‹ Le marché aux fleursChapitre 1 sur 6 · PIERRE LAFITTE&0« EDI T E U R S · texte numérisé non relu

PIERRE LAFITTE&0« EDI T E U R S

90, AVENUB DBS CHAMPS-ÉLYSÉBS

i B1!DL10T^!ECA •

à A bel Hermant.

ASenlis, au mois de mai.

Autour de la cathédrale,' où Ton venait de célébrer la première communion, le vent bondissait comme un fou : l'on eût cru qu'il voulût disperser toutes ces fillettes en mousseline qui embarrassaient les abords de l'église, pareilles à des nuages blancs.

Quatre de ces petites s'en furent ensemble, à pied, suivies par leurs mères. Elles se rendaient d'abord chez l'une d'elles, Germaine Carretier, dont les parents habitaient une demeure exigiie, commandant un jardin de curé, t deux pas de l'église.

Tout le monde, ce matin-là, souriait avec douceur, et gazouillait comme au Paradis

LL MAIiCUÈ AUX FLEUHS

nicinc. Germaine el Sc^ iruib amies se semaient j)urcii et fraîclicb, eiuhuusiasmées par une piété louic neuve, bien piub durable et bien meilleure que celle de la veille. Les quatre gamines s'estimaient dorénavant de grandes personnes. L'une d'elles, Stéphanie Prottard, était pauvre, sa mère vendant des légumes dans la maison voisine. Elles avaient tenu à l'emmener, et la comblaient de prévenances.

— Stéphanie, s'écriait l'une, je viendrai te prendre en voiture tantôt, pour retourner à l'église. Attends-moi, surtout.

— Ma chérie, faisait l'autre, je suis sûre que lu n'as pas un bon chapelet. Je t'en passerai un, qu'on m'a donné.

— Ecoute, Stéphanie, ajoutait la troisième, veux-tu des gants de peau ? Je t'en apporterai. Ce sera mieux que tes filoselles, mon loup. Et puis, tu les garderas.

— Merci, mademoiselle.

— Mademoiselle ? Tu es folle ? Appelle-moi par mon nom ! Est-ce que je t'appelle mademoiselle, moi? )>

Ces âmes charitables luttaient de gentillesse. On leur avait dit : « Au regard de la Providence, toutes les créatures sont égales... Chaque bonne parole que vous dites à plus humble que vous est entendue de Dieu... » Elles eussent tout donné à Stéphanie, ce matin-là,même leurs dots. A peine savaient-elles, d'ailleurs, ce que représentait, au juste,ce terme profane,une dot. Cela se rangeait, à n'en pas douter, parmi les œuvres de Satan : elles y renonceraient cet après-midi.

La plus dévouée fut Germaine Carretier. Elle fit voir à Stéphanie la maison, sa chambre, sa toilette, lui mit de force une boîte de bonbons dans les mains :

— Elle te plaît? Emporte-la.

Et devant la glace, Germaine dit encore :

— A la bonne heure, tu as ton bonnet droit, toi. Tandis que moi, regarde ça!

— Mais il est bien joli, le vôtre.

— A cause de la guipure? Bah I voilà une belle affaire, une guipure ! Si tu savais les pantalons que j'ai vus à Paris, dans les vitrines !

lu LE AlAUCUÉ AUX t'LEVHS

Au bout de dix minutes néanmoinb, il fallui se séparer : les mères s'impatientaient, appelaient les petites saintes :

— Germaine ! Lucie ! Kveline î... Allons, mes enfants, partons ! Vos déjeuners attendent, à la maison... Embrassez votre amie...

Les fillettes, très gaies, échangeaient mille propos confus : <( Au revoir... A bientôt... J u oublies ton livre... Reliens ma place à côté de toi... Ls-tu godiche ! On va en rangs... »

Germaine sur le pas de la porte, recevait leurs adieux.

— Tout le monde défile, remarqua M"' Prottard. On dirait d'une noce.

Eveline éclata de rire, et s'écria, gamine :

— Cherchez le marié î

Juste à ce moment, un tout jeune homme, très élégant, entra, précédant de peu M. Carretier. Ce jeune homme, qui se nommait Georges Carretier-Perrot, un cousin de Germaine, portait une grande gerbe de roses et d'orchidées :

— Tiens, Germaine, voici pour toi.

On se récria, non sans une gêne légère : les

fleurs étaient vraiment trop belles et bien profanes peut-être.

M. Carretier, le père, qui survint presque aussitôt, pinça ses lèvres, qu'il avait minces sous ses graves moustaches, et fronça le sourcil. Il jugeait fort mauvais que ce freluquet de Georges, au lieu d'offrir, comme tout le monde, un livre de messe ou un coupe-papier, s'en fût donner des fleurs à cette petite.

Et pourtant, s'il eût bien regardé sa fillette au fond de ses yeux clairs, il eût vu combien elle était contente — et flattée !

Une demi-heure après, mangeant son repas, plus soigné que de coutume en ce jour de fête, Stéphanie Prottard murmurait, pensive :

— Tout de même, il sentait joliment bon.

— Qui donc, ma petite ?

— Le cousin de Germaine.

Mais M"" Prottard fut révoltée.

— Guettez-moi l'effrontée ! déclara-t-elle. Un jour de première communion, voilà une demoiselle qui ne songe qu'aux odeurs ! Le musc s'achète partout, apprends ça!

M. Prottard, citoyen h forte tète, pensa tout bas : (( C'est comme l'encens, tiens! » Toutefois ce propos ne lui jjarut point décent en une telle circonstance, et par politesse envers sa femme, sa fille et le bon Dieu, il n'ajouta mot.

HUIT OU neuf ans peut-être après ce jour, à la fin de septembre, M"® Germaine Carretier éprouva une grande surprise, sur la route de Pontarmé à Senlis.

Elle y marchait en compagnie de Monsieur, son lévrier gris, et de Julie, la femme de chambre. Les autres jeunes filles du pays ont des institutrices ; mais c'est là un luxe que les Carretier n'ont pu s'offrir, n'étant point riches, bien au contraire. Faire partie du golf de Vineuil, qui se trouve à deux pas de Senlis, voilà toute la dépense que se permettaient M"® Carretier et sa fille Germaine. Elles prenaient assez souvent le train pour Paris, mais la prodigalité s'arrêtait là, et pour cause : la famille Carretier, sans être à court, devait' néanmoins compter sou par sou.

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Aussi Germaine emmenait-elle la femme de chambre, quand elle voulait se promener dans la campagne; sa mère n'aimait point la marche, et Répugnait h se laisser voir ainsi à pied en pleins champs, alors que tout le monde ne s'y montrait qu'à cheval, en voiture ou en auto. Car la bonne soci/'té ne consent à faire usage de ses jambes que sur un terrain de golf, ou bien en battue, le fusil aux mains — et encore!

Bref, Germaine donnait ainsi de l'exercice à son beau chien Monsieur; et afin que la femme de chambre ne mît point de mauvaise grâce à la suivre, elle choisissait les jours où l'on chassait en forêt de Chantilly. C'était alors un jeu que de guetter, au bord du bois, la voix

Il des chiens, ou les trompes lointaines, ou peut-

être de voir sauter le cerf, puis la meute, soit

Il en plaine, soit sur la route.

Mais ce jour-là, et comme Germaine s'en revenait vers Senlis, elle vit bien mieux encore et bien plus merveilleux, lui sembla-t-il, que tous les équipages du monde, et saint Hubert lui-même, s'il les eût guidés!

Un sous-lieutenant de hussards rentrait au pas, lui aussi, vers Senlis. En tournant la tête, Germaine crut s'apercevoir qu'il souriait. Et quand il fut au point de les dépasser, il salua en riant tout à fait :

— Bonjour, Germaine, fit-il.

Celle-ci tressaillit :

— Ah! s'écria-t-elle... Georges!...

C'était Georges Carretier-Perrot en effet.

— Que faites-vous ici ? demanda-t-elle, stupéfaite.

— Une période, vous le voyez.

— Et vous venez de la chasse ?

— Mais oui... Qu'est-ce qui vous étonne?... Je suis content de vous revoir, ma petite cousine.

— Mais...

— Mais quoi ? Vous me pensiez fâché avec tout le pays, et honni par les gens de la chasse?... Je crois en effet que s'ils me reconnaissaient, ils me feraient plutôt méchante figure; un député, un garçon qui fait de la politique! Un jacobin, un révolutionnaire, un incen-

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diaire!... Hein, c'est cela que vous vouliez dire?... Mais rassurez-vous; on ne sait plus comment j'ai le nez fait, depuis tant d'années que j'ai quitté Senlis. Et puis, regardez, je laisse pousser ma moustache, quand je me trouve au régiment. Il n'y a que mon cousin Carretier peut-être, votre père, Germaine, qui me remettrait sans doute, et il ne va pas en forêt... J'étais bien tranquille : j'ai demandé permission d'aller suivre encore une chasse d'essai . Vous savez que j'ai toujours aimé cela. On a pris un beau daguet tout à l'heure, aux étanps... Et je suis bien ravi du hasard qui m'a mis sur votre route... Votre mère se porte bien ?

— Mais oui, merci... Pourquoi ne venezvous pas nous voir?

— Hélas! votre père me jetterait à la porte î... Pensez à ce que représente ce mot effroyable : un socialiste!

Puis, changeant d'entretien :

— Vous avez là un lévrier merveilleux! Il me rappelle un personnage de féerie : le prince Ardoise, le Courtisan gris. C'est un chien du

xvi^ siècle, un chien Valois. Ronsard l'eût chanté.

— Il va courir cet hiver, répondit Germaine. La semaine prochaine, je le mets chez l'entraîneur, pour le coursing.

— La caserne des gladiateurs... Est-ce que vous chassez à courre aussi ?

L'officier avait mis pied à terre, et marchait à côté de Germaine, en tenant son cheval par la bride. Ils devisaient touchant mille sujets: depuis tant d'années qu'ils ne s'étaient vus!

— Vous souvenez-vous de nos grandes conversations trop sérieuses d'autrefois, dans votre petit jardin ? Vous aviez alors des jupes courtes, et les cheveux tout blancs.

Germaine, en efïet, possédait une chevelure onduleuse, splendide, et si blonde, que près des tempes et des oreilles elle luisait comme de l'argent fin. Avec cela des yeux très clairs, qu'ombrageaient des sourcils de statue.

— Vous êtes devenue très jolie, ma petite cousine. Et la cervelle, en bon état? Lisezvous?

l8 LE MARCHÉ AUX FLEUItS

— De mon mieux.

Cependant, une question brûlait les lèvres de Germaine. Elle jaillit enfin:

— Pourquoi étes-vous socialiste, Georges? Il se mit à rire, puis répondit joyeusement:

— Parce que j'aime la force. On capte la force, et l'on règne. Morale de César. Quiconque veut être prince, doit passer par là: j'y passe. Nous y passons, quelques-uns.

Tout à coup, il devint profondément sérieux, regarda Germaine au fond des yeux, et lui dit:

— Ecoutez, vous étiez très intelligente jadis, je vais vous parler crânement. J'aime à la folie la grâce de mon pays, Germaine ! Alors je souhaite la guerre de toutes mes forces, mais une guerre révolutionnaire, qui bousculera l'Europe, et jettera la France à la tête de l'univers!... Il faut risquer!... On ne vit qu'à ce prix.

Après quoi, souriant et gai de nouveau, il demanda tout soudain à Germaine si elle épouserait bientôt son amoureux.

— "Mais je n'en ai pas! fit-elle.

— Ah ! tant pis ! La dentelle des mariées eût été délicieuse sur ces cheveux-là.

— Comme ça, tout de suite ?

— Pourquoi pas? Un mariage de passion vaut bien les autres. Jugez-vous cela si joli, la vente des jeunes filles, leur trafic, le négoce des dots ? C'est un vrai marché, le marché aux fleurs.

— Mariages de raison... On assure pourtant que ce sont les plus sûrs et les meilleurs.

— Qui décrète cela ? Les négociateurs, bref, les parents. D'ailleurs, il se peut. Mais ce qui me fâche, c'est qu'on soit hypocrite: on ne veut pas traiter ça franchement, comme du brave commerce entre papas, à la papa. On prononce des mots immenses. Mauvais goût...

— Eh ! bien, et vous, Georges, vous ne vous marierez pas ?

— A quelle heure, grands dieux ! Je n'ai pas le temps. Le Parlement va rentrer: et le devoir?...

Ils approchaient de Senlis. Georges s'arrêta. — Il faut que je remonte à cheval, et que

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je vous laisse. Si l'on nous voyait arriver en ville côte à côte, je vous compromettrais. Je me rappelle trop comment ils sont, dans le pays... Au revoir, Germaine. Ma période finit aprèsdemain. Je ne vous reverrai pas... Mais je viens de passer un joli quart d'heure — comme il y a dix ans î Vos jupes se sont allongées, pourtant vous avez les mêmes yeux....

11 caressa Monsieur, doucement, puis baisa la main de Germaine, salua la femme de chambre, et se remit en selle. Après quoi, il partit au petit trot vers la vilîe.

— Le cousin de mademoiselle? demanda la femme de chambre. On devient donc député si jeune que ça?

— Oui...

— Il est bien.

— Oui...

— Et bien aimable aussi.

— Il l'a toujours été, Julie.

IDI.. .L'automobile qui portait M. Adolphe Lesca et sa grande fortune, roulait, roulait follement vite sur la route de Paris à Senlis.

Ce n'était point qu'Adolphe Lesca, l'illustre et l'incomparable couturier, se plût tout particulièrement à faire de la vitesse et à brûler le pavé des routes. Mais, selon la manière de nos artistes contemporains, il agissait toujours comme en pleine bataille, il vivait sa vie, ainsi que l'on s'exprime aujourd'hui. On le voyait sans cesse diaboliquement pressé: et de fait, conduire à son exemple une étonnante usine de robes,se voir à la tête d'une armée d'ouvrières et de commis, veiller à tout, depuis les machines électriques jusqu'aux cuisines, depuis les comptes du caissier jusqu'aux réclamations

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du plub liumblc personnel, depuis le soupv'on de rose toléré sur tel costume tailleur, jusqu'au rien de jaune semé parmi les plis de tel manteau, sans parler de l'invention des modèles, des rapports délicats avec les clientes, des traités de publicité, des campagnes pour l'exportation, et des études de gestes, d'attitudes, de concordances secrètes qui doivent exister entre les toilettes et le décor, entre certains corsages et la conversation, entre telles ou telles guipures et la rêverie; tout cela, qu'on l'avoue, c'est beaucoup de travail et bien des soucis. Joignez qu'Adolphe Lesca collectionnait, que son établissement commercial était un musée, son hôtel un temple, son château de \'airières un bijou; qu'il avait rénové la silhouette des Parisiennes, inventé la Perse, confessé le premier, chez nous, la religion des ballets russes ; qu'il était plus fameux en Europe que jadis Cora Pearl ou le maréchal de Saint-Arnaud ; et convenez que le prestigieux personnage, encore jeune avec cela 't non dépourvu de séduction, n'eût su com-

ment perdre son temps, certes!... Toutefois, il témoignait naturellement d'une si heureuse activité, que ces labeurs extrêmes n'étaient que jeux pour lui; et il trouvait loisir pour tout. Mais aussi avait-il cure de suivre la mode, et voire, de la guider. Or, en 191 1, on mène un train d'enfer, du moins dans le monde où l'on pense; un travailleur intellectuel court toujours il le doit, il le faut. Donc, Adolphe Uesca apparaissait comme une fusée, repartait comme l'ouragan. Dans le sens où l'on dit qu'on ne prend pas quelqu'un sans vert, il était impossible à quiconque de prendre le couturier sans fièvre.

