Exposé sommaire du problème des résineux
La récolte de la gemme, ou gemmage, ne demande pas un très grand effort.
Tous ceux qui ont été dans les Landes sont saisis par l’immensité des forêts de pins maritimes. Au tronc de ces arbres sont pratiquées des entailles (appelées carres); par où la résine s’écoule dans un pot et forme la gemme.
Toutes les semaines, le résinier rafraîchit l’incision par le piquage » ou « râclage » qui consiste simplement à
1. Sources principales de documentation : Office des renseignements agricoles au Ministère de l’Agriculture ; Journal officiel; Cours d’économie rurale, de M. Tardy, à l’Institut agronomique.
2. « Le marché des produits laitiers est lié à celui de la viande et à celui des matières grasses d’origine animale; il l’est aussi avec ceux des oléagineux, dont on extrait des succédanés du beurre, et il se trouve ainsi relié à celui des gemmes, lesquelles sont en concurrence avec les oléagineux dans l’industrie de la savonnerie ». (M. Nogaro, Les prix agricoles mondiaux et la crise, p. 131.)
enlever un copeau très mince. Il peut ainsi rafraîchir la «carre » environ quarante fois. Puis il pratique d’autres incisions en partant de la base vers la cime.
Travail agréable, sans doute, mais combien décevant par le peu de rémunération ou de profit qu’il donne actuellement.
A. Production mondiale de la gemme.
La production annuelle moyenne, au cours des dix dernières années, a été la suivante! :
Etats-Unis 525.000 tonnes, soit 61 % de la production totale
France 140.000 tonnes, soit 17 % de la nroduction totale Espagne 50.000 i
Portugal 15.000
Grèce 12.000
Indes 5.000
Viennent ensuite, avec de faibles quantités :l’Australie, la Russie, l’Algérie et la Pologne.
B. Marché français.
En France, la gemme est récoltée en presque totalité dans les forêts des pins maritimes du Sud-Ouest : Landes, Gironde, Lot-et-Garonne.
19 Production française.
Pendant les années 1933 et 1934, la gemme a été récoltée dans 950.000 hectares de forêts de pins maritimes, répartis comme suit :
Forêts domaniales 45.000 ha.
Forêts communales 85.000 — » 950.000ha Forêts particulières 820.000 —
1. Office des renseignements agricoles (Ministère de l’Agriculture).
262 LES INTERVENTIONS DE L’ÉTAT ET LE MARCHÉ AGRICOLE FRANÇAIS CES ° d’où on extrait :
22.000 tonnes d’essence de térébenthine 77.000 tonnes de brais et colophane 11.000 tonnes de déchets.
soit 20 % d’essence de térébenthine 70 % de brais et colophane 10 % de déchets
29 Consommation.
La «gemme », qui s’écoule fluide à la surface des arbres, se charge peu à peu d’impuretés, dont on la débarrasse par filtration.
Ainsi purifiée, la gemme prend le nom de : « Pâte de térébenthine ». Les utilisations qu’on en fait sont nombreuses : préparation de l’encre lithographique, des vernis, de la cire à cacheter, notamment.
Par distillation de la résine filtrée, on obtient de la colophane et de l'essence de térébenthine; celle-ci est employée dans la fabrication des couleurs à huile. La colophane sert à préparer des pâtes à papier, des savons, etc.
Quant à la résine impure, elle fournit les « brais » secs ou gras, qu'on utilise pour le collage des papiers, pour faire les joints des plaques de liège isolantes (chambres frigorifiques), pour la préparation du goudron, de la poix.
Aucun contrôle n’existant sur la circulation des produits résineux, il n’est pas possible de donner des chiffres précis ; mais on peut estimer qu’il est consommé annuellement en France, de 10.000 à 15.000 tonnes d’essence de térébenthine, et de 30.000 à 35.000 tonnes de brais et de colophane.
30 Les prit intérieurs 1.
Si l’on sait que les quantités vendues sont restées semblables à elles-mêmes, les chiffres des prix suffisent à indiquer la diminution de revenus des producteurs de gemme depuis le début de la crise.
Prix du litre de gemme :
en 1924 JR 1,166 1925 = 251 1926 — __4,19 1927 — 2,09 1928 — ES 1929 — 1,81 1930 1,38 1931 — 1,21 1932 — 0,97 1933 — 0,85 1934 — 0,70
Entre 1928, considérée comme année normale, et 1934, la diminution de prix atteint 60%.
Il. Intervention de l'État
A. Pourquoi l'Etat est-il intervenu ?
Il y a dans le Sud-Ouest 40.000 familles qui vivent de la production de la gemme.
