‹ Le marchand de diamantsChapitre 38 sur 39 · I.1-: MAIJCH.VM) UE DIAMANTS · texte numérisé non relu

I.1-: MAIJCH.VM) UE DIAMANTS

— C'est la colère...

— Nous prendrons une voiture... — Justement en voilà une. L'affidé d'Arnold Desvignes désignait le coupé de louage conduit par

le cocher anglais et qui stationnait le long du Irolloir en l'allendant. Il y fit monter Eugène Loiseuu et jeta au cociier ces mots :

— Baslille... Chemin de fer...

La voiture roula.

Le relieur murmurait des phases interrompues, et faisait de grands gestes, comme un homme qui n'a pas la tête à lui.

— Inutile de te travailler la cervelle et de divaguer comme ça... — lui dit Scoot, — il le faut du sang-froid...

— J'en aurai... je veu.^ les tuer... c'est mon droit!... — Je serai très calme... mais je les tuerai... — Donne-moi ton revolver...

— Je te le donnerai quand il en sera temps...

On descendit à la gare, où Scoot prit deu.\ billets d'aller et de retour pour Saint-Maur-les-Fossés.

Quelques instants plus tard, le train les emportait.

Il était huit heures du soir. — La nuit commen(;ait à venir; mais, après une journée de chaleur accablanle, le crépuscule n'amenait point de fraîcheur avec lui.

De gros nuages plombés au centre, cuivrés aux bords, s'amoncelaient à l'horizon, traversés d'instant en instant par des éclairs sans tonnerre.

La lourdeur de l'atmosphère, saturée d'électricité, annonçait l'orage.

Paul Béraud et Victorine avaient diné en face l'un de l'antre, dans bi jardin.

La convalescente se sentait littéralement revivre. Dejaiis une demiheure à peu près, la femme embauchée par Scoot à Saint-.Maur avait (piitté le chalet.

Victorine et Paul, assis sous les grands arbres, sur le i^azoïi, au boni de la rivière, s'étaient mis à parler de l'avenir

Il semblait à la jeune femme que les horizons inconnus d'un inonde nouveau s'ouvraient devant ses yeu.x surpris.

Elle s'habituait à la pensée qu'un jour Paul lîéraud pourrait être pour elle autre chose (ju'un parent, qu'un ami, et cette pensée, en .somme, n'avait rien de coupable, étant donnée la loi nouvelle sur le divorce, et la certitude que la conduite indigne et les sévices odieu.v d'Eui^i-ne Loiseau rendraient le divorce facile à obtenir.

Pourquoi ne deviendrait-elle pas M"" Paul Béraud :'...

l'n |ielit brouillard s'éli^vanl de la rivière sous l'.action de la chaleur empêcha les deux jeunes gens de prolonger leur station au bord de l'eau.

1012 LE MAlîCIIAND UK DIAMANTS

Yictorine éprouvait un commencement de malaise.

— Rentrons... — lui dit Paul. — Vous vous coucherez...

— Je voudrais me fatiguer un peu et ne pas me coucher trop lot... — répondit-elle. — S'il en était autrement, je dormirais mal, et je redoute les nuits sans sommeil... j'ai peur de trop penser...

— Eh bien ! nous causerons aussi longtemps que cela vous plaira... Mais il faut rentrer... — Le docteur a formellement interdit l'humidité du soir...

La convalescente s'appuya sur le bras de Paul qui la conduisit jusqu'au chalet.

Ils franchirent le seuil de la pièce principale au rez-de-chaussée, et Viclorine s'étendit dans un grand fauteuil.

— Est-ce que vous avez fermé à clef la grille du jardin, mon ami? — demanda-t-elle à Paul Béraud.

— Pas encore... — J'irai la fermer lorsque vous serez couchée.

— Pourquoi attendre ?

— Vous n'avez rien à craindre ici...

— Je le crois... Je l'espère... et cej)endant, j'ai peur.

— Peur! — répéta Paul Béraud en allumant une bougie. — Peur de quoi, folle?...

— S'il apprenait que je suis ici, avec vous, il pourrait venir... c'est son dioil... — répondit la convalescente.

— Comment saurait-il que nous sommes ici, ensemble ? et d'ailleurs, vous m'avez promis que vous ne me parleriez jamais de lui...

Victorine tendit la main au jeune homme.

— J'ai tort... — murmura-t-elle avec un pâle sourire. — Pardonnezmoi, Paul... ce n'est pas ma faute si je ne puis imposer silence à mes pressoiiliments.

— Ils sont menteurs et ils sont al)surdes...

a Croyez-vous donc que cet homme pense à vous?... — Il ne se souvient seulement pas que vous existez... — C'est trop vous occuper de lui... Causons de nous... de notre avenir...

Et, prenant une chaise, Paul vint s'asseoir près de Victorine qui lui abandonna ses mains.

Le ciel devenait de plus en plus noir.

LE MAHCIIAMi Di: DIAMANTS 1013

Le vent d'ouest s'était élevé et soufllait par rafales, faisant courir les grands nuages où grondait sourdement le tonnerre encore lointain.

Une femme pâle, haletante, marchant avec peine, venait de descendre du train de Paris à Saint-Maur-les-Fossés.

Elle avait suivi la route du chemin de fer et se trouvait près du pont qui aboutit à la grande rue de (>réteil.

Une autre femme, marchant vite, la rejoignit et allait la dépasser.

— Pardon, madame, — lui dit la voyageuse qui descendait du train, — pouvez-vous m'indiquer où se trouve le chalet des Saules ?

— Parfaitement, madame... je le connais très bien... — Venez avec moi, je vous montrerai le chemin, car à cette heure vous ne viendriez point à bout de vous retrouver.

Jeanne Dessourdy, que nos lecteurs ont déjà reconnue, murmura quelques paroles de gratitude et suivit son guide improvisé.

Au bout de dix minutes de marche silencieuse, la compagne de Jeanne s'arrêta.

— Tenez, — lit-elle, — vous n'avez maintenant qu'à suivre ce sentier... il conduit en droite ligne au pont du petit bras de la .Alarne... Quand vous aurez traversé ce pont, vous prendrez le chemin à gauche... — Le chalet des Saules est le premier que vous rencontrerez... Vous ne pouvez pas vous tromper... il y a une grille et de grands saules pleureurs que l'on voit du dehors... — moi je prends à droite... — Dépêchez-vous... — Dans un instant il ne fera pas bon se trouver dehors... il tombe déjà des gouttes de pluie... — Bonsoir, madame...

— .Merci, madame... — répondit Jeanne, en s'engageant dans le sentier qu'on venait de lui indiquer et qui conduisait au petit pont qu'elle traversa.

Elle semblait avoir retrouvé des forces et marchait plus vile et d'un pas plus ferme.

Bientôt elle aperçut la muraille de clôture d'un jardin. — .Vu-dessus de cette muraille de grands saules pleureurs laissaienl tomber leurs branchages lle.xibles comme des chevelures dénouées.

En face d'une grille elle lit halle et, à travers les barreau.\, regarda.

Au bout d'une allée droite s'élevait le chalet.

Une lumière brillait h une fenêtre du rez-de-chaussée, mais de petits ri(l.-aux tombant devant le vitrage empêchaient de voir à l'intérieur.

— C'est là... — se dit Jeanne dont le cœur ballait impétueusement, — cV'st là (|u"ils sont... — <vominent les snrpn-ndre .'...

Machinalement sa main chercha le bouton do la serrure, hî lit mouvoir, el la grille, qui n était point ferméi- à clef. Innrna sur ses gonds.

Jeanne entra; mais une écrasante émotion la dominait, ses jambes

tremblaient sous elle; il lui fallut s'arrêter pendant quelques secondes pour reprendre haleine.

Enfin, étouffant le bruit de ses pas, elle se dirigea vers le chalet, fit halte de nouveau près de la fenêtre éclairée et appuya son front au vitrage.

Un interstice entre deux rideaux mal joints livra passage à son regard ; — elle frissonna de tout son corps et se rejeta en arrière comme si elle avait peur d'être vue.

Elle venait de reconnaître Paul Béraud et Victorine.

Tirant alors de sa poche un revolver acheté par elle avant de quitter Paris, elle fit jouer la hag-uette d'arrêt. — 11 ne lui restait qu'à presser la détente pour que la mort foudroyante jaillît du tube d'acier.

Elle remit le revolver dans sa poche, et s'approchant de nouveau du vitrage, elle se pencha pour écouter.

Il lui semblait entendre parler et reconnaître la voix de Paul, et en croyant cela elle ne se trompait point.

— Oui, mon cher amour, — disait le jeune homme, — vous aurez bientôt toutes vos forces, et si vous avez toujours ces frayeurs, ces pressentiments, nous quitterons Paris... Nous quitterons la France s'il le faut... Nous irons dans un pays où nous pourrons nous aimer sans crainte.

Jeanne n'en écouta pas davantage.

Elle fit un bond vers la porte du chalet, l'ouvrit d'une poussée et pénétra dans la chambre où se trouvaient Victorine et Paul.

Un double cri suivit cette entrée.

Cri de stupeur de Paul Béraud.

Cri d'épouvante de Victorine.

En ce moment Jeanne était véritablement effrayante.

Debout, livide, immobile, elle attachait sur son ancien amant et sur sa rivale un regard d'écrasant mépris.

De sa lèvre tomba ce mot :

— Misérables !...