Par conséquent, son automobile dévorait l'espace, au grand dommage des poules et des roquets errants. Adolphe Lesca se rendait à une réunion de coursing, aux environs de Senlis. Ce terme anglais, coursing, signifie tout simplement — on le sait sans doute — une course de lévriers. Rien n'est plus beau qu'un tel spectacle: au bord d'une immense plaine, entourée de bois, ou limitée au loin par des

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coteaux, des haies, des eaux, une assemblée s'est groupée. S'il fait froid, l'on ne voit que fourrures et pelisses ; sinon, de ces étofïes bourrues qui se marient si bien aux feuilles de l'automne, ainsi qu'aux arbres dépouillés. Le sport du coursing naît en même temps que les premiers frissons de l'année, à la fin de septembre, et cesse dès qu'un bourgeon se montre, avant l'avril.

Mêlés aux femmes emmitouflées et aux hommes en manteaux de campagne, les hauts, les sveltes, les puissants et fins lévriers vont et viennent, ça et là, tenus en main; ils sont habillés de couvertures à taille, coupées comme les redingotes de Brummel. Plus loin, deux haies forment couloir: c'est l'issue du parc aux lièvres. Bientôt, un couple de chiens est dévêtu, puis solidement attaché à la même laisse.

Un homme robuste les prend, les fixe à son poing ; ils frémissent de convoitise et de violence, et déjà le sang saute et bout dans les veines des deux princes de proie, ils tournent de tous côtés leurs têtes intelligentes, leurs nez

aigus: ils sont prêts I... Enfin, un silence, et c'est un lièvre qui débouche du couloir dans la plaine... Les chiens l'ont vu: ils se débattent, se tendent comme des arcs, l'homme a peine à les tenir. Quand le lièvre a pris assez de champ, un déclic, hop ! — et voilà nos bêtes fauves lâchées, bondissantes, vertigineuses, arrachant le sol de leurs ongles, et sur le point de se rompre plutôt que de manquer leur but !... Le juge, en habit rouge, les suit, à cheval, marquant les points de la course. C'est une émotion sauvage, et des plus jolies.

Adolphe Lesca, cependant, n'allait pas à Senlis dans la seule intention d'assister à un coursing. Pour qui prenez-vous donc ce délicat? Pour un homme de sport, pour un gars bruni en plein vent? Vous voulez rire: un de nos raffinés connaît d'autres plaisirs! Le grand couturier voulait seulement acquérir quelques lévriers, afin de les laisser errer sur les pelouses qui entouraient sa maison de commerce. Il projetait même d'inventer certains modèles, robes du matin ou peignoirs d'intérieur, qui seraient

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livrables aux clientes sous condition formelle, garantie par contrat, que celles-ci s'engageassent à ne porter ces toilettes qu'autant qu'elles tiendraient en laisse, ou bien couché à leurs pieds, un beau lévrier d'un ton complémentaire. Or, il ne pouvait s'agir, bien entendu, d'un lourd flandrin de barzoï russe, velu et frisé; les modèles de Lesca ne s'accommodaient que du nerveux chien de courses, à poil ras. Et le maître venait se documenter.

Quand il arriva sur le terrain de coursing, deux lièvres avaient été courus déjà. On amenait un troisième couple, une chienne fauve, efïilée comme une guêpe, et un chien gris, à poitrine énorme et à col de cygne, le dos large et arqué, les yeux étincelants. Tous deux tiraient sur la laisse, au point de forcer à courir les petits lads qui les conduisaient vers le parc aux lièvres.

Une jeune femme, ou jeune fille, étonnamment blonde, regardait avec angoisse et tendresse les apprêts de cette course.

— Qui donc est-ce? demanda le couturier à

l'ami qui l'avait accueilli à l'entrée du champ où se disputait l'épreuve. Et il posait cette question du ton soupçonneux et négligent à ia fois dont il eut interrogé quelque antiquaire. (( Qu'est-ce que ça vaut, ce brimborionlà? »

L'ami répondit: « C'est M"® Germaine Carretier, une petite fille gentille, mais province. »

Province? Ah! voilà ce qu'il n'eût pas fallu dire ! Dès qu'un pauvre bourgeois^ — car Adolphe Lesca méprisait son interlocuteur, comme, il est vrai, presque tous ses amis, non moins d'ailleurs que ses ennemis, et du reste à peu près tout le monde — la traitait ainsi, c'était donc qu'il y eût infiniment de charme à découvrir chez cette petite ! Le couturier commença aussitôt de l'apprécier un peu. Tout à l'heure, ce serait sans doute beaucoup, et un jour, peut-être, passionnément.

— Quelle silhouette! songea-t-il. Il ne se trouve pas un mannequin dans Paris qui ait cette démarche! C'est une nymphe de Bakst, une nymphe sous la fourrure... Combien mes

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robes les plus intelligentes, les plus hardies, prendraient vie sur ce corps I...

Ht tout liaut: «< C'est son chien qui va courir?

— Le gris, oui. Il s'appelle Monsieur.

— Voyez donc! Il bondit!... Nous le nommerons Nijinski.

— Nous?...

Le couturier taquinait, pensif, sa petite barbe à la Henri III. Le lévrier n*étail pas à vendre, soit; mais on pouvait du moins acheter la jeune fille. Les affaires sont les affaires. La maison Lesca les menait rondement.

— Dites-moi, mon cher, ils sont riches, ces Carretier?

— Peuh ! très modestes. Petite aisance à Scnlis.

La figure de Lesca s'éclaira. II prit son ami par le bras.

— Présentez-moi donc aux parents, voulezvous ?

Distrait par la course, Tami accepta, et tandis que M"' Germaine Carretier embrassait son

chien victorieux, Adolphe Lesca s'avançait vers elle et vers M"* Carretier, sa mère, toujours pressé qu'il était, inexorable et inattendu, pareil au Destin.

Pourtant, quelque envie qu'il en eût, il ne pouvait instantanément négocier touchant l'acquisition de cette jeune personne. Que d'embarras, grands dieux! Si, comme artiste, Adolphe Lesca éprouvait souvent maints scrupules, en tant que commerçant, il aimait à en finir vite, et haut la main.

— Madame, dit le couturier à M"* Carretier, ne ferez-vous pas à ma maison l'honneur de venir â l'un de nos thé-choix, avec mademoiselle votre fille ? Venez jeudi, c'est le jour des roses bleues, et la danseuse Julia Tréboff présentera des modèles...

M*"* Carretier eût voulu répondre, s'excuser peut-être, assurer qu'elle n'avait pas le temps... Mais déjà le couturier était reparti, et son automobile ronflait sur la route, non sans empor- .ter un lévrier noir comme l'Erèbe, qu'Adolphe Lesca venait de payer à l'instant même, par

chèque, cl le prix qu'on avait voulu, tant il estimait que cet animal ferait merveille, jeudi, parmi les roses bleues — non moins bien, d'ailleurs, que cette blonde Germaine, à laquelle il songeait en souriant, maintenant, parmi les cahots, la poussière et les projets.

QUE d'autres couturiers installent leurs maisons de commerce en de vieux logis parisiens et pittoresques, dans les jardins desquels, naguère, croissaient les herbes folles et gloussaient les poules ! Que d'autres aménagent leurs salons d'après le style du Directoire ou de l'Empire, sinon d'un Louis XVI déjà révolutionnaire, ou d'un Louis XV fin-de-règne I Ce sont là des coquetteries, et voire, si Ton y tient, des audaces.

Mais vous ne voudriez pas qu'Adolphe Lesca s'en fût tenu là! Le grand artiste qu'il était menait la mode, ne l'oublions pas. Un établissement près des Champs-Elysées, par exemple, ce n'est pas mal : pourtant il avait réalisé mieux. La maison Lesca se trouvait au

LE MAHCHÊ AUX FLKUHS

lîois (I<* ImhiIoçiip, au bf)iit de l'Allée des Arncias, à cNnix pas de I.ongrhamp. Et rien, absr)- 1 liment rien ne la si<i^nalait aux promeneurs ; \()us eussiez dit tout bonnement le somptueux locfis d'un l)()n bourgeois, très riche, qui se fût oITert le luxe d'habiter en plein Bois, vis-à-vis d'un hippodrome illustre. Un concierge poly- ^dotte, vêtu d'une livrée discrète, bien que constellée de médailles, se tenait seulement à la porte, prêt à renseigner les novices.

Sur ses indications l'on pénétrait dans un parc, et l'auto roulait entre des plates-bandes, du moins en la belle saison, car présentement les arbres étaient nus, et les parterres cachés sous la paille. Et l'on allait entre des pelouses et des eaux, vers le seuil tranquille du palais des modes, du palais merv'eilleux.

Or, a peine entré, quelle surprise î C'étaient les Mille et une Nuits ! Des colonnettes, des vasques, des fontaines, de petits bassins entourés d'une mosaïque d'or, des dômes bleuâtres. Partout, des miniatures persanes, des poteries, des bibelots, des sièges, des étoffes de TOrient

le plus pur, et le plus rare : Ton ne concevait point que les vendeuses ne fussent pas vêtues à la turque, ou qu'elles ne vous offrissent point tout d'abord le narghilé. Du moins les mannequins ne présentaient-ils que des robes de sultanes et des manteaux de péris, dont il était loisible ensuite d'essayer sur soi-même l'effet en des salons qui semblaient dessinés soit pour Shéhérazade, soit encore — contraste savoureux ! — dans le plus pur 'goût de 1865, avec bronzes ridicules, peluche, retroussis et poufs capitonnés. Car ainsi l'exige la mode qui va venir : les roses d'Ispahan, ou les camélias du duc de Morny, il n'y a pas à sortir de là, Adolphe Lesca ne veut pas.

Deux fois la semaine, Lesca donnait dans sa maison du Bois des thé-choix. Parbleu ! l'on offre bien des chocolats poétiques, des cacao-causeries et des thé-bridge : pourquoi donc le maître de nos élégances n'eût-il pas organisé, pour ses clientes, des thé-choix, au cours desquels celles-ci examinaient longuement, tout en goûtant, les modèles nouveaux

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que promenaient, de table en table, les mannequins ? En versant la crème clans sa tasse, on jetait son dévolu sur un « schall »; en achevant son toast, la toilette du soir <^tait commandée. Ainsi les belles Américaines, qu'habillait principalement Lesca, payaient un costume tailleur au prix d'un costume de cour, mais non sans en être prévenues : il fallait le milliard pour avoir sa table à l'année, aux thé-choix de Lesca. Vous entendez bien, en effet, que les espionnes et les intrigantes étaient vite reconnues et évincées, alors que les clientes seules, démontrées, éprouvées, avaient accès dans les salons de thé, où parfois une danseuse illustre se chargeait d'animer les rêves somptuaires du maître, oij des fleurs spéciales aussi, disposées en masses, en rangs et en guirlandes, faisaient valoir les robes de saison. Et il va de soi que certaines étoffes étaient proscrites le jour, par exemple, des tulipes jaunes, si certaines autres restaient dans l'armoire, quand il y avait partout des violettes de Parme. Ce jeudi-là, Ton avait décoré l'hôtel avec des ro-

ses bleues : c'était donc la journée des toilettes sombres, lamées d'or ou d'argent. Et M^^^ Julia Tréboff, la fameuse mime russe, devait danser tout-à-1 'heure, en agitant des voiles précieux.

M""® Carretier se sentait bien mal à Taise, devant son thé fumant, dans cette salle telle qu'on en rêve au paradis de Mahomet, enthourée de roses bleues — en février I — et parmi ces mannequins éblouissants qui erraient de ci, de là, parmi ces dames aussi, sans doute bien pensantes et titrées, ou étrangères et bien rentées, ce qui revient au même, mais enfin ces dames dont quelques-unes, peut-être, n'étaient pas comme il faut !... Pourquoi diable était-elle venue ? Pour voir les salons Lesca, dont on parlait tant ? Oui, évidemment. Mais quelle imprudence ! Ce M. Lesca Tavait invitée, ainsi que sa fille Germaine : soit... Pourtant la politesse voulait-elle, grands dieux î que Ton commandât une robe, une de ces robes de milliardaire, qui en outre étaient ridicules, M*"* Carretier le déclarait bien haut ?,..

3^ LE MAliCHÈ AUX FLELHS

— Mais tu as tort, marnan, disait Germaine. Dn voici une, tiens, là-bas, qui est très convenable, lu pourrais parfaitement la mettre pour aller en soirée, aussi bien à Paris qu'à Senlis.

— Tu es folle, mon enfant.

La toilette dont il s'agissait n'était rien de moins qu'une tunique couleur de lune posée sur un fourreau d'une teinte crépusculaire à vagues reflets de pourpre. Mais M"* Carretier avait quelque embonpoint. Ses cheveux commençaient à grisonner près des tempes, vu qu'elle n'osait même pas les teindre modestement, comme tout le monde. Elle craignait toujours de causer du scandale, et que l'on jasât. Qu'eût-il semblé de la voir en tunique couleur de lune ?

Cependant Germaine tenait à son idée. Ce thé-choix l'avait grisée : tant d'art diffus partout, un tel luxe, cette étonnante féerie î Et Ton discutait ? L'on venait parler de convenance, d 'à-propos ?...

Au iiiomeiu où elle déployait la plus char-

mante vivacité à défendre son opinion, plusieurs regards se tournèrent du coté de leur table, et une voix bien timl)rée, qui se faisait caressante, s'éleva soudain près des deux femmes.

— Ah, mademoiselle votre fille plaide délicieusement, madame, la cause de la grâce et de l'art !... Que n'avons-nous plus souvent vie tels avocats !

C'était le maître lui-même, c'était Adolpiv Lesca qui venait d'apparaître, cambré dans sa jaquett.;, un peu trop pâle et replet peut» être, pas irès (( sport », mais soigné, pimpant, mis à miracle, un soupçon de moustache et un rien de pointe au bout du menton, à la Henri III : on pensait voir un vrai raffiné du Louvre ou de Blois, jadis, au temps que les Guise combattaient, et que Ronsard chantait. Il poursuivit :

— C'est un de mes modèles, madame, qui ne vous a pas séduite ?

— Au contraire ! Mais Germaine prétend qu'il m'irait. Je ne crois \raiment pas...

3^ LL MAUait: AUX t'LELH6

— Et moi, je l'atlirme : panons qu'il sultirait de le retoucher à peine. Une nuance I... Mais, si vous me faites l'honneur de vous intéresser à mes songeries, ne serez-vous pas curieuse de visiter ma maison ? Je vous guiderai moi-même, si vous le permettez.

Et Adolphe Lesca déjà s'effaçait, leur montrait la route, galant, empressé, autoritaire et très séduisant. Il leur lit loui admirer, son cabinet, sa bibliothèque d'étoffes, rangées par centaines sur des casiers, et classées comme des documents d'archives, ses esquisses, ses croquis, sa collection de « gestes », amas immense de statuettes, de pochades et de reproductions photographiques...

