs cabans pour se garantir du froid (jui piiiQ.'iit ferme.
En les voyant de loin à la clarté des becs de g z, la jeune femme dont
64 LE MAliCIIAND DE DIAMANTS
nous venons de parler quitta le trottoir qu'elle suivait, traversa la chaussée et précipita sa marche du côté de la Villette.
Son allure, jusque-là hésitante et pénible, parut devenir plus résolue. — Son pas chancelant s'affermit et doubla de vitesse.
Par instants elle portait une do ses mains à ses yeux.
Elle essuyait de grosses larmes qui coulaient sur ses joues, et des sanglots mal élouiîés soulevaient sa poitrine.
Sans s'arrêter elle allait droit devant elle, suivant la ligne des boulevards extérieurs, boulevard de la Chapelle, boulevard Rochechouart, boulevard de Clichy,
Parvenue à la hauteur de la place Blanche elle descendit jusqu'à l'enlrce de l'avenue Frochot.
Là elle fit halte et jeta autour d'elle un rapide regard.
Pas une àme... pas un bruit...
Elle franchit alors presque en courant la grille de l'avenue et vint s'arrêter en face d'un petit hôtel entouré d'arbres dont l'hiver avait fauché les feuilles et dont une légère couche de givre saupoudrait les rameaux.
Une faible lumière brillait à travers les persiennes fermées du premier étage.
La jeune femme leva la tête vers la fenèlre et vit cette lumière.
— 11 est là, — murmur£i-t-elle en étoulfanl un nouveau sanglot, — il est là, chaudement couché, ou veillant près d'un grand fea dans une maison bien close... — Il oublie que je souffre, moi, du froid et de la faim... 11 oublie que je me débals contre la misère noire, implacable, qui ne me laisse pas une bouchée de pain pour moi, pas une goutte de lait pour mon enfant... le sien!... — Oh! lâche!... lâche!... misérable lâche!... — Eh bien, je te l'imposerai, notre enfant!... — 11 faudra bien que tule recueilles, que tu le nourisses • — Moi, je ne veux rien de toi, et je mourrai en te maudissant.
Rejetant alors d'un mouvement brusque le châle qui l'enveloppait, la pauvre femme se pencha vers l'objet que depuis son départ de Bclleville elle pressait contre sa poitrine.
C'était un enfant... Une pauvre petite créature, bien frêle, bien pâle.
Immobile et les yeux clos, il semblait dormir.
Doi-mait-il en effet?
Cette immobilité sinistre ne venait-elle point, non du sommeil, mais de l'engourdissement causé par la température rigoureuse?
Epuisé par la faim, ne trouvant plus de lait dans le sein desséché de la mère, l'enfant n"élait-il pas endormi du sommeil de la mort?
La pauvre mère le couvrit de baisers en balbutiant à travers ses larmes :
— Adieu I pauvre être chétif et né pour le malheur! — Je voudrais
— Voici ton fils, maintenant je vais mouiir.
l'aimer... Je voudrais vivre pour toi... Avec toi... Je no peux pas... — Jo suis à bout do forces... — Quatre mois se sont écoulés déjà depuis la naissance... C'est trop... Je succombe... Adieu... Adieu pour toujours... — • Enfant adoré et maudit, va rejoindre ton père...
Elle l'embrassa une dernière fois, avec une sorte de furie passionnée, l'ouveloppa dans le grand cliùlo noir qu'elle venait d'arracher de ses
LiV. y. F. ROY, édil. — RcproducUoa iolcrJile. 9
épaules et sonna violemment à la porte du petit hôtel devant lequel nous l'avons vue s'arrêter.
Ensuite elle attendit pendant quelques secondes.
Tout restait calme et silencieux dans l'intérieur de la maison.
A travers les lames des persiennes du premier étage, la lumière continuait à filtrer, égale et douce.
De nouveau la jeune femme tira le bouton de la sonnette, plus vigoureusement encore, et à deux reprises.
Alors se fit entendre le bruit d'une fenêtre dont on soulevait l'espagnole Lte et qui tournait sur ses gonds. — La persienne s'ouvrit à son tour, et, dans l'encadrement, un homme vêtu d'un veston de flanelle rouge apparut, se détachant sur le fond éclairé de la chambre.
— Qui sonne? — demanda cet homme d'un ton rude, presque menaçant.
— C'est moi... moi, Valentine... — répondit la jeune femme d'une voix tremblante.
L'homme fit un geste de colère.
— Il faut être singulièrement impudente pour venir troubler le sommeil des honnêtes gens à pareille heure! — répliqua-t-il. — Passez votre chemin!