Puis marchant à Paul, elle lui dit d'une voix sourde :

— Ta fille est morte !

— Morte... — répéta-t-il sans eu avoir conscience, — Lina est morte...

— Morte de faim !... tuée par toi !... Victorine cacha son visage dans ses mains. Jeanne continua :

— Et sur sa tombe j'ai fait tout à l'heure le serment de la venger! -- Vous êtes infâmes tous les deux, mais je laisse à d'autres le soin de châtier la femme adultère!... —Je punirai, moi, l'homme qui m'a séduite et trompée, le lâche qui m'a jetée sur le pavé de la rue, sans asile et sans

LE MARCHAND UE DIAAUNTS lOlo

paia, le monstre qui a tué ma fille I... — Celui-là, j'ai juré de le punir, je tiendrai mon serment !

Sa main. (]uélle venait de j^iisser dans sa poche, reparut alors armée du revolver.

Elle visa Paul Béraud et pressa la détente.

En même temps que la détonation retentit un cri sourd, ou plutùl un gémissement poussé par Victorine, mortellement frappée.

l'aul. voyant le dan,i;'er qui le menaçait, avait avancé le bras et détourné l'arme dont la balle venait d'atteindre la convalescente.

Le misérable n'était pas sauvé cependant.

Jeanne l'aperçut debout dans le nuage de l'umée qui se dissipait et fit feu une seconde fois.

Il chancela et tomba sur ses genoux.

En ce moment Eugène Loiseau entrait, un revolver à la main et bondissait vers Paul.

Eclaboussée par le sang de ses deux victimes, la farouche justicière s'élança au dehors, complètement affolée, abandonnant son arme, et se mit à courir au travers du jardin sans savoir où elle allait.

Tout à coup le terrain manqua sous ses pieds...

On entendit un cri, puis la chute d'un corps faisant jaillir l'eau de la Marne, très profonde en cet endroit, puis plus rien... plus rien que le bruit du tonnerre dont les éclats se succédaient de seconde en seconde.

Dans le jardin, derrière les saules pleureurs, un homme guettait.

C'était William Scoot.

11 avait entendu le cri, — il avait vu la chute.

Un sourire d'uneexpression diabolique vint à ses lèvres tandis qu'il se rapprochait du chalet, et regardait par la porte entr'ouverte, mais en ayant soin de rester prudemment dans l'ombre.

Eugène Loiseau avait saisi par les cheveux l'aul liéraud, blessé.

11 lui appuya sur la tempe le canon du revolver qu'il tenait et pressa la gâchette.

La tête fut fracassée, — la cervelle jaillit, — le corps roula sur le parquet, tandis que Loiseau, ivre d'absinthe et de fureur, hurlait avec un accent d'elfroyable triomphe :

— .\h ! tu m'as trompé!... Je me venge!... rju'eii dis-tu.'...

Puis il courut à Victorine, étendue, déjà raidie, le visage contre terre. D'un mouvement brutal il la saisit par le cou et la retourna. Il vit alors, au milieu du front, le petit trou noir et béant jiar où le projectile avait atteint le cerveau.

— Un autre s'était chargé d<; la besogne... — murmura-t-il en laissant n-lunibei- la tète, ijui heurta h- parqiirl avec un bruit sinistre. — C'est

dommage... Enfin, c'est fait! Ouand on .se fout de moi. je tue!... On ne rira pas ! — Bonsoir !...

Et il se dirigea vers la porte, mais il ne l'atteignit point.

Un coup de feu, parti du dehors, le fit rouler, frappé au cœur, à côté des cadavres de Paul Béraud et de Yiclorine.

William Scoot, l'exécuteur des basses œuvres d'Arnold Desvignes, venait de l'abattre.

— Joli faits-divers dans les journaux de demain ! — se dil-il avec un sourire, — affaire de femmes. . . femme jalouse. . . mari tué. . . etc. . . — La Justice trouvera la chose toute naturelle, et ça en fait quatre de moins d'un seul coup ! — Bonne soirée!... Le patron sera content!...

L'Irlandais, sous une pluie battante, quitta tranquillement le chalet des Saules et reprit la route de Paris.

LU

Quoique la villa qui venait d'être le théâtre de cet effroyable drame fût relativement isolée, le bruit des coups de revolver avait été entendu des habitants les plus voisins, et deux ou trois personnes étaient sorties sur le pas de leurs portes en prêtant l'oreille.

Le dernier coup de revolver — celui tiré par William Scoot — résonna sous le ciel noir.

Isolés d'abord, les curieux se rapprochèrent, formèrent un groupe, échangèrent leurs impressions et se dirigèrent vers la Marne, car évidemment les coups de feu avaient retenti de ce côté.

On aperçut de la lumière au rez-de-chaussée du chalet des Saules, on vit la grille ouverte, on traversa le jardin, et on regarda dans l'intérieur do la maison dont la porte n'était point fermée.

Les curieux poussèrent des exclamations d'épouvante à la vue du spectacle qui s'oll'rit à leurs yeux.

Trois corps gisaient sur le parquet au milieu de larges llaques de sang.

Serait-il temj)s encore de porter secours à ces malheureux?

On s'élança...

Tc^us les trois avaient cessé de vivre.

Hésiter au sujet du parti à prendre était impossible. — Il fallait prévenir le commissaire de police et la gendarmerie, ce qu'on lit sans retard, et moins d'une heure après le commissaire de Saint-Maur, accompagné du brigadier de gendarmerie et de deux honnnes, arrivait à la villa et rédigeait son procès-verbal de constatation.

Kiigi}ne Loiscall avait saisi par Icj cliovciiv l'.ml ISOiaud Ijlussù.

Le lendemain, le prociiri'iir df l;i Héiiiil)li(|ii(', averli dans la nnit. se rendit snr les lieux en amenant avec lui le chi'l' di; la Snicti;. un jui^e d'instruction et plusieurs agents.

Kn moins d'une heure l'enijut-le donna des résnllals décisifs.

Différents papiers trouvés sur les cadavres et dans le chalet permirent aux magistrats d'élalilir ipie l'aul lléiaud s'était installé à Saint-Maur avec Viclorine, sa mailresse, femme légitime d'Euf^èm' F,niscan.

I,iv. I:JH. I liM^. 1,1 - l;.|,r.Hlii(liun Inlcr.lilc. HH

Celui-ci, venant venger son honneur en punissant les coupables, surpris "n flagrant délit d'adultère, avait été frappé lui-même.

Rien ne semblait plus facile, que de reconstituer dans tous ses détails le drame sinistre; la justice se tint pour satisfaite, fit dresser les actes de décès et donna l'ordre de procéder à l'inhumation des cadavres.

Les affaires de Georges de JNervey étaient à peu près terminées, mais il lui avait fallu passer deux jours de plus à Paris pour régler avec le fondé de pouvoirs chargé de liquider la succession et de payer les dettes...

Le reliquat n'était pas gros.

L'hôtel de la rue de Miromesnil se trouvait grevé de nombreuses hypothèques, et M"" de Nervey avait effectué bon nombre de placements malheureux.

Il ne restait à Georges que deux cent mille francs en chiffre rond.

Avec les revenus de cette somme relativement insignifiante, il ne pourrait faire ligure à Paris, ni même y vivre, lui qui en peu d'années avait dévoré plus d'un million.

En conséquence, le jeune homme résolut d'aller mener une vie joyeuse à l'étranger, dans tous les endroits où l'on joue, comptant sur la veine pour rétablir sa fortune et tout à fait résolu, non seulement à lâcher Mélanie Gauthier, comme il disait, mais encore à lui laisser ignorer oti il se trouverait, la mettant ainsi dans l'impossibilité absolue de venir le rejoindre.

On comprend qu'avec ces idées bien arrêtées il s'arrangeait, depuis la mort de sa mère, de manière à voir de moins en moins sa maîtresse, donnant les affaires de la succession pour prétexte à la rareté de ses visites.

Mélanie écrivait lettre sur lettre, et chacune de ses épîtres demandait de l'argent, car Frédéric Bertin était un gouffre.

11 fallait à ce misérable des billets bleus et des pièces d'or pour traîner dans les caboulots qu'il honorait de sa présence, payant à boire aux souteneurs ses collègues, et aux filles de bas étage qui lui faisaient une sorte de cour, s'enivrant, jouant avec tous ceux qui le provoquaient, et se laissant voler.

Peu à peu il avait entraîné Mélanie Gauthier dans ces bouges, et la déclassée, s'y trouvant dans son miliini. s'y plaisait.

Mais, les fonds manquant, il allait falloir interrompre cette vie coûteuse de basse débauche, où aux orgies au vin de Champagne des grands cabarets succédaient les orgies de saladiers de vin chaud sucré à la Boule-Noire, à l'Élysée-Montmartre, et dans tous les autres lieux hantés par les fleurs fanées de la prostitution clandestine et les candidats à INouméa.

Cependant l'argent devenait de plus en plus rare, et à mesure que la bourse de Mélanie s aplatissait, Frédéric Berlin, formulant jilus brutale-

ment ses exigences, prodiguait toutes les invectives de son riche vocabulaire au vicomte de Nervey, dont la liquidation ne se terminait pas, qui ne donnait point de ses nouvelles et laissait sa maîtresse dans la débine !

Poussée par son ignoble amant de cœur, la jeune tomme prit le parti de tenter une démarche à l'hôtel de la rue de Miromesnil, puisque Georges ne venait plus chez elle.