Germaine voyait s'animer ainsi tout un monde, auquel jusqu'ici elle avait à peint songé. Qu'était-ce qu'une maison de couture, jusqu'à présent, pour elle? Des salons d'essayage, et quelques potins autour. Mais ce magicien Lesca lui découvrait bien d'autres mys tères! M"** Carretier elle-même n'était pas sans respect

LE MARCHÉ AUX FLEJjrxS 39

Quand elles furent installées de nouveau toutes deux parmi les roses bleues, Adolphe Lesca se prit à sourire et, comme piqué par une idée fixe, murmura, en s'adressant à M"'^ Carretier : « Croyez-moi, madame, il s'en faudrait de bien peu que mon modèle, celui que vous désapprouviez tout à l'heure, vous convînt tout à fait. On changerait seulement le fond pourpré pour un fond saphir deuil, noir diamanté, nuit de mai, tenez, celui-ci... »

A ce moment, Jayet, le beau lévrier sombre, acheté à cette réunion de coursing où, pour la première fois, Lesca avait aperçu Germaine, le nonchalant et svelte Jayet venait d'entrer dans la salle, et passait près de la table. Le couturier saisit la tunique couleur de lune entre ses mains adroites, et la fit jouer contre la fine bête aux reflets azurés : la broderie étincela !

— Voyez, madame! s'écria-t-il, du ton de Benvenuto Cellini montrant quelque émail sortant du four.,. Voyez î... Allons, par amour-propre, laissez-moi essayer. C'est une gageure d'artiste, pour rien> pour la Mu^X:. Si

40 LE MAItCHÊ AVX FIJli ItS

je gagne, vous porterez la robe une fois. Si je perds, on n'en parlera plus, et voilà tout... »

M"*' Carretier éprouvait de la confusion, mais d'autre part s'amusait, rajeunie de vingt ans... Bah î un défi, en somme, un pari, une sorte de philippine, c'était très innocent. Elle accepta.

Même, comme une vendeuse lui indiquait certaine coiffure, fort étrange en vérité, que l'on vendait assortie à la robe, M""^ Carretier ne put s'empêcher de murmurer tout bas, en rougissant :

— Vous me ferez, n'est-ce f as, madame, la coiffure aussi...

UNE fois la robe commandée, il fallut bien revenir chez Lesca, au Bois, afin de l'essayer. Germaine accompagnait sa mère, par curiosité, non moins que pour le plaisir de revoir la maison étrange, les colonnettes persanes, les fontaines, le noir Jayet, qui eût fait un si beau couple avec Monsieur tout gris, le dandinement des mannequins promenant les robes délicieuses et folles, le concierge médaillé, le patron lui-même aux discours fleuris...

Germaine se rappelait qu'il avait dit, la dernière fois, en faisant visiter sa maison :

— On nous accuse de ruiner les lingères, avec nos robes étroites... Mais c'est que les lingères sont bien hypocrites aussi ! Evidemin?nS i' leur faut renoncer à ^;^ndre de? jupons

4^ L/i MAUCHE AUX tLLVli6

et des pantalons à tralala. Evidemment, il ne leur reste que les chemises... mais quelles chemises I Elles sont fines, fines, ajourées, brodées, transparentes. Ce sont des lambeaux de brume d'été dont on s'enveloppe, et encore, non pas n'importe quelle brume, mais celle qui flotte, exquise, au-dessus des rivières, a quatre heures du matin, en juillet. Ce sont des voiles d'araignée, d'araignées qui tisseraient de la neige. Un enfant souftierait sur l'une de ces merveilles, qu'elle s'envolerait, et qu'on ne la reverrait plus... Or, croyez-vous que de telles chemises coûtent 27 fr. 95 ? Xon, les lingères pleurent, j'y consens, mais c'est à la manière des crocodiles.

— Pourtant, monsieur, avait répondu iVP^ Carretier, éperdue devant un si grand luxe d'images, on faisait de belles choses en dentelles de mon temps...

— Eh î madame, votre temps est à peine hier, d'abord..: Puis la nuit appartient aux lingères, si, à ce qu'elles prétendent, le jour leur échappai. Elles sont les fé^ nacturnes qui,

vers minuit, font mousser sur le corps des femmes les guipures et les dentelles, et les recouvrent d'un givre de ïin. Or, c'est un joli métier, allez, que d'être fées, et qui ne vous laisse point sur la paille !... Et les saut-de-lit, d'ailleurs î... Teintes savoureuses, délicieuses, et qui fondent sous les yeux, comme une pêche bien mûre fond sous la langue, vous diriez des manteaux de cour pour le Japon, d'une cour qui se tiendrait sous les cerisiers...

Pourquoi les cerisiers ? On ne savait, mais Germaine n'avait pas approfondi, si amusée qu'elle était par ce bavardage a facettes, au point de se le rappeler presque mot à mot, et se le rappeler en souriant — non sans sympathie. On ne se fût jamais permis de pareilles tirades, h Senlis : du reste, qui en eût été capable ?

Le jour que Mme Carretier revint avec Germaine chez Lesca, les mannequins entraient, l'un après l'autre, virevoltaient, parcouraient en tous sens, et à tout petits pas, le hall et les galeries, de cette marche extraordinaire qui

44 Lt: MAHCUE AUX tLEUiiS

/'voque à la fois les danses gitanes et les fresf|ues du c|uanr(>('cnt(). M"** Carreticr s'effarait un peu.

— Madame, lii une vendeuse empressée, l'on vous attend. Par ici...

Ei elle précéda Germaine et sa mère vers un salon, ou plutôt un boudoir d'essayage, dans lequel une ^erbe de fleurs s'élevait délicatement hors d'un vase de jade.

M. Adolphe Lesca ne tarda guère : il parut, baisa les mains, donna son avis, indiqua quelque retouche, et déclara que c'était là une toilette pour soirée demi-intime, où l'on ne devait point faire de musique.

— Tant de précision vous surprend, mesdames? Mais c'est que l'élégance ne permet pas les robes à plusieurs fins. Bien mieux, il faut non seulement s'habiller pour chaque circonstance de la vie, mais selon l'air et la mine qu'on a au moment de passer sa robe, selon l'humeur dont on se sent. Une femme grossière se dira : « Ce matin, je mettrai mon petit ratine bois à revers pois cassés; tantôt, je sorti-

rai ma robe de velours bleu violet ; et ce soir, la vert-pomme lamée d'argent... Et allez donc !... Au lieu qu'une femme délicate se regardera très attentivement dans la glace, s'étudiera avec soin en faisant sa gymnastique suédoise, au saut du lit, et conclura : « Cela ne va guère, ce matin. Je me sens un peu fatiguée ; je ne paraîtrai pas aussi alerte que d'habitude ; je marcherai moins vite, moins bien : donc pas de costume à envers voyant, car il faut des gestes vifs et gais pour animer ces robes à surprises. En outre, j'ai mauvaise mine, après cette nuit de migraine : ma robe en charmeuse noire, à jabot de tulle, estompera mes yeux cernés et ce teint de papier mâché. Et pour ce soir, la rose tendre voilée de dentelle crème, conviendra mieux à l'envie que j'ai de demeurer assise dans un petit coin, chez cette vieille fée de M'^*' X... » Moi, mesdames, j'habille, comprenez-vous, en supposant que l'on usera ainsi des robes que je signe...

Germaine, un peu honteuse de son pauvre petit costume tailleur h trente-six fins, voulut

4^ /./•: M A ne HE AUX FLEUnS

changer la conversation, et respirant la gerbe :

— Les jolies fleurs î fit-elle. En avez-vous aussi d'assorties pour tous vos salons d'essayage ?

— Je le devrais, répondit Lesca, en riant. Mais j'ai fait apporter celles-ci de Vairières, exprès, pour madame votre mère et vous, mademoiselle. Vous m'honorerez en les emportant.

Vairières était une demeure située près de Mantes, où Adolphe Lesca n'allait presque jamais, et qu'il transformait soit en château, s'il causait avec un snob, soit en maison des champs, s'il s'adressait h un homme de lettres. Mais, pour ses amis intimes, il disait simplement ainsi : Vairières.

Après avoir si gracieusement offert des fleurs à ces dames, celles-ci pouvaient-elles refuser, lorsqu'il proposa des entrées pour une conférence qu'il allait faire au Théâtre Frascati, touchant les bijoux ? Car il déplorait que ses clientes n'allassent pas plus souvent chez l'orfèvre. Il eût voulu voir chaque année changer

la mode des joyaux. Et puis, que de fautes ! Des rubis, par exemple, sur une robe verte ou bleue, un diamant sur de la grosse laine, des turquoises sur de la mousseline corail, etc. Que de scandales !

— Je parlerai moins mal, si vous êtes là, assura-t-il. On promit de venir.

Parbleu ! il devait parler exactement de la même façon derrière la table d'un conférencier qu'en présence de M""* 'Carretier et de Germaine, qui, visiblement surprises et — il n'en doutait point — charmées, ne songeaient jamais à l'interrompre...

Au Théâtre Frascati, un public merveilleusement divers et empanaché attendait l'orateur. Quand il parut, heureux et sans nul trouble, Germaine se sentit secrètement assez flattée, elle n'eût pas très bien su dire pourquoi.

Il s'assit posément, feuilleta quelques notes, éleva sa main dont les ongles brillaient, et commença :

4^ Ltù MAHCHÊ AUX l-LLUliS

« Mesdames,

<( II est bien étrange, en vérité, de constater (liif vous n'êtes guère coquettes... Mais non î

Jt* lis sur vos visages de la surprise : néanmoins, je dois le répéter, vous n'êtes pas assez coquettes Voulez-vous que nous prenions un exemple ? Eh bien ! donc, supposons qu'une jeune femme exquise monte un soir dans sr>n auto ; un cavalier l'accompagne, et non sans trouble, car on éprou\e, je vous assure, quelque émoi à se trouver ainsi dans cette boîte capitonnée, à côté d'une femme ensevelie sous les fourrures et les satins, qui répand tous les parfums de la reine de Saba, et dont le sourire, le regard, les bagues et le turban éclairent de mille feux délicats la pénombre de la voiture. « Cependant, on est arrivé. La dame descend. Bientôt, on sonne à une porte, on pénètre dans quelque antichambre assombrie par les tapisseries, où règne une clarté discrète. Puis la jeune femme retire son mnntenu, elle se dirige vers le salon, elle v entre...

« Ah ! patatras ! Quel désastre!... La pauvre reçoit brusquement une terrible douche d'électricité sur la tête : car un effroyable lustre fulgure, implacable, au plafond. Et partout, dans tous les coins, l'électricité fait rage. Chacun est changé en cadavres sous cette lumière blanche et hurlante. Le torrent brutal du lustre fait saillir la moindre boursouflure sur les plus aimables figures : c'est hideux ! Pas une touche d'ombre, pas une feinte atténuée I

« Il est vrai que les salons raffinés ne reçoivent, par contre, qu'une lumière légère, toute gracieuse, et tamisée par maints abat-jours, une lueur douce, qui s'insinue, caresse les visages... Or, nous autres, mesdames, à qui vous^avez confié le soin de vos grâces... »

L'auditoire écoutait en extase : il n'avait rien de mieux à faire, aussi bien, puisqu'il était venu. Mais Germaine regardait le conférencier : (( Est-ce que j'aimerais un mari pareil? )) pensait-elle.

Adolphe Lesca le lui demanda presque sans détour, après la conférence, nu fover du

50 LE M A ne H R AUX FLEUliS

Thf!'atre Frascati, où quelques admiratrices le félicitaient à l'envi. Se trouvant seul un instant devant Germaine :

— Oui, lui dit-il, je l'avoue, j'aime à parler, et cl parler de mon art, de l'art. Je sais très bien que j'influe sur Paris... A celle qui daignerait être ma femme, j'offrirais l'empire des Modes ! Croyez-vous que cela pourrait ^ui plaire, mademoiselle ?

Germaine n'eut point à répondre, M"' Carretier s'en venant, tout juste à ce moment, la chercher. Pourtant, qu'eût-elle dit? <( L'Empire.des Modes!... » voilà, pour l'imagination d'une petite jeune fille, qui en outre habite Senlis, une bien belle métaphore î En outre Lesca, certes, avait eu beaucoup de succès : on l'avait applaudi très chaleureusement... Il est vrai qu'il était moins svelte qu'elle n'eût souhaité, moins que Georges Carretier-Perrot, par exemple, et tellement moins élégant !

Peu de jours après, le lévrier gris de Germaine, le pauvre Monsieur, roula sous une auto, sur la grand'route de Senlis. Elle pleura

de toute son âme. Dès le lendemain, M""^ Carretier recevait une dépêche : (( Ayant appris in directement l'accident, je pense que mademoiselle Germaine doit avoir beaucoup de chagrin, et vous prie de vouloir bien lui transmettre mon souvenir sympathique et respectueux, — Adolphe Lesca. »

C'était gentil. Germaine fut très touchée. Elle le dit à Lesca :

— Mais quoi de plus simple, mademoiselle ? lui répondit-il. Je m'intéresse à tout ce qui vous arrive ».

Après de pareils traits, le couturier s'estimait bien certain d'avoir séduit à tout jamais (( cette petite )>. Et il se croyait un adorable roué, pour le moins Valmont avec Cécile Volanges... Allons! il mènerait ça jusqu'au bout, il épouserait, et en souriant, on allait voir...

— Si GecTgos snvnit qu'on m*a tué

5i Lt: MAHCHB AUX FLEURS

il m'eût peut-être envoyé, lui aussi, une dépêche...

Mais il était loin de là, Georges, et courait les banquets électoraux aux quatre coins de France, en pleine politique ^

DANS sa chambre de l'Hôtel Sainte-Clotilde, M. Jérôme Carretier méditait prufondément, un soir, après dîner.

M. et M"*^ Carretier, ainsi que leur fille Germaine, étaient venus passer les mois de mai et juin à Paris. On peut vivre à Senlis pendant l'automne et l'hiver : il y a les chasses, les visites et les calomnies. On sait à quoi s'occuper. Mais dès qu'il fait beau, dès que les fleurs, les papillons, un air plus tiède, commencent à caresser la campagne, vite ! c'est le moment pour le monde élégant de quitter les châteaux. On revient en foule soit à Paris, dont c'est la season, soit à Londres, où la a saison » bat son plein.

Aussi M. et M""® Carretier se saignaient-ils afin He pcu\oii informer néglig^nmient l?urs

54 Lt MAHCÉIE AUX tLEUliH

amis qu'ils su trouveraient, à leur tour, sur l'asphlale et dans les rues pendant les mois réglementaires. Us descendaient dans une fort modeste pension de famille, située tout près de l'église Sainte-Clotilde, et chaque année, M. Jérôme Carretier se félicitait d'avoir découvert un tel séjour, qui ne grevait point son chétif budget, en même temps qu'il flattait sa vanité, car plus d'un prélat logeait parfois, lui aussi, à l'Hôtel Sainte-Clotilde, et cela se savait.

