‹ Le marchand de diamantsChapitre 39 sur 39 · LV · texte numérisé non relu

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William Scoot se trouvait en ce moment près de la iiorle des salles d'attente.

Tout à coup il tressaillit.

Devant lui venaient de passer Mélanie Gauthier, Frédéric Berlin et Georges de Nervey.

Ce dernier rabattait son chapeau sur ses yeux pour cacher sou visage.

En voyant réunis ces personnages, l'Irlandais comprit ce qui venait de se passer.

Georges s'enfuyait.

Frédéric et Mélanie l'accompagnaient dans sa fuite pour parla.^er avec lui les bribes de sa fortune.

Us allaient quitter la France, disparaître, échapper tous les trois à l'arrêt de mort prononcé contre eu.\ par Ar nold Desvignes, dont les plans s'écrouleraient!

Scoot frappa du jiied avec rage.

Mais en pareille occurrence, que faire.'

L'orage, depuis longtemps prévu, éclata brusquement.

Le vent venait de s'élever, soufflant en foudre, ployant les cimes des grands arbres, soulevant des paquets de mer qui se brisaient sur les rochers en mugissant. — Le tonnerre grondait sans relâche. — De grands éclairs incendiaient le ciel.

Le train stoppa.

De tous les wagons les voyageurs descendaient. — D'autres montaient.

Le chef de gare, retenu près du gazier blessé dont l'étal semblait grave et que soignait un médecin appelé en toute hâte, ouldiait momeiilanémenl son service.

Le sous-chef perdait la tète.

— En voiture !... — criaient les employés. — En voilure!... William Scoot, qui suivait à dislance Mélanie, Frédéric et (jeorges, les vil monter dans un compartiment de luemière classe que deu.\ wagons séparaient de la machine.

Une lueur soudaine s'alluma dans ses yeu.\.

Le souvenir des paroles échangées entre un voyageur et le chef de gare, paroles entendues par lui tandis qu'il attendait llatlmayer sur le quai, traversait son esprit.

Si le départ du train n'éluil puinl signalé à la i.'are de i^oqiiebruni', il y

aurait infailliblement collision, par conséquent catastrophe, et pas un être humain ne sortirait vivant des wagons broyés par le choc.

L'Irlandais revint vivement, sur ses pas.

Une petite cloche à main, servant à donner au mécanicien l'ordre de mettre le train en marche, se trouvait sur un banc.

Scoot atteignit ce banc en se glissant parmi les voyageurs affairés qui attendaient le train de Roquebrune ; — il saisit la cloche, l'agita, puis la replaça sur le banc et se perdit dans la foule sans que personne eût fait attention à lui.

Un coup de sifllet se fit entendre.

Le chef de train venait de commander :

— En marcbe !...

Le train se mit en mouvement et roula.

En ce moment, le chef de gare sortit de la salle des bagages où était déposé le gazier blessé.

— Le train part... — dit-il à un facteur qui se trouvait devant lui.

— Oui, chef...

— A-t-on signalé le train à la gare de Roquebrune?...

— Je crois que oui...

Le chef de gare devint pâle.

— Vous ue faites que le croire... — bégaya-l-il, puis d'une voix que l'émotion rendait tremblante il demanda à un autre employé : — Qui a signalé le train?

— Je ne sais pas...

Le sous-chef arrivait. — Il avait entendu la question.

— Est-ce vous '.'... — lui cria le chef de gare.

— Ce n'est pas moi... — - répondit-il.

— Mon Dieu! mon Dieu 1 — fit le chef avec désespoir en prenant sa tète dans ses mains. — Le départ n'a pas été signalé !

Un grand frémissement courut dans la foule.

— Le départ n'a pas été signalé! — se répétait-on do proche en proche, et tout le monde se rendait compte de l'épouvantable péril que courait le train en marche.

La tempête hurlait toujours.

La voix du chef de gare en domina le fracas.

— Sonnez la cloche d'alarme !.,. — disait cette voix.

On obéit aussitôt et les sonneries retentiront, mais les rafales ne portaient point le son dans la direction de Roquebrune.

Un seul espoir restait, une seule chance de salut, c'est que le train de Roquebrune, n'ayant pas entendu le signal, ne fût point parti.

Sous les lueurs intermittentes et aveuglantes des éclairs, tous les yeux

étaient tournés du côté du cap Saiiil-.Martin, où la voie du chemin de fer décrit une longue courbe.

Les cloches sonnaient toujours.

Une immense nappe de feu, accompagnée d'un coup de tonnerre assourdissant, illumina le ciel.

On aperçut alors deux trains en marche, se dirigeant l'un vers l'autre à toute vapeur.

Les quatre où cinq cents personnes entassées sur le quai de la gare de Monte-Carlo attendaient, ne respirant plus, le cœur serré par une angoisse plus facile à comprendre qu'à décrire.

William Scoot, d'une pâleur de spectre, regardait comme les autres.

Soudain un cri d'épouvante et d'horreur s'échappa de toutes les gorges.

A la lueur d'un autre éclair on voyait les machines se heurter, les trains se dresser l'un contre l'autre comme pour une lutte de géants, et plusieurs wagons, lancés dans le vide par la violence du choc, franchir le parapet et aller s'eiToiidrer sur les rochers battus par les vagues.

De toutes parts s'éleva ce cri :

— Des médecins ! des médecitis !...

El chacun s'élança sur la voie pour arriver au Ihéàlre de la catastrophe.

Scoot suivit la foule.

Les plus sinistres prévisions étaient dépassées par l'horreur du désastre.

Partout des cadavres. — l'arlout des victimes encore vivantes, mais mutilées par les débris des wagons entassés d'où s'échappent des clameurs aiguës, des plaintes sourdes et des appels désespérés.

L'Irlandais s'avance au milieu de ces ruines, de ce charnier, qu'échiirent, cuire les feux du ciel, des lauternes et des torches allumées à la hâle.

Il marche dans le sang, près d'uu wagon de première classe broyé comme un jouet d'enfant el dont on vient de retirer trois cadavres non défigurés.

Son regard tombe sur ces cadavres el de nouveau uni' lueur sinistre s'allume au foîid de si's prunelles.

C'est qu'il vient de rt'conuaître Georges de Nervey, .Melauie Gautliier et Frédéric Berlin, morts tous les trois.

La route se déblaye de plus en plus devant Arnold Desvigiies, et le misérable qui vient de sacrider tant d'existences pour rendre libre cette route, n'éprouve pas un remords !

Le lendemain les journaux reiidaicnil un compte exact du sinistre el donnaient le nombre des blessés et des morts.

Parmi les noms de ces derniers se trouvaient ceux du vicomte, de Mélanic et de Frédéric, des papiers trouvés sur eux ayant permis de reconnaître leur identité.

lOiS LE MARCHAND DE DIAMANTS

Arnold Desvignes apprit ainsi la fin tragique de ti-ois des héritiers d'Etienne Béraud, avant d'avoir rien reçu de William Scoot.

L'Irlandais, qui jugeait prudent de ne confier quoi que ce soit à la poste ou au télégraphe, n'arriva à Paris que le surlendemain de la catastrophe.

Sa première visite, naturellement, fut pour Arnold.

Celui-ci supposait bien que son affidé avait joué un rôle important dans la trag'édie de Monte-Carlo, mais il ne pouvait deviner qu'il en était le principal auteur.

— Merveilleusement réussi I — dit-il après avoir écouté le récit de l'Irlandais. — La roule sera bientôt libre !...

— Le chilïonnier Pierre Béraud reste seul... — répliqua Scoot.

— Tu l'as vu avant ton départ pour Nice ? — demanda Arnold.

— Oui... — répondit Scoot, — et j'ai constaté qu'il baissait déplus en plus... — L'eau-de-vie le mine lentement...

— Trop lentement! — Un si chétif obstacle doit-il nous arrêter? — Il faut en finir...

— Et, quand nous en aurons fini, patron? — demanda l'ex-clown du Cirque Fernando en regardant Arnold dans les yeux.

— Quand nous en aurons fini.' — répéta l'associé de Verrière.

— Oui. — Alors ?

— Alors, ce ne sera ni cinq cent mille francs, ni un million que je le donnerai... ce sera deux millions.

— Jolie somme, qui nous permettra de vivre bien tranquilles, en honnêtes gens, Trilby et moi... — A propos, que devient-il, Trilby?

— Il exécute mes ordres.

— ■ Puis-je le voir?

— Ce serait dangereux en ce moment et pourrait amener des complications. — Il faut que pendant quelques jours vous évitiez de vous rencontrer...

— Bien, patron... — Seulement...

— Seulement, quoi ?

— Pour régler nos comptes d'une façon définitive, jusqu'à quand faudrat-il attendre?

— Jusqu'à ce que le dernier héritier vivant ait touché l'héritage... — As-tu peur que je ne tienne pas mes promesses ?

— Nullement... — J'ai foi en vous, et je crois vous l'avoir prouvé par ma façon d'agir... Mais vous comprenez que c'est gai de palper deux millions... quand on n'en a pas l'habitude...

-- Hàte-toi donc de nous débarrasser du vieux chiffonnier...

— Comptez sur moi... au revoir, patron...

LE MARCHAND DE DIAMA.NTS

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Dans \f. couranl de la journée, sous le travestissement du pliilaiithropo crasseux (^jrdier, Will Scoot prit le chemin de la Villa des Loques.

Nous savons déjà que, grâce au crédit qu'il avait fait ouviir par la

LiV. 1^:2. h. IIUY, éditeur. - Hrpr'Miui-lion interJUi;. IH2

lOoO LE MARCH.ViXD DE DIAMAMS

propriétaire de la taverne de Saint-Ouen au vieux chilTonnier, celui-ci ne se dégrisait plus.

L^absiathe et Feau-de-vie frelatée, ces deux poisons terribles, commençaient à saturer ses muscles et ses nerfs. — Depuis quelque temps déjà, il atteignait cette période de l'alcoolisme qui enduit fatalemet au dclirium tremens.

Presque tous les jours des agents le ramassaient dans la rue, écroulé au coin d'une borne. — Il passait la nuit au poste, sur le lit de camp, et le lendemain, comme il pouvait justifier d'un domicile, on le mettait en liberté.

Eloigné de Paris depuis une semaine, l'Irlandais ne se doutait point de ce qui avait pu se passer à Saint-Ouen en son absence.

Il alla droit à la Couronne des Rois de France — (on se rappelle que la taverne portait cette enseigne) — et, s" adressant à la maîtresse du lieu, qui le prenait pour un inspecteur de la Sûreté, il lui demanda :

— Bonjour, ma chère dame, quelles nouvelles?

— 11 n'y en a qu'une, et vous devez la savoir...

— Je ne la sais pas, je vous assure... J'étais en province... en mission...

— Eh bien ! le père Béraud est mort.

— Mort ! — s'écria Will Scoot tressaillant.

— Parfaitement, et enterré... — On l'a porté ce matin au cimetière d'Ivry, escorté par tous les chiffonniers de la Villa... — Un convoi superbe... 11 a claqué drôlement, figurez-vous... — II allumait sa pipe en face du comptoir, là, où vous êtes, avec sa hotte sur le dos... — ^^ïout à coup, paf! il lui est sorti de la bouche une flamme bleue et il est tombé comme un paquet... — Il était défunt, et cinq minutes après, tout racorni... — Le médecin qui est venu a trouvé ça très curieux... — Paraîtrait que ça arrive quand on s'est trop imbibé de fil-en-quatre... — On prend feu et on flambe... Voilà... Belle mort, tout de même, pour un soùlard !...

William Scoot, heureux de voir la besogne ainsi simplifiée, s'en alla tout droit à la mairie de Saint-Ouen se faire délivrer une copie de l'acte mortuaire de Pierre Béraud, et s'empressa de la porter à Arnold Desvignes.

Tout allait bien pour ce dernier.

Des treize héritiers d'I'ltienno Béraud, le marchand de diamants, l'homme aux cinquante et un millions, il n'en restait que deux, Jules Verrière et Angélique.

Désormais la route était libre.

Arnold, en épousant Angélique, allait se rapprocher encore du but convoité; pour atteindre ce but, il ne faudrait plus qu'une chose : c'est qu'on retrouvât le corps d'Etienne Béraud, alin que son décès fût légalement constaté et que Jules Verrière pût demander l'envoi en possession de

LE MARCHAND DE DIAMANTS lO.il

l'héritage, en son nom el au nom de sa fille, désormais les uniques héritiers.

Seulement cette chose indispensable présentait des difficultés très grandes, et qui pour tout autre qu'Arnold Desvignes auraient semblé insur montables.

Comment amener, en effet, la découverte du cadavre par la police, sans faire planer de soupçons sur Jules Verrière et sur lui-même ?

L"ex-secrétaire du banquier de Calcutta ne s'embarrassait pas de si peu.

Il avait tout calculé, tout prévu, et combiné avec une habileté diabolique le dénouement de son formidable drame.

Ses complices venaient d'accomplir leur tâche.

A lui seul do terminer l'œuvre qui devait lui donner une fortune quasi royale et la possession d'Angélique.

Le séjour du château de Malnoue était singulièrement triste depuis le jour où Al"« Verrière avait appris par Georges de iNervey la mort d'i'jnilr Vandame.

Pendant une semaine, Angélique avait été malade au point de donner au médecin de sérieuses inquiétudes. — Cette fois encore les forces de la jeunesse et la vigueur de la constitution avaient triomphé de la maladie. .Mais le moral était atteint et la jeune lille, plongée dans une mélancolie profonde, s'isolant de tout ce qui l'entourait, ayant à peine le courage de sourire à sa cousine, semblait vivre comme un corps sans Ame.

Nous ne tarderons pas à revenir à elle. — Occupons-nous pour le moment d'Arnold Uesvignes.

L'assassin d'Ltienne Béraud redoutait ses deu.x complices, William Scoot et Trilby, quoiqu'il n'eût aucune raison de douter de leur dévouement.

Une imprudence est bientôt commise et, pour le perdre, il suffisait d'un mot prononcé par l'un d'eu.v.

D'ailleurs, Arnold Desvignes connaissait bien le cœur humain.

— Lorsque je les payerai. — se disait-il, — ils paraîtront satisfaits, — et peut-être le seront-ils en oil'et. — Mais une fois payés ils réfléchiront; la somme touchée, quelle qu'elle soit, ne leui' semblera plus suffisante, el comme ils auront barre sur moi, comme ils pourront me faire chanter, je devrai satisfaire sans cesse à leurs e.xigences insatiables et j'aurais travaillé non pour moi, mais pour eux. — Ce serait trop hèle!... — Quand im inslnimeiit devient inutile, on le brise, et quand on fst luiidi'iit, un se IkiIh... — Je vais donc agir tout de suiti-...

.\rn()ld Desvigncs, lors(|u'il séjournait à Malru)ue, occujiail nu petit appartement com|iiet, au di-uxièm»- élagr. dans um' aile du cliàlraii.