Une grande déception l'attendait.

Toutes les persicnnes étaient closes et personne ne répondit aux appels de ses coups de sonnette répétés.

La maison semblait vide.

Mélanie se renseigna chez les boutiquiers voisins. E'ie apprit que l'hôtel, vendu par le liquidateur, n'appartenait plus au vicomte de Nervey, et que celui-ci, dans une voiture chargée de bagages, était parti depuis plusieurs jours pour une destination inconnue.

— Volée ! — murmura-t-elle avec rage, — je suis volée !... Il me le payera ! . . .

William Scoot n'avait pas manqué, à la suite du terrible drame du chalet des Saules, d'aller chaque jour à la Morgue, et plutôt deux fois qu'une.

Il s'agissait de savoir si le corps de Jeanne Dessourdy y avait été apporté, après avoir été retrouvé dans la Marne. — Aussitôt qu'il serait là on s'arrangerait pour le faire reconnaître, ahn qu'il devînt possible; de dresser l'acte de décès.

Le troisième jour, ses visites eurent un résultat.

Sur les dalles il aperçut le cadavre étendu.

Connaissant bien Jeanne, il était sur de ne pas se tromper.

Il sortit aussitôt de la Morgue, monta dans la voiture dont le coffre renfermait ses travestissements, donna l'ordre de le conduire h Sainl-Ouen et abaissa les stores sur les vitres des portières.

Quand la voiture s'arrêta près de l'entrée de la villa des Loques, ce fut le père (^ordier, le philanthrope crasseux et râpé de la rue du Geindre, qui en descendit et se dirigea vers la baraque de Pierre Béraud.

Le vieux chiffonnier était assis à côté do la porte, au soleil, ivre h moitié, car du matin au soir il ne se dégrisait plus.

L'abrutissi-menl commençait à s'empai'er de lui, grâce au crédit ouvert par la propriétaire de la villa des Loques, la patronne du cabaret ayant pour enseigne : A la Coumiiiic des Hois tic France

Il dodelinait sa tète d'une épaule à l'autre en fi-rmant à demi les yeux, de l'air d'un vieux chat qui ronronne.

Scoot lui toucha l'épaule.

l'iii re Héraud leva la tête et ouvrit les veux.

— Tiens, c'est vous, papa Cordier... — bégaya-l-il eu tendant à l'Irlandais sa main tremblante et décharnée. — Est-ce que vous venez m'apprendra encore une catastrophe"? — Ah! saperlipopette, elles vont bien, les catastrophes, dans la famille !...

« C'est à croire que le diable s'occupe spécialement de tout ce qui louche aux Béraud!... Après la veuve Pérou, la veuve Peirat ! Après les deux vieilles, les Loiseau, Victorine, Eugène, et ce grand vaurien de Paul Béraud, qui a été la cause de ce méio-là. — Pire qu'à l'Ambigu ! — Voyons, qu'est-ce que vous dites de tout ça, papa Cordier?...

— Ce que je dis de tout ça! — répéta l'Irlandais d'un air naïf, — mais je ne dis rien du tout, et je me demande, en vous écoutant, si vous n'êtes pas un peu dans les vignes... — Qu'est-ce que ce inrio dont vous me parlez?...

— C'est la pure vérité, malheureusement... — répondit le vieux chiffonnier. — Ma sœur est morte du charbon... Eugène Loiseau a tué sa femme et Paul Béraud, et ensuite il s'est fait sauter le caisson... — Et ce n'est pas tout... Hier je suis allé rue Lobineau pour voir Jeanne à son iiôtel... La logeuse m'a dit que la petite Lina était morte, et que depuis ce jour-là on n'avait point de nouvelles de Jeanne...

— Mais c'est effrayant, savez-vous !

— N'est-ce pas?... — C'est à faire perdre la boussole à un vieux comme moi !... Dans un coup de désespoir, la pauvre Jeanne a dû se détruire...

— Étes-vous allé à la Préfecture de police ?

— Non.

— A la Morgue?

— Pas davantage. — Tout ça me rend comme hébété... Je n'ai plus de cœur à rien qu'à boire ma goutte et à fumer ma bouffarde pour me distraire en ne pensant à rien...

— Il faut prendre le dessus, mon brave père Béraud... — Votre devoir est de vous occuper de Jeanne... — J'ai une voiture à la porte... — Voulezvous venir avec moi?... — Nous irons à la Morgue et à la Préfecture de police... j'ai des amis par là... — Nous obtiendrons pour sur quelques petits renseignements et ensuite nous dînerons ensemble...

— Eh bien ! ça me va tout à fait ! — s'écria le chiffonnier. — Ça me distraira un peu... — Voyez-vous, je sens que je file un mauvais coton... — J'ai du noir dans i'àme... Le crochet et le cachemire d'osier, ça ne me dit plus rien...

— Je veux vous remonter le moral... — En roule, mon vieux père!.. William Scoot emmena Pierre Béraud jusiju'à la voilure, le fil monter

et dit au cocher :

— A la Morgue.

Chemin faisant, le chiffonnier se répandit en divagations que le pseudo-

LE .MAItCirA.M) l)K DIAMANTS i021

pliilaiillirope écouta patiemment, tout en constatant que le vieillard baissait d'une façon prodigieuse.

L'ivresse conlinuellc le minait, avançant un peu plus d'iieurc en heure l'œuvre d'Arnold Desvignes.

A la porte de la Morgue, la voiture s'arrêta.

Les deux hommes descendirent et entrèrent.

LIrlandais avait atteint son but.

Pierre Béraud, malgré son état de demi-ébriélé, reconnut Jeanne du premier coup d'œil et, suivant le conseil de Scoot, alla faire immédiatement sa déclaration au greffe, d'où l'on envoya sans retard à l'hôtel de la rue Lobineau un employé chargé de ramener la logeuse, qui reconnut, elle aussi, sa locataire, dont l'acte de décès fut aussitôt dressé.

Fidèle à son rôle do pliilanlhrope. William Scoot, fournit Irs fonds nécessaires pour l'enterrement de la pauvre morte.

— C'est celui-là qui est un digne homme 1 — pensait Pierre Béraud. — On n'en fait plus comme ça!...

En rentrant à son logement du boulevard de l'Ilùjiitai, l'Irlandais trouva un mol d'.Vrnold Desvignes, lui enjoignant de l'attendre chez lui, le lendemain matin.

L'associé de Jules Verrière arriva dès huit lienr.'s et donna des instructions à son complice, instructions que nous ne larderons pas à connaître par leurs résultats.

Vingt minutes après le départ d'Arnold, NViliiam Scoot, complètement métamorphosé, sortait de chez lui, se dirigeant vers le chemin do fer de Lyon, et prenait un ticket pour l'express de Marseille partant à onze heures quarante-cinq minutes.

Il se rendait à Nice, n'emportant (juime petite malle, un portefeuille bourré de billets de banque et de papiers, un revolver de groscalilireet une canne.

La dernière visite de Georges de Nervey à Paris avait été pour Jides Verrière et son associé; il leur avait confié, sous le sceau du secret, qu'il partait pour Monte-Carlo.

En effet, le soir même, il quittait Paris, passait quehiues heures à Nice et arrivait ii Monte-Carlo, où il s'installait à rilùtel-Conlinental.

11 employa sa première journée à visiter la ville, les salons de jeu. et constata qu'il avait en ce moment fort peu de chances de se rencontrer avec des Parisiens de sa connaissance.

Ce n'était point la saison des voyages dans le .'Midi, bien loin de là. Les Parisiens quittent .Nice au [uintemps, après les fêles, et n'y reviennent qu'à la lin de l'autonini'.

Ceux qui les remplacent forment un monde à part, monde étranger où personne ne devait connaître le vicomte de Nervey.

En ce moment, les Russes, les Allemands, les Américains abondaient; on jouait gros jeu.

Le soir venu, Georges se mit à la roulette sur laquelle il comptait, nous le savons, pour réédifier sa fortune.

Il était par hasard en veine et gagna trente mille francs en quelques heures.

Enivré par ce gain, lui que la guigne noire poursuivait d'habitude avec obstination, il alla se coucher quand on ferma les salons de jeu, et rêva qu'il entassait des milHons sans nombre dans un coiïre-fort gigantesque.

Trois jours après l'installation du vicomte à Monte-Carlo, William Scoot arrivait à Nice et descendait à l'Hôtel d'Angleterre, où il prenait une chambre, en se donnant pour un officier de cavalerie en congé de convalescence.

Son premier soin fut de consulter la liste des voyageurs hal)itant l'hôtel, puis il questionna de façon discrète au sujet des voyageurs attendus.

Le garçon qu'il interrogeait, et auquel il avait mis un louis dans la main pour lui délier la langue, prononça, parmi d'autres noms, celui de M. Ilattmaver, annoncé par une dépêche de Turin comme devant se trouver à Nice le surlendemain.

C'était tout ce que Will Scoot désirait snvoir ; maintenant il ne lui restait qu'à se tenir au courant des faits et gestes de Georges de Nervey, dont il connaissait la résidence à Monte-Carlo.

Will Scoot se rendit le lendemain dans l'après-midi à Monte-Carlo eu chemin de fer et alla dîner à ITIôtel-Continental.

A l'ime des tables du restaurant, il aperçut le vicomte installé avec un jeune Russe dont il avait fait la connaissance à la roulette.