Lâche! — s'écria Valentiue — je suis sans pain, dans la misère la
plus effroyable, et tu me condamnes à mourir... Tu m'offres pour unique asile le suicide... — Mon chemin... le chemin que tum'ordonnes de suivre, c'est celui qui conduit à la Seine, où je trouverai peut-être dans l'éternel sommeil l'oubli de ton infamie! Mais, avant que je m'éloigne pour aller mourir, tu ouvriras la porte de ta maison, tu l'ouvriras toi-même si tu ne veux pas que mes appels réveillent ceux qui t'entourent, et que je leur remette ton enfant en leur criant ton infamie 1
Et Yalentine agita pour la troisième fois la sonnette, d'une façon fiévreuse, convulsive.
L'homme au veston rouge se retira vivement de la fenêtre.
Au-dessous de lui on se mettait en devoir d'ouvrir la porte de l'hôtel.
Il s'élança hors de sou appartement, descendit l'escalier comme une trombe, et se trouva en face d'un domestique à peine vêtu et mal éveillé qui, croyant que le feu était à la maison, venait de tirer les verrous et de faire tourner la clef dans la serrure.
— Éluignez-voasl — lui commanda le maître brulalemenl. — Je sais qui sonne... je recevrai moi-même...
Le domestique, tout en quittant le vestibule, etquoiijue ses idées fussent un peu confuses, fit la remarque que son maître était blanc comme uu linge et semblait bouleversé.
Demeuré seul, l'homme bondit vers la porte à laquelle V> lentia ' soanait toujours.
Il l'ouvrit et saisit le bras de la jeune femme.
— Malheureuse ! — lui dit-il d'une voix sourde qui sifflait entie ses dents serrées. — Malheureuse!... tu veux donc que que je te tue '?...
Yalentine dégagea son bras, franchit le seuil malgré l'homme qui tentait de s'opposer à son passage, déposa l'enfant enveloppé dans les plis du chàle noir sur une des banquettes du vestibule, et répliqua d'un ton farouche :
— Voici ton fils!... — Maintenant, je vais mourir... et souviens-toi bien, Paul Gérard, souviens-toi bien, toi qui me lues, qu'en mourant je te maudirai!...
Sans ajouter un mot, la malheureuse s'élança hors de l'hôtel et prit sa course vers la place Breda.
— Valentini'... Valentine... — cria l'homme que nous venons d'entendre ajipeler Paul Gérard, — écoute-moi...
Elle n'entendait pas ou ne voulait pas entendre.
D'ailleurs elle était loin déjà, et son pas saccadé retentissait sur la terre durcie par le froid près de la grille de l'avenue.
— Au diable! — murmura l'homme au veston rouge en refermant la porte avec colère. — Que m'importe après tout?... — Je ne l'ai pas prise de force!...
Et il se mit en devoir de faire tourner la clef dans la soriure et de pousser les verrous.
Au moment où il achevait cette besogne, une sorte de murmure plaintif, un léger vagissement monta jusqu'à lui.
Il se retourna vers la frêle créature déposée par Valentine sur une des banquettes et ses sourcils se froncèrent.
— Elle m'a laissé ce petit bâtard! — dit-il à voix basse. — Il ne manquait plus que cela! — Ah! slupides folies de la jeunesse, comme on vous paye cher un jour ou l'autre. — On rencontre une fille... ou la trouve jolie... on le lui dit... elle vous écoute... on se figure qu'on est amoureux... on se met dans la tête un tas de balivernes... et le dénouement, le voilà! — Si peu de plaisir et tant d'ennui! Faut-il être assez niais!
Paul Gérard prit l'enfant, le souleva dans ses bras, et poursuivit :
— Je ne pi'ux cependant pas le laisser mourir là, cet avorton!... — Le jeter dans la rue serait provoquer une enquête, et toute la séquelle des gens de loi ne manquerait point de me cribler de choses désobligeanlrs... — Que le diable m'emporte ! animal que je suis!... C'est bien fuill — J'ai ce que je mérite... — Le vin est tiré, il faut le boire! buvons-lcl
Et le jeune homme apjiela :
— Philippe!... Philippe!...
Au bout de quelques secondes arriva le domestique que nous avons déjà vu.
Réveillé de nouveau, il se frottait les yeux de plus belle.
— Monsieur a besoin de moi? — demanda-t-il.
— Voilà un enfant...
— Un enfant, monsieur!... — interrompit le valet stupéfait. — D'où vient-il?...
— Ça ne te regarde pas.
— C'est juste.
— Prends cet enfant. . . aies-en soin cette nuit. . . — Jl doit y avoir du lait à la cuisine... fais-le boire... — Demain matin, tu le porteras dans ton pays et tu le mettras en nourrice...
