ACTE III, SCÈNE II. SI
Par quels liens puissants ton amour m’a su prendre !
Aux oiseaux de passage, imprudent, j’ai jeté,
Comme un enfant son pain, mon cœur émietté :
Jusqu'à l’heure mauvaise, où triste et sans courage.
Prenant mon idéal pour un vague mirage.
Je me suis affaissé sur le bord du chemin,
Et me suis endormi la tète dans la main.
Alors, je t’ai trouvée, ô mon enchanteresse !
O mon amour première ! et ma froide jeunesse,
Qui ne savait plus rien que pleurer et douter,
Comme un oiseau d’avril s’est remise à chanter!...
Que serais-je sans loi devenu? — Je l’ignore:
Aussi je veux t’aimer — toujours! — et puis encor, —
(il s’agenouille.)
Je veux t’aimer, vois-tu, pour toute la fierté Que je me sens au cœur auprès de ta beauté !
Car ce n’est pas en vain que le Dieu bon, chère âme.
Le Dieu clément qui fit les prés, les bois, la femme,
A fait fleurir en moi cet amour jeune et pur Comme une giroflée aux fentes d’un vieux mur !
CLAUDINE
Pauvre ami... je ne suis qu’une petite fille,
Élevée humblement au foyer de famille,
Et je ne connais rien du monde, si ce n’est Ce qu’en rêve mon cœur depuis qu’il te connaît!
Je ne sais si l’amour est sujet à méprise.
Mais je suis bien heureuse et fière — qu’il suffise D’un sourire d’enfant, inhabile à tromper,
Pour consoler ton âme et pour larelremper !
RENÉ. Il sc lève.
Tu m’aimes! — tout est beau ! — tout est bon! — ma Claudine ! Je le sens à l’espoir qui gonfle ma poitrine ;
J’irai trouver ton père et je lui parlerai.
Claude est mon vieil ami! — Je lui raconterai Nos projets d’avenir et nos amours si belles;
11 ne disjoindra pas nos deux âmes jumelles,
Et ne fera jamais, lui Claude, les sachant,
De ma Muse aux yeux bleus la femme d’un marchand.
CLAUDINE
Lui! non! ce n’est pas lui que je crains.