Donc, ce soir-là, M. Carretier s'abîmait dans ses réilexions : il envisageait nettement la situation. C'était là un exercice spirituel dont la pratique des affaires lui avait des longtemps donné l'habitude. 11 ne faudrait pas croire en effet que M. Jérôme Carretier fCit un oisif. Tout au contraire, il travaillait, prenant quotidiennement le train à Senlis, après son déjeûner, pour s'en aller passer une heure dans une usine de faïences, à Creil. Il y était chargé de la correspondance avec le canton de Berne. Ce labeur ne donnait lieu qu'à des appointements

insignifiants, mais M. Jérôme Carretier y avait appris à envisager une situation, et sans badiner. Or, celle qui le préoccupait en cet instant était particulièrement grave. M. Carretier, en effet, songeait au cœur de sa fille.

Il effilait sa longue moustache grise et, hochant la tête, se disait : <( La fille d'un Carretier peut-elle épouser un couturier ? Cela estil convenable ? Un nom si public, un métier si frivole ! Que Va-t-on dire ?... »

Contraste romanesque, romantique même I un déguisement de carnaval était posé sur une chaise, non loin du fauteuil où méditait ainsi M. Carretier. C'était une longue robe de magyar, un bonnet d'astrakan surmonté d'une aigrette, un yatagan, des bottes rouges, et l'un de ces masques blancs dont on usa jadis à Venise, pendant le carnaval.

M. et M""® Carretier avaient en effet, comme cinq cents personnes à Paris, reçu un billet cacheté, plié à la manière d'autrefois, et calligraphié à la main, dans le goût du xviii® siècle, sur vieux papier vergé : ce n'était autre

5^ LE MAKCHt: AUX h'LHUHS

qu'une invitation à paijber la soirée du ii mai dans la maison de M. Adolphe Lesca, au Bois de Boulogne. Au bas du billet, on lisait : Le carnaval chez Aldu Balbi, vénitien, rnurckatid d'esclaves, (1743J.

Cette daie était troublante : 1743. Précision d'érudit I... Et puis, pourquoi <( marchand d'esclaves » ?

— C'est monsieur, répondit à M. Carretier un costumier consulté, afin de pouvoir utiliser tous les travestis orientaux...

Sur quoi, il avait loué sans peine à son client, soucieux de « ne pas faire de faute », comme on dit, un ajustement de magyar, (( facile à porter, et avec lequel on est toujours bien ». Et, d'un commun accord, M. et M""*" Carretier avaient décidé que, (jrermaine iH- pouvant se rendre à cette iète, indésirable pour une jeune fille, sa mère lui tiendrai compagnie, tandis que son père irait tout seul. D'un air soucieux, celui-ci ajoutait : '< Je veux me rendre compte, voir quel air on vous a, chez c° garçon .. »

Néanmoins, il est malaisé de méditer à souhait vis-à-vis d'un masque de velours blanc qui semble vous considérer de ses yeux vides, en ricanant silencieusement. Gêné, M. Carretier sonna donc atin que l'on portât la défroque ailleurs, en un cabinet de toilette. Le garçon de l'hôtel parut bientôt, des enveloppes dans les mains.

— Monsieur, dit-il, voici le courrier de ce soir.

— Ah I bien, donnez...

L'une des lettres venait d'une agence d'informations.

«... avons l'honneur de porter à votre connaissance que la maison Lesca, très honorablement connue dans toute l'Europe, etc. etc.. atteint notamment un très gros chiffre d'affaires en Amérique, où ses modèles, plus qu'ap préciés, font prime... en Allemagne... en Angleterre, fournisseur de presque tous les théâtres... en Italie, considérée à Rome dans le mond5 nuit ^t blanc, iît à Flcrince dans rinter-

5^ LE MAUCUE AUX hLEUIiS

national... au Brésil, en Arj^entine... partout, position parfaitement solide... »

M. Carretier permit à ses moustaches quelque sourire, et se frotta les mains. Le coeur de sa tille commençait à devenir pour lui un peu moins obscur.

Et bientôt, il commença de s'habiller en magyar.

— Chère enfant ! pensait-il en enfilant ses bottes vermillon à éperons d'or... Elle est timide : elle n'eût osé sans doute me parler. Je l'impressionne. Mais si ce garçon me la demande — et il ne peut s'en dispenser, après ces deux mois d'assiduités vraiment extraordinaires, excessives même, et compromettantes — je la lui donnerai peut-être... C'est un artiste, en somme, surtout un artiste...

Ah ! combien davantage encore Adolphe Lesca gagna-t-il en prestige aux yeux émerveillés de M. Carretier, quand une heure après, humble passant parmi cette foule scintillante, étrange et magnifique, ce dernier

s'avança, ébloui, dans la mascarade féerique du Bois de Boulogne ! Où se fût-on cru ? Ce n'étaient que tentes multicolores, tapis d'Orient, pelouses poudrées de bleu, allées sablées d'argent, jets d'eau irisés, fontaines d'or î Partout, des mandolines, des danses, des nègres demi-nus, ou vêtus de tuniques miraculeuses, qui portaient soit des plateaux de sorbets, soit des cassolettes de parfums. Sur la pièce d'eau, une gondole pleine de musiciens errait dans la nuit encore froide, mais belle, et qu'habillait le clair de lune. Et une assemblée surprenante se répandait dans les salons non moins que parmi le jardin, une nuée papillottante, un véritable tohu-bohu d'Arlequins, de Zerbines, de Scaramouches, de docteurs Pantalon, de sénateurs vénitiens, de belles dames masquées, en jupes à panier, qu'environnaient des marchands smyrniotes, des sultanes, des bayadères, des princes enturbanés et couverts de perles, mille Syriennes constellées de turquoises, d'opales, de rubis, et qui semblaient échappées d'un conte bleu. Des fleurs ex-

60 IK MABCHÊ AUX FLEUBS

traord inaires se balançaient aux murs, aux arbres, des Anes blancs portaient sous la lune des paniers de grenades, les pierreriers aveuglaient, un violent parfum, qui semblait venir du Paradis même de Mahomet, tourbillonnait sous l'éventail des Isabelle et des marcjuises,et prenait k la gorge, au cœur... Il y avait bien de quoi faire défaillir le magyar à moustache grise, qui, venant du pauvre Hôtel SaintC'Clotildc, se perdit, inconnu, j)armi ce monde enchanté !

Mais son émotion silencieuse ne dura guère Le temps ne lui en fut point laissé.

— Soyez le bienvenu, monsieur Carretier ! Vous êtes seul ? Quel regret î... M""' Carretier sera demeurée avec M'" Germaine, sans doute ?... »

Celui qui l'interpellait ainsi était un seigneur splendide en simarre de soie pourpre, portant bonnet d'or, babouches et boucles d'oreilles, chaînes d'émeraudes, tuniques brodées et surbrodées — un personnage surnaturel, Ali-Baba ! Mais en réalité, Adolphe Lesca

LE MARCHÉ AUX FLEURS 6i

lui-même, l'ordonnateur, l'animateur, le maître de la fête.

Ebloui et très frappé, M. Carretier félicita le richissime seigneur Aldo Balbi, marchand d'esclaves, sur la magnificence d'une telle réception. Toujours pressé, et serrant des mains de toutes parts, Lesca se mit à rire.

— Ah ! monsieur le magyar, c'est que les Amériques ont donné î J'avais envoyé des galères chargées d'étoffes vers les Indes : il en est revenu des galions... Mais restez donc avec moi !

Et M. Jérôme Carretier, abasourdi, dut suivre son hôte à travers toute la mascarade. Au buffet, des négrillons leur présentèrent des aiguières pleines de fraises et de Champagne rose, des glaces parfumées. Ils furent acclamés par des masques, enlacés par des farandoles, frôlés par des couples souriants, attirés par une sérénade jusqu'au jardin.

— Vous aurez froid, dit Lesca. Mettez donc un manteau.

— Mais je n'en ai pas ici, le mien est au vestiaire.

62 LE MAUnif: AUX FLEvns

— Bah ! qu'h cela ne tienne !... En carnaval I

Ft sur un sif^ne du patron, une aimée souriante — quelque ouvrière, ou un mannequin de la maison, sans doute — alla quérir un miraculeux manteau de satin doublé de charmeuse et guilloché d'argent, l'un des modèles du printemps, et le jeta sur le dos de M. Carretier un peu gris, dont les yeux scintillaient de plaisir. Puis tous deux prirent place dans la gondole, avec un Gilles et deux odalisques, au milieu des musiciens.

— En sourdine! commanda Lesca. On ne s'entend plus.

Les guitares bourdonnèrent plus doucement, et ce fut alors qu'Adolphe Lesca dit tout à coup au magyar son compère :

— Monsieur Carretier, je suis orphelin.... Je n'ai plus personne qui puisse venir vous trouver... Je vous ferai demain, ainsi qu'à madame Carretier une visite officielle... J'aurai l'honneur d'aller vous demander la main de M"* Germaine.

— Mais...

— Mais quoi ?...

Sans cloute, mais quoi ?... 'M. le magyar, très ému, serra sans trop rien répondre la main du prince Ali-Baba, son futur gendre — probablement...

En revenant cependant, à Taube, vers l'Hôtel Sainte-Clotilde, il faut avouer qu'il se disait : <( Nous consulterons Germaine ». Mais il' se répondait sans crainte.

A sept ou huit mois de là, l'illustre Adolphe Lesca se souciait bien de sa jeune femme et de son nouveau foyer! Il venait de rencontrer par hasard une âme tellement plus près de la sienne que celle de cette modeste petite fille, qui l'attendait à la maison ! Que souhaitait en effet Germaine, quels rêves formait-elle ? Peuh ! est-ce qu'on savait ? Elle demeurait souvent sans parler, sans même exprimer son admiration pour son glorieux mari, comme si elle n'eût rien trouvé à dire. Pensait-elle seulement ? Elle se commandait robe sur robe, et tous ses vœux semblaient comblés. Le sérénissime couturier songeait : <( Les princes épousent quelquefois des bergères, mais en somme ils ont tort... »

66 L/i MAHCHÊ AVX FLELUS

Et d'ailleurs, il n'avait guère le temps de s'attarder h ces fadaises : un homme aussi cx:cuj)('' que lui, un ministre des Grâces, charg»'de gouverner l'esthétique française, et de commander au goCit de Paris, un tel Pétrone iraitil s'inquiéter d'une femmelette dépourvue d'enthousiasme ? Que non ! il l'avait couronnée (( madame Lesca » en un jour d'émotion un peu liâtive : elle avait maintenant droit à ce titre. Eh bien, parfait î qu'elle le garde, qu'elle s'en serve, qu'elle en jouisse ! Mais son époux fameux avait affaire ailleurs.

Un jour, M"* Julia Tréboff, la merveilleuse mime russe, qu'il habillait, et qui souvent venait danser à ses « thé-choix », lui dit avec son accent délicieux :

— Donc, je veux vous mener chez la marquise de Saint-Mesgrin. Elle désire vous connaître. Elle raconte, cher, que vous êtes le créateur le plus intéressant de Paris : elle n'a rien vu d'analogue dans son pays.

— Russe ? Anglaise ?

— Américaine, cher, milliardaire, veuve

d'un marquis français, et reine des jumenteries.

Reine des jumenteries ! On appelle de cet étrange nom, « jumenteries », des fermes immenses où l'on fait l'élevage des chevaux et des bœufs. Cela n'offre rien, en réalité, de mystérieux, ni surtout d'extraordinaire, sinon peut-être que ces pâturages colossaux peuvent atteindre aux dimensions d'un département français, ou peu s'en faut : mais Adolphe i^esca savoura le ragoût de ce titre barbare, « reine des jumenteries », appliqué à quelque raffinée sans doute, puisqu'elle appréciait son talent, et même l'admirait. Et il se laissa bien volontiers conduire chez M™° la marquise Esther de Saint-Mesgrin.

Celle-ci l'accueillit avec de grands honneurs. Que l'on s'imagine une grande et belle femme aux épaules carrées, aux joues rouges, dont les yeux étincelaient, et qui voulait être la plus étonnante artiste du monde, de même que dans son pays, le moindre hôtel s'intitule le plus vaste de la terre, comme la moindre flotte est la plus puissante Armada, et le dernier des po-

68 LE MAHCHÊ AUX FLEVHS

liticaillons pasbc pour lu plus génial homme d'Etat de l'univers. M'"' Hsther de Saint- Mesgrin s'était-elle aussi proposé, avant son mariage, de devenir la plus singulière mar* quise des deux continents ? hlle y était fort bien arrivée: et du moins se trouvait-elle assurément la plus riche des femmes du même grade. Avec une telle fortune, elle pouvait choisir ses relations. Il ne manque pas de poètes errants qui vont, vêtus avec grand soin, baiser la main des dames dans les salons, à l'heure du thé ; les peintres qui dînent en ville sont également partout ; et c'est un joli divertissement que de grouper, autour au chaud-froid de cailles ou du homard à la Winterthur, les candidats pour l'Institut. Mais cela parut banal à l'esprit fougueux de la marquise Esther. Foin des arts classiques, archiconnus, et de la littérature ! La marquise aimait la vie, et n'eût pas mis pour un empire les pieds dans un musée. Le plus grand peintre et le plus grand sculpteur, actuellement, n'est-ce donc pas celui qui colore, nuance et modèle à sa

LE MAUCllÈ AUX FLEURS 69

guise la silhouette de nos contemporaines, à savoir le couturier ?... Adolphe Lesca se révéla comme un miracle à la reine des jumenteries.

Leur première entrevue les laissa charmés l'un de l'autre. Bientôt, Lesca prit l'habitude de venir à chaque instant. Il se plaisait jusqu'à l'extase chez cette femme d'élite, pour qui nulle toilette ne semblait assez hardie, qui parlait si volontiers de Dieu, de l'Art ou des cow-boys, et dont l'hôtel n'avait, en guise de fenêtres, que des aquariums : car le jour ne pénétrait en effet dans l'hôtel de la marquise Esther, sinon tamisé par de grands aquariums d'eau claire et renouvelée, dans laquelle nageaient des poissons couleur d'arc-en-ciel, de jaspe ou de vermeil. Pour ouvrir une fenêtre, il fallait fermer des robinets et déplacer l'aquarium immense, qui glissait doucement sur des rails de cuivre... De telles recherches enivraient Adolphe Lesca : de quels poids veuton que sa simple épouse eût pesé, en face d'une pareille amie ?

Adolphe Lesca prit l'habitude de se présen-

7^ Lt: MAUCJli: AUX FLELItS

t< r a riiulel Saiiu-Me.sgrin vers six heures, ou If soir, sa journée finie. Il arrivait, un peu grab, un piu blC-me peut-être, mais parfumé, ganté, ])aré, tout à fait homme de cour, homme di* luxe, et las de porter son génie. La marquise l'attendait, couchée sur un sofa, ou enfouie dans quelque bergère. A ses pieds reposait Julia Trébofï. Celle-ci devait bientôt partir en tournée, mais cependant consacrait presque tous ces instants à cette Esther envers qui elle éprouvait une sorte de passion admirative, joyeuse, et presque attendrie : la danseuse ne connaissait rien de si plaisant, elle qui était né dans un taudis à Moscou, que cette reine des jumenteries dont les fenêtres logeaient des poissons, ni rien de si respectable, d'autre part, qu'une personne millionnaire à ce point. Quiconque doit danser chaque soir afin de gagner quelques méchants colliers de perles, sait le prix des triples chaînes qu'une milliardaire peut s'offrir comme un caprice, pour rien, pour les entendre bruire sur ses épaules et s'entrechoquer à sa ceinture.