— Demain matin!... dans mon pays!... en nourrice!... — bégaya le domestique dont la stupeur grandissait.
— El pas une observation, pas une réflexion!... — poursuivit Pau Gérard. — Il ne s'agit point de discuter, il s'agit d'obéir...
— Oui, monsieur...
Philippe prit l'enfant tandis gue l'homme au veston rouge, remontant au premier étage, regagnait sa chambre.
Un grand feu brûlait dans la cheminée.
Une lampe Carcel éclairait un large bureau couvert de livres, de papiers, de manuscrits.
Paul Gérard, savant de premier ordre, élait professeur de langues étrangères au Collège de France.
11 avait trente ans.
Quelques lignes suffiront pour raconter la vulgaire histoire de ses amours avec Valenline.
La jeune fille, très simple et très modeste ouvrière, travaillait dans un magasin de modes de la rue Vivienne.
Le professeur élait libertin, mais encore plus calculateur. — Il n'aimait point à dépenser de l'argent pour ses maîtresses.
Il rencontra Valenline plusieurs fois de suite, la remarqua, la désira, lui parla, lui menlil.
" Un mois après, la jeune fille, absolument honnête jusqu'à ce jour, quittait sa famille et allait habiter une chambre louée par son amant qu'elle
adorait, car il (Hait beau garçon et savait le langage iju'il faut parler aux femmes pour leur tourner la tète.
La liaison Jura six mois.
Au bout de ce temps Paul Gérard, à qui le cœur faisait absolument défaut, n'éprouvait plus rien auprès de Yalenline et la quittait sans le moindre scrupule, en se disant qu'un second amant la consolerait bien vite ; - il lui laissa un secours dérisoire Je quelques billets de cent francs et il se mit en quête d'une autre maîtresse.
Décrire le désespoir de la jeune fille, perdue et abandonnée, serait la chose du monde la moius intéressante et la plus banale. — Ce désespoir grandit encore quand Valentine s'aperçut qu'elle était enceinte.
Elle n'avait point quitté son magasin; — malgré son chagrin sans bornes et son découragement immense, elle continuait à travailler. — Elle travailla jusqu'au jour où sa grossesse trop visible ne permit pas à la modiste de la conserver.
Il lui fallut alors vivre sur ses misérables ressources.
L'enfant vint au monde.
L'accouchement fut très pénible et de nature à détruire à jamais la santé de la jeune mère.
Elle écrivit à son séducteur.
Il ne se donna même pas la peine de lui répondre.
Elle se plaça sur son passage espérant l'attendrir.
Non seulement il resta sourd à ses supplications, insensible à ses larmes, mais encore il la menaça de la faire arrêter par les agents si elle s'obstinait à se montrer importune.
La malheureuse ne s'obstina point.
Plutôt que de s'adresser à son père et à sa mère, abandonnés par elle et qui devaient l'avoir maudite, elle serait morte de faim.
— Ils me chasseraient, — se disait-elle, — et, l'ayant mérité, je n'aurais pas le droit de me plaindre!...
Les dernières ressources étaient taries.
Valentine chercha quelque occupation, prête à accepter la plus humble, la plus humiliante...
Ilélas!... ses forces anéanties, sa santé à jamais détruite, ne lui permettaient pas de travailler.
Alors ce fut la misère absolue.
Aux jours sans pain succédaient les nuits sans sommeil.
Les mamelles de la mère épuisée n'avaient plus do lait ; — l'enfant dépérissait rapidement. — On pouvait jn-esipie compter les heures qui lui restaient k vivre.
La douleur et la fièvre amenèrent le délire, et le délire conduisit la jeune femme au fait brutal que nous venons de raconter.
En quittant l'arenue Frochot Valentine, galvanisée en quelque sorte, trouva l'éneri^ie nécessaire pour traverser, sans faiblir, la moitié de Paris.
Par la rue de Richelieu et par la place du Carrousel, elle atteignit les quais et s'engagea sur le pont des Arts.
Pendant quelques secondes elle se pencha sur l'eau noire qui roulait en grondant au-dessous d'elle, zébrée de traits de feu par le reflet des becs de gaz alignés sur les ponts et le long des quais.
— Pardonnez-moi, mon Dieu! — dit-elle tout à coup, — et maudissez, comme je le maudis, le misérable qui m'a perdue !...
Le pont était désert.
Valentine enjamba la balustrade, mit ses mains sur ses yeux et se laissa tomber.
Elle ne poussa pas un cri.
Son corps, en s'abattant dans l'eau silencieuse, produisit un bruit lugubre qui s'éteignit presque aussitôt.
Puis, plus rien.
Quelques jours après, des pêcheurs retiraient de la Seine au Point-du- Jour, près du pont d'Auteuil, le cadavre d'une jeune femme.
