‹ Le Marchand de Venise, opéra en 3 actes et 5 tableaux, adaptation en vers de la comédie de ShakespeareChapitre 22 sur 27 · SCÈNE II LES MÊMES, NÉRISSA, déguisée en clerc, puis PORTIA · texte numérisé non relu

SCÈNE II LES MÊMES, NÉRISSA, déguisée en clerc, puis PORTIA

déguisée en docteur en droit.

Nérissa, s’adressant au Doge.

J’arrive de Padoue et j’apporte un message

Du très savant et très sage

Docteur Bellario, qui vous salue...

(Elle tend une lettre à l’audiencier qui la porte au Doge.)

Le Doge.

Je vous souhaite la bienvenue.

(Il ouvre la lettre et va la lire.) Bassanio, à Shylock, qui affile son couteau contre sa semelle. Avec ton affreuse mine de convoitise, Que fais-tu de ce couteau contre ton soulier?

Shylock, féroce.

Pour me payer

Sur ce banqueroutier,

Je l’aiguise...

Gratiano.

Démon dans un homme incarné.

Impitoyable chien, sois damné !

Shylock, riant méchamment.

Ton injure

Ne change rien à ce feuillet,

Et tout est vain qui de ce billet

N’efface pas la signature !

(De plus belle il aiguise la lame de son couteau sur sa semelle.)

Le Doge, tenant à la main la lettre qu’il vient de lire.

Le savant Bellario, fort malade,

Au moment de mon message, par hasard Recevait en visite un jeune camarade

Du nom de Balthazar...

Ne pouvant personnellement

Souscrire à ma demande,

il me recommande

Ce jeune docteur très chaudement !

Après avoir vanté son esprit subtil :

Nous avons tous les deux, ajoute-t-il, Longuement discuté du contrat sanguinaire Qui met aux prises le chrétien signataire

Avec le juif

Vindicatif,

Devant le tribunal suprême!

Nérissa, annonçant Portia.

Et voici le jeune docteur lui-même!

Portia entre, habillée en docteur en droit; elle salue le Doge et l’assistance.

Le Doge, à Portia,

Vous êtes l’envoyé du vieux Bellario?

Portia.

Oui, votre Grâce.

Le Doge.

Alors, vous connaissez l’affaire?

Fort bien...

Le Doge.

Parlez.

Portia.

Le Marchand Antonio?

Antonio, se présentant.

C’est moi.

Portia.

Le juif étonnant qui préfère

Quelque chose à l’argent?

Shylock, s’avançant.

Moi.

Portia.

De quelque côté qu’on aborde

L’affaire, le juif a pour lui la loi; Rien n’y peut changer rien que la miséricorde.

Shylock, vivement.

A laa elle on ne peut me contraindre, il me semble...

Portia.

Miséricorde et contrainte vont mal ensemble... La miséricorde doit couler du cœur

Du puissant et du vainqueur.

Comme d’une source bienfaisante

Coule l’eau qui chante

La justice qui de clémence tempère

La rigueur des lois.

Assimile à Dieu le Père

Le plus humble des rois !

Shylock.

Mon billet! Je m’en tiens à mon billet!

Portia.

Pourtant, si l’on payait Dix fois la somme à mettre dans ton coffre?

Bassanio, pressant.

Comme je l’offre !

Tubal, bas à Shylock.

Tiens bon !

Shylock, violemment à Portia.

Non! Je veux le paiement spécifié Sur le billet...

Portia.

Fais voir le texte détaillé...

De votre accord...

(Après avoir jeté un coup d’œil sur le papier.)

Sans possible erreur.

Sans possible méprise, il a droit à la livre de chair prise

Aussi près qu'il le veut du cœur...

(A Antonio.

Lé contrat est formel.

Vous lui devez votre poitrine nue...

Effervescence dans rassemblée. Les chrétiens tressaillent d'émotion, cependant que les Juifs e.rulimd.

Shylock, enthousiaste.

Ce jeune juge est un nouveau Daniel

D’une sagesse méconnue !

Bassanio, violemment.

Cette justice-là, je la répudie!

Gratiano, même jeu.

C’en est la farce!

Un Grand de Venise, même jeu.

La Comédie!

Un Vénitien, de même.

La parodie!

Tubal, à un autre juif, enthousiaste.

Enfin! Un juge impartial!

Le troisième Juif, même ieu.

Intègre!

Le Troisième Juif, même j^u.

Géniaif •

Le Deuxième Juif, même jeu.

Sans compassion hypocrite !

Shylock.

C’est Salomon qui ressuscite!

Le Doge.

Silence! Laissez respectueusement

Se dérouler le jugement!

Portia, à Shylock.

Pour peser la chair, il faut que tu t’assures De balances?

Shylock, montrant les balances cachées dans son vêtement.

J’en ai...

Portia.

Pour panser les blessures.

As-tu prévu le chirurgien?

Shylock, rudement.

De ce détail le billet ne dit rien !

Antonio.

Qu’on en finisse!

éA Rassanio.)

N’ayez point de remords

Bassanio... C’est presque une bonne fortune

Pour qui perdit tous ses trésors,

Qu'une mort opportune!

A votre femme contez ma fin courageusc... Je sacrifierais tout, toute ma vie heureuse,

Pour vous ravir au juif entêté!

Portia, moqueuse.

Cet aveu, votre femme l’aurait souhaité

Moins brusque, je suppose!

Gratiano.

Moi, la femme que j’aime, je le dis,

Pour qu’elle plaidât votre cause Je consentirais à la savoir au paradis !

Nérissa, ironique à son tour.

C’est un vœu que je vous engage A ne pas formuler dans votre ménage!

Shylock.

Et la sentence ?