La marquise, en revanche, traitait la danseuse — encore qu'elles fussent du même âge — comme une manière de sœur cadette ou de fille spirituelle. Célèbre sur toutes les scènes d'Europe, et choyée, Julia Trébolï élait le phénomène familier de l'hôtel Saint-Mesgrin, dont Aldolphe Lesca serait tantôt l'autre. Ou, si l'on veut, elle en usait ainsi qu'une tendre parente de la marquise Esther, parente à la manière de ces acrobates qui s'unissent sur les affiches, et sont frères ou sœurs sous le lustre des cirques. Le couturier fit sans peine partie de la troupe.

L'on ne disait pas des choses simples, en ces réunions de famille. Adolphe Lesca se plaisait à déposer des louanges très compliquées aux pieds de la marquise : «... Si belle, tantôt, à notre thé, lui déclarait-il, que tout le monde en demeura transfiguré : vous resplendissiez dans tous les sourires... » Puis il attendait, paisible et glorieux, qu'on lui rendît cent hommages, en échange de celui-là.

La reine des jumenteries s'exprimait, il est

72 LE MAItCUÊ AUX FLEUHS

vrai, sans grâce en français. Elle citait Nielzche, mais non sans péril. Sa lecture principale, s'il faut tout avouer, était notamment le Gotha, qui ne quittait point sa table de nuit. Pourtant elle savait parfaitement affirmer à Lesca que son goût transformait l'espèce humaine.

— Le bon Dieu, affirmait la marquise Esther, a créé un monde sauvage ! Nous l'améliorons avec le motoring et l'aéronantic. Vous, monsieur Lesca, vous réparez les femmes. Elles étaient si inconvenantes, avec ces hanches ! Seulement il faudra commencer par l'Amérique...

Hors l'Amérique, en effet, point de salut ! jugeait cette robuste personne, si bien en chair, qui en voulait aux hanches. Lesca n'était pas éloigné de penser ainsi. Il aimait de passion M""" de Saint-Mesgrin, et le lui avouait tout crû devant Julia Tréboff. Un roi, jadis, faisait-il difficulté de courtiser publiquement qui lui plaisait ?

— Le philosophe, déclarait notre couturier,

disait : Je pense, donc je suis... Moi, j'ai découvert la vie,la plus haute et la plus noble vie, depuis que je vous aime, madame : j'aime, donc je suis ... !

Mais ils formaient surtout des projets admirables !

— Venez en Amérique, disait la marquise. Vous y fonderez une Académie, comme votre petit Institut français, pour y dresser des professeurs de beauté.

— J'y ai déjà songé, répondait Lesca. J'enverrai une colonie là-bas. Je m'établirai d'abord sur les paquebots. Sur chaque navire en partance s'embarqueront plusieurs de mes mannequins, qui, durant tout le trajet, présenteront aux passagers des toilettes innombrables. Un de mes délégués fera voir les échantillons recevra les commandes et prendra les mesures, qu'il transmettra par la télégraphie sans fil. En arrivant à Paris ou à New- York, une femme trouvera ainsi ses robes toutes prêtes : et pendant la traversée, elle aura comparé des merveilles, et médité sur des œuvres de

74 LE maucuê aux fli:lhs

grâce et d'harmonie... Mallieureusemcnt, votre patrie, madame, est un pays sans traditions. Les aigles américaines volent dans l'histoire depuis un siècle à peine...

— Je ferai dans mes fermes l'élevage des aigles ! s'écriaii impétueusement la reine des jumenteries... J'ai déjà vu cela en Suisse, dans les Alpes schwytzoises. Et qu'est-ce qu'il en coûte ? Quelques agneaux qu'on laisse enlever par ces voraces, quelques chevreaux, des chats, des petits chiens, des poules... J'aurai des troupeaux d'aigles !

Cependant Julia Tréboff, à son tour,ne nourrissait-elle donc nul dessein curieux et rare? Que si! Une cage en porcelaine bleue, d'une teinte exquise, reposait, vide, sur une table.

— Ma princesse, fit Julia de sa voix chantante, (elle nommait la marquise Esther « ma princesse » sans nulle raison, smon par câlinerie, par caresse), ma princesse, savez-vous quelle nuance irait bien dans cette cage per\enche ? Du jaune pâle, ma princesse. Tenez, il faut y mettre un poussin...

Mais du coup, la marquise, qui s'entendait aux choses des champs, a éclaté de rire :

— Un poussin, Julia, un poussin !... Sans sa mère, il serait mort le lendemain matin, votre poussin !

Julia se tut, vexée. Adolphe Lesca regardait ses ongles avec complaisance, comme un prince d'Orient assistant à une querelle de harem. Pour tout concilier, il dit :

— Votre cage en tout cas, madame, ferait merveille parmi les branches du jardin blanc que je dessinerai sous peu à Longchamp, autour de ma maison : roses de neige et violettes candides, lys, campanules, des bouleaux et des saules pâles, des vasques d'albâtre, un fin gravier immaculé, des allées pavées de marbre... Je dessinerai certaines robes, qui ne pourront supporter que ce décor suave et fragile... Malheureusement, il faudrait le soleil éclatant d'Alger ou du Caire sur un pareil prodige...

La marquise Esther, enthousiasmée, battit des mains :

— Partons I... Ce n'est rien, d'aller au

7^ LE mauciie aux fleuhs

Caire : le temps d'acheter le terrain, de donner les ordres à des jardiniers... Nous serons revenus dans un mois : et en juin, le jardin blanc éclatera au soleil !... Partons demain I Ce fut alors la revanche de Julia TrébofT, qui, plus douce et mélodieuse que jamais, modula en souriant :

— Donc, ma princesse, vous êtes folle tout à fait. M. Lesca est marié, vous le savez bien, et pas marié avec vous : il ne peut pas, le cher, quitter comme cela madame Lesca pour aller au Caire... Je ne connais pas comment se conduisent les poussins, mais je connais très bien, moi, comment les maris français vivent avec leurs femmes...

La voix charmante résonnait encore, que déjà la marquise Esther s'était levée, déclarant brusquement qu'elle avait la migraine, et qu'il était bien tard.

— Quelle vipère vous faites, Julia î murmura Lesca, tout pâle, quand il fut demeuré seul avec la danseuse.

— Mais pourquoi, cher, psalmodia-t-elle en

souriant davantage encore, mais pourquoi ?... M™^ Lesca est ravissante...

L'immortel couturier, le grand artiste sortit, violemment mortifié au tréfond de luimême.

Et c'était ainsi qu'il allait retrouver Germaine...

AMAN, je vais divorcer! »

Allons,en voilà bien d'une autre!...

M"^ Carretier posa sa boîte à ongles sur ses genoux, et la consternation envahit son visage. Car il faut dire que M"® Carretier s'amenuisait les doigts, maintenant, et polissait, vernissait, ciselait ses ongles ; elle soulevait au fer, également, des boucles et des vagues parmi sa chevelure qui bientôt, peut-être, n'allait plus grisonner : sa fille étant casée, mariée, le temps des soucis n'était plus. Adieu les affaires ! M™^ Carretier se trouvait rentière : seulement, au lieu de prendre sa retraite, comme l'épicière du coin, dans une villa de banlieue à volets verts et rosiers fleuris, l'excellente femme avait pris la sienne dans les maisons de couture, chez les modistes en vo-

8o /./, mm;, m, FLEVIiS

gue, et à \' Hôtel Sainle-Clotilde, où elle pa.ssait dorénavant deux jours sur cinq. M. Carretier, d'ailleurs, en usait de môme, et c'était surtout de Paris, à présent, qu'il surveillait sa grande correspondance avec le canton de Berne.

Lorsqu'elle vit donc sa fille, toute pâle et droite devant elle, qui lui disait de ce ton résolu : <( Maman, je vais divorcer ! » le cœur de M"° Carretier se remplit de douleur. Quoi ! tout serait-il à recommencer? Et déjà, prenant tendrement la main de Germaine :

— Mais, ma pauvre enfant, lui fit-elle d'une voix mal assurée, tu n'y songes pas, voyons!... D'ailleurs, tu sais bien que vous êtes mariés à l'Eglise... Tu me fais beaucoup de peine !...

Vaines paroles ! Germaine était inflexible :

— Je divorcerai, parce qu'Adolphe devient fou.

C'en était trop pour M"' Carretier. Fou î Adolphe fou !... Comme dans toutes les circonstances inquiétantes de sa vie, la malheureuse invoqua im.médiatement celui qui lui

LE MARCHÉ AUX FLEURS 8l

semblait le modèle de toute sagesse et l'incarnation même de la raison :

— Je vais appeler ton père, Germaine.

— • Si cela te fait plaisir !

M. Carretier se trouvait à l'hôtel, précisément. Il était dans sa chambre, et travaillait. Son labeur, à la vérité, ne concernait ni la Suisse, ni les faïences, ni même la moindre usine de quoi que ce fût. Mais il offrait un plus haut intérêt : M. Carretier avait entrepris en effet l'histoire généalogique de toutes les familles importantes de Senlis et des environs, durant ces vingt dernières années. A cette intention, il notait les alliances, s'informait des cousinages, conservait et commentait toutes les lettres de mariage et de mort qu'il recevait. Et même à Paris, au milieu des méditations que lui imposait le canton de Berne, on le voyait poursuivre âprement cette belle étude.

A l'appel de sa femme, il apparut donc sévère et importuné, sa moustache grise encore plus tombante, encore plus grave que de coutume. La vue de Germaine, qui fronçait dure-

82 LE MARCHÉ AUX FLEL'HS

mcin sur sus yeux bleus ses sourcils d'or, l'aspect de M"' Carrelier en larmes, ne furent point pour lui prêter à rire.

— Eh bien, mais qu'y a-t-il ?

— Il y a, mon ami, que Germaine veut divorcer î

Dieux I la foudre était tombée !

M. Carretier, devenu rouge, s'écria brusquement : <( Tu perds la tête ! » Et, indigné, voici qu'il allait sortir, claquer la porte, ou qui sait ? punir Germaine, et la mettre au pain sec, comme une petite fîlle qu'il la croyait encore... Mais, holà ! il ne s'agissait point de dédaigner, ni de hausser l'épaule... C'était, paraît-il, très sérieux. L'enfant avait grandi : la demoiselle, conduite à l'autel vingt mois auparavant parmi le plus honorable concours de monde et de toilettes, cette demoiselle, devenue dame aujourd'hui, parlait net et savait à merveille ce qu'elle voulait, ou plutôt ce qu'elle ne voulait plus, et pourquoi. Elle barra le chemin à son père, la pria poliment de s'asseoir, et point par point, M. Carretier apprit successivement que son

gendre se trouvait en proie au délire des gran» deurs, non moins qu'à une passion extraordinaire pour une milliardaire américaine, veuve et irrésistible pour un homme tel qu'Adolphe Lesca ; que celui-ci ne s'occupait plus qu'à peine de sa maison de commerce, et passait une partie de ses nuits à composer des scénarios de ballets en compagnie de M^^ Esther de Saint-Mesgrin — c'était le nom de TAméri- -caine — qui jouait à volonté de l'orgue, de la harpe ou du violon, et de M^^^ Julia Tréboff, l'illustre mime russe, qui dansait ; qu'il se proposait de louer, associé à ces deux personnes, l'une des plus grandes scènes parisiennes, afin d'y faire représenter des symphonies chorégraphiques, au cours desquelles le gouvernement serait raillé, comme dans les pièces d'Aristophane, en même temps que l'on verrait les modèles de la maison Lesca servir de thèmes à des combinaisons de couleurs animées, analogues à ces variations musicales exécutées sur un air donné ; que d'ailleurs Germaine se moquait bien de tout ceci, et même de

«4 LE M.MlCilÊ AVX FLEinS

kl ruine de la maibon Lesca, qui ne survivrait pas au ridicule, ni au désordre croissant, ni à l'incurie où le patron la laissait...

— Mais ma chère enfant, en es-tu bien sûre ?... fit M. Carretier, inquiet pour le coup.

Germaine riposta par une moue hautaine, et déclara que si la ruine ne pouvait être tenue pour un fait avéré, du moins c^était un résultat possible de toutes ces folies ; que d'ailleurs elle, Germaine, en avait assez de passer après cette Esther, reine des jumenteries, et veuve d'un vieux marquis français mort on ne sait trop comment ; qu'elle eût peut-être pardonné à son mari de la délaisser pour Julia TrébofiF, bien que celle-ci fût quasi-négresse et maigre à faire peur ; mais qu'elle ne pouvait tolérer que cet Adolphe traitât sa femme avec un mépris offensant, quand il vivait, pour ainsi dire, chez la reine des jumenteries, une espèce de parvenue, quand il couvrait de bijoux cette cow'girl cousue d'or, et poussait la servilité jusqu'à s'en aller prendre des leçons de manège en vue d'un voyage au Far West ; que du

reste, bien avant de subir l'affront de ce voyage outrageant, le divorce serait dès longtemps prononcé !...

M. Carretier lui dit : « As-tu fini, Germaine ?... » Et il y avait tant de douceur en sa voix résignée, tant de tristesse et de ferme mansuétude en son regard que sa fille, interdite, se tut en effet.

— Mon enfant, commença-t-il, je te fais grâce du profond regret que tes peines nous causent, à ta mère et à moi. Tu sais combien nous t'aimons. Tu es notre fille unique, et la moindre de tes contrariétés nous touche, ma chère petite, ma pauvre chère petite... Nous pensons que tu exagères un peu les torts de ton mari : c'est trop naturel, hélas ! pour que nous en soyons surpris. La déception d'une jeune épouse fait vibrer en elle des cordes intimes, et secrètes, qui nous échappent un peu : elles n'en existent pas moins... Cependant, mon enfant, réfléchis bien à tout. Ton père, ta mère, il n'en est pas question. Mais pense simplement au monde, au scandale, à tes enfants,

«(^ LE AlAHCllÉ AUX tLhUHS

si le ciel t'en donne plus tard. Nous n'appartenons pas à cette classe de la société où le

mariage n'a (juc l'iniportance d'une gardenparty, selon le mut dont on use aujourd'hui. Pour nous autres...

Etc.. etc..

M. Carretier tenta de grands efforts pour convaincre sa fille. Mais quelque application, quelque zèle désespéré que le pauvre homme y mît, Germaine, entêtée, butée, secouait ses cheveux d'or et d'argent» et silencieusement faisait de la tête : « Non, non î... Inutile !... » Ce fut sans profit qu'il évoqua l'effet déplorable d'un divorce, la position fâcheuse de réponse à qui toujours, eût-elle cent fois raison, l'on donne tort, et les relations perdues, et les blâmes devinés parmi les personnes comme il faut. Il parla de morale, de religion : cela ne servit de rien. Il s'attendrit : mieux eût valu chanter. Il devint plus tranchant, plus amer, menaça presque : fadaises, plaisanteries!...