Cet ap|iarlei;nent était desservi non si'uli'uicnt |i,ir uni' tiuii-iic aboutissant au .i^rand escalier, mais ciu-ori' par nu rsralii-i' île scivict!; — lr j^^unc

1032 LE MAIiCH.LND UE DIAMANTS

homme pouvait donc sortir, aller, venir, sans éveiller l'allenlion de qui que ce fût.

Le soir du jour où il avait appris par William Scoot la mort du vieux chiffonnier Pierre Béraud, il vint à Malnoue comme de coutume avec Verrière, et tous les deux, après dîner, se promenèrent dans le parc, en causant de leurs alfaires et de leurs projets.

Ils rencontrèrent ïril])y — connu à Malnoue sous le nom du garde Blancheton — en grande conversation avec Forestier.

Tous deux examinaient un coin du bois où Trilby avait relevé des traces de pas, et trouvé quatre collets de laiton tendus pour les lapins et les lièvres.

— Qu'y a-t-il donc? — demanda Verrière en s'adressant aux deux hommes.

— Il y a, monsieur, — répondit le pseudo-BIancheton, — que malgré tout ce que je fais pour empêcher les rôdeurs de pénétrer dans le parc, ils y viennent et se fichent de moi !

— Est-ce bien sur?

— En voici la preuve...

Et Trilby montrait les collets qu'il tenait à la main, puis il ajouta :

— Des traces de pas sur la terre molle et des rameaux brisés m'ont conduit au mur d'enceinte... — C'est à cinquante pas de la porte donnant sur la campagne qu'on grimpe pour s'introduire ici... — Venez voir, messieurs...

Il conduisit Verrière et Desvignes à l'endroit où des traces d'escalade sautaient effectivement aux yeux.

— Veillez mieux... — dit le banquier d'un ton sec.

— Ah ! messieurs, je vous garantis que le brigand qui a tendu ces collets la nuit dernière ne s'en vantera pas!... — il reviendra la nuit prochaine, c'est certain, et je lui enverrai un coup de fusil qu'il n'aura pas volé...

— Vous ferez bien, mais prenez garde, Blancheton...

— A quoi, monsieur?

— Ces braconniers sont armés et ne se soucient pas plus de la vie d'un homme que de celle d'un lapin... — S'ils se doutaient que vous les épiez, ils pourraient tirer les premiers...

— Point de danger, monsieur. — Je vois clair la nuit, comme les chats, et mon Lefaucheux porte loin ! — J'aurai ce soir dans les deux canons deux bonnes cartouches à chevrotines... — Je m'embusquerai là, derrière ce gros arbre que vous voyez à droite, et j'aurai l'œil.

— Enfin, agissez avec prudence...

— Monsieur peut y compter... — Je tiens à ma peau...

Venière poursuivit sa promenade avec Desvignes, qui s'était bien rendu compte de la position occupée par le gros arbre désigné par le garde comme devant lui servir d'abri la nuit suivante.

A dix heures et demie, comme de coutume, les deux associés regagnèrent chacun son appartement.

Une heure plus tard Trilby sortit du pavillon, sou fusil sous son bras, et alla se mettre en embuscade à l'endroit que nous connaissons.

Là, il s'accroupit derrière le tronc d'arbre; assis sur ses talons, son fusil tout armé, et il attendit.

A peine était-il là depuis vingt minutes quand il entendit un bruit de branches agitées derrière lui.

Très étonné, car la direction anormale de ce bruit le déroutait, il se releva d'un bond, se retourna, et ses yeux essayèrent de sonder les ténèbres.

En même temps il prêtait l'oreille.

Le froissement de brandies se renouvela.

— Qui va là:' — cria-t-il.

Personne ne répondit et le bruit cessa.

Le pseudo-Blancheton fouillait toujours de ses regarde les profondeurs du bois, mais ne voyait rien.

Seules les cimes des grands arbres se découpaient en noir sur le ciel sombre au-dessus de lui.

Il crut qu'il s'était trompé; cepeiulaiit il di-nitnira les yeux iixés sur une touffe de houx, à vingt pas de lui.

Tout à coup, il lui sembla que cette touffe oscillail.

En même temps, il crut percevoir le faible murmure des feuilles s'entrechoquanl.

Il épaula son fusil en répétant :

— Qui va là ■' — Répondez, ou je fais feu !

A peine avait-il achevé ces mots qu'une détonation retentit et que, sans même avoir eu le temps d'appuyer sur la gAchette de son arme, il tomba foudroyé.

En même temps, de derrière un buissou de houx qui venait de l'abriter, un homme s'élança, tenant à la main un revolver, se dirigea rapidement du c6té du cadavre et, quand il l'eut atteint, se pencha sur lui, déboutonna la jaquette de velours aux boutons de cuivre et mit la main sur le cœur qui ne battait plus.

La balle avait traversé le crâne, amenant la mort iiistanlanéo.

— l'Ius rien à craindre de lui... — murmura Arnold Desvignes, que nos lecteurs ont déjà deviné.

Il saisit le fusil du garde, le décliargca d'un coup et le laissa relomlnr à c6lé du corps inanimé.

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Cette dernière précaution prise, Arnold Desvignes, coupant à travers bois, regagna le château d'où il était sorti sans avoir été vu ni entendu par personne.

Au moment où il venait de rentrer dans la chambre et de se mettre au lit, des fenêtres s'ouvrirent, des pas rapides résonnèrent sur les marches des escaliers, et on vint frapper à sa porte.

— Qui est là? — demanda-t-il.

— Moi, Verrière... — répondit la voix du banquier.

— Entrez ! — cria Desvignes en sautant du lit et en passant une robe de chambre. — Qu'y a-t-il donc ? — ajouta-t-il en voyant entrer son associé, un boug-eoir à la main.

— N'avez-vous rien entendu ?...

— Non... — je dormais et vous venez de me ;éveill(>r...

— Des coups de feu ont résonné dans le parc...

— Ah ! ah!... c'est Blancheton, sans doute, aux prises avec des braconniers...

— Ce n'est pas douteux... — Les domestiques sont allés prévenir Forestier... — Il faut que nous allions nous-mêmes nous assurer de ce qui se passe...

— Le temps de m'habiller et je suis à vous...

Cinq minutes plus tard, les deux associés descendaient.

Forestier, le cocher et le valet de chambre attendaient sur le purron avec des lanternes.

On prit aussitôt le chemin du pavillon du garde, et près du gros chêne on trouva le cadavre encore chaud de Trilby.

— Pauvre Blancheton ! — s'écria Desvignes quand on eut constaté la mort. — j'étais prophète tantôt en lui disant de se tenir sur ses gardes et en le prévenant que les braconniers tireraient sur lui comme sur un lapin... — Les misérables ne l'ont pas manqué!... — 11 s'est défendu, cependant, car un des deux coups de son Lefaucheux est déchargé...

Le corps fut transporté dans le pavillon, puis on alla prévenir le commissaire de police de Villiers qui arriva avec les gendarmes.

Une battue faite dans le parc ne produisit naturellement aucun résultat.

Le lendemain, le Parquet de Melun se rendit à Maliioue. — Une enquête fut commencé contre les braconniers assassins.

Nous savons déjà qu'elle ne pouvait aboutir.

Arnold Desvignes commençait à respirer plus librement.

Un de ses complices n'était plus à craindre !...

Désormais, il ne restait que William Scoot.

Deux jours plus tard Arnold, prétextant des affaires personnelles, quitta son associé à dix heures du matin, déjeuna rapidement dans un restaurant du boulevard, prit une voiture et se fit conduire au Jardin des Plantes.

Il allait chez William Scoot.

Celui-ei se trouvait à son domicile.

— Je t'apporte des nouvelles de Trilby... — lui dit Arnold.

— Comment va-t-il, le gaillard '.'

— Le gaillard va bien ! — répliqua Desvignes en riant, — seulement il s'ennuie... il aspire à la liquidation de nos affaires... il voudrait se reposer et jouir en paix dune fortune honorablement acquise.

— Il a bien raison... La vie est courte ! — Quand on a eu la chance de gagner un gros lot à la loterie du hasard, mieux vaut en profiler tout de suite que d'attendre.

— C'est mon avis... Mais tu sais que je ne peux pas m'acquitter tout de suite d'une façon complète vis-à-vis de vous...

— Nous savons cela, patron, et nous vous accorderons le temps nécessaire, pourvu que vous nous donniez illirn un joli acompte puisque la besogne est finie...

— Ce ne sera que justice et je suis tout prêt à le faire...

— Bravo, patron! — Quelle somme nous compterez-vous... à valoir?

— Nous en fixerons le chiffre ce soir.

— Ce soir... — répéta Will Scoot. — pourquoi ce soir?

— Parce que Trilby. quittant pour une nuit son poste au château de .Malnoue, se trouvera ce soir, à dix heures, au Parc-Sainl-Maur, à la maison de l'avenue de l'Écho, et je viens te prévenir de t'y rendre. — Nous irons chacun de notre côté.

William Scoot, en écoutant parler celui qu'il appelait sou palroii, semblait rêveur.

Arnold Desvignes l'examinait à la dérobée.

— Mais, — lit tout àcoup l'Irlandais, — pourquoi ce rendez-vous au Parc- Saint-Maur ".'... — Il me semble que nous aurions bien pu nous réunir à Paris, soit chez vous, soit ici...

L'assassin d'Ktienne IJéraud lisait comme en un livre ouvert dans la pensée de son complice.

— Kst-ce que tu te défies de moi ? — demanda-t-il !)rusquomenl.

— Oh! pas le moins du monde... — réprnjua Will très embarassé, — mais...

— Il ne s'a^;it point de mnii^... — inlerrom[iil Arnold. — Tu as posé une

question... je veux bien y répondre et ma réponse sera simple. — Le lieu du rendez-vous a été choisi pour Trilby qui se rendra de Malnbue au Parc- Sainl-Maur en moins d'une heure, sans qu'on puisse s'apercevoir de son absence... — Jusqu à son départ définitif du château, il doit se garder de toute imprudence...

La raison parut suffisante à Scoot.

— Je serai à dix heures précises avenue de l'Ëcho... — dit-il.

— Je vous y précéderai et c'est moi qui vous ouvrirai la porte à tous les deux.

— Toucherons-nous de l'argent cette nuit même'.'

— Oui, et une somme assez forte pour vous satisfaire... provisoirement. Desvignes quitta l'Irlandais et se rendit rue de Tivoli.

Une fois chez lui il s'enferma dans son cabinet, fit à tète reposée un brouillon de lettre dont il combina chaque phrase, dont il pesa chaque mot, puis après l'avoir recopié, il détruisit ce brouillon en l'allumant.à la flamme d'une bougie.

Glissant alors la lettre sous enveloppe, il la cacheta et traça la suscription suivante :

« Monsieur le Chef de la Sùrelé à la Préfecture de Police. »

L'enveloppe reçut un timbre d'affranchissement et il la plaça dans son portefeuille.

Il prit ensuite un revolver, un trousseau de clefs, et différents papiers formant une liasse qu'il mit au fond d'un petit sac à main.

Ceci fait, il quitta son hôtel en emportant le sac à main, monta dans une voiture de place, donna l'ordre au cocher de le conduire au boulevard Beaumarchais, et par l'entrée donnant sur le boulevard il gagna le pavillon dont il était locataire depuis son arrivée à Paris.

Là il ouvrit un meuble où. après le crime commis, il avait enfermé la valise d'Etienne Béraud, contenant les papiers de celui-ci, son testament, les lettres adressées à tous ses héritiers, et divers autres objets.

A ces objets il joignit la liasse apportée de la rue de Tivoli dans le sac à main.

Arnold attendit qu'il fût six heures, puis il sortit avec la valise, mil à la poste la lettre adressée au chef de la Sûreté, dîna au restaurant des Quatre Sergents de la Rochelle et alla prendre le chemin de fer de Vincennes.

A neuf heures précises il pénétrait dans la maison de l'avenue de l'Écho, allumait des bougies et plaçait la valise apportée par lui dans le placard où se trouvaient déjà les malles d'Mtieniie Béraud.

Il eut soin de laisser la clef sur la porte do ce placard.

Kl") 7

A 1,1 liiiîur (l'un éclair on voyiiil les luinhlues se licuilor, se dresser l'uDO contre l'auln'...

En .illendaiil Will Scoot (]ui devait, nous le savons, arrivera dix liewres, Arnold descendit an jardin.

Le temps était somlirc, !<■ ciel bas.

Autour de la maison et dans la campagne un silence solennel, presque lugubre.

Rien n<; jiouvait donner plus ccjmpUjteiiu'nt l'impression d'une immense soliludt'.

LiV iXi. h HOY. *dil. —

Arnold se promena, lèveur, sans s'apercevoir que le temps passait, songeant au succès définitif et prochain, à la réalisation de tous ses rêves, à l'assouvissement à bref délai de ses appétits d'argent et d'amour.

Le vent qui soufflait légèrement de l'Ouest le tira de sa rêverie en lui apportant le bruit de l'horloge de la mairie du Parc-Saint-Maur sonnant dix heures.

Il prêta l'oreille.

Presque en même temps, un pas rapide résonna sur la terre sèche de l'avenue de l'Echo.

Ce pas s'arrêta devant la grille du jardin fermée par des volets de tôle, puis la sonnette de cette grille fut agitée doucement.

Arnold se hâta d'aller ouvrir.

— Exact au rendez-vous, patron, vous le voyez... — fit Scoot.

— Plus exact que Trilby... — répondit ûesvignes en refermant la grille.

— Pas encore arrivé ?...

— Non, mais cela n'a rien d'étonnant, car il est bien juste dix heures... Entrons... nous l'attendrons en causant... — je te parlerai d'une surprise que je ménage à toi et à Trilby.

— Une surprise ! — laquelle ?

— Tu vas voir.

Les deux hommes franchirent le seuil de la villa où l'Irlandais n'avait jamais remis les pieds depuis la nuit du meurtre.

La pièce dans laquelle Arnold introduisit Scoot était brillamment éclairée par quatre bougies.

— Ah çà ! mais c'est gentil ! — s'écria l'ex-clown du Cirque Fernando en jetant un coup d'oeil autour de lui.

— Cela te plaît ?

— Certainement...

— Peut-être aimerais-tu passer dans cette maison l'été à la campagne en compagnie de Trilby...

— Hum ! Hum .'...je ne sais pas trop... — murmura Scoot en se grattant l'oreille.

— Pourquoi donc?

— Il doit y avoir des revenants ici...

— Allons donc! — Les morts ne reviennent pas...

— C'est vrai... Mais ils laissent des souvenirs... gênants...

— Que la fortune qui vient d'eux ellace.

— Ma foi, patron, vous avez raison... Il n'y a qu'une affaire manquée qui puisse laisser des remords...

— Alors, tu accepterais cold' pro|U'iété. s'il me pr(3nail fantaisie d'en faire ûadeau comme épingles, à loi l'I à Trilby, pour vous témoigner ma reconnaissance de vos services ?

Scoot regarda son iulerlocutour.