Il prit place à une table voisine afin d'écouler la conversation des jeunes gens, mais celle convei'salion, absolument insignifiante, comme elle devait l'être entre deu.\- amis de fraîche date, roulait sur les femmes et le jeu.

Elle n'apprit à Scoot qu'une seule chose, c'est que Georges de Nervey était en gain de soixante mille francs et croyait de la façon la plus ferme à la continuation de cette heureuse chance.

Il ne se trompait point, pour ce soir-là du moins, car l'Irlandais, qui le suivit dans les salons de jeu, le vit gagner une quinzaine de mille francs.

Le lendemain William Scoot ne quitta pas l'hôtel d'Angleterre.

Il attendait l'arrivée de M. Ilattmayer qui, venant de Turin, devait se trouver à Nice à cinq heures et demie du soir.

Ici, il nous faut ouvrir une parenthèse pour expliquer à nos lecteurs comment l'Irlandais, agent docile d'Arnold Desvignes, savait que

M. Haltmayer devait venir à .Nice, et quel intérêt il avait à l'y rencontrer.

En liquidant sa situation pécuniaire avant de quitter Paris, il est une dette dos plus graves que M. Georges de Nervey avait dû laisser en arrière, nous voulons parler des deux traites, de cinq mille francs chacune, enrichies de la fausse signature du sieur Hattmayer.

Le vicomte ayant voulu payer ces deux traites, remises à Agostini par M. Robert, l'homme d'affaires de la rue des Martyrs, l'Italien avait positivement refusé de s'en dessaisir, sous le prétexte qu'il avait des ordres précis d'IIattmayer lui-même à ce sujet.

Ces ordres existaient en effet, donnés non pas à Agostini, mais à Robert, qui, ayant télégraphié à son client de passage à Constantinople, pour lui demander si positivement les signatures étaient fausses, avait reçu une réponse dont voici le sens :

" Le vicomte est un misérable. — Il doit être puni. — N'acceptez pas le remboursement et portez plainte en mon nom. — Sa place est au bagne. — Si je me trouvais en face de lui, je le souffleterais, je lui cracherais à la figure, je le tuerais ! — J'aimerais faire justice moi-même de ce faussaire de haut parage, de ce gredin blasonné. — Tenez-moi au courant par lettre,à Turin, où je passerai une semaine à l'hôtel Speranza, avant de me rendre à Nice à l'hôtel d'Angleterre. — J'y serai dans quinze jours. »

Robert avait transmis cette dépèche à Agostini, et Georges de Nervey était parti de Paris, en laissant derrière lui ses deux faux dont il ne se préoccupait pas beaucoup d'ailleurs.

William Scoot n'avait jamais vu l'homme qu'il était venu guetter ù Nice, mais ceci importait peu.

A six heures, le garçon de qui il avait déjà reçu des renseignements vint l'avertir que M. Hattmayer venait d'arriver, un peu fatigué de son voyage, et qu'il avait donné l'ordre de lui monter à dîner dans son appartement.

— A quelle heure? — demanda l'Irlandais.

— A six heures et demie.

— Très bien... Prenez ce napoléon, et venez me prévenir quand .M. liattniayer aura Uni de dîner.

— Je n'y manquerai pas.

Scoot alla s'asseoir à la table d'hôte, ainsi qu'il le faisait chaque jour, et remonta ensuite dans sa chambre, où il alluma un cigare. .Vu bout de dix minutes, le luan.on parut.

— M. Ilattinivir a terminé son repas... — dit-il, — certainement il ne sortira pas ce soir, car il vient de demander les journaux...

1024 LE MARCH/VIVD DE DIAM.\i\TS

LUI

— Quel est le numéro de rappartemeul occupé par M. llattoiavcr.' — lit William Scoot.

— Le numéro 4, au premier étage.

— C'est tout ce que voulais savoir ; merci. Le garçon se retira.

L'Irlandais prit alors son chapeau, jeta un coup d'œil sur les papiers contenus dans son portefeuille, et quitta sa chambre.

Elle se trouvait située au troisième étage, immédiatement au-dessus de l'appartement numéro 4.

Scoot descendit et frappa deu.\ petits coups à la porte de cet appartement.

— Entrez ! — cria une voix depuis l'intérieur.

Le nouveau venu obéit à cette injonction, pénétra dans une antichambre qu'il traversa, et souleva une portière d'étoffe lourde qui le séparait de la pièce voisine dont il franchit le seuil.

Un homme de trente-huit ou quarante ans, petit mais taillé en hercule, assis devant une table sous la lumière d'une lampe, lisait un journal.

Il leva la tête et fixa sur William Scoot un coup d'œil interrogateur.

— Monsieur Hattmayer? — demanda l'Irlandais.

— C'est moi, monsieur.

— Yous me pardonnerez, monsieur, de venir vous déranger ainsi, quand je vous aurai dit que je suis à Nice depuis deux jours, guettant votre arrivée...

— Guettant mon arrivée ! — répéta, très surpris, llatlmayer. — Et pourquoi ? Que me voulez-vous:'

— Vous parler au sujet d'une plainte, déposée en votre nom, par M. Robert, de la rue des Martyrs.

— C'est Robert qui vous envoie".'

— Non. c'est monsieur le Préfet de Police.

— Vous appartenez à la Sûreté ".'

— Oui, monsieur... — la plainte dont il s'agit vise un certain vicomte Georges de Nervey.

— Un drôle qui, pour se faire remettre dix mille francs par Robert, a contrefait ma signature... — Je suis d'autant plus exaspéré contre le misérable que je lo regardais comme mon ami, et que je lui serrais la main !... — La main d'un faussaire ! pouali !... — Une dépèilie de Robert

— Monsieur HaUmaver? — demanda l'Irlandais.

m'a appris, à Turin, que le vicomte avait quitté Paris, et qu'on ij;Morait où il (-lait allé... — L"aurie?-vous découvert?

— Oui, monsieur...

— Où est-il ".' — demanda Ilaltmayer.

— Tout près d'ici... à Monte-Carlo. — répondit l'Irlandais. -- r^tes-vous porteur d'un mandai d'amener contre lui .'

— Parfaitement.

I.IV. 12'.l. I' ""Y- '')■'' ~ llrpnxluclinn inlcrililo I J'.l.

102fi LE MARCHAND DE DIAJFANTS

— Eh bien ! aiTCtez-le !

— C'est impossible.

— Pourquoi donc ?

— Parce que Monte-Carlo se trouve sur le territoire de la principauté de Monaco, ce qui me rend impuissant... — Je viens m'entendre avec vous, monsieur, au sujet des formalités à remplir pour obtenir l'extradition.

— Seront-elles longues, ces formalités ?

— Elles peuvent être longues... Cela dépendra du caprice des autorités monégasques...

— Alors, ;iu diable l'extradition ! je me ferai justice moi-même...

— Et de quelle façon?

— Parbleu !... en le traitant tout haut de faussaire, et en le souffletant publiquement!... Il sera aussi bien déshonoré que par un procès, et je le délierai bien de retourner à Paris, après un tel éclat !... — Ce que je veux, c'est sa honte, et je l'aurai complète ! — Vous êtes certain qu'il est à Monte-Carlo ?

— Certain. — Je l'ai vu de mes propres yeux, assis devant la table ࣠roulette... — Il joue tous les soirs et gagne de fortes sommes.

— Avez-vous les traites que ce misérable a signées de mon nom?

— Oui, monsieur...

— Voulez-vous me les remettre?...

— Les voici, — répondit Scoot, en ouvrant son portefeuille, et en en tirant les billets faux achetés à Robert par Agostini.

Hattmayer les prit et regarda sa montre.

— Il est trop tard pour me rendre ce soir même à Monte-Carlo. — lit-il ensuite. — C'est un jour de répit que j'accorde au faussaire... — X quel hôtel êtes-vous descendu, monsieur?...

— Dans celui-ci même... — répliqua l'Irlandais.

— Eh bien! puisqu on vous a envoyé ici pour vous entendre avec moi, ne quittez point Nice, je vous prie, sans savoir ce que j'aurai fait. Votre présence peut m'être utile.

— Je resterai à vos ordres, monsieur...

— Dans ce cas, prenons rendez-vous pour demiiii. huit lieures du soir, à la gare de Monte-Carlo.

— C'est convenu. — Je vous y attendrai et j'irai à vous, car vous pourriez ne pas me reconnaître...

L'entretien se termina là.

Scoot salua Hattmayer, se retira et monta dans sa chambre, où il lit subir à sa personne une métamorphose complète.

Quand il sortit de l'hôtel pour se rendre à la gare de la station de IN'ice,

1,1-: MAIICIIA.ND DE IHAMA.NTS 1027

il ressemblait à un vieillard de soixante-dix à soixante-douze ans, liien conservé.

Une fois dans la gare, il se fit conduire au bureau du commissaire de surveillance, mit sous les yeux de celui-ci, avec son audace habituelle, la carte d'inspecteur de la Sûreté trouvée dans les papiers de Flogny, et lui dit qu'envoyé de Paris en mission extraordinaire, il avait besoin d'une complète liberté d'action sur le quai de la gare.

Le commissaire de surveillance, n'ayant aucune raison de se délier d'un homme qui semblait parfaitement en règle, le conduisit au chef et au sous-chef de gare, en li-s priant de le laisser aller et venir sans s'occuper de lui.

