SCÈNE ‘IV
CLAUDE, MADAME CHAMPIN.
CLAUDE
Quoi ! Laure!...
MADAME CHAMPIN, avec douceur.
Nous avions arrangé notre vie.
Nous l’avions faite heureuse et calme; notre envie C’était de vous unir, et lu refuses !
Moi?
Mais je l’aime ! je l’aime !.. Et cependant, pourquoi,
Si l’on ne voulait pas d’un artiste pour elle.
Avez-vous fait éclore un monde en ma cervelle?
Mon oncle avait raison, ma mère, en vérité,
Mon éducation n’est qu’une cruauté !
Oh ! mon Dieu ! les parents terribles !
MADAME CHAMPIN.
Tu blasphèmes I
CLAUDE
Je vous reconnais bien, vous êtes tous les mêmes, Bourreaux sans le savoir, nou§ écorchant à vif.
Dans la férocité de votre amour naïf !
— L’enfant n’a pas quatre ans ; à peine s’il bégaie,
S’il marche, qu’on l’arrache à son enfance gaie.
Dans l’air froid d’une école obscure il est jeté!..
Il aurait dû grandir en toute liberté;
Croître comme un arbuste au vent de la nature!..
Mais non! — C’est pour son bien! — Il faut qu’on.le torture, Qu’il devienne un prodige avant qu’il ait dix ans!
Cela flatte l’orgueil de messieurs nos parents!
Et lorsqu’on Ta bourré d’une vaine science.
S’il est coupable encor d’un peu d’intelligence.
Si, devenu jeune homme, il garde en son cerveau Qu’on a trop raturé le culte franc du beau,
Comme vous savez bien, à l’aide du sarcasme,
Éteindre le feu clair de son enthousiasme !
Comme vous savez bien, lentement acharnés,
Glacer son cœur, tuer son esprit l — Ah ! tenez*
Le cannibale est moins sauvage en sa vengeance ! Quand il tient le captif en sa toute-puissance,
11 invente à plaisir les plus cruels trépas.
Il le tenaille, soit! — mais ne l’abrutit pasl
(il s’assied.)
MADAME CHAMPIN, lui prenant la main.
Claude !
CLAUDE, pleurant.
Ah! je l’aime!
MADAME CHAMPIN.
Enfant ! si tu l’aimes, oublie Tes projets insensés, tes rêves, — ta folie, —
Et ne compromets pas pour l’avenir lointain.
Le bonheur qui t’attend si proche et si certain!
— Oh ! vrais tyrans gâtés, qui payez d’une injure Nos jours laborieux et nos nuits sur la dure.
Et ne vous doutez pas, chers ingrats et chers fous, Que votre gratitude est d’être heureux sans nous !
Oh ! comme je voudrais, mon fils, pouvoir construire Tes châteaux en Espagne, au lieu de les détruire, Sans cet excès d’amour par lequel j’ai péché.
Et qui m’a faite pauvre, — et qui m’est reproché!
CLAUDE, embrassant sa mère.
Ma mère !..
(il se 1ère.)
MADAME CHAMPIN.
Mon ami, permets-moi de tout dire.
Je te permettais tout, jadis, pour un sourire!
(Elle se rapproche de Claude.)
Ton oncle, en te donnant son établissement,
Avec vingt mille francs de dot, fait sagement D’assurer le bonheur de Laure et de son gendre Est-ce déshonorant d’acheter et de vendre ?
Mais le commerce, c’est l’abondance. Ici-bas,
C’est bien le seul plaisir qui ne nous lasse pas 1 C’est le vrai, mon enfant! — Puis une fiancée Aimée et qui vous aime.
(Mouvement de Claude.)
Oui, je l’ai confessée;
Est-ce un si grand malheur qu’on en doive pleurer? Dis oui ! — Tu ne dis rien? Je vais tout réparer,