SCÈNE III ANTONIO, BASSANIO, GRATIANO, PORTIA, NÊRISSA
Bassanio, à Portia.
Pour nous avoir tirés de ce mauvais pas,
Acceptez les trois mille ducats
Que nous devons à votre science.
Antonio.
En plus de notre reconnaissance...
Portia.
Merci, La satisfaction du succès me suffit,
Ne parlons donc pas de salaire,
Mais je voudrais vous offrir
Quelque souvenir
Qui pourrait vous plaire.
Portia.
Souvenir de la rencontre accidentelle ?
Mais quoi?.. Hé bien, comme cadeau
Donnez-moi votre anneau!
Bassanio.
Cet anneau n'est qu’une bagatelle !
Portia.
Si c’est un sacrifice
De vous en séparer,
A présent mon caprice
Est de le désirer !
Bassanio.
.le vous donnerai bague bien plus belle,
Celle-ci, gage d’amour fidèle
De ma femme, doit
Rester à mon doigt :
J’en ai fait le serment !
Portia, moqueuse.
Adroite ruse.
Économique !
(Saluant.)
Et je m’excuse!...
(A part.) Le jeu vraiment est trop facile,
Et c’est un bien piteux exploit.
Que de vaincre sans être habile...
Bien qu’en levant le petit doigt !
Nérissa, à part.
La gai té de son cœur est feinte.
L’anneau va-t-il s'en dessaisir?
Elle a la crainte- 0. • ■
1 Je. trop aisément réussir !
Bassanio, à sas amis.
Nous serions.un.peu ridicules .. - En prolongeant notre embarras.
Mieux vaut étouffer nos scrupules
Que de passer pour des ingrats !
Grâtiano, même jeu.
En faisant un serment <
Par excès de galanterie, D’une étonnante plaidoirie Nul n'avait préva le paiement Los
Antonio, à Bassani^ A qui je dois la vie Je donnerais joyeusement
La bague d’or la plus jolie En dépit du plus grand serment !
Portia, esquissant une sortie. . ...
Adieu ! La paix soit avec vous !
Antonio, « Bassanio.
Calmez vos scrupules d’époux,
Puisqu'elle lui fait envie.
A qui me sauva la vie,
De votre femme escomptant le pardon.
Cette bague donnez-la donc!
Bassanio, donnant laTiiiguî' à Portia.
Eh bien, la voici...
(Bassanio ayant, rçtfrç la. bague de son (Ivigt, Portia va la mettre au sien).
Nérissa, à Gratiano.
Je voudrais bien garder votre bague aussi,
Comme un souvenir qui dure
De cette aventure.
Gratiano, délihér^irtent.
Je vous la donne !
Nérissa, .re&ivnd la.. bague, revenue à. Purfia.
• Et sans se troubler !
Portia, à part à Nérissa.
C’est un double’compteà régler!
Nérissa, à part.
Pauvres femmes que-nous sommes,
Voilà ce que font d’un serment
Deux des meilleurs parmi les hommes
Que nous aimons ingénu ement.
Gratiano, même jeu.
Comprendront-elles le mobile
Qui nous a rendus généreux?
Je ne suis qu’à moitié tranquille
Après ce cadeau dangereux !
Bassanio, même jeu.
Soudain je crois à l’imprudence
De ce geste un peu trop pressé ;
il faut craindre la remontrance
D’un cœur qui se croira blessé !
Antonio, même jeu.
L’anneau perdu tout se complique...
Bientôt nous serons à Belmont,
Et le don de cette relique
Va leur valoir un long sermon !
Portia, à Nérissa, à part.
Partons pour Belmont au plus vite !
(A Bassanio, Antonio et Gratiano.) Adieu, messieurs...
Bassanio.
C’est à regret que l’on vous quitte.
Antonio.
Encor merci
Pour ce plaidoyer réussi !
Dieu vous garde, jeune homme sage.
Et bon voyage.
Portia.
Pour vous aussi !
Bassanio.
Bonne chance dans vos amours...
Que le ciel protège qui vous aime !
Nérissa.
Pour vous de même...
Et bien le bonjour!
Bassanio, à Portia.
Adieu, jeune homme de grand savoir.
Portia.
Adieu? Sait-on jamais? Peut-être au revoir.
Bassanio.
Dieu vous écoute...
Au revoir et bonne route!
Gratiano.
Adieu, messieurs... Et bon chemin!
(Portia et Nérissa se sauvent légèrement.)
Bassanio, à ses Compagnons.
Partons !
Partons ! . ..
Antonio.
Nous serons àBelmont demain !
(Tous les trois pour sortir.)
RIDEAU
Le rideau baissé sW là scène précédente, Shylock va apparaitr devant, venant de droite: il vient- de sortir du Tribunal sous le outrages et les huées, et s’avance défait, consterné, hagard.
Shylock, seul.
Frustré!
Dépouillé
Par un jugement imprescriptible, - -
Formel !
Sans'appel!
Est-ce possible?
Un triste état de servitude.
Passe encor si c’est le destin...
On en a presque l’habitude,
Il remonte au temps si lointain !
Passa une fois de plus l’épreuve.. .
Trop vieille pour qu’on s’en émeuve
D’être en public humilié---d
Mais dépouillé!
Passe encore après une affaire
La perte d’un petit profit
Si l’on manqua de savoir faire
Dans quelque contrat que l’on fit...
Passe encore ce qui vous échappe
Que le lendemain l’on rattrape
Par un accord entortillé...
Mais dépouillé!
Passe encor, après tant d'années.
De silencieux ressentiment,
Toutes les rancune ruinées
Avant le juste achèvement...
Passe encor l'horrible souffrance
De voir s’éloigner la vengeance
Et le très vieux compte impayé...
Mais dépouillé!
Passe encor de voir une fille
Qui méconnait les droits sacrés
De la race et de la famille
Auprès d’étrangers préférés...
Passe encore une ingratitude
Qui laisse dans la solitude
Le cœur paternel endeuillé...
Mais dépouillé!
Suis-je endormi? Suis-je éveillé ?
A peine un droit sur la moitié!
Dépouillé! Dépouillé!
Tubal. entré depuis un moment, observe, à l'écart, son ami.
Tubal, appelant doucement Shylock.
Quoi?
Tubal, inquiet.
Ruiné... Pour jamais abat
Au seuil de la vieillesse,
Pas de faiblesse...
Où vas-tu?...
Je veux te suivre...
Shylock, qui s’est ressaisi.
Je vais... Parce qu’il faut, malgré tout, vivre Chez un client que j’oubliais, un commerçant,
Prêter mon reste à cent pour cent...
Suivi par Tubal, Shylock continue son chemin. Tous deux disparaissent à gauche.