Scoot n'en demandait pas davantage.

Il s'installa dans un petit bureau mis à sa disposition et dont il sortit à l'arrivée do chaque train venant de Marseille pour regarder lun après l'autre les voyageurs descendant de ces trains.

Qui donc attendait-il '!

Nous le saurons bientôt.

Le lendemain du départ de William Scoot pour .Nice, Agostini obéissant aux iiislructions données par Arnold Desvigues, s'était rendu rue de Monceau, à la demeure de Mélanie Gauthier.

La discorde la plus complète y régnait entre l'horizontale et son amant de cœur, Frédéric Hertin.

(' Quand il n'y a plus de foin au ràlelier,les chevaux se battent! » dit un vi<!ux proverbe fort sage.

Le brusque départ du vicomte de Nervey, laissant Mélanie sans argent, avait exaspéré littéralement Frédéric Bertin, et l'amant de cœur ne se gênait point pour lever la main sur sa maîtresse — et même pour la laisser retomhei-, ce <[ui — personne ne refusera de le croire — dé[)laisait fort ;i .Mélanie.

(^elle-ri poussa un cri de joie, quand on lui annonga la visite d'Agostini.

— Mon pelit homme, — dil-elle à Frédéric. — je parie que voici la veine qui revient...

Elle donna l'ordre d'intrniluire au plus vile lit ilien, courut à sa rencontre et lui demanda vivement :

— Nous apportez-vous de bonin's nouvelles?...

— J en apporte une (jui peut amener tes meilleurs résultats pour vous... — répondit Agostini. — Je sais où est le vicomte, donc il dépendra de vous do le ramener à Paris... et d'y ramener avec lui la somme assez ronde formant le reliquat de la succession nialeriieili'... plus de deux cent mille frarirs...

— (Jii>'sl-il, le bri".ind .'... — décria Frédérie.

— Il est à Nice, ou du moins il y était encore hier... — répondit l'Italien. — Mais de Nice à Monaco, il n'y a qu'un pas...

Mélanie, furieuse,, glapit :

— Et il se figure que nous allons le laisser perdre son argent à la roulette!... Son argent... Mon argent plutôt, car ces deux cent mille francs devraient m'appartenir... C'était bien le moins!... — Ah! nous sommes loin du mariage que vous croyiez certain, monsieur Agostini I...

— Si vous y tenez encore, on pourrait l'y contraindre...

— Vous avez toujours les traites fausses signées Hattmayor?

— Oui, mais Je ne puis m'en dessaisir... — Que le vicomte revienne à Paris, et avec ces traites, nous le tiendrons.

— 11 faudra bien qu'il y revienne !. .. fitBerlin. — Nous allonspartir. et nous le ramènerons...

— Partir! — répéta Mélanie, — c'est facile à dire...

— Qui vous empêcherait de le faire? — demanda l'Italien.

— L'argent, parbleu !... — répondit Jlélanie. — Nous sommes sans hsou!... — Avancez-nous le prix du voyage'.'...

— Je le voudrais, mais c'est impossible... — Je vous ai fait prêter déjà dix mille francs qui me semblent fort compromis, et je suis moimême à sec... — Remuez-vous... faites flèche de tout bois. — Il vous reste bien quelques bijoux à engager, que diable !...

— Il a raison... — appuya Frédéric, — fouille tes tiroirs, et donne-moi les bibelots que je les porte au clou !... — Pendant ce temps prépare les malles... Nous filerons ce soir par l'express...

— Est-ce convenu ? — fit .\gostini.

— C'est convenu, — répliqua Mélanie. — Je vendrais plutôt ma dernièi'e chemise que de laisser ce brigand-là se moquer de moi ! — Pour le quart d'heure il rit à mes dépens, mais rira bien qui rira le dernier...

— Alors, dépêchez-vous... — reprit l'Italien. — J'ai un ami à Nice... un intime... un autre moi-même... Je vais lui télégraphier de se trouver à votre arrivée et de vous piloter... — Il vous connaît de vue et sera très content de se mettre à votre disposition...

Puis l'homme d'affaires se retira, tandis que Mélanie cherchait les bijoux que Frédéric se tenait prêt à porter au Mont-de-Piété.

Une heure après, l'amant de cœur revenait avec dix-huit cents francs, que naturellement il gardait dans son porte-monnaie, sous prétexte que la dignité de l'homme exige qu'il tienne la bourse.

A neuf heures et demie il prenait, en comiiagnie de Mélanie Ciauthier. l'express de Marseille.

Dix minutes après leur départ Ai^os'ti ni, qui sans se montrer les avait

LE MAIICIIAM) UK DIAMANTS 1029

suivis pas à pas depuis la rue do Monceau, expédiait un télégramme à A\'iliiani Scoot.

C'est pour se conformer au.\ instructions données par ce télégramme que l'Irlandais, après s'être donné comnKï agent de la Sûreté de Paris en mission, s'était installé à la gare de A'ice, surveillant les arrivées.

Le Irain V(snant de Marseille ralentit sa marche, la vapeur lit entendre un siftlemenl aigu et la machine stoppa.

On venait d'entrer en gare de Nice.

Plusieurs portières s'ouvrirent.

Une trentaine de voyageurs, au nonihre desquels se trouvaient Frédéric Berlin et Mélanie Gauthier, mirent pied à terre.

Will Scoot était sur le quai.

Il reconnut les deux personnages qu'il guettait, mais il ne les aborda point.

Mélanie et son compagnon regardaient autour d eux si 1 homme annoncé par l'Italien, et qui devait les attendre et les piloter, s'approchait, et, no voyant rien venir, leur physionomie exprimait un désappointement manifeste.

Au T)Out de deux ou trois minutes ils gagnèrent la salle des bagages, pourréclamer leurs malles, puis ils montèrent dans un des omnibus stationnant à la porte de la gare et attaché au service de riiôid d'IldUc.

L'Irlandais en savait assez.

Il regagna Vliàlel d'Angleterre.

— Un joli blagueur, cet Agoslini ! — dit Mélanie à Frédéric, tandis que l'omnibus roulait. — Comment allons-nous faire"?

— Ne l'inquiète de rien! — répliqua l'amant de cœur. — Si Georges de Nervey esl à Nice, je me charge de mettre la main sur cet oiseau-là, sans avoir besoin qu'un m'aide !

— Quand nous l'aurons trouvé, s'il ne m'épouse pas. je l'étrangle !...

— Qu'il l'épouse d'abord... Tu l'étrangleras ajjrès si tu veux... ,\rrivés à l'hôtel d'Italie. Frédéric el Mélanie; se (irent donner un petit

appartrmenl composé d<; deux chambres, comuniquant ensemble et ouvrant l'une ol l'autre sur le même corridor; puis, comnn; ils étaient fatigués du voyage, ils soupèrent rapidement et se mirent au lit.

Le lendemain matin, vers huit heures, Frédéric venait de se lever et faisait sa toilette.

Mélanie dormait encore.

Un coup frappé contre la porte la réveilla brusquement.

— Qui est là ?... — demanda le jeune homme.

— Monsieur Frédéric Berlin ... — fit une voix au dehors.

— Qu'est-ce que ça signifie '! — murmura le mécanicien sans mécanique.

— on sait mon nom, et je ne l'ai pas donné hier en arrivant !... 11 ajouta tout haut :

— Qu'est-ce que vous voulez"' La voi.\ répliqua :

— Prévenir M. Berlin et M""^ Gauthier qu'un monsieur qui est en bas désire leur parler...

— L'homme d'Agostini, pour sûr... — dit Mélanie. — Je m'habille...

— Reçois-le dans la chambre à côté...

Et elle sauta en bas du lit, tandis que Frédéric allait ouvrir la porte de la pièce voisine, et donnait l'ordre d'y amener le visiteur matinal, qu'il rejoindrait aussitôt que sa toilette serait achevée.

Mélanie se contenta de relever ses cheveux, de passer un peignoir; elle fut prête aussi tôt que son amant et franchit avec lui le seuil de la seconde chambre.

Ils y trouvèrent un homme de quarante ans environ, très brun, portant toute sa barbe el cachant ses yeux sous des lunettes aux verres légèrement teintés de bleu.

— Vous me pardonnerez de vous avoir dérangés si matin, madame et monsieur, — dit-il en saluant. — Je me présente de la part du signer Agostini, mon compatriote el notre ami commun. — Ma démarche a pour but de vous éviter des démarches inutiles .lu sujet de M. le vicomte de Nervey, que vous venez chercher ici.

— Vous saviez donc que nous étions arrivés hier au soir :\ . . — demanda Mélanie.

— Uni, madame.

— Mais qui vous avait appris que nous logions à l'hôtel d'Italie?.,.

— Il ne faut vous étonner de rien, madame... — Je sais tout ce qui se passe à Nice...

— Crest un mouchard... — pensa Frédéric.

— Alors, — reprit Mélanie, — Georges de Nervey est à Nice'?

— Non, madame...

Les deux jeunes gens poussèrent une exclamation de surprise et de désappointement.

— Il y était liier... — coiiliiiua l'iiomnie aux lunoltes, — il en est parti hier soir...

— Pour où :'

— A l'heure qu'il est, je l'ig'nore...

— Vous l'ignorez, mais vous pourrez le savoir'.'...

— Certes !...

— Comment ?

