‹ Le marchand malgre lui comedie en cinq actes en versChapitre 61 sur 80 · ACTE IV, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE I

Que je pusse jamais t’épouser — Tu m’aimais !

C’était ton bon ami, qu’alors tu me nommais;

J’ctais le confident de tes enfantillages.

Et c’était, tout le soir, de joyeux babillages,

De bons éclats de rire et des sauts dans mes bras,

De grands petits secrets à moi seuls dits tout bas.

De noirs complots, tramés à nous deuxl — Chaque année ,

(Lui prenant la main.)

Quand Noël venait s’asseoir près de la cheminée.

Toujours l’enfant Jésus, au fond de tes sabots,

M’envoyait déposer les joujoux les plus beaux ;

(Lui quittant la main.)

Je ne te parle pas des bonbons, des brioches Dont tu dévalisais sournoisement mes poches.

Gamin de quarante ans, ennuyé d’être vieux,

Je jouais avec toi, qui me rendais joyeux.

Eh bien ! ressouviens-toi de l’enfance première,

Car je t’aime toujours de la même manière;

Tantôt je me suis tu; mais dis-moi maintenant Les secrets de la ferrfme après ceux de l’enfant !

CLAUDINE

Qui peut vous faire croire...

Oh 1 rien !.. mais la vieillesse Doute toujours. — J’ai peur... j’ai peur de ta jeunesse. Non pour moi, mon enfant, — je connais la vertu;

Mais je sais ce que c’est qu’un désir combattu ;

Je connais les retours de la nature humaine.

Ta résignation se changerait en haine ;

Ne me donne donc pas le remords incessant D’avoir été pour toi bourreau, — quoiqu'innocent!

CLAUDINE

Eustache !

EUSTACHE

Mes soupçons sont vrais !..

CLA UD1NF..

Doit répondre à la vôtre.

Ma confiance

EUSTACHE

Et c’est l’obéissance

Qui te fait épouser Eustache, un vieux barbon !

Va, c’est un sacrifice!..

CLAUDINE

Un sacrifice? Non.

J’en ai pleure d’abord, j’en pleure encor peut-être, Mais je deviendrai calme et saurai le paraître; Sûre de le trouver, je chercherai l'oubli Dans la conviction du devoir accompli. — Croyez-moi, mon ami, je serai bonne et douce;

Je bercerai vos jours sans douleur, sans secousse, Comme vous- autrefois, quand je vous aimais tant, Vous m’avez, dans vos bras, bercée en souriant l

EUSTACHE

Je ne puis consentir!

CLAUDINE

Consentez, je vous prie !

Ne suis-je pas encore votre fille chérie?

Ne me refusez pas! Que vous importe 1 —Allez, Vous ne verrez jamais mes yeux de pleurs voilés !

Je ne pleurerai plus, ou si parfois je pleure.

Si des vieux souvenirs jamais renaissait l’heure, J’étoufferai si bien mon regret endormi,

Que vous ne verrez, vous, rien qu’un sourire ami. .

EUSTACHE

Rien qu’un sourire ami — qui cachera sans doute De grosses larmes, c’est tout ce que je redoute.

Je vais trouver ton père...

CLAUDINE

Oh ! ne lui parlez pas !

Hélas I il souffre tant !

EUSTACHE

Ton père? — Dis tout bas À ce vieux prétendu qui veut te faire heureuse. Le nom de l’amoureux de sa fausse amoureuse !

CLAUDINE

Je vous jure...

EUSTACHE

Voyons, puisque j’ai deviné, Sois franche jusqu’au bout... il s’appelle?..

CLAUDINE, à voit basse.

René.

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