— Vous plaisantez, patron... — <iit-il.

— Tout à l'heure je te donnerai la preuve du contraire... — répliqua Desvignes. — Tu verras que dès le premier jour où j'ai songé à faire de toi et de Trilbymes auxiliaires, j'ai pensé en même temps à votre avenir.. - — Assieds-toi...

L'Irlandais vint s'asseoir sur un siège que lui désignait .Vrnold et qui se trouvait à côté d'une table placée au milieu de la pièce. L'assassin d'Etienne Béraud poursuivit :

— Cette preuve, je vais te la donner tout de suite.

— Et comment?

— Tu vas voir...

Desvignes tira de son portefeuille l'acte d'acquisition de la villa, acquisition faite par lui, on doit se le rappeler, sous le nom de William Scoot, il le déplia, l'étala sur une table devant ITrIandais et lui dit :

— Lis avec soin cet acte qui te concerne et tu verras si je plaisante... Très étonné, l'e.K-clown du Cirque Fernando jeta les yeux sur le papier

timbré, et dès les premiers mots sa surprise redoubla, car il lisait en tète de l'acte ces mots absolument conformes aux affirmations de Desvignes : Entre ks soussignés, d'une part monsieur William Scoot, sujet irlandais, etc., etc.

C'était donc bien à son nom que la propriété avait été acquise, il devenait impossible d'en douter.

Décidément le patron était le plus généreux des hommes, et savait reconnaître de façon magnificjue les services rendus.

Arnold se pencha sur l'éitaule do son complice.

— Eh bien ! — lui dit-il, — commence.s-tu à être convaincu que dès le premier jour je pensais à toi... à vous?...

Absorbé dans sa lecture, Scoot ne répondit (jue [)ar un mouvemont do tète affirmatif.

Desviirties avait glissé sa main droite dans la poche de sou vètomenl, et lentement il l'en sortit.

Elle était armée d'un revolver de fort calibre.

Il en approcha le canon de la tempe de William Scoot et pressa la détente.

Une détonation nlenlil et l'Irlandais foiidrové tomba lourdement a la renverse, entraînant avec lui la cliaise sur laquelle il était assis.

La balle, entrée par la lempe droite, était ressortie près de l'œil gauche, broyant les mâchoires, fracassant le nez, rendant enfin le visage méconnaissable.

Le sang jaillissait des plaies béantes,' inondant tout autour de l'homme assassiné.

Alors Arnold se pencha sur lui et lui mit dans la main droite le revolver déchargé d'un coup. — Jl eut soin de crisper les doigts raidis sur la crosse.

L'assassinat devenait ainsi le plus indiscutable des suicides.

Ceci fait, il fouilla le cadavre, tira de l'une de ses poches un trousseau de clefs et un portefeuille, qu'il visita afin de s'assurer qu'il ne renfermait quoi que ce soit de compromettant, et qu'il remit ensuite dans la poche du vêtement; puis il jeta un regard autour de lui, et, satisfait de cet examen, prit son chapeau placé sur un meuble, son petit sac à main, sortit sans éteindre les bougies et ferma les portes, mais en laissant les clefs sur les serrures.

A la grille du jardin, il en fit de même.

Le dernier train pour Paris, passant au Parc-Saint-Maur à onze heures et demie, emmena Desvignes.

A minuit il arrivait.

A minuit et demi il montait à l'appartement de Scoot par l'escalier de la maison du boulevard de l'Hôpital , s'introduisait sans peine dans cet appartement grâce aux clefs prises sur le cadavre, visitait tous les meubles, brûlait quelques papiers et, à deux heures après minuit, rentrait à son hôtel de la rue de Tivoli.

Ce même jour, à neuf heures du matin, le chef de la Sûreté, aidé de son secrétaire, dépouillait dans son cabinet la volumineuse correspondance quotidienne.

Tous deux se hâtaient, et après avoir parcouru des yeux les lettres sans nombre, les classaient en numérotant au crayon rouge celles qui semblaient avoir une importance quelconque.

— Ah ! — s'écria tout à coup le secrétaire, s'arrètant au milieu d'une lecture commencée.

— Qu'y a-t-il ? — demanda le clief.

— Un lettre qui me paraît mériter toute votre attention...

— A quel sujet, cette lettre'/...

— Crime de la rue Joubert...

— Lisez-la-moi bien vite!...

Le secrétaire s'empressa d'obéir et lut à haute voix :

« Monsieur le Chef de la Sûreté,

« J'ai trop présumé de mes forces...

« Je voulais avoir des millions. — Cinquante et un millions, cela valait la peine d'oser quelque chose !... — .Mais j'avais mal combiné mes plans... Je suis dévoyé, paralysé, j'ai commis des crimes inutiles...

« Quand vous recevrez cette lettre je me serai fait sauter, le crâne, mais je veux, avant de mourir, vous livrer le mot d'une énigme qui a dû vous faire blanchir quelques cheveu.x.

" L'homme du la rue Jouberl, Etienne Béraud, le marchand de diamants, a. été tué par moi.

<' Vous trouverez son cadavre et ses papiers dans la maison oii je vais me donner la mort.

« Il vous suffira de visiter les placards et d'ouvrir les malles pour mettre la main sur les papiers.

<( Quant au cadavre, vous ferez fouiller le sol d'une ancienne carrière qui se trouve à l'extrémité de la propriété. — Le corps est là, sous un mètre de gravois et de terre foulée.

« Je n'avais aucun complice. — Agissant seul, je me croyais fort et certain du succès. — Je me trompais. — J'ai semé, mais je ne peux pas récolter.

« Présentez-vous au Parc-Saint- Maur, avenue do l'Echo, n" 1, — j'y serai, mais avec une balle de revolver dans le cerveau.

« Recevez, Monsieur le Chef de la Sûreté, mes sentiments de haute considération.

« Wu.M.VM Scoot, suji'l irlandais. »

Le chef de la Sûreté avait écouté la lecture de cette lettre avec une émotion croissante.

— William Scoot ! — s'écria-t-il lorsque son secrétaire cul achevé l'épître écrite la veille par Arnold Desvignes. — William Scoot, l'Irlandais échappé des prisons de Londres et dont la présence a été tout dernièrement signalée à Paris... William Scoot serait l'assassin d'Etienne Béraud, et il se serait fait justice? — Est-ce sérieux? — N'y a-l-il pas là quelque odieuse mystification ?

— Il est facile de s'en assurer... — murmura le secrétaire.

— C'est ce que je vais faire sans perdre un instant.

Prenant alors la lettre signée: William Scoot, le chef de la Sûreté sortit de son cabinet et alla mettre cette lettre sous les yeux du juge d'instruction chargé de l'affaire de Vllôlel des Imles, puis tous deux se rendirent auprè» du procureur de la République.

Deux heures après, les magistrats, accompagnés d'ua certain nombre d'agents, arrivaient au Parc-Saint-Maur, avenue de l'Echo, eu face de la villa portant le numéro 1.

Celte grille n'était point fermée à clef.

On entra dans le jardin, puis dans la maison.

Nos lecteurs savent déjà quel spectacle attendait les gens de justice.

La lettre n'était pas une mystification lugubre.

Sur le sol gisait, au milieu d'une mare de sang caillé, un cadavre au crâne broyé par le coup de revolver tiré à bout portant.

Sur la table s'étalait, déplié, l'acte d'acquisition de la propriété de l'avenue de l'Écho, acte portant la même signature que la lettre, la signature de William Scoot.

11 n'y avait pas même lieu de discuter l'identité.

Elle s'imposait.

Les meubles et les placards furent explorés aussitôt.

On découvrit, parfaitement en ordre, les papiers d'Etienne Béraud le marchand de diamants, son testament donnant la liste de ses héritiers et les lettres écrites par lui à ceux-ci, à l'hôtel de la rue Joubert, quelques minutes avant son enlèvement par un faux commissaire de police.

La lumière se faisait.

Désormais il ne restait plus qu'à procéder à la recherche du corps d'Etienne Béraud.

On trouva dans la petite maisonnette du jardin des bêches et des pioches; les agents se chargèrent de ces outils, et on descendit au fond de l'ancienne carrière que désignait la lettre adressée au chef de la Siireté.

Après avoir reconnu l'endroit où le sol était le plus visiblement piétiné et battu, on commença les fouilles à grands coups de pioche.

Au bout d'un quart d'heure on se voyait en présence d'un cadavre dans un état relatif de conservation.

Une corde solide — celle qui avait servi à commettre le crime — était encore nouée autour du cou.

L'évidence s'imposait de nouveau.

On dressa le procès-verbal qui devait clore l'instruction. — L'assassin était désormais connu, mais il échappait par la mort à l'action de la Justice.

Les magistrats regagnèrent Paris.

Il ne leur restait plus qu'à faire prévenir les héritiers d'Etienne Béraud...

La succession était ouverte !

LE MAKCHAND DE DIAMANTS i063

Nous le savons déjà, la nouvelle de lu mort d'Emile Vandanie avait porté k Angélique un coup terrible.

Pendant toute une semaine elle avait été en grand péril, puis la force de la jeunesse avait triomphé du mal, et qui sait si à celte force vitale ne se mêlait pas une vague, une inconsciente espérance.

Si la nouvelle apportée par Georges de Ncrvey était mensongère ?... Où était la preuve de la mort du lit;utenant ?

Dans un article de journal: — mais les journaux les mieux renseignés ne sont point infaillibles et l'erreur peut se glisser partout...

De là à conclure qu'Emile Vandame qu'on disait mort était peut-être vivant, il n'y avait qu'un pas, et ce pas fut bien vile franchi par M"'' Verrière.

Sœur Marie partagea d'abord la croyance, ou plutôl l'espérance de sa cousine, mais voulant s'assurer que cette espérance reposait sur quelque chose de sérieux, elle se rendit au Ministère de la Guerre et questionna, comme Desvignes avait questionné quelques jours auparavant.

Elle reçut, hélas! la même réponse que l'associé de Jules Venii're.

La nouvelle de la mort du lieutenant, frappé par le fléau qui sévissait à Toulon et à Marseille, était arrivée et n'avait point été démentie.

La religieuse ne pouvait laisser Angélique se repaître d'illusions... — Plus le rêve se prolongerait, plus le réveil serait terrible.

— 11 faut cesser d'espérer... — dit-elle à la pauvre enfant. — Nous ne revenons jamais Emile Vandame!...

Le coup porté fut aussi terrible que le premier.

Angélique ne retomba point malade cependant, elle resta debout, mais le deuil et l'épouvante prirent possession de son Ame.

La pensée que Vandame était vivant lui donnait seule l'énergie de résister.

Vandami; mort, ou priMidrail-clle la force nécessaire pour résister aux volontés (le son [)ère '.'...

Il lui faudrait donc devenir la feninie d'Arnold Desvignes !

Ne pouvant se retrancher derrière un am<jur dont l'objet n'existait plus, comment refuserait-elle de consentir au mariage (ju'on lui imposait, mariage absolument convenable en somme, car Arnold était sorti blanc comme neig'e de toutes les accusations que les deux cousines faisaient jieser sur lui ?

La découviTle do l'assassin d'Iitienne liéraud venait de dissiper victorieusniiciil la d-rnirre.

10f)4 LE MARCHAND DE DIAMANTS

Le silence incompréhensible de Misticot augmentait encore le désarroi moral de la religieuse et d'Angélique.

Que devenait le petit marchand de médailles ?

Pourquoi n'envoyait-il ni lettre ni télégramme "*...

Rue Fléchier, où sœur Marie se rendit deux fois, on n'avait pas plus de ses nouvelles qu'à Malnoue.

Lui était-il donc arrivé malheur?

Ceci constituait une énigme insoluble.

Le procureur de la République s'étais mis à la recherche des héritiers d'Etienne Béraud et constatait avec stupeur, à mesure qu'arrivaient les renseignements, que ces héritiers avaient tous cessé de vivre.

Il ne semblait pas d'ailleurs qu'on pût accuser une main criminelle de les avoir supprimés l'un après l'autre.

La Fougère s'était suicidé.

M™ de Nervey était morte de la rupture d'un anévrisme.

Lablanchisseuse avait succombé à la piqûre d'une mouche charbonneuse.

La marchande des quatre-saisons avait péri dans un incendie.

L'alcoolisme avait emporté Pierre Béraud.

Eugène Loiseau, Victorine et Paul Béraud avaient été les acteurs et les victimes d'un drame de la jalousie.

Jeanne Dessourdy s'était jetée volontairement dans la Marne, après l'abandon de son amant et la mort de sa petite fille.

Georges de Nervey, Méianie Gauthier et Frédéric Bertin avaient péri dans la catastrophe de Monte-Carlo.

Si étrange que. parût l'ensemble de ces morts, si rapprochées les unes des autres, aucune, prise individuellement, ne faisait naître un soupçon d'assassinat.

Verrière n'avait point encore été appelé au Parquet.

Arnold Desvignes voulut précipiter les choses avant qu'il le fût, et les deux associés fixèrent à un jour très prochain la signature du contrat.

L'avant-veille de ce jour, — pour lequel d'assez nombreuses invitations avaient été faites à l'insu d'Angélique, — les deux notaires chargés de la rédaction des actes furent priés de se rendre à Malnoue le surlendemain.

M"° Verrière ne pouvait rester jusqu'au dernier moment dans l'ignorance de ce qui se préparait.

En conséquence le banquier, arrivant de Paris pour l'heure du dîner, se rendit dans la chambre où Angélique se trouvait avec sœur Marie, s'abandonnant à la profonde tristesse qui l'écrasait, et ne parvenant pas à retenir ses larmes.

— J'ai à te parler, mon enfant... — lui dit Verrière.

Smur Marie voulut se retirer.

LE MARf.lI.Wn DE DIAMANTS

l^ix coule cjui avait servi i\ coiamcllru li' tiinio ùtail cncDiu autour ilii

— Restez, je vous en in-'w... — lit vivement le l>aii<iiiier. — Non sciilrmeiil votre [ifésence ne me yènera pas, mais encoiv elle me serti très utile, car vous vous joimlrez certainement à moi iioiir convaincre Ani:i'liijne que j'agis dans l'intérêt de son .tviiiir.

La jeune fille jtiUit.

Elle venait de compreiidre t\\w\ était le iml de la vi>ile de son iière.

Sœur Marie, sans répondre, resta deboul.

Liv. |.'{4. F. ROY, «dilcur. — lliiiroiluclioii inIcrdIU). '"''«

Angélique murmura :

— Vous venez me parler de M. Desvig'nes , n'est-ce pas , mon

père

— Oui.

— Ainsi, vous persévérez dans votre projet do mariage?...

— Après-demain nous signerons le contrat...

— Après- demain!... — s'écria M"'' Verrière effarée.

— Parfaitement... — Ce mariage, si avantageu.\ sous tous les rapports, devrait être fait déjà, mais tu étais souiïrante, et il a fallu attendre ton rétablissement... — Aujourd'hui te voilà remise, et rien n'entravera plus la réalisation d'un projet qui, j'en ai la certitude, assure ton bonheur...

