ACTE I, SCÈNE III
CLAUDE, allant à lui.
Mon oncle...
ROBERT, le repoussant.
Oh! ton histoire
A toi, je la connais ! Il te faut, n’est-ce pas.
Bon lit, bon feu, bon gîte, et quatre bons repas?
Moi je savais compter, écrire à peine et lire,
Car à vingt sous par mois on m’avait fait instruire.
Mais j’ai voulu, — mais j’ai travaillé, — mais j’eus soin De mettre chaque jour mon épargne en un coin.
C’était prudence ; car, sans rien qui me protège,
J’ai, petit à petit, fait la boule de neige.
— Quand ton père fut mort en perdant son avoir Je t’ai pris sous ma garde...
(Claude serre les mains de sou oncle.)
Et j’ai fait mon devoir En marquant une place au foyer de famille Pour l’enfant de ma sœur, à côté de ma fille.
Je n’ai pas distingué, j’ai travaillé pour deux.
A ton tour maintenant, mon garçon, je suis vieux;
Suis mon exemple, Claude, et vas où je te mène.
J’ai passé quarante ans à bâtir à grand’peine Un petit bien, — petit, mais un bien,— et c’est dur De bâtir avec rien. Ton avenir est sûr.
Car ta route est facile et simple.— Continue,
Et tu verras bientôt la fortune venue.
Décide-toi, voyons !
(Silence de Claude.)
Ça, neveu, m’entends-tu ?
Pour être indépendant vous avez combattu.
Sou par sou, franc par franc, vous avez, sans relâche, Conquis la liberté, — c’est au mieux. — Votre tâche Est faite, et vous pouvez vous endormir content Du devoir accompli. — Je veux en faire autant.
ROBERT
C’est très-bien jusque-là, mais enfin ?..
CLAUDE
La fortune
Est une indépendance et la gloire en est une.
Je sens en moi la force, en moi la volonté :
Je veux faire de l’art!
IS
Être artiste !
ROBERT, se levant exaspéré.
De l’art ! en vérité !
(Madame Champin se lève.)
MADAME CHAMPIN, avec prière.
Mon fils !
ROBERT
Eh bien ! que vous disais-je?
11 était grand besoin de le mettre au collège!..
Si de ne pas m’entendre on n’eût pas fait semblant,
11 aurait sur la hanche un beau tablier blanc,
Et connaîtrait, rubis sur l'ongle, la manière De débiter le sucre, ainsi que père et mère.
Être artiste!.. Ah ! morbleu ! nous l’avons mérité,
C’est la punition de l’avoir trop gâté !
(A Ciaude.J
C’est ton dessein formel?
MADAME CHAMPIN, avec prière.
Mon Claude!
CLAUDE
Inébranlable!
ROBERT, furieux.
Bien ! meurs de faim, de soif, du chaud, du froid, du diable! Je veux être haché menu, menu, menu,
Si je te donne un sou quand je te verrai nu !
MADAME CHAMPIN.
Mon frère, sois moins dur !
ROBERT
Moins dur, quand il résiste!
Est-ce que vous aussi deviendriez artiste
Avec vos sois moins dur? — Non, madame ma sœur.
Nous avons jusqu’ici montré trop de douceur.
Tout artiste est exclu de droit de la famille;
Je ne donnerai pas un artiste à ma fille,
Je romps l’engagement; car je préférerais Qu’elle épousât la corde et se pendit après !
(Il sort exaspéré.)