M. Carretier ne savait plus que dire. Avoir

fait de sa lille M"'*' Lesca, femme de M. Adolphe Lesca, le chef d'une des plus florissantes industries parisiennes — son beau-père ne le nommait jamais (( un couturier » — et voir tout cela retomber à rien, sous prétexte d'une absurde histoire d'Américaine, reine des jumenteries !... Anéanti, M. Carretier considérait M""" Carretier, qui pleurait de plus belle... Soudain, il se leva, s'approcha de sa fille, et, lui posant la main sur l'épaule :

— Germaine, lui dit-il, va embrasser ta mère... Peut-être que cette femme admirable consentira en cette minute à t'avouer la trahison, le véritable crime envers elle dont ton père, qui te parle, s'est autrefois, à sa grande honte, rendu coupable... Va, mon enfant...

Stupéfaite, Germaine regarda l'honnête visage de M'"® Carretier : celle-ci, bouleversée, fixait sur son mari des yeux éperdus. Puis, à bout de forces, la petite sentit que sa volonté, miraculeusement tendue depuis une heure, lui échappait, cédait. Elle frissonna de tendresse, de pitié, à la pensée que sa mère eût jadis en-

«8 LE MAUCUÊ A L'A' FLEUH3

duré ces mcmes rancœurs, ces mêmes humilialions qui faisaient tant souffrir... Son cœur frivole s'ouvrit, comme rompu : « Oh ! maman, ma pauvre maman !... » s'écria-telle. Va toutes deux s'étreignirent, de toute leur Ame.

Il ne fut plus question de divorce, ce jour-là.

Le soir, pourtant, après dîner, quand ils furent au moment de se souhaiter le bonsoir. M""" Carretier ne put s'empêcher de dire à son mari :

— Mais enfin, pourquoi, Jérôme, pourquoi donc avoir fait ce mensonge à cette petite ?... Tu sais pourtant bien que tu t'es toujours parfaitement conduit vis-à-vis de moi.

— Ma chère, un père doit apprendre à sacrifier jusqu'à son honneur même, quand il le faut î Bâtiment en péril met bas de sa mâture. Tu vois d'ailleurs que mon initiative, il me semble, n'a pas échoué.

AP° Carretier joignit ses belles mains, presque en extase !

CE fut pour Paris une soirée inoubliable — on en parla longtemps, huit jours peut-être — et pour Germaine une nuit bien violente.

Non que la jeune femme eût nourri de grandes illusions, certes ! Elle n'avait jamais cru que Missolonghi dût faire recette. Son mari avait loué, à très grands frais, le théâtre du Trocadéro, pour y monter ce fameux ballet en cinq actes, Missolonghi, auquel il travaillait si assidûment depuis huit mois, en compagnie, ou plus justement avec la collaboration de M"« Julia Trébofif et de M"^" la marquise Esther de Saint-Mesgrin, reine des jumenteries. Il avait tenu à payer de ses deniers les décors, qui étaient admirables, les costumes, qui passaient les bornes de la splendeur, et enfin les

9t> LE MAiiCtiE AUX FLLUHS

interprètes, tous russes, tous hors de prix. M"" Julia Tréboff devait mimer le rôle de Lord Byron. M"* Korazetiev figurerait le pacha de Janina. M"* Vremstzvoï danserait à ravir sous les traits du comte d'Orsay. Par une fantaisie hardie, enfin, l'un des seuls personnages féminins du ballet, la sultane favorite Oulmedja, serait représentée par le tout jeune et merveilleux danseur Serge Balibine. Voila des attractions !

Enfin les décors, les costumes plongeraient le public en plein rêve, en pleine féerie. L'orgie en Ecosse, au premier acte, le punch bu dans les crânes, puis le clair de lune, la rêverie de Lord Byron, la danse des sylphes parmi les ruines de l'abbaye ; au deuxième, la fête vénitienne, les gondoles sur l'eau, l'escalier du palais environné par les Sirènes, et couronné par les masques du carnaval ; l'arrivée en Grèce, au troisième, la bacchanale turque autour des colonnes du Parthénon ; ensuite, au quatrième, la bataille, le délire des nègres, la folie des Haschichin, la ronde du sang, et, au

LE MARCHÉ AUX FLEURS Qi

cinquième, la plage de Missolonghi, avec le corps de Byron recouvert de fleurs, bercé, encensé, finalement enlevé par les divinités de la mer — comment résister à tant de promesses, à tant de mirages ?

Sans compter qu'Adolphe Lesca, dût-il y laisser sa fortune, voulait, coûte que coûte, éblouir Paris : partout, des guirlandes de jonquilles et de laurier tressé ; les loges pleines de fleurs ; aux vestiaires et le long des couloirs, des valets en culotte courte, habit à la française et demi-perruque blanche ; trois somptueux piqueurs à cheval, pour le service de la rue et la circulation des voitures ; ajoutons aussi que toute femme en robe montante se voyait impitoyablement refuser l'accès de la salle, et que l'auteur eût bien voulu prescrire aux hommes une tenue spéciale, telle que le pantalon de Casimir et le frac bleu... Au dernier moment, cependant, il n'avait point osé.

D'où vient donc que pas un seul instant, Germaine n'avait eu foi dans la réussite d'une entreprise aussi prodigieuse ? Peut-être, ainsi

d'ailleurs que tout le public, était-elle lasse de la publicité presque fantastique dont son mari, cinq mois durant, avait encombré, offensé Paris. Ah ! que M"" la marquise de Saint-Mesgrin s'entendait à transformer un citoyen du vieux monde en réclamiste à la mode de Chicago ! Germaine avait, depuis un semestre, la vue offusquée et le goût révolté par les affiches, notes de presse, articles répandus à profusion, et payés sans compter, touchant Missolonghi, ses interprètes, son auteur, les inspiratrices de celui-ci, que l'on désignait clairement, la cour de jeunes poètes, d'esthètes et de « connoisseurs » qui se pressait autour de lui, tant à sa maison du Bois de Boulogne que dans l'hôtel Saint-Mesgrin. Missolonghi faisait tintamarre...

Mais aussi, quelle déroute ! Germaine l'avait prévu, semblait-il. En souffrit-elle néanmoins, le jour de la générale, lorsque, enfouie, ensevelie avec M. et M"® Carretier au fond de sa baignoire, elle entendit les ricanements, les mauvais propos de la salle brutalisée par une

réclame si impérieuse, lorsqu'elle vit clairement surtout que le public gouailleur et irrité d'avance, s'ennuyait, tournait en ridicule les attitudes exagérément pensives de Julia Tréboff, non moins que l'incohérence de toutes ces scènes de folie nommées sur le programme bacchanales, orgies, ivresses, combats, saturnales — Germaine en souffrit-elle ? Plaignitelle son mari? Ou elle-même? Ou bien a-t-elle senti s'épanouir définitivement au tréfond de son âme une fleur magnifique de haine en observant l 'avant-scène où trônait l'Américaine constellée de rubis, de perles et d'émeraudes, comme une idole barbare, et entourée par les courtisans, pourtant un peu honteux ce soir, d'Adolphe Lesca ?...

Germaine ne témoignait presque rien de ses sentiments, dès que ceux-ci étaient sombres. Elle contractait ses sourcils d'or, serrait les lèvres, agitait un peu plus vite son éventail, pliait et dépliait vingt fois, sans raison, son programme — et c'était tout. La répétition des couturières avait été un triomphe : la gêné-

94 l^i'^ MAItaiÉ AUX t'LEins

raie fut un désastre. Germaine ne dit mot. Après le ballet, elle monta, seule avec M. et M"" Carretier — Adolphe avait bien d'autres soucis que de la reconduire I — dans son auto, déposa ses parents à VHôlel Sainie-CloiUde, et revint avenue Hoche, où se trouvait l'appartement particulier d'Adolphe Lesca, sans avoir ouvert la bouche, ni seulement porté un jugement sur ce ballet languissant et furieux à la fois, et sur son échec éclatant.

M. Carretier n'avait point imité la réserve de sa fille :

— C'est pittoresque, avait-il dit. C'est animé. Puis, devant la physionomie glaciale de Germaine, il avait ajouté poliment :

— Mais j'aimais mieux les tutus.

On peut croire que Germaine ne ferma que très tard dans la nuit, et peut-être pas avant l'aube, ses yeux de turquoise, que la rancune changeait en saphirs.

Le lendemain matin, comme dix heures sonnaient, elle se présentait à rHôtcl Sainte-Cloiilde, et entrait en coup de vent chez M. Carre-

tier. Elle lui tendit une lettre. Il n*y avait pas une larme sous ses longs cils clairs, mais sa main tremblait :

— Tiens, papa, lis !

M. Jérôme Carretier prit la physionomie qu'il faut pour les heures graves. Il embrassa d'abord sa fille, lui dit que sa mère était un peu fatiguée...

— Je vais aller chez maman, fit Germaine. 'Mais j'ai voulu te voir d'abord... Un chasseur m'a simplement apporté cette lettre tout à l'heure... Lis-la.

— Oh ! oh !... mais tu m'effraies, mon enfant.

Et, mettant son binocle, M. Carretier se résohit à déplier enfin le papier mystérieux, qui, à la vérité, lui faisait un peu peur. C'était un billet de son gendre, adressé à Germaine :

<( Je sais, Germaine, que je m'expose à des reproches, mais ils seront mesquins. J'attends de ton intelligence que tu les réfutes, comme je le ferais moi-même. Quand tu auras ces lignes sous les yeux, je serai parti pour l'Amérique.

96 LE MAIICIIP. AVX FLEVHS

Ce n'est pas une fuite, comprends-le bien, et dis-le très haut à tous. Assurément, j'ai assume'î de lourdes charges, Missolonghi m*aura coûté cher : je voulais étonner le pays, la postérité dira si j'y suis parvenu. Peut-être aussi ai-je un peu négligé, pour la Beauté dramatique, ce que je devais à la Beauté quotidienne des salons et des rues : peut-être, en d'autres termes, le théâtre m'a-t-il fait oublier quelque peu mes ateliers, mon industrie. Un certain relâchement s'en est suivi. Qu'importe tout cela ! J'ai signé avant-hier un acte de vente : la maison Lesca ne m'appartient plus.

Je pars, Germaine, je pars, ivre d'art et de foi en ma mission ! Une femme, le plus noble et généreux esprit, M°* la marquise de Saint- Mesgrin, est disposée à soutenir mes efforts au Nouveau-Monde par le concours de son immense fortune, toujours prête quand il s'agit des causes hardies et sublimes. Nous allons fonder en Amérique une gigantesque Université, dont je serai l'inspirateur et l'âme. Outre l'éducation littéraire et artistique la plus rafîî-

née, nous instituerons là-bas un enseignement supérieur de la danse, des gestes harmonieux et des belles lignes ; nous formerons des humanistes exquis, des choreutes, des ballerines qui liront Euripide à livre ouvert, et des couturiers de génie, des maîtres dyonisiaques en fait d'élégances, des surmaîtres... Nous aurons notamment un doctorat ès-sciences somptuaires et chrorégraphiques, et j'en signerai moimême les brevets.

Naturellement, j'aurai besoin de tous mes fonds disponibles. Je devrai représenter, et l'existence est dispendieuse là-bas. Je ne puis vivre aux crochets d'autrui. Je donne l'ordre, ma chère Germaine, qu'on tienne à ta disposition chaque mois, chez mon notaire, une somme de mille francs. Hélas ! je ne puis faire davantage.

Lorsque je reviendrai, ma mission accomplie... ))

Le papier tomba positivement des mains qui le tenaient. M. Carretier, atterré, regarda Germaine, comme s'il se noyait :

98 LE MARCHÉ AVX FLEVIiS

— Mille francs! s'écria-t-il... Mille francs!... Mais lu n'auras pas assez de mille francs ! Tu ne pourras môme pas conserver un locati au mois !... Cet Adolphe est un polisson î... Pourtant il n'ira pas si loin que les tribunaux ne l'atteignent... Nous le ferons condamner, Germaine... Une maison comme la sienne...

Sa fille, ici, l'arrêta net :

— Crois-tu, papa, que je vais lui faire un procès ? Veux-tu aussi que je lui demande la charité ?... Je ne toucherai pas un sou de son argent, bien entendu.

— Et avec quoi vivras-tu, ma pauvre enfant ?

— Avec ma dot.

— Tu sais bien qu'elle ne paierait pas tes fiacres.

— Alors, je vivrai à Senlis, chez vous... Eh bien, quoi, tu ne dis rien... Préfères-tu que je divorce, maintenant ?

Non, M. Carretier ne le préférait pas !... Mais tout de même, il y a des angoisses, dans la vie.

QUAND elle revint, encore frémissante de rancune et de honte, s'installer à Senlis, Germaine, à sa grande surprise, trouva trois grands miroirs dans son ancienne chambre virginale, au lieu d'un seulement qui se dressait autrefois, couronné par des colombes en bois doré, au-dessus de la cheminée. C'était jy^mo Carretier qui, devenue coquette, n'avait pas craint de transformer ainsi cette pièce, où tant de souvenirs devaient attendre son enfant prodigue, meurtrie et blessée.

— Pourquoi ces glaces, maman ?

— Peuh I... Ta chambre me servait de boudoir...

■ — Et pour y bouder, il te fallait tout ça ?

— Non, mais mon cabinet d? toilette a tou-

if BIBLÎOTKECA

loo LE MAliCilÊ AUX FLEVHS

jours été telltîment petit, nous sommes si à rétroit ici I...

Certes, la bonne M"" Carretier n'avait point mis de malice dans ce propos. Toutefois Germaine, à qui rien n'échappait, se le tmt pour dit : elle ne risqua plus une observation, trouva tout bien, tout commode, tout à point. Ainsi que sa mère elle-même l'avait fait par mégarde, il n'était pas un seul détail, dans la petite maison de ses parents, comme dans tout Senlis, qui ne la choquât, ou ne lui causât quelque peine en lui rappelant son enfance trop vite passée, et les rêves de grand amour qu'elle avait connus ensuite, tandis qu'elle se promenait sous les tilleuls des remparts, à la chasse, dans les carrefours de la forêt, au golf même, et sur les terrains de coursing, où son cher Monsieur, jadis, lui avait valu des succès...

Un grand plaisir, pour elle, eût été de posséder un autre lévrier. Mais le noir Jayet lui eût rappelé son injurieux mari : puis il avait fait partie de la maison du Bois et de ses presti-

LE MARCHÉ AUX FLEURS lOl

ges, dont la seule mémoire lui était pénible. Elle n'eût donc point toléré le pauvre beau Jayet, et eût ardemment souhaité quelque autre compagnon à fin museau, à taille de demoiselle et aux yeux charmants, à qui elle eût conté toutes ses peines. Hélas! la demeure exiguë des Carretier s'y prêtait mal: Monsieur, autrefois, quand il n'était pas à l'entraînement, logeait en un réduit où des caisses et les malles de Germaine se trouvaient à présent ; or celle-ci n'eût pas osé demander que l'on changeât quoi que ce fût désormais... C'est qu'elle n'était plus chez elle. Jeune fille, on l'avait soignée comme une pouliche d'avenir avant le Prix de Diane, on lui passait mille fantaisies ; mais maintenant, la course était courue — et perdue... La pouliche n'avait plus qu'à trotter modestement son petit bonhomme de chemin, sur la route de tout le monde.

