ACTE I, SCÈNE Vi
Ce bourgeois de génie, au masque souverain,
Dont l’àme a retrouvé tout le monde romain '!
11 ne passa jamais par une porte basse.
Il alla son chemin droit devant lui , — la face
Altière, se drapant avec austérité
Dans le royal manteau de son honnêteté,
Et vieux, — pauvre, — en chrétien, — calme et l’esprit eu fête. S’endormit dans la mort quand son œuvre fut faite :
— Comme l’enfant du peuple, à l’appel du tambour,
Qui part en se disant que la mitraille un jour
Le fera général ou maréchal de France,
Les artistes anciens, le cœur plein de croyance,
S’en allaient vaillamment, comme lui, vers le feu,
Vers la gloire; — et tant pis s’ils trouvaient l’Hôtel-Dieu !
CLAUDE, se levant.
Ah! voilà les grands mots!... On dirait à t’entendre Que si l’on n’a pas faim l’on ne peut rien comprendre.
Que les souliers béants et que les chapeaux gras Apportent du génie à ceux qui n’en ont pas.
Qu’il faut absolument la mansarde aux poëtesi..
Finissons-en avec ces paradoxes bêtes!
Moi, j’aime la richesse, et tant pis si c’est mal.
Quand je palpe de l’or, je palpe l'idéal.
Je m’empare d’un rêve ou d’une fantaisie.
Je me sens dans le cœur des flots de poésie.
Et je vois nuit et jour passer devant mes yeux Tous les enchantements des rêves merveilleux!
(il s’assied.)
RENÉ
C’est ton avis?.. Très-bien. — Mais alors point de feinte,
Gagne beaucoup d’argent, et jouis-en... sans crainte;
Mais ne viens pas me dire aussi que lu feras De l’art — après dix ans — le jour où tu voudras!
Allons, donc! — Mon amij sois tout l’un ou tout l’autre, Artiste ou commerçant : — l’art appelle l'apôtre,
L’apôtre l’auréole, et, pour la conquérir,
Il faut savoir longtemps travailler et souffrir!...
— L’homme a la soif du beau : dans son âme obsédée.
Le culte extérieur qu’il rend à son idée.
C’est l’art, et, quand il a trouvé ses traducteurs,
11 les place d’un bond aux sublimes hauteurs.
Ce rôle est noble et grand, mais il faut du courage;
Il faut ceindre ses reins pour ce pèlerinage.
Quoi! la gloire est ton rèvet.. et ton plus grand souci. L’argent? — lu veux les deux?— S’il en était ainsi. Comment récompenser ces courages farouches Qui se chauffent l’hiver au souffle de leurs bouches,
Ont froid et faim toujours, et, dans un galetas,
Font des métiers sans gloire — et 11e se plaignent pas!
CLAUDE
Tiens! René, brisons là.
RENÉ, allant chercher son chapeau.
J’ai tout dit, — je te laisse 1 — Par les sentiers perdus de la prime Jeunesse,
Sans nous quitter d’un pas, bras dessus bras dessous, Nous avons cheminé joyeusement en fous.
La route était moins longue àdeux. — L’heure est venue Où lu vas me quitter. — Hélas! je continue Le voyage tout seul. — Toi, pèlerin lassé.
Tu prends la grande route où la foule a passé.
Oublieux du pays que la chimère habite.
Vers un but plus certain tu veux aller plus vite.
Dieu te seconde, ami ! — Fais-tu bien? Fais-je mal ? Qui sait! — Mais je te suis d'un regret amical.
Adieu !
CLAUDE, lui prenant la main.
Non... Au revoir!
(Paraît Bobinette.)
RENÉ
Au revoir! — Mais j’en doute.
Nous nous rencontrerons peu fréquemment en route. — Moi, j’irai lentement, patient travailleur,
Par les chemins ardus du tenace labeur ;
Mais, si j’avais reçu du ciel, à ma naissance.
Ce je ne sais pas quoi qu’on appelle puissance;
Si je m’étais senti, comme toi, presque enfant,
Ce jeune diable au corps qui vous pousse en avant Et vous lance à l’assaut des hautes convoitises,
Va! plutôt que tenter de piètres entreprises Et me claquemurer dans un comptoir, vois-tu?
J’aurais, — quel avenir tu perds! — j’aurais voulu,
En dépit de l’argent, de l’amour, de la haine.