Ce cadavre, envoyé à la Morgue, ne fut reconnu par personne.
C'était celui de Valentine.
Les journaux consacrèrent deux ou trois lignes dans leurs faits-divers à ce suicide ou à cet accident; mais les parents de la malheureuse créature regardaient leur fille comme morte depuis le moment où elle avait quitté leur maison pour suivre un amant.
Quant à Paul Gérard, l'inconscient assassin de sa maîlresse, il n'eut pas même la pensée d'aller voir à la Morgue.
A quoi bon ce dérangement?
Le lendemain de la scène nocturne à laquelle nous avons assisté, le valet de chambre Philippe emmenait l'enfant de son maître dans un petit village du Blaisois et le confiait aux soins de sa sœur, une bonne grosse paysanne mariée, et récemment accouchée.
Le petit être, abreuvé d'excellent lait, ne demandait qu'à vivre.
Cinq ans s'écoulèrent.
L'enfant grandissait à merveille, et déjà, dans un âge si tendre, on voyait se développer une intelligence précoce.
Il tenait de son père.
lien tenait d'autant plus qu'il semblait, malgré cette intelligence, être pélii de mauvais instincts.
— C'est monsieur tout craché! — disait Philippe à sa sœur en lui
apportant l'argent que chaque mois le professeur payait pour élever son fils.
Nous disons : son fils, mais il ne lavait point encore reconnu comme tel, et l'enfant ne portail aucun nom.
Paul Gérard, en homme prudent et bien avisé, avait même jugé à propos de prendre ses précautions de manière à ne pouvoir être inquiété de quelque façon que ce fût dans l'avenir.
Tandis que son valet de chambre partait pour le Blaisois, il s'était rendu chez le commissaire de police de son quartier afin de lui raconter que la nuit précédente, rentrant tard, il avait trouvé sur le pas de sa porte un enfant au maillot déposé là par quelque mère dénaturée.
Il ajouta qu'il se charij'^eait de faire élever l'enfant à ses frais, et que peut-être, s'il s'attachait à lui et le jugeait digne de sa tendresse, il finirait par l'adopter plus tard.
Le commissaire de police s'inclina et ne tarit point en éloges au sujet d'une telle générosité et d'une résolution si belle.
Paul Gérard était un homme admirablement posé, officier de la Légion d'honneur à trente ans.
La considération universelle l'entourait.
Quand on sut qu'il avait recueilli un enfant abandonné par une mère sans entrailles, et qu'il le faisait élever, ce fut à qui chanterait ses louanges.
— Quel cœur excellent! disait-on de toutes parts. — Quelle âme élevée! — Des hommes pareils sont trop rares!...
Combien sont-ils, les misérables sans cœur et sans âme, qui, de même que Paul Gérard, volent l'estime et la sympathie publique?
Pendant cinq années, le professeur ne demanda pas une seule fois à voir son fils.
Pas une seule fois il n'ouvrit la bouche pour parler de lui.
Philippe fut l'intermédiaire du rapprochement entre le père et l'enfant.
Le valet de chambre était allé comme chaque mois dans le village des environs de Hlois où vivait sa sœur.
Le petit garçon devenait de plus en plus fort, spirituel, rusé et malin.
Physiquement il ressemblait au professeur d'une façon frappante. — C'était la même coupe de visage, la même forme du nez, la même bouche et des yeux pareils.
La tournure de l'enfant rappelait même, en certaines attitudes, celle de l'homme fait.
— Ah! saperlipopette! — dit i'hiiippeà sa sœur, — M.Gérard ni' pourra pas le renier, celui-là! — C'est son portrait vivant, et il aura de l'esprit autant que son papa, le crapaud' — C'est dommage que mou maître ne le
fasse pas venir à Paris... — Il deviendrait un grand savant comme lui, bien sûr! — Il a tout pour ça. le petit 1...
Eh bien! — répliqua la sœur du valet de chambre, — il faut le conduire à son papa... — De cette façon-là ils se connaîtront...
— C'est une idée tout de même...
— Et une bonne...
Philippe accomplissant depuis cinq années des voyages continuels dans le Blaisois, s'était pris d'amitié pour l'enfant de Valentine.
Les paroles de sa brave femme de sœur le décidèrent à faire une tentative pour amener un rapprochement et forcer la main à son maître.
Il emmena l'enfant.
Chemin faisant il se disait, non sans quelque inquiétude, qu'en arrivant il lui faudrait essuyer une terrible bordée de colère d'un homme aussi violent et aussi entier que Paul.
En. cela il se trompait.