— Un homme à moi file M. de Nervey... — [1 ne le quittera pas plus que son ombre, et il m'avertira par dépèche, aussitôt que M. de Nervey aura élu domicile quelque part... — De mon côté, je vous préviendrai sans perdre un instant... — Il faut donc que vous fassiez provision de patience, et que vous attendiez ici, comme moi, des nouvelles...

— C'est bien, monsieur, nous attendrons.

— Les nouvelles pouvant arriver d'un instant à l'autre, ne quittez point votre hôtel...

— Nous ne le quitterons pas... — Mais dites-moi, monsieur, à qui nous avons le plaisir de parler...

— A un compatriote et à un ami d'Ag'ostini, je vous le répète... — Je me nomme Julio Morali... — Si vous aviez une communication à me faire, vous n'auriez qu'à écrire un mot et à le remettre au café des Palmiers... — Là on saurait où me trouver...

Après avoir dit ces derniers mots, William Scoot salua de nouveau, quitta l'hôtel d'Italie, se rendit au café des Palmiers, sur la promenade des Anglais, s'approcha du comptoir, mit une carte de brigadier de la Sûreté sous les yeux de la dame qui l'occupait, lui dit qu'il se nommait Julio Morali, en mission à Nice, et qu'il la priait, si on apportait pour lui quelque lettre, de vouloir bien la recevoir, ce à quoi la dame répondit aflirmativement.

La journée s'écoula, mortellemctil longue pour Mélanie et Frédéric qui n'osaient sortir de leur chambre, attendant de niiiiule en minute des nouvelles qui n'arrivaient pas.

Enfin, vers six heures, ils se décidèrent à descendre pour dîner au caférestaurant de l'hôtel, en prévenant le garçon que s'il arrivait quelqu'un ou quelque chose pour eux, on les trouverait là.

Nous allons les quitter momcnlanémenl, et rejoindn' \\ illiani Scoot qui, nos lecteurs l'ont déjà deviné, obéissait aux instructions reçues en tenant le plus longtemps possible éloigné de J'aris deux des héritiers d'Ltienne Béraud , et en les empêchant de rejoindre Ceorges de Nervey avant l'heure où il le jugerait opportun.

Certain, on du moins croyant l'être, qu'ils se garderaient birn de bouger, il alla chaiiirer de costuni'î à l'hôtel d'Angleterre, el repri-ndri' l'appan'nce

de petit vieillard propret qu'il s'était donnée pour guetter l'arrivée de Frédéric et de Mélanie à la gare de Nice, puis il se rendit par le chemin de fer à Monte-Carlo où, le même soir, il avait rendez-vous avec Hattmayer.

Il gagna, pour y déjeuner, le restaurant où l'avant-veiile il avait vu Georges de Nervey.

Le vicomte s'y trouvait encore, en compagnie de quelques jeunes gens dont il s'était fait le camarade.

A huit heures du soir, ainsi que la chose était convenue. l'Irlandais se promenait sur le quai de débarquement de la gare de Monte-Carlo, attendant Hattmayer.

Tout à coup il se trouva près d'un groupe formé de deux ou trois personnes causant avec le chef de gare, et prêta l'oreille.

On parlait d'un accident qui avait failli avoir lieu qulques jours auparavant, et l'un des causeurs signalait et attaquait avec animation les défectuosités du service.

— Mon Dieu, — répondit le chef de gare, — les Compagnies de chemins de fer ne sont point impeccables, mais il ne faut pas non plus leur demander l'impossible !... — Nous redoublons de zèle pour assurer la sécurité des voyageurs, ce qui n'est rien moins que commode sur un chemin de fer qui n'a qu'une voie...

— Eh! c'est justement en cela que la Compagnie est coupable! — répliqua le causeur. — Pourquoi ne fait-elle pas une voie montante et une voie descendante?

— Elle le voulait. — Des considérations internalionnales l'ont empêchée de mettre son projet à exécution.

— Raison très discutable... Mais ce n'est pas tout... La notoire insuffisance du personnel rend des accidents inévitables... — Réclamez...

— Je l'ai fait, et je n'ai rien obtenu...

— La Compagnie est encore en faute sur un autre point.... — On a signalé à son attention un appareil avertisseur du départ des trains de gare en gare... Cet appareil très simple, pratique et peu coûteux, frappe également la vue et l'ouïe... Il n'a pas été adopté...

— C'est vi'ai.

— De plus les règlements exigent que des surveillants soient placés de jour et de nuit dans les parties de la ligne de Monte-Carlo k Roquebrune où les courbes empêchent le mécanicien de voir devant lui. — Ces surveillants brillent par leur absence sur la ligne de Nice à Menton, et le point dangereux est surtout celui qui côtoie la mer de Monte-(jarlo à Roquebrune... Un accident en cet endroit serait fatalement une catastrophe...

— Insuffisance de personnel... — murmura le chef de gare.

— Terrible, effrayante responsabilité pour la Compagnie, d'autant plus

liurs d'ici, faussuiri; !... Iiors d'ici !

coupable que je me demaude comment vous pouvez signaler à Roiiuebrune le dépari d'un train de votre gare.

— Uieu de plus facile, monsieur...

— De quelle manière".'

Le chef de gare désigna une cloche d'un assez fort volume, à iaiinelle altenait une chaîne de fer h. poignée.

— La distance est courte, — lit-il ensuite. — ol c'est en agitant cette

LiV. 130. K. IIOY, Wil. — ri.proJuclion inlcrdilc. 130

cloche que je préviens mon collègue de Roquebrune du dépari des trains... — Il est muni d'une cloche pareille pour me prévenir de son côté... — Et l'ordre de départ n'est jamais donné par l'un de nous avant d'avoir entendu ce signal...

— C'est enfantin et effroyablement dangereux ! — répliqua le causeur en haussant les épaules. — Il suffirait d'un oubli de votre part, ou de la part de votre collègue de Roquebrune, oubli qui peut se produire dans un moment de presse... Le résultat serait une collision dont pas un voyageur ne sortirait vivant... — Que pourriez-vous faire?

— Des signaux.

— Des signaux ne serviraient qu'à jeter la panique dans l'esprit du chauffeur et du mécanicien ! — répondit le causeur. — Avouez-le, monsieur le chef de gare, la vie des voyageurs, sur ce tronçon de ligne, dépend d'une erreur, d'un oubli, d'une distraction! — C'est tout simplement monstrueux!

Le chef de gare, feignant d'être appelé dans son bureau par un détai' de service, s'éloigna sans répondre, sachant bien que son interlocuteur avait raison, mais ne pouvant livrer la Compagnie.

William Scoot, nous le répétons, n'avait pas perdu un seul mot de la conversation que nous venons de reproduire et à laquelle il avait semblé prendre le plus vif intérêt.

On signala le train de Nice.

Hattmayer devait arriver par ce train qui ne tarda point à stopper en gare.

Les arrivants étaient nombreux.

Il y avait grande fêle ce soir-là au Casino de Monte-Carlo, et les Niçois venaient en foule assister à cette fête qui devait durer une partie de la nuit.

L'Irlandais aperçut dans la foule celui qu'il attendait, se dirigea vers lui et lui loucha légèrement l'épaule.

Hattmayer se tourna vers lui et le regarda d'un air étonné.

— Je suis au rendez-vous... — lui dit Scoot.

— Ah! pardon. — Je reconnais la voix, mais je n'aurais jamais reconnu la figure. —Vous m'aviez prévenu d'ailleurs... — Tous mes compliments I — Rien de nouveau?

— Rien...

— Notre faussaire est toujours ici?

— Toujours.

— Il jouera ce soir?

— Comme d'habitude, cela n'est pas douteux...

— Vous avez diné ?

— Oui.

— Alors, faisons un tour en attendant le moment d'agir... Et les deux hommes quittèrent la gare de Monte-Carlo.

Nous avons laissé Frédéric cl Mélanie au moment où ils se rendaient au café-restaurant de l'hùtel d'Italie.

Il y avait foule au dedans et au dehors de l'établissement.

Les deux jeunes gens s'installèrent à l'une des tables placées à hi tevranHc, comme on dit à Paris, sur les boulevards.

A peine venaient-ils de s'asseoir qu'un garçon de vingt-quatre ou vingtcinq ans, très élégant, reporli-r d'un important journal du matin, s'arrêta devant eux en poussant une excl.imation de surprise.

— Madame Gauthier! — Monsieur Frédéric! — dit-il ensuite, les deux mains tendues. — En voilà une rencontre ! Depuis quand à Nice?

Puis, sans attendre la réponse, il ajouta avec volubilité :

— Ah ! par exemple, vous ne vous gênez pas, mes gaillards ! à moins que la rupture ne soit complète avec ce pauvre Georges de Nervey !... Bien bas... bien bas, ce pauvre vicomte .. toussant de plus en plus... — Je ne lui donne pas un mois à vivre avec l'existence qu'il mène ici... — Ça vous étonne peut-être de me voir... — Rien de plus naturel cependant... — J'explore pour mon journal toutes les stalioiis du littoral où je puis prendre des notes : Nice, Monaco, Monte-Carlo, Menton... — Je ramasse des potins et je les expédie... Servez chaud I — Un mois de villégiature... deux cents lignes par numéro, à un franc ... — Dix louis à dépenser par jour... Ça serait coquet si je n'en perdais pas régulièrement les trois quarts à la roulette... — Alors, positivement, c'est fini avec de Nervey?...

— Pourquoi me demandez-vous cela? — fit Mélanie.