— Mon bonheur! — répéta Angélique avec amertume.

— Sans doute! — Tu ne peux plus dire aujourd'hui que tu en aimes un autre et que je martyrise ton cœur! — Emile Vandamc est mort...

Mademoiselle Verrière cacha son visage dans ses mains. Le banquier poursuivit :

— Tu m'as jugé cruel parce que je refusais obstinément de céder à un caprice de petite fille, car ta prétendue passion pour Emile Vandame n'était pas autre chose; tu avais tort. — Crois-le bien, je ne suis point un mauvais père; je n'avais alors, je n'ai en vue aujourd'hui que ton intérêt! — Le mariage que tu vas faire est un mariage de convenance... Ce sont presque toujours les meilleurs... — Arnold Desvignes t'aime du plus profond de son cœur, cela est certain, et tu lui rendras un peu plus tard amour pour amour, je n'en doute pas, car il a toutes les délicatesses, il possède toutes les qualités qu'une femme peut et doit rechercher chez son mari... — Croisle bien, ma chère Angélique, tu me seras profondément reconnaissante de l'avoir imposé ma volonté.

— A'ous voulez mon bien, je n'en doute point... — balbutia Angélique.

— Mais c'est mon malheur que vous préparez...

— Imagination pure !

— Vandame est mort, mais je ne l'oublierai jamais...

— A ton aise!... — C'est une rivalité peu dangereuse pour ton mari!

— N'oublie pas si tu veu.x, mais songe à obéir.

— Si je vous priais... si je vous suppliais... Verrière haussa les é])aules en répliquant :

— Tu sais bien que cela serait iiuiLile... — .\''iusisle pas. — Les i)ans sont publiés... — .\près-demaiii nous signerons le contrai, el dans liuil jours tu t'appelleras madame Arnold Desvignes.

— Mais si je refusais, cependant! — s'écria viulrmuieiil la jeune lille, puisant de la force dans son désespoir.

— Tu n'as à ta disposition qu'un seul moyen de résistance, c'est de répondre :\)ion au lieu de : oui, devant rofficier de l'étal civil... — A cela je ne pourrais rien... mais ce serait pour loi un scandale effroyable... ce serait pour moi la ruine... et peut-être plus que la ruine... — Médite cela, mon enfant, et tu ne résisteras point...

— Mon père, je n'ai plus qu'une prière à vous adresser.

— Laquelle?

— Celle d'engager M. Desvignes à se rendre auprès de moi... je voudrais lui parler...

— J'y vais... — répondit Verrière.

Et il sortit.

— Angélique, chère mignonne, — murmura sœur Marie on pressant les mains de sa cousine et en les serrant dans les siennes, — nous sommes vaincues!... Je croyais pouvoir tout pour toi, et je ne pouvais rien... — Jusqu'à ce jour je te conseillais une lutte, hélas! inutile... Aujourd'hui tu ne dois pas vivre éternellement avec le souvenir d'un mort... je le conseille l'obéissance...

— Mon Dieu!... — fit la jeune lille avec désespoir en se tordant les mains. — je ne m'appartiens donc pas?... je ne peu.x donc point rester libre de pleurer celui que j'aimais... que j'aime encore... que j'aimerai toujours?... — Je suis donc une chose dont on peut disposer malgré elle et qui ne garde même p(is le droit de résistance?

En ce moment on frappa à la porte.

Mlle 'Verrière tressaillit.

— C'est lui! — dit-elle, — lui que je hais!

— Mignonne, il ne faut ha'i'r personne... et d'ailleurs, qu'a-t-il fait? — Son seul crime est de l'aimer...

— Malgré moi !...

— Est-on le maître d'aimer ou de n'aimer point?... — D'ailleurs, tu l'as fait demander...

— Eh bien! qu'il entre.

La porte s'ouvrit.

.Vrnold parut et salua lareligieust;, puis Angélique. La j<;une lille lui rendit froidement son salut.

— Monsieur voli'e père vient de me prévenir que vous désiriiiz nn^ j).irler, mademoiselle... — commença Desvignes, — me voici à vos ordres...

— Je veu.\ faire auprès de vous, monsieur, uuc dernière tentative...

— Vous devez vous souvenir, mademoiselle, de l'entrelien que nous avons eu au sujet de notre mariage...

— Je m'en souviens...

— Je vous ai dit alors tout Cf que je devais vous dire... — Je vous ai

fait l'aveu du profoiul, de l'imnieuse amour que j'épiouvais pour vous... Cel amour n"a fait que grandir... il remplit mou âme... il est mon unique pensée... Sans lui il n'y aurait plus rien dans ma tète et dans mon cœur, je n'existerais plus... — Ma vie n'a qu'un but, vous posséder, qu'uue espérance, vous rendre heureuse!... sans cette espérance et sans ce but, à quoi bon vivre'.' — Qu'attendez-vous donc, mademoiselle , de l'entretien que vous provoquez'.' — Je vous aimais trop pour céder quand ma recherche vous causait de cuisantes douleurs, quand vous m'opposiez un rival préféré!... — Malgré mon profond chagrin de vous voir souffrir pour moi, je persévérais! — Comment céderais-je donc aujourd'hui qu'il n'y a plus d'obstacle entre moi et le bonheur, puisque mon rival est mort"?

— Emile Vandame est vivant dans mon cœur!

— Croyez-vous donc que je vous blAme de garder le souvenir d'un ami, d'un parent disparu''...

— Ce n'est pas seulement un souvenir que je lui garde, — s'écria M"e Verrière, — c'est tout mon amour!...

— A force de tendresse, je vous contraindrai bien à m'aimer! — répliqua 'Desvignes.

— Ainsi, rien ne pourra vous faire renoncer à moi?...

— Rien!...

— Mais pourquoi cet acharnement à me vouloir pour femme quand vous savez que ni mon cœur, ni mou àme, ne seront jamais à vous?...

— Ils seront à moi plus tard, malgré vous! — ajouta Desvignes. — Je saurai les conquérir!... Je vous aime!...

— Si vous avez votre volonté, j'ai la mienne, inébranlable comme la vôtre!... — dit Angélique en regardant Arnold en face, dans les yeux. — Ecoutez-moi bien!... Comprenez-moi bien!... — Si vous me poussez à bout, je trouverai moyen do vous échapper!...

Le jeune homme devint livide.

— Non! non! vous ne ferez ])as cela!... — balbulia-t-il en étendant vers M"* Verrière ses mains suppliantes.

— Ah ! vous m'avez comprise!

— Pour éviter d'être ma femme, vous songez à mourir!

— Oui, la mort est un asile sûr... le seul qui me reste contre vous!... — Je m'y réfugierai, et Dieu me pardonnera...

Arnold éperdu se laissa tomber aux pieds d'Angélique.

Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues.

L'assassin d'J-^lit'iiue Béraud. l'infànie qui. sans une hésitation, sans un remords, avait combiné tant de crimes, aimait véritablement et il souilrait à son tour.

— Je ne veux pas le croire... — bégaya-t-il d'une voix qu'entrecoupaient les saniilols. — Vous ne ferez pas cela! — Pourquoi seriez-vous implacable"? — Qu'ai-je donc fait pour mériter voire haine?... J'aurai pour vous toutes les tendresses, tous les respects... Vous ne serez ma femme que de nom. jusqu'au Jour où j'aurai su vous conquérir... Je veux vous tenir non de la volonté paternelle, mais de vous-même... — La seule grâce que j'implore de vous, c'est de me laisser vivre à vos côtés... Serez-vous assez cruelle pour me la refuser?... Me tuerez-vous en vous tuant ?

Sœur Marie se sentit prise de pitié pour cet homme, qui ne lui inspirait cependant qu'une répulsion instinctive, et contre lequel si longtemps elle avait lutté.

— Tu n'auras pas plus recours ;au crime qu'au scandale, pour éciiappor à la destinée, ma chérie... — dit-elle à Angélique. — La vie est faite de souffrance... il faut savoir souffrir avec force et courage.... llelevez-vous, monsieur Desvignes, — poursuivit-elle en s'adressant au misérable. — ma cousine ue résistera plus aux volontés de son père... Je me porte garante de son obéissance...

Arnold se releva.

— J'e.spère en vous, ma sœur, — fit-il avec une émotion profonde, — je compte sur votre parole et je me retire.

Il s'inclina devant .Vngélique, devant la religieuse, et quitta la chambre. Angélique, tremblant de tout son corps, pleurait à chaudes larmes.

— Ainsi, c'est bien vrai, mignonne, — lui dit sœur Marie en l'entourant de ses bras et en la pressant contre son cœur, — tu songeais à la mort pour éviter ce mariage!...

— 11 serait si bon de mourir!...

— Jl n'est jamais bon de commettre uncr action mauvaise, et le suicide en e.st une! — Reste martyre et ne sois pas couiiable! — Ta conscience le soutiendra, et, si lourde que soit la tâche, tu vei'ras que la force ne te manquera point !

— Allons, condamnée, marche au supplice! — murmura Angélique d'une voix sourde. — Tu as raison, cousine, pourquoi songer au suicide?... Je ne comprends même pas comment je vis encore... Tu as raison, Dieu veut que je vive, puisque je ne suis point morte, après tout ce que j'ai souffert dfjiuis trois mois!

Et de nouveau la jeune fille éclata en sanglots.

Le lendemain do celle soirée, Jules Verrière, en arrivant à la maison de

banque de la rue Le Peleder, trouva sur sou bureau uue lettre du juge chargé de l'instruclion de l'affaire de l'Hôtel des Indes, l'invitant à se présenter à son Càibinet, au Palais de Justice, le jour même, à deux heures précises.

Quoiqu'il s'attendît à être appelé d'un iastant à l'autre au Parquet, le banquier n'en éprouva pas moins uue émotion très vive, accompagnée d'un petit frissou d'épouvante.

11 ne s'illusionnait point sur son propre compte.

Quoique n'ayant pas collaboré d'une façon matérielle aux crimes commis, il n'en était pas moins le complice d' Arnold.

En de telles conditions il ue pouvait, d'un cœur léger, comparaître devant la Justice.

— Qu'y a-t-il donc? — demanda Desvignes en voyant le trouble de son associé.

Verrière lui tendit la lettre.

Arnold la prit et la lut.

— Eh bien! c'est la dernière étape, — lit-il ensuite d'un ton dég-ag-é, — vous allez être envoyé en possession de cinquante et un millions, moitié pour vous, moitié pour M"'' Angélique, avec qui je signe demain mon contrat de mariage sous le régime de la communauté... — Nous louchons au but! — Pourquoi diable semblez-vous inquiet"? — Vous saviez bien que vous seriez appelé... — Vous fermez la liste des héritiers...

— J'ai peur...

— De quoi?

— Le sais-je? — C'est irraisonné...

— C'est-à-dire que c'est insensé! — Allez sans crainte, et surtout, là-bas, soyez très calme...

— Je tâcherai...

— Il faut réussir.

A l'heure indiquée Jules Verrière, muni de sa lettre de convocation, se présentait au cabinet du juge d'instruction.

Il fut introduit presque aussitôt, et l'accueil plein d'empressement et de déférence que lui fit le magistrat le rassura bien vite.

Desvignes avait raison, il s'agissait d'une simple formalité.

Le juge d'instruction voulait lui donner lecture du testament d'IUicnne Béraud, lui sigmilcr la mort de tous ses cohéritiers, l'engager à faire valoir immédiatement ses droits et ceux de sa fille à l'héritage de cinquante et un millions, et lui remettre le permis d'inhumation du corps d'Etienne Béraud, en ce moment déposé à la Morgue.

Verrière se retira, l'esprit soulagé d'un grand poids, et sans perdre une minute se rendit à la rue Le Peletier où Desvignes l'attendait avec impatience et, quoi qu'il en eût pu dire, avec un peu de vague inquiétude.

Un seul coup tl'œil jeté sur la ligure de son associé dissipa celle inquiétude.

— Eh bien? — demanda-l-il seulement.

Le banquier lui raconta ce qui s'était passé, termina son récit par cette question :

— Devons-nous parler de tout cela à Angélique?

— Ce soir même, oui.

— C'est entendu. — Nous aurons demain une journée bien remplie. — Le malin les obsèques de mon parent et le soir la signature du contrai! — Assisterez-vous aux obsèques?

— Pourquoi pas? — répondit Arnold avec le plus effrayant cynisme. Quelques heures plus lard, à ilalnoue, M"* Verrière apprenait de la

bouche de son père qu'elle héritait de la moitié d'une immense fortune, et que l'assassin du parent de qui venait celle fortune s'était fait justice de sa propre main, après s'être dénoncé lui-même.

La cérémonie des funérailles eut lieu le lenileniain malin de, ijunno heure, sans le moindre faste, en présence de Verrière et d'Arnold Desvignes, d'.\ngélique cl de sœur Marie, puis on repartit pour Malnoue, où un grand diner devait précéder la lecture et la signature du contrat.

A neuf heures du soir, le notaire arriva, flanqué de son maître clerc.

On venait de sortir de table cl tous les invités se trouvaient réunis au salon.

Angélique était là, pâle comme une morte, silencieuse, indillérenle en apparence à ce (jui se passait.

Elle avait accepté le sacrifice.

Elle se préparait à marcher à l'autel comme une condamnée marche à la mort.

La lecture fut faite du contrat, fort court et foi'l simple d'ailleurs.

il slipuiail le régime de la communauté, aussi bien pour les héritages et pour les acijuels que pour les apports immédiats, attribuait au dernier vivant la propriété de tous les bruns, présents et à venir, et donnait au mari, chef de la commuMauté, le droit de disposer, sans contrôle, de la fortune entière.

Verrière annonf;a d'une fa(;on oflicielie que le mariage aurait lieu, si.v jour» plus tard, à la mairie et à l'église de .Malnoue, et les invités, se sentant mai à l'aise dans l'atmospliëre du tristesse résultant de l'attitude morne d'.Angéiiqne, s'empressèrent de quitter le chAteau.

M"° Verrière voulant être libre au moins de laisser couler s(;s lai'ines, se relira dans son apparti-ment où souir Marie la suivit.

Chaipie matin la jeune religieuse, en sortant de la messe à l'église paroissiale, passait pn-s de la m.iisoii du r.iili-nr i|iii, ukiv iMiiiaiil une

ample gratification, avait consenti — (quoique ce fût absolument irrég-ulier) — à coiiSHrver les lettres qui pourraient arriver pour elle, lettres que le curé de Malnoue, nous le savons, refusait de recevoir.

Ne pouvant deviner la cause du silence de Misticot, elle conservait l'espoir qu'un jour où l'autre le jeune garçon écrirait, et qui sait si sa lettre, arrivant en temps utile, ne modifierait pas d'une façon quelconque la situation?

Le lendemain de la soirée du contrat, sœur Marie, quittant l'église, se dirigea comme de coutume vers la maison du facteur rural, située tout à l'extrémité du village.

La femme de l'humble employé des postes était debout sur le seuil de son logis.

