‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 23 sur 27 · SCÈNE III ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO, PORTIA, NÊRISSA · texte numérisé non relu

SCÈNE III ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO, PORTIA, NÊRISSA

Bassanio, à Portia.

Pour nous avoir tirés de ce mauvais pas,

Acceptez les trois mille ducats

Que nous devons à votre science.

Antonio.

En plus de notre reconnaissance...

Portia.

Merci, La satisfaction du succès me suffit,

Ne parlons donc pas de salaire,

Mais je voudrais vous offrir

Quelque souvenir

Qui pourrait vous plaire.

Portia.

Souvenir de la rencontre accidentelle ?

Mais quoi?.. Hé bien, comme cadeau

Donnez-moi votre anneau!

Bassanio.

Cet anneau n'est qu’une bagatelle !

Portia.

Si c’est un sacrifice

De vous en séparer,

A présent mon caprice

Est de le désirer !

Bassanio.

.le vous donnerai bague bien plus belle,

Celle-ci, gage d’amour fidèle

De ma femme, doit

Rester à mon doigt :

J’en ai fait le serment !

Portia, moqueuse.

Adroite ruse.

Économique !

(Saluant.)

Et je m’excuse!...

(A part.) Le jeu vraiment est trop facile,

Et c’est un bien piteux exploit.

Que de vaincre sans être habile...

Bien qu’en levant le petit doigt !

Nérissa, à part.

La gai té de son cœur est feinte.

L’anneau va-t-il s'en dessaisir?

Elle a la crainte- 0. • ■

1 Je. trop aisément réussir !

Bassanio, à sas amis.

Nous serions.un.peu ridicules .. - En prolongeant notre embarras.

Mieux vaut étouffer nos scrupules

Que de passer pour des ingrats !

Grâtiano, même jeu.

En faisant un serment <

Par excès de galanterie, D’une étonnante plaidoirie Nul n'avait préva le paiement Los

Antonio, à Bassani^ A qui je dois la vie Je donnerais joyeusement

La bague d’or la plus jolie En dépit du plus grand serment !

Portia, esquissant une sortie. . ...

Adieu ! La paix soit avec vous !

Antonio, « Bassanio.

Calmez vos scrupules d’époux,

Puisqu'elle lui fait envie.

A qui me sauva la vie,

De votre femme escomptant le pardon.

Cette bague donnez-la donc!

Bassanio, donnant laTiiiguî' à Portia.

Eh bien, la voici...

(Bassanio ayant, rçtfrç la. bague de son (Ivigt, Portia va la mettre au sien).

Nérissa, à Gratiano.

Je voudrais bien garder votre bague aussi,

Comme un souvenir qui dure

De cette aventure.

Gratiano, délihér^irtent.

Je vous la donne !

Nérissa, .re&ivnd la.. bague, revenue à. Purfia.

• Et sans se troubler !

Portia, à part à Nérissa.

C’est un double’compteà régler!

Nérissa, à part.

Pauvres femmes que-nous sommes,

Voilà ce que font d’un serment

Deux des meilleurs parmi les hommes

Que nous aimons ingénu ement.

Gratiano, même jeu.

Comprendront-elles le mobile

Qui nous a rendus généreux?

Je ne suis qu’à moitié tranquille

Après ce cadeau dangereux !

Bassanio, même jeu.

Soudain je crois à l’imprudence

De ce geste un peu trop pressé ;

il faut craindre la remontrance

D’un cœur qui se croira blessé !

Antonio, même jeu.

L’anneau perdu tout se complique...

Bientôt nous serons à Belmont,

Et le don de cette relique

Va leur valoir un long sermon !

Portia, à Nérissa, à part.

Partons pour Belmont au plus vite !

(A Bassanio, Antonio et Gratiano.) Adieu, messieurs...

Bassanio.

C’est à regret que l’on vous quitte.

Antonio.

Encor merci

Pour ce plaidoyer réussi !

Dieu vous garde, jeune homme sage.

Et bon voyage.

Portia.

Pour vous aussi !

Bassanio.

Bonne chance dans vos amours...

Que le ciel protège qui vous aime !

Nérissa.

Pour vous de même...

Et bien le bonjour!

Bassanio, à Portia.

Adieu, jeune homme de grand savoir.

Portia.

Adieu? Sait-on jamais? Peut-être au revoir.

Bassanio.

Dieu vous écoute...

Au revoir et bonne route!

Gratiano.

Adieu, messieurs... Et bon chemin!

(Portia et Nérissa se sauvent légèrement.)

Bassanio, à ses Compagnons.

Partons !

Partons ! . ..

Antonio.

Nous serons àBelmont demain !

(Tous les trois pour sortir.)

RIDEAU

Le rideau baissé sW là scène précédente, Shylock va apparaitr devant, venant de droite: il vient- de sortir du Tribunal sous le outrages et les huées, et s’avance défait, consterné, hagard.

Shylock, seul.

Frustré!

Dépouillé

Par un jugement imprescriptible, - -

Formel !

Sans'appel!

Est-ce possible?

Un triste état de servitude.

Passe encor si c’est le destin...

On en a presque l’habitude,

Il remonte au temps si lointain !

Passa une fois de plus l’épreuve.. .

Trop vieille pour qu’on s’en émeuve

D’être en public humilié---d

Mais dépouillé!

Passe encore après une affaire

La perte d’un petit profit

Si l’on manqua de savoir faire

Dans quelque contrat que l’on fit...

Passe encore ce qui vous échappe

Que le lendemain l’on rattrape

Par un accord entortillé...

Mais dépouillé!

Passe encor, après tant d'années.

De silencieux ressentiment,

Toutes les rancune ruinées

Avant le juste achèvement...

Passe encor l'horrible souffrance

De voir s’éloigner la vengeance

Et le très vieux compte impayé...

Mais dépouillé!

Passe encor de voir une fille

Qui méconnait les droits sacrés

De la race et de la famille

Auprès d’étrangers préférés...

Passe encore une ingratitude

Qui laisse dans la solitude

Le cœur paternel endeuillé...

Mais dépouillé!

Suis-je endormi? Suis-je éveillé ?

A peine un droit sur la moitié!

Dépouillé! Dépouillé!

Tubal. entré depuis un moment, observe, à l'écart, son ami.

Tubal, appelant doucement Shylock.

Quoi?

Tubal, inquiet.

Ruiné... Pour jamais abat

Au seuil de la vieillesse,

Pas de faiblesse...

Où vas-tu?...

Je veux te suivre...

Shylock, qui s’est ressaisi.

Je vais... Parce qu’il faut, malgré tout, vivre Chez un client que j’oubliais, un commerçant,

Prêter mon reste à cent pour cent...

Suivi par Tubal, Shylock continue son chemin. Tous deux disparaissent à gauche.

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