Dès le premier regard^ le garçonnet conquit son père, qui crut voir en lui sa vivante image quand il était tout petit. — Une fibre ignorée de lui jusqu'alors vibra subitement dans son cœur; — il ne.voulut plus se séparer de cet être si profondément dédaigné jusqu'à ce jour et, dès le lendemain, il commença son éducation.
,0n comprend sans peine qu'avec un tel maître l'intelligence déjà si ouverte de l'enfant se développa d'une manière presque invraisemblable.
A quatorze ans, le fils de Valentine possédait une instruction qu'auraient enviée bien des étudiants plus vieux de cinq ou six années.
Paul Gérard, à cette époque, lui fit porter son nom, en attendant qu'il se trouvât dans des conditions d'âge lui permettant de l'adopter légalement.
A vingt ans Charles Gérard, l'enfant de Valentine, parlait neuf langues; il était d'une force très remarquable en mathématiques et en algèbre; mais ses instincts vicieux prenaient chaque jour un développement non moins remarquable.
Absorbé par ses travaux, et grand partisan d'ailleurs de la morale indépendante, le professeur au Collège de France ne s'occupait guère de la vie privée de son fils.
En dehors des heures d'étude, il le laissait libre d'agir à sa guise.
Paul Gérard no possédait qu'une fortune personnelle extrêmement restreinte; mais la chaire qu'il occupait depuis plus de vingt ans,- et surtout les
lu plus Anglai> •]•■
magnifiques ouvrages de linguistiijue iuil)Iiés par lui et dont les éditions se succédaient chaque année, lui raïqiortaicnt des sommes fort rondes et lui {lermetlaicnt de fournir au jeune Iionimc une jji'nsion mensuelle destinée à défrayer ses menus plaisirs.
Pour tout autre que pour Charles celte pension, dontlechilîre était assez élevé, aurait été plus que suffisante; — il la trouvait mesquine.
Douéd'une vigueur exceptionnelle et d'une infatigable ardeur, lojruuo
LiV. 10. F UOY, éUil. — ReproductioQ iulcriJiU.
homme courait les bals, les restaurants de nuit, les tripots clandestins, faisait la îête avec des filles de toutes les catégories.
Le valet de chambre Philippe connaissait seul cette existence désordonnée, et très faible pour le fils de son maître, il l'aidait à la cacher au professeur qui, malgré son absence de priucipes, n'aurait pu la tolérer.
Philippe mourut.
Charles se trouva singulièrenieiit gêné par cette mort pour ses expéditions nocturnes.
Le vieux domestique, ayant fait des économies, et comptant bien d'ailleurs être remboursé un peu plus tôt ou un peu plus tard, venait souvent, de ses propres deniers, en aide au jeune homme dans l'embarras.
Le nouveau valet n'avait aucun motif pour agir de même, ce qui réduisit Charles à la portion congrue. — 11 fallait enrayer, mais quelques gains au jeu lui permirent de ne pas dételer tout à fait.
Sur ces entrefaites, Paul Gérard demanda un jour à son fils ce qu'il avait l'intention de faire, quelle carrière il désirait embrasser.
Charles, en entendant cette question, ressentit un notable embarras.
Comment allier le choix d'une carrière avec ses goûts de liberté sans bornes et de vie à outrance?
Une position régulière, quelle qu'elle fût, fenlraverait dans ses plaisirs.
Il lui faudrait se soumettre aux exigences de ses supérieurs, arriver quelque part à heure fixe, s'asseoir devant un pupitre et se livrer à une besogne abrutissante jusqu'à une autre heure désignée.
Cette perspective lui causait une répulsion facile à comprendre.
Le professeur vit l'indécision de son fils, mais sans en deviner les véritables causes.
— Tune me parais pas avoir de vocation spéciale, — lui dit-il. — Eh bien ! puisque rien ne t'entraîne d'un côté plutôt que de l'autre, je te conseille de faire ton chemin dans la banque... — Un de mes amis te prendra chez lui et se chargera volontiers de t'inilier aux secrets du métier... — Avec ton instruction et ton intelligence, il dépend ds toi d'arriver à tout et de te créer le plus bel avenir.
Bien convaincu que, s'il opposait la moindre résistance aux volontés de son përe, sa pension serait supprimée, il céda.
La banque d'ailleurs ne lui déplaisait pas.
11 entra donc chez l'ami de son père, l'un des principaux financiers de Paris, et fut mis tout à la fois à la comptabilité et à la correspondance étrangère.
Au bout de trois mois il était à la tète des plus brillants employés de la maison, et son patron ne tarissait pas en éloges sur son compte.
Celle situation nouvelle, qui paraissait à un très haut point satisfaisante, avait eu ce mauvais côté Je mettre Charles Gérard à même Je voir et do manier beaucoup d'aryent.