Du plus loin qu'elle aperçut sœur Marie, elle lui fit signe de bâter le pas.

La religieuse sentit son cœur bondir.

Allait-elle donc recevoir enfin ces nouvelles, si longtemps, si vainement attendues?

Elle précipita sa marche, autant toutefois que le lui permit la gravité du costume qu'elle portait.

— Entrez... entrez vite, ma sœur... — lui dit la brave femme. — Mon mari a laissé une lettre pour vous...

Et, précédant la religieuse dans l'intérieur, elle ouvrit le tiroir d'un meuble et y prit une lettre qu'elle lui tendit.

Sœur Marie la saisit d'une main tremblante, jeta les yeux sur l'adresse et poussa une faible exclamation.

Elle venait de reconnaître l'écriture de Misticot.

Nos lecteurs n'ont point oublié, — nous l'espérons du moins, — qu'après avoir été relevé, percé de balles, sous les falaises de Plymouth, le corps inanimé du petit marchand de médailles avait été porté à l'iulirmerie de la caserne de la douane par les ordres du chirurgien anglais.

Ce chirurgien était un homme très habile en son métier, et en même temps très bon, très humain.

Il tenait;!, sauver le blessé pour deux motifs. — D"abord pour accomplir son devoir professionnel et ensuite pour éclaireir un mystère qui l'intriguait singulièrement.

(Juel pouvait être en elîct ce jeune garçon sans pajiier?, sans argent, dont l'apparence n'offrait rieu de suspect. (]ui débarquait tout seul au

An^'éliiiiii' l't lOiiiilu Vaiiilaiiic.

milieu de la luiit, comme un contrebandier, ou qu'on jetait à la cùte ainsi qu'un personnage gênant dont on veut se défaire?

Le chirurgien, que la difficulté de sa t;\clie surexcitait au lieu de le décourager, lit des [irodiges, se multiplia, passa des nuits auprès de son blessé.

Bref, au bout de huit jours, il commençait à croire de façon très sérieuse au succès de son œuvre.

LiV. 135. F. nOY. édil. — R«(ir(xluclloB ialtrdiU. 135

La fièvre ardente, accompagnée de délire, qui pendant une semaine pouvait à chaque instant emporter le malade, cédait peu à peu.

Huit jours encore se passèrent et le danger disparut entièrement, mais défense était faite à Misticot de prononcer encore un seul mot.

En conséquence, ni le chirurgien, ni les représentants de l'autorité civile, ne pouvaient le questionner.

Stanislas Dumay, en reprenant possession de lui-même, se souvint de tout ce qui s'était passé, réfléchit, calcula, et se convainquit sans peine qu'il avait donné tète baisssée dans un piège.

Il demanda par signes la valise qui devait contenir son argent.

On lui présenta celle trouvée sur la plage auprès de lui , et qu'il reconnut aussitôt pour avoir appartenu à son compagnon.

Selon toute apparence, l'échange n'était point du tout le résultat d'une erreur.

Misticot voulut questionner.

On lui imposa silence.

Il indiqua qu'il désirait écrire.

La consigne donnée ne le permettait pas.

Autour de lui on ne parlait qu'anglais.

Le chirurgien seul comprenait bien le français et s'exprimait en cette langue de façon suffisante.

Nous croyons superflu d'affirmer que, condamné au mutisme le plus absolu, le petit marchand de médailles se tourmentait effroyablement et se posait une foule de questions insolubles.

Que s'était-il passé au château de Malnoue pendant sa maladie?

Qu'avaient fait Arnold Desvignes, William Scoot et Trilby?

Que devenaient sœur Marie et M"" Verrière, si cruellement menacée?

Que pensaient-elles de lui ?

Ne regardaient-elles pas son silence comme une trahison?.

Comment sortirait-il lui-même de la position où il se trouvait?...

Enfin le chirurgien jugea que le malade, ou plutôt le convalescent, pouvait être interrogé sans péril.

En conséquence il fit prévenir le magistrat chargé de faire une enquête, et il oflrit de servir d'interprète, ce qui fut accepté avec empressement.

L'interrogatoire eut lieu cinq jours environ avant la signature du contrat de mariage d'Arnold Desvignes et d'Angélique.

A la première question qui lui fut adressée, Misticot répondit qu'ayant besoin de venir à Plymouth, il avait profité de l'occasion à lui oderte par un compagnon de voyage dont il avait fait connaissance en chemin de fer.

— Quel était votre but en venant à Plymouth? — demanda le magistrat.

LE MARCHAND UE UIAMA.NTS 1075

— Rendre visite à MM. Andersou.

— Vous les connaissez donc'.'

— Non, mais j'ai besoin de les connaitri'.

— Que leur voulez-vous?... — Il faut vous expliquer clairement. Misticot n'avait rien à cacher. — Il raconta d'une façon claire et précise

le but de sou voyage et la nature du renseignement qu'il désirait obtenir de iMM. Anderson. — Il s'agissait de démasquer un homme, intrigant sans le moindre doute, peut-être criminel, qui s'était emparé d'un nom qu'à coup sur il n'avait pas Je droit de porter, lo nom d'Arnold Desvignes.

La netteté des réponses du jeune garçon ne pouvait laisser aucun doute sur sa franchise dans l'esprit du magistrat qui l'interrogeait.

évidemment, on n'avait alTaire en lui ni à un contrebandier, ni à un personnage suspect à un titre quelconque.

Il n'existait donc aucun motif pour entraver sa pleine liberté d'action et le magistrat le déclara en se retirant, ce qui remplit de joie Misticot.

— M'est-il permis maintenant d'écrire en France? — demanda-t-il au chirurgien.

— Sans doute.

— Je le ferai donc dès que j'aurai vu MM. Anderson... — l'uis-je les voir aujourd'hui'.'

— Aujourd'hui, non... — la journée est trop avancée et vous avez besoin de repos, mais je vous promets d'aller demain matin chez MM. Anderson, que je connais, et de les amener près de vous, car je ne vous autorise point encore à quitter votre lit et à sortir.

Tranquillisé par celte promesse, Misticot passa une nuit calme.

Le lendemain, à onze heures, le chirurgien entra dans la chambre de Stanislas Dumay, accompagné d'un gentleman déjà d'un certain âge, de bonne mine et de physionomie bienveillante.

— Monsieur Georges Anderson... — dit-il, — l'aîné des deux frères et le seul en ce moment à Plymouth... — 11 a bien voulu m'accompagner.

Georges Anderson parlait français.

— Que désirez-vous savoir, mou enfant, au sujet d'Arnold Desvigncs, qui a été ingénieur dans notre maison? — demanda-t-il.

— Si cet Arnold Desvignes était iiien oiiiiinaire de Bléré? —répondit Misticot.

— Parfaitement.

— Il a été soldat?

— Il a fait son volontariat d'un an.

— J'aurais voulu, monsieur, — reprit le jeune garçon, — pouvoir mettre sous vos yeux la photographie du iiiTSi)uria:.'e ilorit nous nous r»ccu|)ons,

\o% Le marchand de diamaivts

mais par malbeur cette photographie, qui portait une dédicace s^ir l'envers de la feuille, m'a été volée avec ma valise.

Georges Anderson prit son agenda, l'ouvrit, en tira uu portrait-carte qu'il présenta à Misticot et dit :

— Ne serait-ce pas un portrait semblable à celui-ci?

— Le même, monsieur, le même! — s'écria le petit marchand de médailles.

— Cette épreuve ma été offerte par mon employé, — reprit l'Anglais, — voilà sa dédicace... — Celui qui s'est emparé de son nom et ne ressemble point à ce portrait n'est qu'un imposteur, soyez-en sur... et j'en ai, d'ailleurs, d'autres preuves...

— D'autres preuves"? — répéta Misticot.

— Oui. — Où se trouve en ce moment l'homme qui se l'ait appeler Arnold Desvignes?

— A Paris.

— A Paris?

— il est banquier... riche et associé de M. Jules Verrière dont il veut épouser la fille...

— Si cet intrigant est riche en effet, c'est qu'il a volé une fortune comme il avait volé un nom... — Arnold Desvignes, le vrai, est en ce moment à Toulon, convalescent depuis un mois, ayant eu une attaque de choléra au moment de partir pour Calcutta où l'appelait une affaire importante. — Cette affaire étant manquée, il m'écrivait il y a di.\ ou douze jours pour me demander si je voulais le reprendre dans ma maison.

— Vous avez celte lettre, monsieur?

— La voici... seulement elle est écrite en anglais.

— Et Arnold Desvignes est toujours à Toulon?

— Oui... il YHùti'l du Vieiix-Porl... — Je lui ai répondu par dépèche qu'il pourrait revenir aussitôt rétabli et qu'il retrouverait sa place libre.

— Monsieur le docteur, — s'écria Misticot, — il faut que je parte à l'instant même pour Paris.

— Ouaut à cela, mon enfant, c'est impossible! — fit le chirurgien en souriant,— vous ne pourriez supporter le voyage!... La mer et le chemin de fer détruiraient en quelques heui'es ce que j'ai eu tant de peine à obtenir!...

— Mais pendant que je resterai ici. (]ui sait si ce misérable, ce faux Desvignes, n'atteindra pas son but!

— Ecrivez immédiatement aux intéressés pour les prévenir... Une lettre arrivera aussi vite que vous arriveriez vous-même... — dit Anderson, — quant à moi, si vous voulez, je vais écrire à Arnold Desvignes, à Toulon, cl l'avertir de ce qui se passe.

— C'était lui que je voulais aller trouver, monsienr... Mais quelqu'un ira à ma place. — Qu'on me donne du papier... une plume... de l'encre... Je vais écrire sans perdre une minute.

On apporta ce que désirait le jeune garçon, et il s'empressa de tracer ces lignes :

« Chère sœur Marie,

« Que devez-vous penser de mon silence?

« Il était bien involontaire...

« J'ai été victime d'un guct-apens préparé, je n'en puis douter, par les ordres d'Arnold Desvignes!

« Depuis près d'un mois je suis à l'hôpititl de la douane, à riymoulii, dépouillé par ceux qui voulaient ma mort... — Si je vis encore, c'est par miracle, mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... — Je vous écris pour conjurer, s'il en est temps encore, l'ellroyable péril qui menace M"° Angélique.

« Nous ne nous étions pas trompés... — Arnold Desvignes est un faussaire, un assassin, — au moins d'intention, — en fin le dernier des misérables ! — Ce nom de Desvignes, il l'a volé dans un but mystérieux, à un homme qui existe encore et qu'il croyait mort, sans doute.

'( Il faut vous hâter, chère sœur Marie, d'aller trouver cet homme, puisqu'il m'est impossible de le faire moi-même, et de le mettre en pré:ience du faux Arnold Desvignes. — Lui seul peut sauver M"° Angélicjue en démasquant l'infime!

« Vous le trouverez à Toulon, en convalescence, ù Vllôld ihi Vieux-Port.

" Ilàtez-vous!... hàtez-vous!... les minutes en ce moment valent des heures.

(< .\ussitùl que je pourrai partir, j'irai vous rejoindre à Paris. — Je suis ici sans un sou, vivant de la charité de l'hôpital.

" Dieu veuille, chère sœur Marie, qur j'aie pu vous être bon à quelque chose!

« Je suis, comme toujours, votre petit serviteur bien respectueux ef très dévoué.

« Stanislas Di mav. »

Telle était la lettre qui venait d'être remise à sœur Marie par la femme du facteur de Mal noue.

En la lisant, la jeune religieuse sentait la joie envahir son ccinir et rayonner sur son visage.

Elle reprit le chemin du château, se rendit, sans perdre un instant, à Tappartement d'Angélique à qui elle dit, d'une voix tremblante d'émotion :

— J'ai des nouvelles...

— De bonnes nouvelles? — demanda la jeune lille en tressaillant.

■ — Les meilleures que nous puissions espérer... il ne faut pas qu'on puisse nous surprendre, ferme la porte au verrou et lis...

Eu même temps elle tendait à sa cousine la lettre de Misticot, en répétant :

— Lis... Lis, bien vite!...

Angélique commença sa lecture.

A mesure qu'elle avançait dans cette lecture, sa figure exprimait une terreur grandissante.

— Un faussaire!... Un assassin!. .."Ah! le misérable! — balbutia-t-elle quand elle eut achevé. — Et c'est à un tel homme que mon père voulait me donner !... C'est horrible!...

— C'est horrible, oui, mais c'est ton salut.

— Que vas-tu faire?

— Ne l'as-tu pas déjà deviné"?... — Nous étions vaincues! que faut-il pour changer notre défaite en victoire?.., — Démasquer le faux Arnold Desvignes, et pour cela mettre en face de lui l'homme dont il a volé le nom dans un but ténébreux ! — C'est cela que je veux faire, et mon oncle — à moins qu'il ne soit complice — (ce que je refuse encore de croire) — sera bien forcé de perdre ses illusions... — Dans quelques heures je serai en route pour Toulon !... — Ah ! chère mignonne, je te sauverai, je le jure!...

Et Angélique serra sa cousine sur son cœur.

— (Jue Dieu t'entende! — murmura la jeune fille. — Je pourrai du moins pleurer un mort sans qu'un vivant ait le droit de me reprocher mes larmes!... Ainsi, tu vas partir? — ajoula-t-elle.

— Par le premier express...

— Ton départ sera commenté.

— Qu'importe? — Ne suis-je pas libre? — D'ailleurs il est facile de dire que je m'éloigne pour obéir aux ordres de la cuninumauté. — LMcu me pardonnera cet innocent mensonge...

— Ah ! chère cousine, que tu es honne !

— Voyons, soyons calmes toutes deux!... Mon oncle est-il parti pour Paris '!

— Oui, avec l'homme qui se fait appeler .\rnold Desviijnes.

— Tant mieu.x... Cela me permettra d'éviter toute explication... — Le temps de déjeuner, de préparer ma valise, et je pars...

— Déjà...?

— Sans doute... — Il faut que je m'arrête ù Paris pour envoyer de l'argent, par mandat télégraphique, à notre pauvre ami Stanislas Dumay.

— Que r('pondrai-je quand mon père me questionnera au sujet de ton abscence ■.'...

— ïu répondras que la supérieure de ma communauté m'a rappelée brusquement... — Sois impénétrable... Ne laisse rien entre-voir de tes espérances qui vont, à bref délai, se changer en certitudes. — Prépare-loi, comme si ce mariage annoncé devait avoir lieu, et qu'il te suffise de savoir que désormais lu n'as rien à craindre.

— Songe que ce mariage maudit devait cire célébré dans six jours.

— Eh bien! en admettant tous les retards possibles, dans cinq jours je serai revenue! dans cinq jours je dévoilerai, preuves en main, le passé de ce misérable à qui la justice aura un terrible compte à demander!...

Les deux cousines déjeunèrent rapidement, puis, après une dernière étreinte, se séparèrent.

Sœur Marie prit le chemin de la gare de Villiers-sur-Marne.

A midi elle était à Paris.