Et pourtant, les trois miroirs de sa chambre l'offensaient, la gênaient ! Deux encore, soit... L'un, ovale et gracieux, au-dessus de la

102 LE mauche aux fleuhs

cheminée, recevait en passant le regard de cette jeune femme triste, qu'il avait connue naguère souriante à l'on ne savait quoi, et toutefois moins bien coifïée, car M°* Carretier tenait à certaines idées, elle défendait par exemple que sa tille cachât tout à fait ses oreilles sous ses cheveux si blonds, cela ne se faisait point, ce n'était pas comme il faut. Or aujourd'hui, le miroir recevait le visage mélancolique d'une délaissée, dont les pâles bandeaux voilaient la joue plus délicate, et touchaient aux sourcils plus lourds : Ariane...

L'autre glace, mince et longue, permettait que l'on se vît en pied, du haut en bas : et Germaine se savait svelte à souhait, des toilettes heureuses l'habillaient bien, elle pouvait, quelle que fût sa peine, supporter de se voir encadrée ainsi, même à chaque minute.

Mais c'était le troisième miroir qu'elle n'aimait pas ! Celui-là, situé en face de la fenêtre, reflétait le jour. Toute la détresse du crépuscule, chaque soir, entrait en lui : et aussi l'ironie, la méchanceté, la sournoiserie de

l'aurore naissante, quand d'aventure Germaine éveillée la voyait poindre ; et l'insolente joie du soleil. Germaine apercevait de son lit ce rectangle de cristal, qui ne lui servait hélas I qu'à compter les jours croissant petit à petit, puis décroissant, suivis par la nuit.

Ah I c'est qu'elle s'ennuyait si cruellement, à Senlis ! Elle ne voulait voir personne, en cette société plus niaise encore qu'indiscrète, ou qu'implacable. Un jour, à force de prières, M"° Carretier l'avait menée en visite, aux portes de la ville, chez une vieille dame bien estimée dans le pays, M™*' de Porterat. Cette personne vénérable offrait le thé dans son château, et sa bru l'assistait. On se tut, quand Germaine entra, derrière sa mère : songez-y, la femme d'un couturier, d'un homme qui venait de faire tant parler de lui dans les journaux, c'est mauvais, cela ! Et de plus, une femme lâchée ainsi publiquement, voilà qui est pire, car sait-on bien ce qu'il y a là-dessous ?... Enfin au bout d'un instant, l'entretien reprit, pitoyable :

I04 LL AlAUCUE AUX FLEUliS

— Vous cunnais.scz la marquise ? C'est une fuinmc bien agrcable.

— Celle qui a épousé en premières noces le général de Larivier ? C'est la cousine du président des Tailles, qui se maria luimême à...

— Enfm, une femme très agréable, excessivement parlante. Chaque fois que je lui cause, je reviens toujours étonnée. Et puis si peu poseuse, avec cela !... Qui aurait jamais cru que cette excellente personne se transformerait un jour, tout à coup...

— Le fait est qu'à la messe, dimanche, elle était impayable î

— Avez-vous remarqué son chapeau ? Un vrai chapeau de cocotte, et qui lui entrait jusqu'aux oreilles ! Et vous rappelez-vous de Pamélie ?

— Pamélie, la lingère qui reprisait si mal ? Si je m'en rappelle ! Elle m'a saboté une housse à piano !

— Eh ! bien, c'était la lingère habituelle de cette bonne marquise ; elle lui fournissait tout.

Mais à présent la voilà qui va rue de la Paix...

Fi I quelle platitude I Et qu'attendre de ces gens-là? Germaine jura de n'y plus revenir Elle fuirait aussi le golf, et son peuple doré. Elle allait demeurer au logis, sortir sans bruit, parfaitement seule, errer sur la lisière des bois, mener sa vie à l'écart, en s'épargnant toute dépense. Son petit luxe, dorénavant, concernerait les livres seulement, et les parfums, que Germaine adorait. Non qu'elle composât des « mélanges », elle méprisait ces potpourris, où les senteurs s'entre-détruisent; par contre, elle excellait à évoquer, par telle ou telle essence choisie entre toutes, tantôt un parc, et tantôt les îles lointaines, le bosquet ou la prairie, la roseraie ou l'oasis. Elle n'ignorait pas qu'il y eût des règles, à savoir : jamais une blonde ne doit se permettre un parfum léger, ni trop subtil : rien ne serait plus fade. II lui faut, au contraire, une odeur audacieuse et fraîche, une odeur de fleur simple, qui entête un peu. Une brune aimera le santal, les fleurs

loO LL MAHCHE AUX tLLlJliS

d'Orient, les parfums poignants, chauds. Une châtaine préférera les ettluves coquets, on dirait presque satinés, drôles et jolis, les parfums de cour : il convient qu'une châtaine ait toujours l'air paré. La rousse ne voudra qu'une essence violente, un peu barbare. La grise enlin nous charmera par une senteur intlnimeni douce, qui rappellera les meubles en bois de rose, les dentelles précieuses, les coffrets où l'on enfermait jadis, avec deux brins d'églantine, les billets d'amour...

]\Iais quoi ! ces délicatesses mêmes l'obsédaient encore : n'y avait-il pas quelque dilettantisme, en ces recherches-là, qui lui rappelaient Lesca et ses grossiers dédains, et tout son tapage au nom de l'Art — et ses offenses ?... Jusqu'à ce mot, l'Art, rebutait Germaine. Tout la repoussait...

Oui, tout I — sauf pourtant ce qui la reportait, si peu que ce fût, à son enfance, à ses émotions, à ses espoirs d'antan. Elle ne se plaisait vraiment qu'à entendre le carillon toujours semblable de la cathédrale, qu'à fîên^r, soli-

taire, non loin du couvent et sur le mail, qu'à revoir en pensée sœur Sainte-Cécile, qui enseignait l'histoire de France, et sœur Emérentia, qui boitait, et la petite Eveline, qui était morte à quinze ans, et Georges, le cousin prestigieux et si séduisant, l'ami...

Georges, surtout !

Il lui avait un jour parlé d'art, lui aussi, sur la route de Pontarmé :

— Ecoutez, petite Germaine, on nous méprise, nous autres. Mais c'est nous, les plus grands artistes ! Car nous voulons pétrir le monde lui-même, la société... Il n'y a qu'une nation charmante, la France. C'est une femme, il faut qu'elle règne. Elle sera la tête de la populace universelle, et son bon plaisir fera loi... On ne peut pas mentir un peu pour atteindre à ce but, petite Germaine ? Voilà de la vie, pas vrai ? de la jolie, et palpitante...

Paroles nouvelles ! Germaine pensait les entendre chanter encore, par cet après-midi d'automne. Elle retrouvait en sa mémoire les moindres détails de cette rencontre imprévue, un

io8 /./; maucue aux ilelus

jour de chasse, près de Senlis, depuis les mains fines du cavalier maniant les rênes, jusqu'à son regard tour h tour allègre et pensif, et sa silhouette agile, son dolman bleu... Et puis, plus autrefois encore, elle revoyait avec ses yeux d*enfant un jeune homme maudit par tous, avec qui l'on causait de loin en loin, et qui, parmi les images saintes et les chapelets, apportait une gerbe d'orchidées et de roses...

OUTRE la vie, M. Julius Otto Albert Gauwel avait reçu de son vieux père Casimir Gauwel, plusieurs bienfaits, et tout d'abord quelques chétifs cent mille francs, vite décuplés, puis centuplés, voire bien au-delà, à la Bourse de Bruxelles ; mais surtout il lui devait un accent irrésistiblement et indiscutablement étranger : ce qui constitue, comme chacun sait, un avantage inappréciable, et presque un second capital.

La maman Gauwel était de Suisse teutonne, et le père Casimir hollandais. Julius était né en Luxembourg, où il avait balbutié en allemand auprès de sa nourrice ; puis il avait fait ses premières études dans un collège de Dublin, pour revenir en Amsterdam dès sa treizième année,

iio /./.; MAnCHÊ AUX FLEURS

afin de se former aux afïaires de banque ; et c'est à sa majorité seulement qu'il avait décidément appris le français chez un agent de change, à Bruxelles. Ses trois sœurs s'étaient mariées jusqu'en Orient, à tel point que l'une d'elles avait épousé un vrai turc ; si bien qu'à dîner en famille, chez ces opulents Gauwel, on se croyait involontairement chez Berlitz, et l'on se récitait tout bas, dans toutes les langues de l'Europe : «Je goûterai la rôtie qui est près du saladier. Ne me donnerez-vous pas le vin de votre frère ? Découpez ce poulet, avezvous le canif et le vinaigrier ?... »

Tous les idiomes de Babel, et principalement l'allemand et le wallon, semblaient s'être unis pour composer l'accent du banquier. Cependant, par bonheur, entre tant de langages différents, il parlait aussi anglais. Et sauf avec ses sœurs, que du reste il voyait bien rarement, ce fut à cette dernière langue qu'il se tint. Tout devint anglais chez les Gauwel, domestiques, repas, vie quotidienne, religion, habillement, intonations, gestes, manière de sen-

LE MARCHÉ AUX FLEURS m

tir et de penser. Le laborieux boursier Julius Gauwel, belgico-suisse-luxembourgeois, céda le pas à J. O. A. Gauwel, esq., grand financier, naturalisé sujet britannique. Et Frau Gauwel aussi — avons-nous dit qu'elle nous venait de Vienne ? — se donna bien du mal pour obtenir un aspect d'Outre-Manche. Faute de mieux, elle adopta l'air vexé, qui lui sembla l'élégance même.

-Avec cet accent d'Albion, Gauwel était sauvé. Son nom même parut éclos à Londres, et depuis des siècles. Dès lors, plus de contrôle : un homme très riche, et qui a l'accent de la langue sacrée, qui dit a nos soldats » en parlant de l'armée de l'Inde, on ne l'examine pas, on se garderait de chercher l'origine de sa famille, de son argent... Quoi donc ? Sa fortune ? Mais il l'a gagnée au Transvaal, au Canada, en Australie. Ses alliances ? Elles comprennent évidemment quelque vieux lord, un gentleman-farmer, un major, un clergyman, tout Dickens. Son agrément, sa distinction ? Articles anglais, garantis. Son esprit ?

ii-i LE MAIiCHÊ AUX FLEURS

Il est anglais, vous dit-on. Qu'ajouter de plus?

Aussi notre banquier pouvait-il avoir commis tous les impairs, dit toutes les sottises, se montrer tantôt servile et tantôt arrogant, n'importe, on le recevait, on lui souriait, on le saluait : il avait l'accent divin, il était élu.

Quand il reçut une lettre du baron Moreau, qui le mandait d'urgence à Paris au sujet de son fils Arthur, J.-O.-A. Gauwels, esq., jura entre ses dents : « Mein Gott ! » et tomba dans le plus sombre découragement. Qu'avaitil encore bien pu faire, cet Arthur ? Hélas ! Julius Gauwel adorait son fils, dont il ne cessait de payer les dettes énormes et continuelles, non moins que puériles ; mais ce cher Arthur avait tellement l'accent de Londres, lui ! A peine pouvait-il se laisser entendre en français! Puis il se faisait si bien servir, il prenait son eau de Vichy avec tant de nonchalance aristocratique ! Enfin, il était si malade, le pauvre enfant !... Le banquier quitta son château d'Apremont, près Senlis, éprouvant

LE MARCHÉ AUX FLEURS ii3

une appréhension folle, une angoisse véritable : et l'automobile de courir sur la route î

A Paris, le baron Moreau ne le fit point languir :

— Monsieur, lui dit-il, voilà, je n'irai pas par quatre chemins : votre fils Arthur a triché, ou du moins voulu tricher au Cercle... Oh ! laissez-moi poursuivre, monsieur Gauwel, je pèse bien mes paroles, et m'en excuse d'avance, car je comprends ce qu'elles ont de pénible... Mais enfin, c'est moi qui fus le principal parrain de votre fils au Cercle î... Certes, il n'y a pas eu de scandale. Nous l'avons vu — on le surveillait depuis quelque temps — tenter, bien maladroitement d'ailleurs, certaines manœuvres suspectes. Aussitôt, j'ai fait appeler Arthur, comme si on le demandait au téléphone, et dans le bureau du Comité, je lui ai donné à comprendre sans témoins qu'il devait s'en aller tout de suite, accomplir un voyage, disparaître temporairement... pour commencer. Bon!... Pourtant, s'il revient, par hasard, et si un beau jour quelque accident se pro-

1 14 Li: M A ne H r. aux fleurs

duit... eh bien ! (|ue deviendrai-je, que dirai-je, moi, son parrain ?

Gauwel était atterré!... Tricher, maintenant, tricher au Cercle, voilà quelle était la dernière escapade de son fils! !... Effondré, affolé, le banquier ne put que murmurer quelques mots, parlant vaguement de responsabilité atténuée, d'état maladif, de volonté débile... Le baron Moreau lui-même, tout indigné qu'il fût, prit pitié du malheureux père.

— Ecoutez, monsieur Gauwel, vous me faites la plus grande peine. Je compatis de tout cœur, je vous le jure, au coup douloureux qui vous frappe ainsi. Permettez-moi de vous parler en ami, franchement, et dans votre intérêt... Engagez vous-même Arthur à s'éloigner, et surtout à se soigner... Surveillez-le de très près... Retirez-lui — comment vous dire cela? — sa morphine, son éther, ses sales drogues, quoi ! Vous pourriez tâcher aussi de lui faire passer le goiit des cocktails... Je vous assure que ce jEr^rçon n'est plus dins son état normal... On le voit sans raison passer d'une exal-

tation extrême à un abattement... alarmant... Tenez-le un peu en observation chez vous, croyez-moi, par crainte d'avoir à prendre de pires mesures... plus tard... Ah! dame! je m'exprime franchement. Que voulez-vous aussi, dans un cas pareil !... Et donnez-lui donc, avant toute chose, un bon conseil judiciaire... Mais quoi, je vous ai froissé, monsieur Gauwel ? C'est sans le vouloir... Vous partez ?

Un conseil judiciaire ! Non, pour le coup, non ! A un Gauwel !...

Chez son fils, rue du Cirque, où il arriva en coup de vent, on accueillit Gauwel par des : <( Chut !... Monsieur repose... » Il y avait une garde, les rideaux étaient tirés... Le banquier pénétra dans la chambre en retenant son souffle : là, sur le lit, un malheureux être exsangue et presque contrefait se trouvait étendu, et dormait. Sa respiration s'élevait irrégulièrement. Il avait la bouche ouverte, comme entraînée par le poids d'un menton trop lourd, trop long, et au-dessus du visage flétri s'éle-

iiO LL MAliCHÊ AVX FLEVBh

vait un frond fuyant, un crâne oblong et déjà chauve : tel était Arthur G. Gauwell, esq., héritier du plus triste sang et de bien des millions. Cette annexe même, il avait été refusé à l'unanimité par le conseil de révision. Ht son père, néanmoins, l'admirait passionnément.

Comme celui-ci, l'esprit en déroute, contemplait sans parler son rejeton, le vieux domestique Edmond lui dit respectueusement :

— Je dois avouer à monsieur que monsieur Arthur est encore rentré en Pair, et que ça n'est pas étonnant, s'il est malade. Avec ça, la potion, que si monsieur voyait I...

(( En l'air » signifiait sans doute ivre-mort. Quant à la (( potion », c'était la morphine, évidemment.