Portia.

La sentence, nous y venons... Avance...

Encore un peu de patience,

Car la justice n’est pas loin;

De quelques pas je la devance :

Elle ne vous décevra point.

Malgré son allure flâneuse

Elle atteint qui veut l’esquiver,

Seulement, comme elleest bofteuse

Il lui faut le temps d'exriver '

Pour le crime ou les peccadilles.

Les tribunaux on convoqua;

Elle y Vient avec deux béquilles :

Le procureur et l’avocat !

Pour sa mission supérieure

Qu'importent l’allure et le pas.

Puisque finalement son heure

Sonne au cadran qu’on né voit pas!

Sa marche est un pèu claudicante;

Mais elle a le regard aigu,

El l’aventure est très fréquente

Ôu triomphateur confondu.

La justice est encor plus forte

Que le malin le plus finaud.

Et je crois bien que je l’apporte

Dans le repli de mon manteau !

Shylock, satisfait.

C'est fort bien parler de la justice,

Dont le devoir, en cette occasion,

Est de se porter caution

De mon droit ou de mon caprice!

Portia, s’adressant à Shylock.

Puisque rien ne t’émeut, la Cour, selon la loi, Va déclarer que cette chair ést toi!

(Bruits, murmures, protestations et approbations.}

Shylock, t'dèrànt la voix.

C’est j ugé justement !

Tubâl, meuie jeu.

Très bien !

Shylock, le couteau à la main, à Antonio.

Préparez-vous !

Portia.

Tout doux !...

Créancier sans miséricorde.

Songe bien que le contrat t’accorde Une livre de chair du noble commercant,

Mais pas une goutte de sang!

Shylock, inquiet.

l’as une goutte de sang ?

Portia.

Oui... Précise

Est la loi de Venise :

Si tu répands une goutte de sang chrétien.

C’est aussitôt la main-mise

Sur tout ton bien !

Shylock, égaré.

Mon bien?... Pas de sang?... Est-ce la loi ?

Portia.

Formelle!... El maintenant, paye-toi!

Shylock, sourdement.

Pas de sang?

Bassanio, moqueiir, désignant Portia.

Oui! C’est un Daniel équitable!

Gratiano, même jeu.

Un Salomon, en vérité.

Shylock, ulcéré, sourdement.

Pas de sang... Bon... que mon billet incontestable On le paye trois fois, et laisse en liberté

Le chrétien détesté!

Portia.

Tu refusas tout à l’heure .. La justice

S’en tient donc au paiement brutal :

Créancier bourreau, fais ton office...

Mais pas de sang!...

Shylock, de plus en plus inquiet.

Donnez-moi mon principal, Et je m’en vais...

Portia.

Touche ta créance Toi-même... va!

Shylock, hésite et puis, rageusement.

Le diable lui donne quittance!

(Il va pour sortir.) Je perds mon temps !

Portia, lui barrant le passage.

L'affaire n’est pas finie

Si simplement...

Tu voulus nettement

Attenter à la vie

D’un citoyen

Vénitien!

Pour ce crime, la loi fait deux parts de ton bien : L’une est pour le réchappé de l’attentat,

Et l’autre pour l’Etat!

Shylock, égaré.

Quoi?... Comment?...

Portia.

Puis, la loi spécifie Que le Seigneur Doge en ses mains tient ta vie!

Shylock, accablé.

Ma vie?... Ah! Prenez-la donc

Si vous me prenez ce qui fait vivre!

Le Doge.

Le pardon

Je te l’accorde, mais que demande Antonio?

Antonio.

Tenons-le quitte de l’amende...

Qu’il garde la moitié de son bien, et me pu te

L’autre avec intérêt ; À sa mort, je la reverserai sur la tête Du mari de sa fille.

Et qu’il dise être prêt

A faire au gentil ménage

Une donation

Des biens en sa possession

Au moment du dernier voyage!

Gratiano.

Moi je regrette le gibet !

Le Doge.

Tu le feras ce don,

Ou je retire le pardon.

(Shylock accablé fait signe de la tète qu’il accepté tout.)

Portia.

Shylock! Es-tu content de l'effet

De ton exigence?

Shylock, accablé.

Je suis satisfait...

(A soi-même, comme égaré.)

Dépouillé... Bafoué... Ma vengeance

Si longue à bâtir...

(Au Doge, presque défaillant.)

Vous me permettez de sortir?

Sur un signe ^acquiescement du Doge, sortie tragique de Shylock. Quand il a disparu, pendant que le Doge s’entretient avec son Conseil et que Portia cause avep Antonio, la foule s’écoule; chrétiens et juifs échangent entre eùj-, dans le brouhaha de la sortie animée, des impressions diverses.

Bassanio, joyeusement à (rratiano.

Est pris qui croyait prendre!

Gratiano.

il s’en lire encore à bon marché!

Bassanio.

Moi je l'aurais écorché

Avant que de le pendre !

Tubal, à un autre juif.

Il n’a pas su se défendre!

Premier Juif.

La peste du docteur étranger

Avec ses sottises subtiles!

212000 Troisième Juif.

Il fallait transiger!

Premier Juif.

Evidemment, devant ces juges hostiles!

Deuxième Juif.

Commode manière

De s’acquitter!

Tubal.

Oui, c’est de quoi vous dégoûter

Des affaires !

Le Doge, s’apprêtant à sortir, à Portia.

Monsieur, dinez-vous avec moi?

Portia.

Merci! D’urgence Je retourne à Padoue.

Le Doge, à Antonio.

Antonio, la chance

Vous servit enfin,

En mettant sur votre chemin

Tant de précoce clairvoyance !

(Saints, et sortie du Doge suivi des Grands de Venise.)

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