En dehors des propriétaires et des distillateurs, on compte environ 12.000 ouvriers résiniers. La situation de ces ouvriers résiniers présente un cas social intéressant, que les représentants syndicaux et les députés de ces régions ont signalé aux Pouvoirs publics.
Les gemmeurs qui louent une propriété sont, d’après les coutumes, métayers, et ne bénéficient ni des retraites ouvrières, ni des assurances sociales ; par ailleurs, ils ne peuvent non plus se faire admettre dans le Comité
1. Office des renseignements agricoles (Ministère de l’Agriculture).
de propriétaires ou dans les conseils de coopératives.
La crise a été d’autant plus fortement sentie que la période d’après-guerre avait été florissante. Parlant des Landes un écrivain, cité par la Revue des agriculteurs de France, s’exprimait ainsi :
« Les villages sont devenus de coquettes bourgades, encadrées par la blancheur des routes toutes neuves ; le paysan des Landes a grandi à l’état de bourgeois heureux et sa maison aux volets verts repose avec confiance à l’orée des pinèdes nourricières. Dans cette région qui s’ouvre à une ère nouvelle, c’est la volonté de l’homme, ce n’est pas la loi du sol, qui vient de faire de l’histoire ».
C’est, en effet, l’homme qui a transformé, par des plantations de pins maritimes, cette région jadis inculte ; c’est aussi l’intelligence de l’homme qui a pu donner quelque temps la prospérité aux exploitants, en trouvant à la gemme des utilisations nouvelles, par le perfectionnement des industries de transformation. Malheureusement la crise n’a pas épargné cette région, qui semble faite pour la vie heureuse ; la prospérité d’après-guerre a fait place à la faillite et à la misère.
La barrique de gemmes de 340 litres valait 100 à 110 fr. en 1914; son prix atteignait 1.000 fr. après la guerre, pour retomber en 1935 à environ 270 fr., coefficient 2,3 par rapport à l’avant-guerre.
A cela vient s’ajouter la mévente des bois.
Après un gemmage appelé symboliquement « gemmage à mort », le bois « d’éclaircie » ne trouve acquéreur qu’à 20 fr. le mêtre cube (soit coefficient 2).
En francs-papier, la valeur des gros arbres sur pied est égale à celle d’avant-guerre, en francs-or.
Voici avec précision le problème tel que le posait le Syndicat des Ouvriers résiniers 1 :
1. Office des renseignements agricoles (Ministère de l'Agriculture).
L'’ouvrier résinier récolte en moyenne, dans son année, 25 grandes barriques de 340 litres, en 250 journées de travail effectif. Comme rémunération, il reçoit la valeur en argent d’une partie de sa récolte, dont le pourcentage varie de 50 à 75%, suivant les conditions du gemmage et suivant les cours de la gemme.
Si l’on prend le pourcentage de 60%, l’ouvrier récoltant 25 barriques aura pour sa part annuelle la valeur de 5.100 litres de gemme :
25 barriques X 340 litres X 60% — 5.100 litres.
Pour que cet ouvrier touche un salaire de 20 fr. par journée de 10 à 13 heures, il faudra que sa part de 5.100 litres de gemme ait une valeur de 5.000 fr. (250 jours à 20 fr.), ce qui correspond à un prix de vente du litre de: 0 fr. 98.
Les gemmeurs syndiqués considèrent comme minimum le prix de 1 fr. 18, correspondant au cours de 400 fr. la barrique. Correspondant à une rémunération de 14 fr. par journée de 11 heures de travail, le cours moyen de O fr. 70 en 1934, créait une situation critique, à laquelle la loi du 2 juillet devait remédier.
B. Comment l'Etat est intervenu 2.
Les chiffres annuels de la production française, comparés à la consommation intérieure, indiquent, pour l’année 1934, un excédent d’environ 10.000 tonnes de térébenthine et 45.000 tonnes de brais et colophane.
Faute de pouvoir être exportés, les excédents constitués en stock, pesaient lourdement sur le marché.
La loi du 2 juillet 1935, pour la gemme comme pour le lait, a pour objectif la résorption des excédents, en
1. C’est un exemple entre beaucoup d’autres de l’impossibilité d’appliquer la loi de 8 heures aux travailleurs agricoles.
2. Cours d'économie rurale, à l’Institut national agronomique, et Journal officiel du 3 juillet 1935.
affectant une somme de 4.500.000 fr. destinée au développement des débouchés et à l’améragement scientifique et technique de la production.
Le titre V de la loi prévoit un Comité Central des Producteurs résineux, semblable à celui du lait.
