LE MARCHAND MALGRÉ LOI
RENÉ
C’est ta mère?
CLAUDINE
C’est son expérience et sa raison amère,
Ces deux froids conseillers qui lui disent tout bas Qu’un marchand devient riche... et toi tu ne l’es pas.
A h ! je le deviendrai! — L’amour qui m’aiguillonne !..
CLAUDINE
Ton âme est le trésor que seul j’ambitionne ,
El je n’aurai jamais le vulgaire souci D’en acquérir un autre, en ayant celui-ci.
Je tiens cette fierté de mon père, et suis sûre
Que si nous lui disions notre amour, sans murmure ,
Dédaignant les calculs d’argent, il nous dirait :
Soyez heureux ! — Mais lui ! — lui se sacrifierait I
(Mouvement de René.)
Je sais qu’il lutterait pour notre mariage Contre tous, — et je crains cct effort de courage ;
Je crains pour lui le choc d’une autre volonté :
La lutte le tuerait; car il a trop lutté !
RÉNÉ
Eh bien ! j’irai parler à ta mère.
CLAUDINE
Oh! oui, certe!
Tu parleras... très-bien, sans doute — en pure perte. Car ce qui te fait bon, toutes tes qualités Seront précisément tes nuisibles côtés;
Et tu n’obtiendras rien sans cette hypocrisie Qui répugne toujours à toute âme choisie !
— Laisse-moi me charger du soin de ce labeur : Nous n’avons qu’un désir et nous n’avons qu’un cœur. Va, je sais mieux que toi, René, ce qu’il faut dire: Prières et sanglots, raisonnement, sourire,
Je n’épargnerai rien... et je triompherai.
Car tout ce qu’il faudra faire, je le ferai 1 Reviens tantôt ! j’entends ma mère.
(René disparaît vivement.)