En vivant dans ce milieu où les liasses de billets de banque et les piles de pièces d'or s'amoncelaient du matin au soir, le jeune homme éprouva des tentations ignorées de lui jusqu'à ce moment.
Il n'eut plus qu'une idée fixe, avoir de l'argent, beaucoup d'argent, pour pouvoir satisfaire toutes ses passions, pour ne rencontrer jamais d'obstacle entre lui et la réalisation de ses caprices.
La richesse — une richesse fabuleuse, inépuisable — lui parut devoir être le but de l'existence.
Tandis que cette soif de fortune le démoralisait de plus en plus, s'il était le jour employé modèle, il restait un viveur nocturne courant après les amours faciles et les orgies bruyantes, attiré par les fréquentations de bas étage, tutoyant des filles et des escrocs.
Naturellement il contmuait à jouer, et la déveine s'attachait à lui; — presque chaque nuit il perdait.
En ces conditions, les appointements payés par le banquier et la pension paternelle devenaient une goutte d'eau dans un fleuve. Quel parti prendre?
Le plus simple, et qui n'étonnera personne, étant donné ce que nous savons du fils de Valentine...
Gérard vola.
Appelé à travailler près de son patron pour faire l'intérim d'un secrétaire absent, il prit dans la caisse une liasse de billets de banque et, dans l'espoir de cacher ce vol, opéra une surcharge sur le livre de caisse. Ce fut celte précaution qui le trahit.
L'auteur du vol ne pouvait être que l'auleur de la surcharge; — l'auteur de la surcharge ne pouvait être que lui.
Le banquier, qui l'aimait beaucoup et qui jusqu'à ce jour avait eu pour lui la plus grande estime, fut stupéfait et épouvanté. Que faire 'if
Il était depuis vingt ans l'intime ami de Paul Gérard, qu'entouraient l'admiration et le respect de tous, dont personne, à moins d'être fou, n'aurait pu contester l'honorabilité!
Pouvait-il mettre une tache sur un nom si pur en dénonçant le voleur, en le livrant à la justice, surtout ce voleur étant un enfant recueilli par un acte de charité vraiment sublime, car personne ne songeait à discuter la légende lancée dans la circulation vingt ans auparavant par Paul Gérard?
Non, cent fois non. il ne le pouvait [las; — il ne le devait pas.
îl alla trouver S3ii ami et lui apprit avec les plus grandes précautions le crime que son fils adoptif venait de commettre.
Le coup l'ut terrible, malgré les précautions prises.
Une congestion cérébrale foudroya le professeur.
Lorsque Cbarle? Gérard, obligé de quitter immédiatement la maison du banquier, rentra au petit hôtel de l'avenue Frocbot, il trouva son père mourant.
Valentine, au moment de se réfugier dans le suicide, avait maudit le misérable qui l'abandonnait lâchement.
Ce misérable, frappé lui-même par le résuilal vivant de son action odieuse, maudit le fils de Valentine, et son dernier soupir s'e.\hala dans une malédiction suprême.
En présence du cadavre de Ihomme qui, en somme, s'était montré pour lui bon et afFectueu.x, Charles n'eut que celte pensée :
- Je suis libre! — Personne désormais n'a [ilus le droit de contrôler mes actions...
Par un testament déjà ancien, le professeur lui laissait tout ce qu'il jiossédait, — une cinquantaine de mille francs.
Après ce qui s'était passé chez le banquier, quoiqu'il fût certain que celui-ci ne divulguerait point le crime commis, Charles Gérard se dit qu'il ferait bien de quitter Paris, au moins momentanément.
Il partit pour l'Angleterre.
Là il commença par mener l'existence de désordre qu'il aimait.
L'argent ne lui manquant point, il put explorer tout à son aise les basfonds de Londres et serrer la main de tous les bandits sur les traces des- (luels il se projiosait de marcher.
Les cinquante mille francs durèrent quelques mois, puis un beau malin sa bourse se trouva vide.
Comment vivre'?
Charles Gérard chercha des ressources dans l'enseignement.
11 donna des leçons de langues, et le soir il dépensait dans les tavernes et les mauvais lieux ce qu'il avait gagné pendant le jour.
Les premiers élèves cependant lui en amenèrent d'autres, dont quelquesuns appartenaient à des familles de la haute aristocratie
Il fut introduit dans ces familles qui se prirent d'une admiration enthousiaste pour son intelligence hors ligne et sa prodigieuse instruction.
S'il avait voulu devenir honorablement riche, Charles Gérard l'aurait puaumo^en de l'inslrument de fortune qu'il possédait : — la scicMce.
Ses amis des tavernes suivaient avec une curiosilé vive les moindres dclails de cette marche ascendante.