En application de la loi, il a été créé au Ministère de l’Agriculture, un Comité Central, comprenant, à côté de trois parlementaires des départements de la Gironde et des Landes, les représentants qualifiés des divers intérêts en cause.
Comme celui du lait, ce Comité constitue, en ce qui concerne l'application de la loi, l'organe consultatif permanent du Ministre de l’Agriculture.
Considérant la situation du marché et la présence de stocks importants, le Comité Central des Produits résineux estima que le premier effet devait porter sur les exportations d’essence de térébenthine et de produits secs (brais et colophane).
En juillet 1935, l’essence de térébenthine française cotait 265 fr. à Dax; ce qui portait son prix, rendue Anvers, Londres, Hambourg, à 299 fr.
Les prix des essences américaine, portugaise ou espagnole, rendues dans ces mêmes ports, étaient respectivement de : 219, 201 et 215 fr. L’essence française ressortaïit donc à 90 fr. plus cher que l'essence des autres origines.
A la même époque, les 100 kgr. de produits secs présentaient une différence de 14 fr. en faveur des produits américains. |
Une prime à l’exportation, comblant la différence entre les prix intérieurs et les prix étrangers, s’avérait donc indispensable pour permettre la vente de nos produits sur les marchés étrangers et dégager le marché intérieur.
Section VII CHICORÉE A CAFÉ
La chicorée à café occupe en France de 5 à 6.000 hectares. Cette plante est cultivée par environ 15.000 agriculteurs dans les départements du Nord et du Pas-de- Calais, et remplace la betterave en tête d’assolement. Elle ne supporte pas les terrains lourds.
Le tubercule de la chicorée à café est débité en cossettes qui sont séchées à la ferme en perdant le quart de leur poids. Ce sont ces cossettes séchées qui sont le produit commercial et sont envoyées à la raffinerie.
Le cours de la chicorée à café ayant subi une forte baisse, une loi du 4 juillet 1931, avait prescrit l'emploi obligatoire par la raffinerie de cossettesfrançaises. Actuellement le pourcentage est fixé à 90%.
Mais malgré ce contingentement indirect, les prix de la chicorée à café ont baissé continuellement.
es demandes avaient été formulées afin que ce produit fasse l’objet d’un décret-loi analogue à celui édicté en faveur de la betterave. Le Gouvernement s’y était opposé pour diverses raisons dont les principales sont le manque d’organisation de la production et la répartition de la culture entre une poussière de producteurs.
Le député Tillie appuyé par ses collègues du Nord et du Pas-de-Calais réussit néanmoins à faire voter une loi par laquelle le Gouvernement devra fixer chaque
année la quantité à produire par chaque producteur. Le principe de la loi est donc très simple, mais il semble d’une application difficile de contingenter une production aussi disséminée.
La protection de la betterave a amené la protection de la chicorée à café; c’est un cas très précis où l’intervention appelle l'intervention.
Section VIII PRIMES A LA PRODUCTION
$ 1. Le lint
Pour le iin se présente une méthode d'intervention différente de celles qui ont été appliquées pour les produits étudiés précédemment : la prime à la culture.
La protection du lin ne remonte qu’à la fin du siècle dernier. La protection actuelle, venue après une période d’absence de toute protection, ne remonte qu’à quelques années.
Pourtant, l'emploi du lin dans la confection des tissus remonte à des temps aussi reculés que celui de la laine. En Egypte, on le trouve dans les bandelettes qui enveloppaient les momies, et les vêtements de la caste sacerdotale étaient aussi de lin. Pline raconte qu’on l’employait chez les Romains pour la confection des toiles à voile et donne des détails de fabrication prouvant que ses contemporains étaient arrivés à une solution approfondie de la question. On fabriquait aussi des tissus très fins, grâce à la fille de Lateus, Pamphile de Ceos : « Car, dit Pline, comment passer sous silence celle qui la première déshabilla les femmes sous prétexte de les vêtir ».
1. Sources principales de documentation : Article du numéro de janvier 1936 de la Revue des agriculteurs de France; Office des renseignements agricoles ; Service des primes à la culture du lin et du chanvre au Ministère de l’Agriculture ; Association générale des producteurs de lin ; Journal officiel.
La France connaît la culture du lin depuis plus de 2.000 ans. Celle-ci passa par des fortunes diverses. L'Etat se préoccupa peu de cette culture, qui eût été complètement abandonnée s’il ne s'était aperçu récemment que le sol français pouvait produire autre chose que des céréales et du vin. Aussi la question du lin est-elle à l’ordre du jour.