La première chose qu'elle fil fui de se rendre à un bureau de poste et d'adresser à Slatiislas Dumay, à l'iiûpital de la Douaiu;, à Plymoulh, un mandat télégraphique de mille francs, accompagné d'une dépêche ainsi conçue :

« Mariage doit avoir lieu dans cinq jours. — Revenez vite. — Je pars

pour Toulon.

« S(j;ri\ M.Mui;. »

Ces expéditions faites, la jeune religieuse se fit conduire au chemin de fer de Lyon, espérant qu'un express partait dans l'après-midi, mais son espoir fut déçu.

11 n'y en avait pas avant sept heures quinze minutes du soir. — Donc il fallait attendre, et elle attendit, mais en trouvant les minutes longues comme des journées !

Vers sept heures, Jules Verrière et Arnold Desvignes arrivèrent à Malnouo jiour le diner.

Angélique avait passé dans son appaiiement loule l'après-midi, demandant à Dieu de proléger l'entreprise de sa cousine.

Elle s'arma de courage et descendit pour retrouver les deux hommes au salon.

Son père vint à elle et l'embrassa.

Sous ce baiser elle se sentit frissonner.

Arnold s'inclina devant elle et prit sa main qu'il serra sans qu'elle osât la retirer, obéissant ainsi aux recommandations de la religieuse et maîtrisant de son mieux l'horreur et le dégoût qu'elle éprouvait.

— Encore cinq jours d'attente! — murmura-t-il à son oreille d'une voix basse et ardente, — le sixième amènera pour moi le suprême bonheur!...

— Étes-vous souffrante, mademoiselle? — ajouta Desvignes, — votre main est g-lacée...

— Souffrante, non, du tout ! — répondit la jeune fille, — je suis seulement fort contrariée...

— Pouurquoi donc"? — demanda Verrière.

— Ma cousine m'a quittée ce malin.

En écoutant ces mois si simples, Arnold ressentit dans l'entendement ce coup de cloche dont parle Balzac et qui toujours annonce une catastrophe.

— Un pressentiment noir s'empara de lui.

— Sœur Marie l'a quittée!... — s'écria le banquier.

— Oui.

— Pourquoi?

— Rappelée par sa communauté, elle a dû partir...

— A l'instant même? sans une heure de répit? — dit Arnold en étudiant la physionomie d'Angélique. — Voilà qui est au moins bizarre !...

— En effet, — appuya Verrière. — Où va-t-elle?

— La lettre était brève et l'appelait à la maison-mère sans aucun détail.

— Doit-elle bientôt te donner de ses nouvelies?

— Sans doute.

L'annonce que le dîuer était servi rompit l'entretien, et à la salle à manger il ne fut plus question de la religieuse.

Desvignes, devenu 1res soucieux, mangeait à peine et ne parlait pas.

Il se demandait, non sans épouvante, ce que cachait ce départ si brusque qui ressemblait à une fuite, et dans ce moment il regrettait presque la mort de Scoot et celle de ïrilby.

Les deux complices, lancés sur les traces de sœur Marie, auraient pu sans doute conjurer le péril que sou instinct lui faisait pressentir.

Tout à coup une idée traversa son cerveau en ébuUitiou et parut lui apporter un calme immédiat, car sa physionnomie se rasséréna.

M. And'-r^on tlitit duos suii culiiin'l, s'occiip.iiil Ju s^i cul•l•u^llun^lual■

Le dlnor s'acheva silencieusemeul.

Angélique remonta chez elle.

Les deux associés allumeront des cif,'ares, sortirent du cluïteaii et s'enfoncJjrenl dans une des allt-es du [larr.

— .Mou cher ami. — dit .\iriold à Vcrriiire quand ils furent à une

LlV. i;iH. K. liOY, «.lit. — Hi-|)r.^luUi'.n lulcrdile. 13fi

certaine distance de la maison, — il se passe ici quelque chose d'extraordinaire.

— Allez-vous donc vous mettre martel en tête et m'effrayer"? — répliqua Je banquier. • — Que se passe-t-il?

— Le départ subit de sœur Marie m'inquiète...

— Pourquoi? — Ne m'avez-vous pas dit que la route était libre et qu'entre le but et nous il n'existait plus d'obstacles?...

— Je vous l'ai dit, mais j'ai peur de m'êlre trompé... — Je crois à l'heure qu'il est qu'un dan§;er nous menace... un danger que je n'avais pas prévu, dont j'ignore la nature, mais qui est réel... Mes pressentiments me l'affirment et ils ne mont jamais abusé... Or, vous le savez bien, nous sommes solidaires... pour moi l'échafaud, pour vous le bagne.

Verrière tremblait de tout son corps.

— Mais ce danger, on peut le conjurer, s'il e.\iste... — bégaya-t-il d'une voix étranglée...

— Peut-être.

— Comment?

— C'est de sœur Marie, d'elle seule, que vient le péril...

— Vous croyez?

— J'en suis sûr, — Votre nièce m'a toujours détesté cordialement et n'a laissé passer aucune occasion de me le démontrer jusqu'à l'évidence. — Elle serait heureuse de me perdre si je n'étais que le fiancé de sa cousine, qu'elle adore. — Il n'en serait pas di; même si, au lieu d'être le fiancé, j'étais le mari. — Dans ce cas, elle hésiterait... elle reculerait...

— Vous serez le mari d'Angélique dans six jours...

— Six jours, c'est trop long. — .Vvant le sixième jour la foudre peut gronder et nous écraser.

— Que faire?

— Avancer le mariage.

— Est-ce possible?

— Possible et facile. — Vos lettres d'invitation sont prêtes à partir... Changez-en la date et fixez le jour à samedi au lieu de lundi... — INi le maire ni k curé de Malnouc ne feront une objection..,

— Mais Angélique?

— Elle obéira samedi comme elle aurait obéi lundi... — Un voyage que vous êtes obligé de faire à l'improviste servira pour elle d'explication très plausible à ce changement de date...

— Eh bien! ce sera fait... — je vais dès ce soir avertir ma fille. • — Gardez-vous-en bien !

— Mais elle a besoin de savoir à quoi s'en tenir pour ses préparatifs...

LE MAR(:iL\M) DE DIAMANTS 1083

— Nullement. — Il vous suffira de passer vous-même chez sa couturière et chez ses autres fournisseurs. — Soyez généreux et vous serez servi à souhait... — La veille seulement nous préviendrons ma liancée... — C'est compris, n'est-ce pas?

— C'est compris.

Sœur Marie descendit du chemin de fera Marseille à onze heures quarante et une minutes du malin, et prit aussitôt le train (jiii la mit à Toulon à deux heures et demie.

Elle était brisée de fatigue, mais peu lui importait.,. L'espoir de démasquer un misérable et de sauver Angélique centuplait son énergie naturelle et lui donnait des forces factices.

Sans prendre une minute de repos elle se fit ituli(jiUTl7/')/(7 ilit Vicur-l'oit et se mit en marche dans sa direction.

Alors seulement, pour la première fois depuis son départ de Malnoue, elle se sentit prise d'inquiétudes qui ressemblaient à des angoisses.

Si Misticot avait été mai renseigné?

Si l'Arnold Desvignes dont parlait la lettre ne se trouvait pointa l'hôtel du Vieux-Port, ou s'il nétait pas l'homme ayant le droit de dire h l'associé de Jules Verrière : — Vous matez coli' mon nom.' Vom èles un fiiussaire.'...

Elle arriva, très agitée, en face de la maison, but de sa course.

C'était une hôtellerie, — comme on disait jadis. — fort bien tenue, mais d'a.spect modeste. •

La religieuse entra, — non sans un fort battement de cii-ur. — dans un bureau ou jjarloir situé au rez-de-chaussée, où une dame âgée déjà l'acueillit par cette (jueslioii :

— Que désirez-vous, ma sœur?

Ce à quoi sœur .Marie répondit :

— Vous devez avoir dans cet hôtel, madame, une personne du nom d'Arnold Desvignes...

— Je l'avais...

La religieuse tremblait.

— N'esl-il donc plus ici? — s'écria-t-elle, péniblement alioclée.

— Non, ma sn'ur... M. Desvignes, complètement remis a[iri'S avoir été très malade, est parti depuis cinq jours...

— Parti!... il est parti!... — [lour oii?

— Pour r \ii;:literre.

— Quel contretemps, ou plutôt quel malheur ! — murmura sœur Marie désolée, — il semble que Dieu nous abandonne !

— Vous souhaitiez beaucoup trouver ici M. Desvignes, ma sœur?

— Plus que vous ne pouvez le croire, madame ! — 11 me suffirait de le voir, de m'entendre avec lui, pour conjurer le péril effroyable qui menace une personne bien chère! — Je venais de Paris pour cela, pleine d'espérance, et maintenant me voilà désarmée, impuissante! — Savez-vous au moins, madame, pour quelle ville d'Angleterre est parti M. Desvignes?

— Je l'ignore, ma sœur.

— Ain.si, pas même la resssource de lui envoyer une dépêche!... Rien à tenter!... Rien à espérer!... — Oh! mon Dieu, comme vous frappez cruellement la pauvre Angélique!...

Et, malgré sa force d'âme habituelle et son empire sur elle-même, la religieuse ne put retenir ses sanglots.

— Du courage, ma sœur! — lui dit la maîtresse de l'hôtel avec une compassion sinc'ere.

— Il m'en faudrait beaucoup, madame... et malheureusement je n'en ai plus...

Sœur Marie sortit du parloir.

Elle sentait sa tête à la fois vide et douloureuse, et maintenant la fatigue, qu'elle n'avait plus l'énergie de combattre, l'écrasait, l'anéantissait.

— Que faire? que faire? — se répétait-elle machinalemet, tout en se dirigeant d'un pas rapide et pour ainsi dire automatique vers la gare.

Mais elle avait beau chercher une ancre de salut, elle n'en trouvait point.

Aller en Angleterre? *

A quoi bon, puisqu'elle ne savait pas si Arnold Desvignes était à Londres ou dans toute autre ville?

Et son découragement grandissait.

Elle reprit le train pour Marseille.

Ne pouvant sauver Angélique comme elle l'avait fermement cru, elle voulait au moins se retrouver près d'elle le plus tôt possible et la protéger par sa présence, protection, hélas! bien faible, bien insuffisante!...

En arrivant à Marseille, décidée à prendre l'express du soir, qui la mettrait à Paris le lendemain matin, elle entra dans une église et se mit à prier avec ferveur.

Un peu ranimée par la prière, elle prit le chemin de la gare, mais soudain, à moitié route, elle s'arrêta, tremblant de tout son corps, en proie à la plus violente émotion qu'elle eût ressentie jamais.

Elle venait d'apercevoir à quelques pas, venant de son côté, un jeune

officierportantl'uniformedelicutenant d'artillerie, pâle, amaigri, s'appnvant sur une canne.

L'officier, marchant avec peine, se rapprochait d'elle lentement.

Soudain la religieuse tit deux pas en avant et s'écria, en levant les mains vers le ciel :

— Emile Vandame!...

Le lieutenant releva la tète et tourna ses yeux étonnés vers la personne qui venait de prononcer ce nom.

Tout à coup son visage s'illumina, ses prunelles élincelèrent, et il balbutia, avec une indicible expression de joie :

— Sœur Marie!... sœur Marie ! !...

— Je vous vois... je vous entends, et je me demande si je rêve!... — reprit la religieuse en saisissant les mains do Vandame — Vous! — Vivant!...

La figure de l'officier, un instant érlairée par la joie, redevint mélancolique.

— Oui, vivant... — fit-il d'un ton triste. — Dieu n'a pas voulu me prendre...

— Qu'il soit béni de vous avoir conservé!... .Angélique a besoin de vous!...

— .Angélique... — répéta Vandame d'une voix sombre, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.

— Oui... comme moi... comme tous... elle vous croyait mort...

— En effet, on l'a cru... on a même rédigé mon acte mortuaire... Il y a tout au plus huit jours qu'on s'est aperçu de l'erreur... très naturelle, du reste... Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit... Parlez-moi d'.Vngélique...

— Figurez-vous que je désespérais... je me disais : DiciniDUsdUiiinhiiuie'.... C'était, dans tous les cas, une pensée coupable, puisque je vous retrouve et qu'.\ngélique sera sauvée!...

— Sauvée!...

— Oui, grâce à vous! — Elle vous devra son salut, sa vie, son bonheur! — Comment en douterais-je puisque vous voilà vivant.?... puisque Dieu vous a mis sur mon chemin ! — Sa main n'esl-elle pas là, visible"?

— Angélii|ne m'aime toujours;'

— Si elle vous aime! l*ouvez-vous en douter? Croyez-vous donc qu'elle ait un de ces c<i'urs qui, quand ils se sont donnés, se rejirennenl? Jugez de ce qu'elle doit souHrir : Dans qiiatrt- jours elh' épouse .Vrnohl Desvignes!

— Vous prétendez qu'elle m'aime et elle épouse cet homme! — s'écria l'officier avec un geste do colère.

— Pouvait-elle résister, puisqu'elle vous croyait mort:' — Moi-même je l'ai poussée à obéir à son père... —Mais aujourd'hui, quoi qu'il arrive, elle ne peut être, elle ne sera pas la femme de ce misérable que nous démasquerons!... Ecoutez ce qui se passe... '

Sœur Marie raconta brièvement, mais sans rien omettre, ce que nos lecteurs savent déjà, c'est-à-dire les incidents survenus à Malnoue, et le but de son voyage à Marseille et à Toulon.

■ — Ah! vous avez raison! — dit Vandame frémissant de colère quand elle eut achevé, — il ne faut pas qu'elle devienne la femme d'un faussaire, qui a dû commettre des infamies sans nombre!... 11 faut retrouver le véritable Arnold Desvignes et démasquer le voleur de nom!

— Votre présence à Paris est indispensable comme héritier d'Etienne Béraud, comme protecteur d'Angélique qui vous aime !... — Vous croyant mort, elle obéissait... A^ous voyant vivant, elle résistera... — Pouvez- vous partir?...

— Oui... j'ai obtenu ce malin un congé de convalescence de six mois... Je vais faire viser ma permission pour Paris... — Sera-ce assez tôt de partir demain ?

— Oui... — Nous arriverons grandement à temps... — Maintenant, expliquez-moi comment, au Ministère de la Guerre, vous avez été porté comme mort?

— Une méprise que vous allez comprendre en est cause... — En arrivant ici pour m'embarquer, je tombai en ])leine éjudémie cholérique... — Je luais le temps en me promenant par la ville en attendant l'ordre de départ... — Une attaque foudroyante de choléra me renversa sur un trottoir... — Ou me ramassa sans connaissance et on me porta dans une des ambulances provisoires que la municipalité avait fait établir... — Le lit voisin du mien était occupé par un officier d'artillerie de mon âge et de mon grade, amené dans les mêmes conditions une heure auparavant, c'est-à-dire étranger à la garnison de la ville, par conséquent inconnu, et incapable de parler... — En un moment de désordre les infirmiers établirent une confusion entre ses vêlements et les miens; — l'uniforme qui m'appartenait fut accroché à la tête de son lit. — Il mourut... on fouilla la tunique qu'on croyait la sienne, on y trouva mes papiers en règle, et mon nom fut inscrit sur l'acte de décès... — Naturellement je ne pouvais réclamer contre une erreur que j'ignorais, et que d'ailleurs ma tête alTaiblie n'aurait même pas comprise... — Sauvé du choléra, je fus atteint de la lièvre typhoïde, et je passai quinze jours entre la vie et la mort...