LE iMARCHAND DE DLLMAMS 77
Sans le savoir, le jeune honame s'était lié avec les chefs d'une bande de malfaiteurs associés pour dévaliser les hôtels des riches Londoniens.
Ceux-ci, pensant que Charles Gérard serait pour eus le plus \,récicux des indicateurs, s'ouvrirent à lui en lui promettant de beaux avantages, c'est-à" dire une part importante sur le butin obtenu grâce à lui.
Le malheureux n'hésita point. — Il consentit à donner les indications qu'on lui demandait.
A Paris, il avait commencé son éducaliou de héros du crime. — Il la complétait à Londres.
C'est parmi les bandits dont il était devenu le complice qu'il avait connu Will Scoot et Trilby, membres actifs de la bande des dévaliseurs.
Il y avait un an environ que Charles Gérard était à Londres, et il venait d'atteindre sa vingt-deuxième année lorsque, sur la recommandation d'un lord aux enfants duquel il apprenait le français et l'allemand il fut appelé pour donner des leçons au fils de Georges Stanley, le directenr de la maison de banque de John Morlimer dans Régent street.
Georges Stanley, causant assez souvent avec le professeur de son (ils, sut apprécier sa haute intelligence, l'étendue et la solidité de ses connaissances.
De ces entreliens résulta pour lui la conviction (pie Charles (jérard, comptable de premier orilre et polyglotte hors ligne, pourrait rendre d'immenses services à la maison de banque qui aurait la bonne fortune de se l'attacher.
Il lui offrit la place de chef de la correspondance.
Cet emploi lui créait pour le présent et pour l'avenir une position sérieuse.
Charles Gérard accepta.
Alors, plus que jamais, il fut à même d'indiquer de bons coups à faire aux associés du Vieux Londres; — c'est ainsi que se nommait la bande à laquelle il était affilié, et il n'y manqua jioint, en ayant soin seulement de stipuler une notable augmentation dans la part de bénéfices résultant à son profit de tous les vols commis sur ses indications.
Le fils de Valcntine, on le voit, élail un homme habile cl veillait à ses intérêts personnels avec une sollicitude infatigable.
Un jour, Will Scoot et Trilby, ayant mal combiné leur plan de retraite dans une expédition nocturne, furent pris par les policemen.
Charles Gérard eut peur, — une effroyable peur.
Si ces hommes le nommaient, il était perdu.
Sauver les deux bandits pour n'être point dénoncé par eux devint son idée fixe.
Mais comment s'y prendre pour les sauver?
Sans relâche il se posait cette question sans pouvoir y répondre.
Enfin, au moment où il commençait à perdre toute espérance, un billet mystérieux lui tut remis par un aflilié.
Will Scoot le prévenait que le gardien-chef de la prison où ils se trouvaient enfermés était un homme à vendre, et que, moyennant la somme de mille livres sterling', il favoriserait leur évasion.
Gérard n'hésita pas un instant.
Bien convaincu qu'on accuserait tous les employés plutôt que lui, il prit dans la caisse particuhère de Georges Stanley les bank-notes nécessaires pour payer la liberté de Will et de Trilby, et leur fit passer ces banknotes par l'intermédiaire indiqué.
Pendant quinze jours il demeura sans nouvelles; — il ne vivait plus.
Enfin, le seizième jour il reçut une lettre datée de Paris et conçue en ces termes, qui ne pouvaient le compromettre :
a Les oiseaux envolés n'oublieront jamais l'ami dont la main généreuse a fait ouvrir leur cage.
« Us voudraient avoir l'occasion de lui prouver leur reconnaissance et leur dévouement.
« Si cet ami, quelque jour, a besoin d'eux, qu'il vienne à Paris et qu'il aille rue de Ponthieu, à la Maison du numéro rouge. — Le mot de passe pour entrer dans cette maison est : — Je veux voir le vieux Londres.
« Los oiseaux envolés seront là. >
Point de signature, mais la teneur de la lettre indiquait si clairement son origine qu'aucun doute n'était possible à ce sujet.
Charles Gérard sentit sa poitrine allégée du poids énorme qui l'écrasait, et il respira librement.
Quelque temps après, il fut envoyé à Paris par Georges Stanley enfin dy opérer des règlements de comptes.
LE MARGllANU DE DIAMANTS 79
Il profita de ce voyage pour se rendre rue de Ponthieu et serrer la main de Will et de Trilby dont les alFaires en ce moment marchaient à merveille, et qui lui renouvelèi-ent leurs protestations de gratitude et de dévouement.
A la suite de cette entpevue quatre ans s'étaient écoulés.