— Parce qu'autrement ça serait bigrement raide de vous exhiber tous les deux ici, au risque de rencontrer Georges...

— Il est donc à Nice? — s'écria la jeune femme en jouant la surprise.

— C'est la même chose, puisqu'il est à Monaco.

— Vous en êtes sûr?

— Comment, si j'en suis sur?... Je le vois tous les jours... — Je l'ai vu encore hier... — Il joue un jeu d enfer.

— l'^l, il perd?

— Jamais de la vie ! — il g.igne, au contraire... il gagne des sommes follis... il a une veine de mari... contrarié... — (je crois que c'est le cas do le dire !; — Si ça continue, dici à quinze jours il aura refait sa fortune... Çi sera pour les héritiers... Tâchez d'en être... c'est un bon conseil que je

i03G LE MARCHAND DE DIAMANTS

vous donne. — Je vais dîner avec un ami qui m'altend, et dans une heure je prendrai le train pour Monte-Carlo... — H y a grande fêle ce soir au Casino, et mon devoir de reporter à un franc la ligne m'impose d'être là I...

— C'est égal, vous avez eu tort de rompre avec Georges au moment où les fa/iols rentrent dans sa poche... — Ça n'est pas pratique ! — A votre place, je me raccommoderais... Pour le temps qu'il durera, ça ne vous gênerait guère... — Si vous voulez lui faire une petite visite, il demeure au Splendide-Hôtel... premier étage, chambre numéro 2... — Désirez-vous que je lui souhaite le bonsoir de votre part?...

— Non... non... pas de Jtêlises !... — répliqua Mélanie vivement. — Je vous en prie, ne lui dites point que je suis à Nice...

— Puisque vous y tenez, je vous le promets... — Il ne saura rien...

— Voilà mon ami qui me fait des signes... Au revoir, mes très bons... Et le reporter disparut.

— Vite, vite, dînons et décampons ! — s'écria Frédéric Berlin. — C'est une chance d'être venus ici et d'avoir rencontré ce bavard. — L'ami d'Agostini est un simple imbécile qui fait le malin, croit tout connaître et ne sait rien du tout... — Le vicomte est à 3Ionte-Carlo, nous le pincerons ce soir...

Aussitôt le repas terminé, Frédéric rentra à l'hôtel, annonça qu'il partait avec M"* Berlin, demanda sa note, la paya, ferma les malles et les fit conduire au chemin de fer.

Mais, si grande que fût la diligence apportée par les deux jeunes gens à leurs préparatifs de départ, il ne purent prendre que le train partant à huit heures et demie pour Monte-Carlo.

Rejoignons William Scoot et Hattmayer au moment oii ils venaient d'entrer ensemble au Casino.

La fête commençait.

Une foule nombreuse et bigarrée, où dominaient les rastaquouères elles dames de mœurs faciles, remplissait les jardins illuminés splendidement et les salons où l'on avait accumulé des attractions de toute nature.

Hatlmayer et l'âme damnée d'Arnold Desvignes traversèrent les jardins et les salons pour gagner les salles de jeu où la foule devenait cohue tant elle était compacte.

Un silence relatif permettait d'entendre la voi.\ monotone des chefs de partie prononcer les phrases consacrées :

— Faites vos jeux, messieurs...

— Rien ne va plus...

— Rouge passe... impair gagne...

Et csetcra, et caetera.

Fuis les sonorités métalliques de lor, et le frou-frou des billets de banque agités par le râteau du croupier.

Les deux hommes s'approchèrent, non sans beaucoup de peine, des tables de Ijriili' et ijuanaile, et constatèrent que Georges de Nervey ne se trouvait point parmi les joueurs.

Ils gagnèrent alors la salle consacrée à la roulette, où l'aflluence n'était pas moindre.

Un quadruple rang- de joueurs debout se pressait autour des joueurs assis, des habitués, des pontes audacieux risquant à chaque coup de grosses sommes.

Le vicomte faisait partie de ceux-ci, mais la veine, ce soir-là, capricieuse comme une femelle qu'elle est, l'avait abandonné. — Pour employer une expression de l'argot spécial des joueurs, il perilail tout cr quil voulait.

William Scoot l'aperçut le premier, et, touchant de la main son compagnon, le lui désigna.

A la vue du jeune homme qui avait spéculé sur leurs relations presque intimes pour commettre un faux (ce qu'il considérait à bon droit comme une action particulièrement odieuse et dégradante), Hattmayer sentit une violente colère s'emparer de lui.

Il devint très rouge, puis très pâle et, jouant des coudes avec une irrésistible énergie, il trouva moyen d'arriver immédiatemeul derrière le vicomte qui ne soupçonnait pas sa présence, et très nerveux, très agité, s'entêtait à lutter contre la déveine.

— Si vous continuez ainsi, — • lui dit le joueur assis à sa gauche au moment où il venait de perdre un fort coup, — vous serez bientôt décavé...

— Bah ! — répliqua Georges faisant à mauvaise fortune bonne mine et grimaçant un sourire, — en admettant que la guigne continue, je rendrai ce soir à la banijue mon gain d'hier, voilà tout... — Ga n'est pas encore ça qui videra mon portefeuille...

En ce moment Hattmayer lui posa rudement la main sur l'épaule en s'écriant :

— Et si votre portefeuille était vide, vous savez le moyen de le rcniplii', monsieur le vicomte!... Vous auriez la ressource des faux pour rétablir l'équilibre !... c'est dans vos habitudes !...

Georges avait reconnu la voix.

Il se leva, tremblant, livide, et fit face à Hattmayer. Lu partie était interrompue.

Ghacun regardait avec étonnement le vicomte et le personnage qui venait de l'interpeller ainsi.

— .Monsieur... — bégaya le jeune homme, — monsieur... je... El il n'eut pas le temps de continuer.

Ilatlmayer, lui coupant la parole, poursuivit :

— Oiiand il y a quelque pari un voleur, le devoir de tout honnête homme est de le démasquer, je fais mon devoir ! — Ce misérable, — et il posait de nouveau sa main sur l'épaule de Georges, — ce misérable qui porte un nom honorable et qui le souille par son infamie, ce misérable qui s'appelle le vicomte de ÎS'ervey, est pire qu'un voleur, car il est un faussaire, et le faux est la forme la plus lâche et la plus honteuse du vol. — Il a contrefait ma signature, — ajouta Ilaltmayer en tirant de son portefeuille les deux billets que nous connaissons. — Voilà les faux ! Qu'il me démenle s'il en a l'audace!... Mais celie audace il ne l'aura pas ! Vous voyez bien qu'il se tait! Allons, faussaire, hors d'ici! — N'étant pas agent de police pour vous arrêter... je vous chasse !

Georges qui, jusqu'à cette minute, tremblant, anéanti, semblait près de défaillir, fut saisi tout à coup dune rage folle sous le coup de fouet de ces dernières paroles.

— Vous me rendrez raison de vos insultes ! Je vais vous souffleter!... — vociféra-t-il d'un voix glapissante en faisant un mouvement pour s'élancer sur Ilattmayer.

Ce dernier étendit la main, saisit le jeune homme à la gorge et répliqua :

^ La Cour d'assises seule pourrait vous rendre raison !... — Elle vous enverrait au bagne... elle vous y enverra si vous ne profitez pas de l'issue que je vous laisse par égard, non pour vous, mais pour le nom que vous portez 1 — Faites-vous justice vous-même... Tuez-vous ! — Si le courage vous manque, je vous suivrai partout, je m'attacherai à vos pas comme votre ombre, et où que vous alliez je vous crierai, comme en ce moment :

— Hors d'ici, faussaire !... hors d'ici !...

El Uatlmayer, le lâchant, lui désigna la porte.

Georges, chancelant conimn un homme ivre, hésitant comme un aveugle, se dirigea vers celte porte au milieu des huées qui s'élevaient sur son passage.

Au moment où il l'atteignil, il poussa une sorte de rauquemunl sourd et s'élança dehors.

— E.vécution carrément faiie, n'est-ce pas'.'— dit Ilattmayer en s'adressanl à Will Scoot qui se trouvait à côté de lui et qui répliqua :

— C'est un homme mort !...

Puis il se perdit dans la foule en murmurant :

— Je crois que le patron sera coiileut de moi !... — Encore un de suppri[iié, et nous n'y sommes pour rien... en apparence du moins... — Je puis lélégrajdiier à Mélaiiie Gauthier que Georgc^s de Nervey est à Moule-Carlo, Splendidc-llolel, chambre luiméro 2... — Elle arrivera avec Frédéric

Berlin juste à temps pour constater le décès, et laisser à Agostini le temps d'agir à Paris.

Et l'Irlandais, quittant le Casino, se dirigea vers la gare..

Absorbé tout entier par l'intérêt de la scène qui se passait sous ses yeux, William Scoot n'avait point remarqué deux personnes entrées depuis quelques minutes dans la salle de la roub-tte et témoins comme lui du scandale raconté par nous.

Ces deux personnes étaient Frédéric Bertin et Mélanie Gauthier arrivant de Nice et descendus au Splendule-llôlel où ils avaient constaté l'exactitude des affirmations du reporter, à savoir que Georges de Nervey habitait l'hôtel, et qu'il passait au jeu toutes ses soirées.

Ils se rendirent au Casino sans perdre de temps et ils entraient dans la salle de la roulette au moment précis où Hattmayer posait sa main sur l'épaule du faussaire.