« .\u bout d'un mois, j'entrai en convalescence, — il y a de cela dix à douze jours, — et c'est alors que, m'entendant donner un nom auquel je n'avais aucun droit, puisqu'il appartenait au lieutenant défunt, je fus ins-

Iruit de la méprise, je formulai des réclamations et je rentrai dans ma personnalité.

— Si la Providence ne m'avait conduite à Marseille, — s'écria Sd'ur Marie, — on aurait continué à vous croire mort à Malnoue, où vous allez rentrer en maître !...

— Et régler un compte avec l'associé de mon oncle!

— Mais, — dit tout àcoupla religieuse en frissonnant. — je me souviens... Cet homme n'a-l-il pas sur vous droit de vie et de mort?...

— A un honnête homme je pourrais reconnaître ce droit, — non à lui ! ! — il est hors la loi!... il n'existe pas! — Ah! si vous saviez quel nom se cache sous celui d'Arnold Desvignes qu'il a volé...

— Nous le saurons.

— Ne pourriez- vous télégraphiera Stanislas Dumay de se rendre immédiatement à Paris où il arriverait en même temps que nous?

— J'y vais, — où demeurez-vous?...

— Là, — répondit Emile Yandame en désignant un hôtel devant lequel on venait d'arriver, — et je rentre... — ajouta-t-il. — C'était aujourd'hui ma première sortie... je suis brisé, je ne me soutiens plus.

Sœur Marie se rendit au télégraphe et envoya à Stanislas Dumay, à Plymouth, la dépèche suivante :

« Arnold Desvignes parti de Toulon pour lAngleterre, destination inconnue. — Lieutenant Yandame qu'on croyait mort trouvé vivant à Marseille. — Revient avec moi à Paris demain. — Soyez rue Fléchier aprèsdemain et attendez-nous.

n S(Kin Maiui;. <>

Ri'tournons à F'iymoiitli fl précéduns-y de queitjues heures la dépèi-he envoyée par la religieuse à Misticot.

M. Andersun était dans son cabinet, s'occupant de sa correspondance, quand on frappa légl'rement h sa porte.

— Entrez! — cria-l-il en anglais.

La porte s'ouvrit et un homme do vingl-iniit à trente ans, pi"ile comme s'il relevait de maladie, franchit le seuil.

— Desvignes ! — s'écria l'industriel en se levant cl en tend. ml la main au nouveau venu avec une syni])alliii' manifeste. — .h' suis heureux de vous voir !...

— Et moi bien reconnaissant de vos bontés pour moi! — répliqua l'ar-

1088 LE MARCHVND DE DIAM.\KTS

rivant. — Après avoir reçu voire lettre, je ne tenais plus en place, et je me suis décidé à partir quoique un peu faible encore.

— Je vous répète ce que je vous éci'ivais, mon cher enfant; votre place est libre et vous attend... — Mais êtes- vous assez fort pour reprendre en ce moment vos travaux?...

— Je vous demanderai de vouloir bien m'accorder encore huit jours de convalescence pour me remettre tout à fait.

— C'est accordé... — Maintenant, causons un peu... — Je suis dautant plus satisfait de vous voir qu'il y a ici, h PJjmoulh, en ce moment, quelqu'un à qui je porte un vif intérêt et que votre arrivée va rendre très heureux...

— Quelqu'un? — ajouta le jeune homme très surpris.

— Oui. — Depuis combien de temps étiez-vous à Toulon?

— Depuis près de trois mois.

— Vous n'avez, je suppose, donné à personne l'autorisation de prendre votre nom ? — Je vois à votre air que ma question vous étonne... — Vous allez me comprendre.

Et M. Anderson raconta à son auditeur stupéfait ce que Mislicot lui avait raconté à lui-même à propos du faux Arnold Desvignes.

— Ah! — s'écria le jeune homme, après avoir écouté avec autant d'agitation que de colère, — un seul misérable était de taille à faire pareille chose, à s'emparer de mon nom, comme après m'avoir volé il a cru m'avoir lue! Ce serait Charles Gérard, le secrétaire particulier de John Morlimer, le grand banquier de Londres et de Calcutta... Mais il est mort.

— Qu'en savez-vous?

• — J'a lu dans les journaux qu'en revenant des Indes il avait péri dans une tempête au golfe d'Aden, ofi le vaisseau qui le portait s'est perdu corps et biens.

— Soyez sur que la nouvelle donnée par les journaux était mensongère...

— Ah ! si cela était, quelle belle vengeance ! — dit le véritable Arnold Desvignes d'une voix sourde.

— Donnez-moi quelques détails sur ce Charles Cérurd dont je n'avais jamais entendu parler... Un Français, je pense?

— Oui... — Je l'avais connu en France et retrouvé à Londres chef de la correspondance à la maison de banque John Mortimer and C".

« Je me liai avec lui.

« En dehors de ses heures de travail, il menait l'existence d'un homme de plaisir.

<( Garçon d'esprit et bon compagnon, il me plaisait beaucoup. — J'étais de tous ses soupers. — Je l'accompagnais dans les maisons où l'on joue, dans les Enfers de Londres...

Vi'rrirri' prit l.i tji

i-i, tr.ivrrsiiiil li'S fçnpiipivi dos invités, suivi ih^ smi fntiii' ^îiinlic.

« Cela dura quelques mois.

« L'n soir, ou pluK'itune nuit, deux jours avanl mou départ pour les Indes où j'avais trouvé un emploi d'ingénieur en chef attaché à l'exploitation des mines de diamants, nous étions ensemble dans un de ces Enfi'is.

<( Je ne suis point joueur, mais ayant reçu la veille une somme assez forte à valoir sur mes frais de voyage, je voulus tenter la fortune. - Klle

LiV. 137. F. nOY, Mit' — Htpruduction iiilTdiic. 137

iOtm LE MAHCIIANU DE DIAMANTS

me fut favorable. — A trois heures du maiiu. j'avais devant moi dix mille francs. — Je les mis dans ma poche, et je quittai la place avec Charles Gérard.

« Nous devions, pour rentrer chez moi, longer les bords de la Tamise.

— Tout à coup, comme nous nous trouvions dans un endroit absolument désert, Gérard se rua sur moi, et, avant d'avoir eu le temps de me mettre en défense ou même de pousser un cri, je sentis la lame d'un couteau trouer ma poitrine, et je tombai sans connaissance.

« Quand je rentrai en possession de moi-même, après trois semaines de fièvre effroyable et de délire, j'étais couché sur un lit d'hôpital.

« Alors les souvenirs me revinrent.

« Que devais-je faire? — Me venger... — Mais comment?

« Faire arrêter mon assassin? — Non. — Celte vengeance me semblait insuffisante. — Je voulais mieux. — Je voulais que Gérard me crût mort,

— et comment aurait-il pu ne point le croire, puis qu'après ra'avoir frappé il m'avait jeté dans la Tamise d'oîi j'étais retiré quelques minutes plus lard par l'équipage d'une barque de la marine marchande?

(( Interrogé, je répondis que je ne connaissais pas mon agresseur et l'enquête commencée n'eut aucune suite.

« Au bout de deux mois employés à nourrir mes projets de vengeance, je sortis de l'hôpital et je courus au logement de Charles Gérard.

« Là j'appris que John Mortimer l'avait fait venir à Calcutta pour l'attacher à sa personne en qualité de secrétaire particulier.

« C'est à Calcutta qu'il fallait aller pour me venger, mais tout me manquait. — La place promise d'ingénieur était occupée par un autre; il ne me restait rien des avances faites en vue de mon voyage, il me fallait rembourser ces avances sous peine de passer pour un malhonnête homme et je ne possédais plus un sou...

Arnold Desvignes continua :

— Je m'armai de patience et de courage. — Je trouvai des travaux, je payai ma dette et j'économisai une somme de douze cents francs. — Je pouvais partir.

n Je gagnai la France alors et je me rendis à Toulon afin de prendre passage sur un paquebot en partance pour les Indes.

« C'est en arrivant à Toulon que je lus dans les journaux la nouvelle de la mort de Charles Gérard, secrétaire du banquier de Calcutta.

« La vengeance m'échappait et mou voyage devenait inutile. — J'allais revenir en Angleterre quand le choléra ipii sévissait à Toulon m'atteignit. Vous savez le reste...

« Voilà, mon cher monsieur Anderson, ce qu'était Charles Gérard.

— Un scélérat! un infâme! — s'écria l'industriel anglais — ce qui.

ne lempèche pas d'être aujourd'hui, sons votre nom, l'associé d'un grand banquier de Paris, car c'est lui, j'en jurerais!

— Je le saurai, et Dieu veuille que vous ne vous trompiez pas, car alors je tiendrais ma vengeance! une vengeance si belle que j'aurais à peine osé la rêver!

— Je suis dans le vrai, soyez-en sur! — Maintenant, allons trouver le jeune garçon qui sera si surpris et si heureux de vous voir.

— Allons...

Misticot avait reçu en même lemjis le mandat télégraphique et la dépêche de sœur Marie.

— Vous le voyez, monsieur, — dit-il au docteur, — ma présence à Paris est indispensable... il faut me laisser partir...

— Partir ne suflit pas, le nécessaire est d'arriver valide... — répliqua le chirurgien. — A quoi seriez-vous bon, s'il vous fallait vous mettre au lit en descendant de wagon? — Je vais vous administrer ce soir et demain des doses d'une potion fortiliante qui vous remettra sur pied, et j'espère que vous pourrez partir après-demain... — Mais, plus tôt, n'y comptez pas !

Il fallait se résigner.

Misticot le fit; — il prit les doses de potion et sentit en effet un peu de vigueur lui revenir.

La journée suivante s'écoula.

Le surlendemain le docteur déclara qu'il allait donner son r.n>iil, et il se trouvait auprès du convalescent quand Georges Andersou et le véritabb' Arnold Desvignes entrèrent dans la chambre.

Misticot était debout.

En entendant la porte s'ouvrir, il se tourna vers les arrivants et poussa une exclamation de surprise et de joie en voyant le compagnon d'Anderson.

— Monsieur Arnold Desvignes!... — Jlt-il ensuite en marchant à la rencontre de l'ingnieur.

— Vous me connaissez, monsieur? — demanda celui-ci stupéfait.

— C'est-à-dire que je vous reconnais...

— .M'aviez-vous déjà vu?

— Vous, jamais!... mais votre photographie trouvée à HIéré, et qui vous ressemble encore trait pour trait, quoique vous soyez moins jeune. — Dieu soit béni qui vous envoie à moi! — Vous arrivez de Toulon?

— Oui.

— Vous avrz vu SM'ur .Marie?

— Je n'ai vu personne... — Je suis parti d(;i)nis cinti jours, et dès mon arrivée à Plymonth .M. .Anderson m'a raconté ce qu'il tenait de vous! — • Vous connaissez de vut; n' misi'-ralilc qui st- fait passer pour moi.'

— Certes.

— Pouvez-vous me donner son signalement exact?...

— Rien de plus facile...

Et Misticot dépeignit minutieusement l'associé de Jules Verrière. En l'écoutant, l'ingénieur frissonnait tout à la fois de colère et de joie.

— C'est lui, — s'écria-t-il quand Misticot eut achevé son portrait. — C'est bien lui!... C'est Charles Gérard! — Je le liens donc enlin !

— Vous le connaissez? — demanda Misticot.

Le vrai Desvignes refit succinctement le récit qu'il avait déjà fait à M. Anderson.

— Mais, — dit ce dernier, — où ce misérable a-t-ilpris la fortune qui lui a permis de s'allier à M. Verrière?...

— C'est une canaillerie, pour sûr, qui la lui a donnée 1 — répliqua le gamin de Montmartre. — A Paris nous aurons le mot du rébus... il faudra bien qu'on découvre le fond du pot-aux-roses. — Vous êtes disposé à tout faire, monsieur Desvignes?

— Ah! je le crois bien!... — Me venger et empêcher ce mariage qui serait la honte et le malheur d'une jeune lille!... — Comment hésiteraisje?... — Quand partirons-nous?...

— Aujourd'hui même.

— Je mets ma bourse à votre disposition, mon cher Desvignes... — fit Georges Anderson.

— Inutile, monsieur, — interrompit Misticot, — j'ai plus d'argent qu'il n'en faut pour M. Desvignes et pour moi... — C'est dans trois jours que doit avoir lieu le mariage de M"^ Angélique et du faussaire !... Nous arriverons à temps pour mettre le feu aux poudres, et tout sauterai...

Une heure après, Stanislas Dumay et le véritable Arnold Desvignes s'embarquaient pour la France, mais avant de partir le gamin avait adressé une dépêche au Procureur de la République.

Ils devaient arriver à Paris la nuit suivante.

A peine venaient-ils de s'éloigner qu'on apportait à l'hûpilal de la Douane le télégramme expédié de Marseille par sœur Marie ; le destinataire ne pouvait donc en prendre connaissance et se rendre rue Fléchier en descendant de wagon.

Angélique Verrière, ignorant que la date de son mariage avait été avancée de deux jours, vivait dans l'espérance de voir arriver sa cousine, qui lui avait demandé quatre jours, cinq au plus, pour revenir avec de bonnes nouvelles.

La pauvre enfant comptait sans la perspicacité diabolique de Charles Gérard, le faux Desvignes, qui comprenait bien que le départ brusque de siL'ur Marie cachait un péril pour lui.

— Nous avertirons votre fille la veille du mariage, — avait dit au banquier l'assassiu d'Etienne Béraud.

Cette veille était arrivée.

On était au vendredi malin.

Contre leur habitude, aucun des deii.K associés n'était parti pour Paris.

A dix heures du matin, la femme de chambre d'.Vngélique vint la prévenir que M. Verrière désirait lui parler.

— Faites entrer mon père... — répondit-elle.

Le banquier entra en affectant un air dégagé sous lequel on aurait pu deviner un embarras très grand.

— Ma chère enfant, — dit-il après avoir embrassé sa fille, — je viens t'annoncer une petite modification survenue dans nos projets... C'est relatif à l'époque de ton mariage...

M""' Verrière fut prise d'un serrement de cœur. Le banquier continua :

— J'ai reçu ce malin une dépêche imprévue. — Je suis obligé de me trouver au Havre après-demain pour la liquidation d'une affaire importante, et mon absence durera tout au moins sept ou huit jours.

.Vngélique, dont la terreur instinctive se changeait en joie, s'éciia :

— .Vlors, le mariage est relardé?...