Nos lecteurs savent déjà que les deux voleurs anglais se trouvaient, au bout de ces quatre années, dans une période d'absolue décadence, et connaissent le motif sombre qui ramenait à Paris Charles Gérard, ou plutôt Arnold Desvignes.
L'ancien secrétaire du banquier de Calcutta, en quittant Wiil Scoot près des Halles, était rentré chez lui, nous l'avons dit, et s'était couché.
Dès sept heures du matin, quoiqu'il eût peu dormi, il se réveillaet sauta en bas de son lit.
Sa toilette fut rapidement faite ; il mit une certaine somme dans sa poche et sortit par la rue des Tournelles, après avoir dit bonjour eu passant à jjme Pillois, la concierge.
Sur le boulevard Beaumarchais, en face du restaurant des Quatre Serments de la Rochelle, il prit une voiture et se fit conduire dans divers magasins d'habillements confectionnés, de lingerie, de parfumerie et de coitfures pour théâtres.
Chez le parfumeur il acheta des cosmétiques et des llacons de teinture.
Chez le coilfeur, il fit emplette de plusieurs perruques de formes et de nuances différentes, avec des moustaches et des favoris postiches assortis aux perruques.
Il rendit ces acquisitions toutes naturelles en se disant comédien au moment de partir pour l'étranger.
Le coiffeur était dans son genre un véritable artiste.
Ayant allaire à un client qui ne marchandait pas, il lui fournit des choses merveilleuses, de véritables chefs-d'œuvre, tout en répétant :
— Vous le voyez aussi bien que moi, monsieur, vous qui vous y connaissez, c'est trop beau pour le théâtre... cent fois trop beau... — Ça ne peut pas s'ajiprécier au gaz... il faut voir (.-a en plein jour et de près... — l'illusion est complète... C'est plus vrai que nature, parole d'honneur!... — J'avais édifié ces postiches pour la ville... — Ils m'étaient commandes par un inspecteur de la Sûreté qui voulait, je crois, faire un peu de police pour son propre compte... — Il a été révoqué avant d'avoir pris livraison... — Ah! l'outillage était complet... — il y a di.\ changements jioiir des âges variés et des jiliysioriomies différentes...
Arnold Desvignes prit Voutillaijc complet, comme disait le coiffeur, le fil emballer avec soin dans une caisse de bois blanc, et, muni de celle
caisse, regagna sa voiture où se trouvaient entassées déjà ses autres acquisitions.
Puis il rentra rue des Tournelles, après deux heures d'absence.
M"»-" Pillois venait de terminer son ménage.
Elle l'aida à porter ses emplettes dans son pavillon et se retira.
Le jeune homme alors poussa ses verrous intérieurs, afin de ne pouvoir être surpris par sa concierge, ouvrit un large placard qui se trouvait dans la chambre à coucher, où il formait garde-robe, et y pendit les objets qu'il venait d'acheter.
Parmi ces objets, il y avait plusieurs costumes.
Il en choisit un, mais avant de s'en revêtir il prit les cosmétiques choisis dans une parfumerie spéciale, et un instant lui suffit pour modifier son visage avec une adresse digne des comédiens les plus habiles en l'art des transformations.
Ainsi grimé, le jeune homme se coiffa d'une merveilleuse perruque d'un blond tirant sur le roux, colla sur ses joues de longs favoris du même ton, s'habilla du complet en drap marron étalé sur une chaise, décrocha son petit chapeau de voyage également marron, mit en bandoulière la courroie soutenant l'étui de maroquin d'une énorme jumelle, referma à double tour la porte de son placard, en emporta la clef, et sortit du pavillon par la grille accédant au boulevard Beaumarchais.
Travesti de cette façon le jeune homme, — vieilli en apparence de di.>c ans au moins, — avait l'air du plus anglais de tous les Anglais, l'Anglais vieux jeu, l'Anglais classique, celui qu'on met en scène au théâtre.
Il monta dans un fiacre, salué jusqu'à terre par le cocher qui, flairant une aubaine, lui demanda d'un ton respectueux :
— Où faut-il conduire milord?
Question à laquelle Arnold répondit, avec le plus pur accent britannique :
— Sur le butte Sîonlmarlre... à le basilique du Sacré-Cœur... If yon please...
— Ça vaudra un bon pourboire, ça, milord... — reprit le cocher, — il V a un raidillon de tous les diables qui cassera les jambes de Cocotte.
— Aoh ! yes... — répliqua le faux Anglais, — je donnerai le por-boirc à voù... Ne craignez point...
— Allons-y...
Le cocher regrimpa sur son siège et le fiacre roula vers les hauteurs des buttes Montmartre, en suivant les grands boulevards, pour gagner le boulevard Magenta et de là les boulevards extérieurs.