Lorsque Georges eut pris la fuite, livide, la tète perdue, Frédéric dit tout bas à Mélanie :

— Cet imbécile-là va se tuer, et s'il se tue nous sommes volés ! Tu n'auras pas un radis !

— Que faire'?... — murmura la jeune femme.

— Viens... j'ai mon idée...

Ils essayèrent de suivre le vicomte, mais les groupes, entrouverts pour lui livrer passage, s'étaient refermés derrière lui elles empêchaient d'avancer aussi vivement qu'ils l'auraient voulu.

Tandis qu'ils se faulilaient de leur mieux à travers la cohue, Georges de Nervey traversait en courant les jardins, gagnait Iholel, montait à son appartement et là, écrasé, anéanti, trempé de sueur, se laissait tomber sur un siège.

C'est à peine s'il eut la force de bégayer :

— Je suis perdu... Cet homme me poursuivra pai tout... plus une minute de Iranquillilé... Mieux vaut en finir tout de suite...

Une effroyable quinte de toux lui brisa la poitrine, amenant sur ses lèvres une frange d'écume rougeàtre.

Quand une accalmie se produisit, il se leva, et d'un pas chancelant, car maintenant il ne se soutenait qu'à peine, il se dirigea vers la cheminée dont la tablette supportait un revolver, le prit et le regarda avec des yeux hagards.

.Mais au lieu de diriger le canon de l'arme contre sa poitrine ou contre sa tempe, il baissa la tète et se mit à rélléchir.

Ce moribond se reprenait à l'amour do la vie et se demandait s il existait à sa situation unt- autre issue que celle du suicide.

lOiO LE MARCHAND DE DIAMANTS

Il n'en trouva pas, se heurtant d'un côlé à la réalisation des menaces d'IIallmayer, et de l'autre à la Cour d'assises.

— Allons ! — se dit-il en relevant la lête avec une résolution soudaine et en faisant glisser la baguette de sûreté du revolver qu'il arma, et dont il appuya l'orifice sur son front, entre ses yeux.

Son doigt allait presser la détente et faire jaillir le peu de cervelle que renfermait la boîte osseuse de son crâne, lorsque la porte s'ouvrit avec violence, et Frédéric Bertin s'élança vers lui, suivi de Mélanie Gauthier.

Dans le premier moment de stupeur, Georges laissa retomber son bras armé.

Frédéric, d'un mouvement brusque, lui arracha le revolver en s'écriant :

— Ahl par exemple, cousin, ça ne serait pas à faire !

— Laissez-moi... — balbutia Georges, — laissez-moi...

— Vous casser la tête !... Allons donc! des bêtises!...

— C'est que vous ne savez pas... je suis un homme perdu...

— Nous savons tout... Nous étions là... Mais rien n'est désespéré...

— Hattmayer me poursuivra... m'insultera sans cesse... Me chassera de partout... il l'a juré...

— Nous verrons bien...

— Si je lui échappe, à lui, je n'échapperai pas à la Cour d'assises...

— On recausera de ça plus lard... — Quant à présent, nous sommes là pour vous empêcher de faire une boulette irréparable... — Hallmayer vous taquine, et je comprends ça... mais on peut vous débarrasser d'Haltmayer...

— Comment?

— Nous sommes tous mortels... un accident... vous comprenez, un de ces accidents où on laisse sa peau, l'empêcherait de recommencer... et je connais quelqu'un qui se chargerait volontiers d'amener laccident...

— Qui donc?

— Bibi parbleu !... Mais point de paroles inutiles... • — 11 s'agit de vous sauver pour que vous puissiez épouser Mélanie, comme vous le lui avez promis, et nous vous sauverons... — Vous n'avez à craindre qu'llatlmaj'sr, je le supprimerai au besoin, et quand il aura disparu, plus de Cour d'assises en perspective... — Mélanie vous aime, et moi, son cousin dévoué, je veux qu'elle soit heureuse !... Voyons, le temps presse... — On vous surveillera certainement, et si vous ne vous faites pas sauter le caisson, le scandale recommencera, ce qu'il faut éviter... — Vous devez avoir de l'argent... beaucoup d'argent, car on ne parle ici (]ue de voire veine à la roulette...

— J'ai perdu ce soir... — balbutia Georges, - cependant il m'en reste pas mal...

— Combien ?

— Trois cent mille francs.

I 1. ,!■ Il ■ .'Olança vers lui, suivi de Mùlanie 'Jautbicr. LlV. 13 I. F. nOY, WiL - Heproduclion iolcrililo.

LE MAUCllAISU DE DIAMANTS 1043

— Où sont-ils ?

— Là... — répondit le vicomte en désignant un meuble.

— La clef... — fit Berlin d'un ton presque impérieux. Georges n'était point en position de résister.

Il donna la clef.

Frédéric ouvrit le meuble et en tira un sac à main de cuir de Russie.

— C'est là-dedans ? — demanda-t-il.

— Oui.

— Je m'en charge... Combien devez-vous à rhotcl .'

— Sept ou huit cents francs, je pense...

— Donc ceci est plus que suffisant pour payer... — dit Frédéric en tirant de sa poche un billet de mille francs et en le plaçant bien en évidence sur une table. — Mettez un pardessus, un chapeau, et filons...

— Filer... — répéta Georges ahuri.

— Oui, parbleu ! — dit Frédéi'ic. — Il y a d'autres moyens de se détruire que de se loger une balle de revolver dans la tète... — En ne vous trouvant plus ici. où vous aurez laissé votre bagage, on supposera que vous êtes allé faire un plongeon dans la mer... — Ilattmayer vous croira défunt tandis que nous filerons en Angleterre, en Amérique, ou partout ailleurs... — Nous y vivrons trois ou quatre ans bien à l'abri, bien tranquilles... Vous serez le mari de ma cousine, et quand nous reviendrons tout sera oublié... Est-ce compris ?

— C'est compris! — dit Mélanie. — Allons, mou petit Georges, vite ton pardessus... ton chapeau...

Tout en parlant elle lui mettait un chapeau sur la tête et un paletot sur les épaules.

— Maintenant, en roule ! — reprit Berlin.

Georges, voyant une chance de salut dans la fuile, avait reconquis un peu de sang-froid.

— J'emporte mes papiers... — fit-il en ouvrant un tiroir et en mettant une liasse dans sa poche — .\h ! vous êtes mes sauveurs !...

— Vous nous remercierez plus tard... — Filez le premier... gagnez la gare... un train [lour .Menton passe à onze heures... Nous avons vingt minutes devant nous. — Nous vous suivons... — Nos bagages sont à la consigne... — Le temps de les faire enregistrer, et nous partons... Allez... allez vile !...

El Frédéric poussa dehors le vicomte de Nervey.

Celui-ci, rasant les murailles, quitta l'hôtel sans être apor(;u.

A di.x pas derrière lui venaient Berlin et Mélanie.

— Nous avons la grenouille... Nous ferions bien de gagner jiays d'un autre côté... — glissa Frédéric dans l'oreille di; sa maîtresse.

— Non... non, — répondit-elle, — ce serait trop malhonnête. — Ne le lâchons pas... — Tu tiens l'argent, c'est le principal. — D'ailleurs lu sais bien qu'il fera tout ce que nous voudrons... c'est une chiffe...

Ils rejoignirent Georges, et tous trois se dirigèrent vers la gare. Après une journée de chaleur étouffante, le temps restait lourd, et le ciel couleur d'encre faisait présager un violent orage.

Quelques éclairs illuminaient d'instant en instant les nuages noirs.

— Hâtons-nous, — dit Mélanie en pressant le pas.

William Scoot, nous le savons, était allé, lui aussi, à la gare de Monte- Carlo afin d'envoyer une dépêche, à Nice, à Frédéric et à Mélanie.

Effrayés par l'orage menaçant, beaucoup de gens venus au Casino pour la fête encombraient la gare, prêts à prendre le train pour Nice ou celui venant de Nice pour Roquebrune ou Menton.

11 y avait là plus de cinq cents personnes.

Le chef de gare, absolument débordé, ne savait où donner de la tète.

William Scoot, s'approchant, lui demanda :

— Peut-on faire passer une dépêche à Nice, monsieur ?

— Impossible en ce moment... — répondit-il. — Plus tard... après le passage des trains...

L'Irlandais attendit sur le quai, sous la toiture vitrée, au milieu de la foule bruyante.

Les employés, les facteurs, allaient et venaient, surmenés, faisant beaucoup de pas, mais peu de besogne.

Tout à coup un cri se fit entendre, suivi du bruit d'une chute.

Un gazier, monté sur une échelle pour allumer une lanterne, venait de tomber d'une hauteur de quinze pieds.

On accourut.

L'homme remuait à peine et gémissait sourdement. — Un flot de sang s'échappait d'une large ouverture qu'il avait à la tête.

— Vite un médecin ! — cria le chef de gare, — qu'on transporte le blessé dans la salle des bagages.

Tandis qu'on accomplissait cet ordre, ce fut un tohu-bohu général. On entendit la trépidation et les coups de sifflet du train venant de Nice. Au guichet, le sous-chef de gare distribuait encore des billets à la foule sans cesse grossissante.

Le chef s'occupait du blessé et faisait dégager le quai. L'orage se rapprochait de plus en plus.

LE MARCHAND DE DIAM.VMS

Page 1