— C'est tout le contraire, mon enfant.

La jeune fille pilit.

— Le contraire... — répéla-l-elle d'une voix tremblante.

— Oui. — Ce matin, aussitôt après avoir reçu la malencontreuse dépèche dont je viens de le parler, je suis allé à la mairie de Malnoue, puis chez le curé... — Tout est convenu... — Ton mariage, qui un devait avoir lieu que dans trois jours, sera célébré demain matin...

Pour ne pas tomber .Vngélique dut s'appuyer au dossier d'un meuble, car ses jambes ployaient sous elle.

— Demain à la mairie k dix heures et demie, — pmirsnivil Verrière, — à onze heures à l'église, et à midi cl demi nous nous mel trous à table avec nos invités, que j ai fait prévenir...

— Demain! — pensait Angélique devenue livide, — il est impossible que ma cousine soil revenue demain !... Rien ne s'opposera donc au mariage... Je suis perdue...

Cependant, faisant un su[)ri''nie appel k son énergie défaillante, elle balbutia :

— C est impossible, mou père...

— Impossible! Et pourquoi donc' — demanda Vcrrii'rf d'un ton sec et presque menaçant. — Quelle étrange lubie le traverse I esprit'.' — Ce

mariage est convenu... arrêté... Qu'importe qu'il soit avancé de quarantehuit heures'.*... — C'est un détail absolument sans importance... — Il faut que tu sois mariée demain, tu m'entends! Il le faut! Je le veux, et rien ne saurait prévaloir contre ma volonté! — Soumets-toi donc en bonne fille... C'est le mieux, crois-moi!... — La résistance ne servirait à rien... — Je la briserais !

Et Verrière sortit, laissant Angélique anéantie.

— Epouser cet homme que je sais un misérable, jamais! — se dit-elle quand elle eut repris la faculté de penser. — Je serais aussi infâme que lui en consentant à porter le nom qu'il a volé... qu'il a ramassé dans le sang peut-être !... Et si la force me manque pour résister en face à mon père, au moment où tout m'abandonnera, elle ne me manquera pas pour mourir! — Demain je serai morte !

Le lendemain de ce jour, à six heures du matin, le ti-ain express de Marseille arrivait en gare de Paris, et d'un compartiment de première classe descendaient sœur Marie et le lieutenant Emile Yandame.

Tous deux montaient en voilure, et la religieuse donnait au cocher l'ordre de les conduire rue Fléchier.

— Monsieur Stanislas Dumay... — demanda la religieuse à la concierge qui se trouvait sur le seuil de sa porte et répliqua :

— Monsieur Dumay, ma sd'ur. .. — Vous nie feriez vraiment plaisir en m'apprenant ce qu'il est devenu, le pauvre garçon... voilà plus d'un mois que nous ne l'avons vu, et mon mari et moi nous sommes inquiets, parole!... Car il est gentil tout plein, ce petit.

— N'ayez plus d'inquiétude... — dit la religieuse. — M. Dumay est en voyage et j'ai reçu de ses nouvelles il y a quelques jours... Je le croyais revenu à Paris...

— Il ne l'est pas encore, ma s<pur...

— D'un moment à l'autre il arrivera... — Je reviendrai dans la journée...

— S'il arrive, je lui dirai do vous attendre, ma sd'ur.

Sœur Marie rejoignit Vandame et lui lit part de sa déconvenue, en ajoutant :

— Laissons s'écouler quelques heures... — Stanislas Dumay no peut tarder beaucoup... — Dans tous les cas, nous partirons pour Mahioue quand mon oncle et ce misérable fau.ssaire seront à la maison de banque, H Paris, et nous nous concerterons avec Angélique.

— Guidez-moi, ma sœur... — dit Vandame. — Je n'ai d'autre volonté que la vôtre...

— Eh bien! restez là, dans la voiture, tandis que j'irai jus(iu'à l'iiolel

(lu boulevard Haiissnuinn domarulor au concierge des nouvelles de Malnoue. — répondit sœur Marie.

Et la religieuse se dirigea d'un pas rapide vers l'hùtel de son oncle.

A son coup de sonnette, le concierge vint ouvrir la porte de la cour et manifesta la plus grande surprise à la vue de la personne qui venait de sonner.

— Vous, ma sœur, à Paris ! — s'écria-t-il, — et de si grand malin ! — Je vous croyais en voyage...

— J'en arrive...

— Et vous n'êtes pas à .Alalnous?

— J'ai pressé mon retour afin de pouvoir m'y trouver avant le mariage de ma cousine...

— Avant le mariage, ma steur!... — Mais vous n'arriverez pas même pour l'heure de la cérémonie!... — Ce que je dis paraît vous étonner beaucoup... — C'est qu'alors vous ne savez rien de ce qui se passe...

— Je sais que le mariage doit avoir lieu après-demain.

— Justement, vous ne savez rien, ma so'ur ! — Il a été avancé...

— Avancé! — répéta la religieuse en pAlissant.

— C'est ce matin même que mademoiselle Angélique épouse l'associé de M. Verrière

La religieuse chancela.

— Mon Dieu!... mon Dieu !... — bégaya-t-elle, suffoquée par l'émotion, et elle s'élança dehors, laissant le concierge stupéfait de l'impression qu'il venait de produire.

Quelques minutes plus tard elle rejoignit Vandame et lui jeta ces mots :

— Partons!... Partons vile!...

— Où allons-nous".'... — demanda le lieutenant.

— A .Alalnoue... — Angélique épouse ce matin le misérable que nous venons démasquer!... — Arriverons-nous à temps?...

Vandame poussa un cri de désespoir et de colère.

— Au chemin de fer de l'Est... — dit la religieuse au cocher. — Vingt francs pour vous si vous brûlez le pavé!...

La voiture roula.

LWI

.V .Malnoue, dès le malin, régnait une animation joyeuse.

Des voitures de maîlre se succédaient à partir de neuf heures, dans la cour du chAleau, amenant des invités que Verrière et son futur gendre recevaient sur la plus haute marche du perron et conduisaient au salon.

i096 LE MARCHAND DE DIAM.^NTS

Angélique, silencieuse et sombre, le front coupé par un grand pli, s'abandonnait passivement aux femmes de chambre qui la revêtaient de la toilette de mariée.

Son visage semblait de marbre.

De minute en minute, ses yeux mornes interrogeaient le cadran de la pendule et ses lèvres murmuraient, mais trop bas pour qu'on put distinguer un mot :

— Sœur Marie n'arrive pas !...

La demie après neuf heures sonna.

Verrière vint prier sa fille de descendre au salon.

— Je vous suis, mon père... — répondit-elle d'une voix sourde.

Et elle le suivit en effet, après avoir retiré d'un meuble et glissé dans la poche de sa robe de faille blanche, couverte de dentelles et de fleurs d'oranger, un mignon revolver à crosse d'ivoire, presque un joujou, sur lequel elle comptait pour se délivrer de la vie quand son dernier espoir serait anéanti.

Au salon commença pour elle un nouveau et intolérable supplice.

Il lui fallait sourire à des gens que dans le trouble de son esprit elle ne reconnaissait point; répondre à des paroles qu'elle n'entendait pas...

Elle se trouvait en plein cauchemar.

A dix heures précises, le valet de chambre vint annoncer que les voitur es attendaient pour se rendre à la mairie et à l'église.

Verrière prit la main de sa fille et, traversant les groupes des invités, se dirigea, suivi de son futur gendre qui donnait le bras à la femme d'un grand banquier de Paris, vers une des portes de sortie.

Cette porte s'ouvrit brusquement.

Sirur Marie et Emile Vandame se trouvaient sur le seuil.

Trois cris retentirent à la fois — un cri de joie poussé par Angélique, deux cris de terreur s'échappant des lèvres de Verrière et de son associé, que terrifiait cette apparition inattendue.

— Emile ! — balbutia Angélique. — Vivant!

Et elle se laissa tomber dans les bras que sa cousine lui tendait.

— Vous ne m'attendiez pas, mon oncle, — dit lofficier d'artillerie en s'avançanl vers le banquier, — et c'est tout naturel puisque vous me croyiez mort, mais je no le suis point, grâce au Ciel, et je crois que j'arrive à temps!

— A temps! — répéta Jules Verrière en faisant un violent effort pour reprendre un peu d'assurance. — A temps ! Pourquoi donc?

— Rassurez-vous, mon oncle, ce n'est pas pour vous réclamer ma part de l'hérilage d'Etienne Béraud, mais pour empêcher le mariage de ma cousine avec cet homme!

Et sa main étendue désignait l'ex-secrétaire du banquier de Calcutta.

LE MARCHAND DE DIAM.VNTS

Avant «le s'éloigni;r entiv ileuv agents. Il leur lam.-.i un regard .hurf,"' de haine.

Le faux Arnold Desvijines avait reconquis tout son calme.

— Je me demande ce que cela signifie, monsieur... — s'érri,i-l-il i-n faisant un pas vers l^mile Vandame. — Vous le prenez, ce me sumMe, dun peu liant! — Oubliez-vous que j'ai sur vous droit de vie et de mort, et quece droit vous me lavez donné vou.s-môme!

— Je l'ai donné à l'adversaire que je prenais pour un L'alant lionime! — Vous voyez bien que ce n'était [loint à vous! — répondit le lieutenant. —

LiV, 138. ^• ll'iV, ilil. — llciir.jJuclnm inlcrJile 13g

Je l'ai donné à Arnold Desvignes et non pas au faussaire cachant son vrai nom sous un nom volé! — Ah! vous invoquez vos droits! Je les nie!... Qui ètes-vous?...

— Tout votre sang ne suffira point pour laver cette insulte!... — dit d'une voix sifflante l'assassin d'Etienne Béraud.

— Une insulte, à vous!... un duel avec vous ! Allons donc! — répliqua Vandame en haussant les épaules. — Comment vous appelez- vous?

— Vous le savez bien!... je m'appelle Arnold Desvignes!...

Un nouveau peronnage, Misticot, venait de franchir le seuil du salon. Derrière lui se trouvaient trois hommes, inconnus de tout le monde.

— Arnold Desvignes!... — s'écria le gamin de Montmartre. — Ça n'est pas vrai !... — Arnold Desvignes a été lardé de coups de couteau par vous à Londres, et par vous jeté dans la Tamise!...

— Mensonge!... calomnie!... ou plutôt folie ! — voulut répliquer le misérable, mais mais il se trouva en face du véritable Arnold Desvignes, qui lui dit froidement :

— Nierez-vous devant moi, Charles Gérard?... — Je crois que ce sera difficile!...

Atterré, perdant la tète, le meurtrier du marchand de diamants essaya de se jeter en arrière, mais il se heui'ta contre les trois inconnus dont nous avons signalé l'arrivée en même temps que celle de Misticot, et qui venaient d'opérer un mouvement tournant.

C'étaient le procureur de la République, le chef de la Sûreté et un commissaire de police.

Sur le perron des agents entouraient Agostini, sérieusement ligotté.

— Cet homme se nomme, en ell'et, Charles Gérard, — dit le procureur de la République. — Il a tenté de tuer Arnold Desvignes, après l'avoir volé... • — Il est l'assassin d'Etienne Béraud!...

Le magistrat lit un signe au commissaire de police qui, posant la main sur l'épaule du faux Desvignes, dit :

— Charles Gérard, au nom de la loi, je vous arrête !...

En même temps deux agents de la Sûreté lui mirent des menollcs aux poignets, sans qu'il tentât de leur opposer une résistance qu'il sentait inutile.

— Monsieur, — reprit le procureur de la République en s'adressant à Verrière, — vous aviez été dupe d'un misérable! — Remerciez ce jeune garçon — ( et il désignait Misticot) -:— C'est à lui que vous devrez de n'avoir j)as pour gendre un voleur, un faussaire, un assassin!...

Le banquier, tremblant de tout son corps et incapable de prononcer un seul mot, se laissa tomber sur un siège, de 1 air d'un homme qui vient d'être foudroyé par une attaque d'apoplexie.

— Suivez-nous ! — ordonna le chef de la Sûreté en s'adressant à Charles Gérard.

Celui-ci obéit, mais, avant de s'éloigner entre deux agents, il lança sur Vandame, sur Angélique, sur la religieuse, sur Misticot, un regard chargé de haine, en murmurant :

— Avec moi, rien n'est jamais tout à fait perdu!... J'aurai peut-être ma revanche !

Les invités, en grande h;\te, quittaient le château.

— Ma sœur, — fit Misticot en montrant à la religieuse Angélique, les mains dans les mains de Vandame, — vous souvenez- vous, là-haut, sur les huttes, le premier jour:'... Vous m'avez permis d'offrir à mamzelle Verrière une petite médaille bénite... Ce jour-là j'ai promis que cette médaille lui porterait bonheur... — Je ne me trompais pas.

Sirur Marie allait répondre.

Elle en fut empêchée par un i)ruil étrange, un sinistre éclat de rire de Verrière. — Le banquier venait de se dresser et balbutiait dune voi.\: changée des paroles incohérentes.

Il était fou.

Le lendemain, sa folie devint furieuse.

Deux jours plus tard il mourait dans la maison de sauté du doteur Blanche où il avait fallu l'interner.

Trois mois après les événements que nous venons de raconter à uo.s lecteurs, Emile Vandame, plus épris que jamais, épousait Angélique, et tous deux, seuls héritiers désormais d'Etienne Béraud, entraient eu possession de la colossale fortune qui leur permet de faire immensément dr bien. — Arnold Desvignes — le vrai — a bien voulu, sur leur demande, devenir l'administrateur de cette fortune.

Le rêve de .Misticot est réalisé. — Propriétaire, grâce à Angélique et à sirur Marie, d'uu joli magasin de librairie sur les grands boulevards, il compte bien, un peu plus lard, devenir éditeur.

Agostini, peu désireux d'aller à lu .\oui:cllr, s'est étranglé dans sa prison.

En instruisant le procès de Charles Gérard, des découvertes complèltment inattendues ont été faiti'S.

On a fouillé le logement du boulevard Beaumarchais ; on a trouvé dans l'hùlel de la rue de Tivoli le secrétaire enlevé du logement de Flogny, rue François-Miron ; on a eu la preuve que (Charles Gérard avait assassiné non seulement Etienne Béraud, mais l'inspecteur de la Sûreté, le commis-voyageur Delvigne, et de plus William Scoot et Trilby, ses complices.

non LE MARCHAND DE DIAMANTS

L'affaire allait venir devant le jury de la Seine.

Une condamnation à mort n'était pas douteuse.

Malheureusement le prodigieux scélérat, le digne émule du Vautrin de Balzac, amené au Palais une dernière fois, à lluatruction, trouva moyen de s'échapper et de disparaître.

Grand émoi au Parquet et à la Préfecture ! — Le ban et larrière-ban de la police furent mis en mouvement, mais la police, à notre époque, a peu l'habitude de mettre la main au collet des malfaiteurs.

i\ous le retrouverons dans un autre récit.

re.uix. — liap. Charaire i-l fils.

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