Le médecin fut encore plus précis, et plus terrifiant :

— Monsieur, dit-il au père en sortant de la chambre d'Arthur,si monsieur votre fils n'était que morphinomane, on pourrait, j'espère, le guérir assez vite, et il y aurait moins lieu de vous inquiéter. Mais c'est mon devoir de vous

parler très sérieusement : il a, sans Tombre d'un doute, un poumon déjà touché. Nous devrons enrayer au plus vite, s'il se peut... »

Et le pronostic se poursuivit, implacable. 11 fallait le sanatorium, puis une surveillance quotidienne, une vraie garde-malade, sans qu'il y parût trop...

— Nous allons le marier! s'écria le banquier.

— Dans l'état où il est? Vous n'y songez pas.

Mais si, il y songeait fort bien. Et, sans vouloir trop épouvanter M""^ Gauwel, quand il fut revenu au château d'Apremont, il la mit néanmoins au courant de l'état où il avait trouvé son fils. Le trouble de M. Gauwel était tel, qu'il en parlait allemand !

— Vois-tu, Minna, ce que nous devrions lui trouver, c'est une femme raisonnable, expérimentée, qui ne serait plus une gamine, qui saurait bien s'occuper de lui, le surveiller... Quelque chose comme une veuve, avec une petite dot, ou une divorcée...

Il8 LE MAHCilf: AUX FLEUIiS

— Oh! Julius, une divorcée! Tu veux dire une annulée...

— Oui, Ijien entendu, Minna... Tu ne pourrais pas trouver ça?... II n'y a pas ça dans 'e pays ?

LE Comité du Golf de Vineuil se trouvait dans les salons du Cercle Vendôme. Dès l'origine, M. Jérôme Carretier avait été nommé membre de ce Comité. A quel titre ? On ne sait pas. Comme notable du pays, peutêtre. Ou à cause de sa respectabilité, de son excellente réputation. Ou parce qu'il fallait qu'il y eût quelqu'un de Senlis, ïa ville voisine. Ou encore parce que M. Carretier ne parlait jamais avec ironie, et qu'à la longue cela impose. Bref, il faisait partie du Comité. D'ailleurs, il jouait au golf, comme tout le monde, durant les loisirs dominicaux que lui laissaient sa grande correspondance avec le canton de Berne et ses vastes soucis. On voyait évoluer sur les links ses nobles moustaches grises : elles y faisaient merveille, à côté des

120 LE MAHCIIE AUX tLEUHS

silhouettes majestueuses de quelques autres dames non sans âge et seigneurs non sans importance, qui cheminaient posément, suivis par les cadets, derrière les billes vagabondes.

Lorsque le Comité du Golf de V'ineuil avait à débattre quelque aiïaire de grande conséquence, il se réunissait à Paris, où le Cercle Vendôme lui offrait gracieusement l'hospitalité. AI. Carretier aimait beaucoup cela, d'abord parce qu'il était enclin naturellement à goûter toute circonstance où l'on peut envisager nettement des situations, et donner en public des avis influents : cet homme de tête ne fuyant pas les responsabilités, au contraire ; ensuite, parce qu'il n'était pas fâché d'avoir accès, fût-ce par exception, dans un temple aussi émouvant que le Cercle Vendôme, club excessivement fermé, où l'on ne pénétrait guère sans d'écrasants titres de rentes, à défaut de beaux quartiers de noblesse : ceux-ci pouvant d'ailleurs être fort aisément convertis en ceux-là — et réciproquement.

Parmi les autres personnes qui vinrent, ainsi

LE MAHCtiÊ AU)i FLEURS 121

que M. Carretier, à la réunion un peu solennelle de ce Comité du i6 juin, nous devrons nommer quelques puissantes individualités : M. Raymond Vérand, par exemple, podestat des écuries de courses ; M. Potet, plus joliment nommé baron Potet, podestat des administrations financières ; M. le marquis du Cau, podestat des relations mondaines ; M. Odon de Mosenheim, podestat de la Bourse ; et M. Edmond Versemuis, podestat hors rang. Il s'agissait de savoir si l'on accepterait une proposition de J. O. A. Gauwel, esq., podestat de la banque : ce dernier offrait en effet de mettre à la disposition du Golf un vaste terrain, découpé dans le parc de son château d'Apremont,et qui se trouvait contigu aux links sis à Vineuil. L'avantage de ce cadeau princier (prêter un terrain, c'est presque le donner) ressortait assez : le G. V. — Golf de Vineuil — y gagnait l'espace nécessaire pour établir un nouveau parcours, neuf jolis trous. D'autre part, le danger consistait en ce fait que Gauwel, esq., se trouverait par là

122 LL MAULHL ALA tLEUliH

muni soudain d'une importance considérable au G. V., a telle enseigne que l'on se verrait en quelque sorte contraint de le faire entrer au Comité l'année prochaine. Ur, un homme qui témoigne d'un accent aussi parfaitement anglais, a droit a l'estime et à l'affection des gens comme il faut : toutefois il y a loin de la aux Comités, s'il vous plaît. Les Comités des cercles, c'est l'assiette au beurre tin des riches : n'y goûte pas qui veut.

M. Jérôme Carretier arriva le premier au Cercle Vendôme. Ce fut ainsi lui qui reçut ses collègues du G. V. A ce propos, a-t-on remarqué combien est insouciant et large le geste de quiconque dit: <( Entrez, asseyez-vous! » quand il se trouve au club, et non chez lui ? L'hospitalité serait plutôt, peut-être, une vertu d'hôtel, plutôt que domestique.

Tant que l'on disputa sur des questions insignifiantes portées à l'ordre du jour, telles que considérations budgétaires, salaires des gardes ou arrosages des greens, 1 attention fut

légère et dispersée : M. le baron Potet luimême, qui présidait la séance, avait peine à s'intéresser, et M. Carretier ne jugeait point le débat assez haut pour lui. Mais tout changea, dès qu'on en vint à se demander si la proposition Gauwel serait acceptée, ou non :

— Assurément, dit le baron Potet, il y a du bon dans l'offre gracieuse de M. Gauwel. Neuf

'trous !

— Certes, ajouta le marquis du Cau. Ce Gauwel est d'ailleurs un agréable homme. Notre Golf de Vineuil regorge de monde: un nouveau parcours sera le bienvenu. Nous devons accepter, et chacun jugera bien agréable..

Etc., etc..

Il n'était jamais très utile d'écouter avec soin les propos de M. le marquis du Cau. Une éclatante situation mondaine faisait de M. le marquis du Cau l'un des arbitres du bon ton. Par conséquent, son vocabulaire ne se trouvait point très varié, et le seul terme dont il usât pour exprimer ses sentiments de sympa-

124 Li: MAHClir. AUX FLFAJnS

tliic, de plaisir ou d'admiration, c'était l'adjectif <( apfréable ». Ce mot veut tout dire, et c'est le seul qu'une personne bien élevée se puisse permettre pour signifier ce qui n'est point l'indifTiTence, le dédain, l'indignation, la malveillance ou le dégoût. Encore y a-t-il la manière, pour le prononcer : on fait à peine sentir Vr, et l'on traîne, l'on chante un peu sur Va. M. le marquis du Cau réussissait de charmants « aghéaable, thés aghéaable »... En revanche, ses collègues du Comité savaient que ce bêlement offrait un sens indéfini.

M. Edmond Versemuis, rude en paroles, s'écria :

— Votre Gauwel ne donne son terrain que pour être du Comité. Je vote contre.

Bon !... Comme s'ils n'avaient attendu que ce signal, MM. de Mosenheim et Vérant prirent aussitôt position contre le banquier : ils s'aperçurent tout soudain de mille inconvénients, dont l'excellent accent anglais de la famille Gauwel leur avait jusqu'alors dissimulé l'existence. Quant à M. Carretier , il

veillait ! L'occasion lui parut merveilleuse pour porter un jugement définitif et redoutable ;

— Messieurs, déclara-t-il, il m'en coûte beaucoup de parler comme je vais le faire. Je ne voudrais pas avoir l'air de ne pas songer avant toute chose aux intérêts de notre cher golf. Mais enfin, il faudrait les définir avec précision, ces intérêts. Un nouveau parcours, -c'est bien. Mais la bonne tenue, c'est mieux encore, pour un cercle aussi parfaitement composé que le nôtre. Je ne prétends rien dire contre ces Gauwel... Mais entre faire partie d'un club sportif comme le nôtre, et y prendre une place si prépondérante que l'on entre presque forcément au Comité, il y a loin ! Est-il indispensable d'admettre parmi nous ce banquier, dont l'honorabilité financière est hors de doute, oui, mais qui pourtant vient on ne sait d'où, peut se réclamer de trois ou quatre nationalités, n'a pas même de religion connue...

— Mon cher monsieur Carretier, vous allez

120 LE MAHCHf: AUX FLEVHS

bien loin : Gauwel est Anglais, et de religion anglicane. Nous le savons tous.

— Il se dit Anglais! Il se dit protestant! En n'alité, je le crois Allemand, si ce n'est sans patrie, et simulateur, si ce n*est athée I Tenez, mon cher président, on viendrait un jour me parler d'espionnage... Bien, bien, je m'arrête l Au surplus, vous en savez autant que moi. Aucun de vous n'ignore que ce Gauwel n'est autre qu'une soudaine création de la Bourse, un tard-venu. Nous le saluons, nous lui serrons la main sur un terrain de golf. Nos relations s'en tiennent là.

— Evidemment, je n'ai jamais mis les pieds chez lui, dit le marquis de Cau. On dit cependant qu'il a des chasses agréables...

— Pour ma part, je ne lui dis pas bonjour, je l'ignore, reprit M. Carretier avec une ferme et parfaite dignité.

La proposition de J. O. A. Gauwel, esq., fut donc acceptée, mais dans les termes les plus réservés et les plus distants. Et M. Jérôme Carretier, en quittant le Cercle Vendôme, ne se

sentait pas médiocrement fier d'avoir si utilement combattu pour la bonne société. Se redressant, il se coiffa non sans orgueil de son chapeau haute-forme, dont l'aspect, au-dessus de ses moustaches grises, commandait vraiment la déférence : et comme il passait devant la grande glace du vestibule, il fallut qu'il s'étonnât encore une fois en voyant sa boutonnière privée de ce ruban rouge si prodigué, si gaspillé, et distribué à n'importe qui, sauf aux véritables gardiens de la morale et de l'honneur français I...

Sur la place Vendôme, les automobiles, les équipages se poursuivaient, montant vers le Bois de Boulogne. C'était la fin d'une belle journée de juin. Déjà les camelots passaient, criant les journaux du soir. Un mot, aperçu par hasard sur la manchette de l'un d'eux, fît tressaillir M. Carretier. Il acheta la feuille, y jeta les yeux :

Catastrophe épouvantable : les mines d'Ena Toualeh entièrement détruites par un tremble-

LE MAHCHE AVX FLEVtlS

)nenl de terre, 13 morts, les dégâts sont "'''^ parables...

M. Cirreiier posstjdaii Soo actions d'l£na Toualel). 11 devint blanc, t-t sentit (|ue la place et la ville entière vacillaient autour de lui.

QUAND M. Carretier se retrouva plus maître de lui, peu s'en fallut qu'il se mît r\ sangloter comme un malheureux. Il contemplait de ses yeux, pour ainsi dire, toute sa fortune qui s'écroulait. Presque en titubant, il se dirigea vaille que vaille, et bousculé par les passants, vers un kiosque à journaux... Dans chaque feuille, la môme nouvelle se reproduisait, lamentable, terrible, concise, implacable! La région d'Ena Toualeb, en Tunisie, venait d'être la proie d'un effrayant tremblement de terre. Deux villages arabes gisaient sur le sol, leurs cases en torchis balayées comme des châteaux de cartes par un coup de venti Une inondation s'était déclarée dans les mines de cuivre, qui se trouvaient ruinées de fond en comble. Au premier mo-

ment, on annonçait 15 morts : et la liste lugubre ne serait peut-être, h/'las! point close de si tôt...

Mais M. Carretier pensait bien à ces moricauds écrasés, à ces vagues nervis de Marseille noyés dans la mine, à ces Maltais étouffés parmi les décombres ! Le vrai sinistré, et, sinon le seul, du moins le seul intéressant, c'était lui, Jérôme Carretier, qui avait cru c4 l'avenir, à la prospérité de ces filons de cuivre, lui qui, en bon citoyen, avait apporté à l'industrie nationale l'appui confiant de ses capitaux, et dont pourtant le bel argent était par là même compromis, si seulement il n'avait irrémédiablement fui !... M. Carretier, il est vrai, omettait d'ajouter qu'il avait acheté ses 800 Ena Toualeb en spéculation, dans l'espoir que ces titres doubleraient bientôt. Mais à ces constatations exactes et mesquines, il préférait le noble apparat des idées générales, et n'eût point tardé à traiter d'ingrate sa patrie, si celleci laissait s'accomplir une ruine telle que la sienne!

De combien les titres allaient baisser, il n'osait y songer : du tiers, des deux tiers peutêtre, si le désastre était vraiment aussi complet que le disaient les dépêches en dernière heure I Or, que la baisse fût seulement de moitié, et il perdait près de 140.000 francs! Et en quel moment, grands dieux! Un mois tout au plus avant la date après laquelle M. Jérôme Carretier passait pour un homme « peu droit », comme on dit poliment, s'il ne payait pas une somme de 95.000 francs !... Car il ne laissaft pas de machiner à chaque instant des affaires, dans l'intention de réaliser les gains inévitables que son génie industriel ne pouvait pas manquer de lui procurer : et, par suite d'une combinaison qu'il avait estimée souverainement ingénieuse — comme toutes celles du reste, qu'il adoptait — il s'était engagé dans un achat d'immeuble, soit 95.000 francs à verser le 20 juillet, dans trente-deux jours !...

Hélas I il ne faut pas sourire de M. Carretier... Sans doute il perdait piètrement pied,

i.V LE MARCHÉ AVX FLKVHS

bans doute li se sentait jilus alTolé qu'une femme et plus faible (ju'un enfant, cet homme si grave, si dogmatique, si rempli d'assurance et si dédaigneux ; sans doute il était prêt a accuser le monde entier, cet homme juste, de l'accident qui le jetait bas subitement... Mais, quon y songe, il ne se voyait point seulement là privé d'une grosse somme; et il comprenait, il savait fort bien que l'anéantissement de sa fortune, pour modeste que fût celle-ci, ferait de lui moins que rien ; qu'il n'aurait plus aucune autorité, s'il devenait un pauvre honteux, s'il était forcé, lui, Jérôme Carretier, de chercher un emploi — un vrai emploi, s'entend, et non la correspondance avec le canton de Berne — , de se trouver sous les ordres de (|uelqu'un, et qui sait? d'un jeune homme peut-être, d'un freluquet, sinon d'un fonctionnaire de ce triste gouvernement ! Les meilleurs policiers, dit-on, sont les anciens apaches. Les meilleurs juges des gens comme il faut sont également les personnes elles-mêmes qui sont très comme il faut.

M. Carretier ignorait donc moins que nul autre l'immense mépris où le monde tenait un homme ruiné. Et, songeant au danger qu'il courait, M. Carretier était profondément malheureux.

Après avoir pensé à lui-même, il s'apitoyait aussi sur l'infortunée IVP* Carretier, si douce, si simple, et qui l'aimait tant! Comment supporterait-elle ce coup? Elle devrait restreindre toutes ses dépenses, diminuer encore son train de maison, bien chétif pourtant, surtout depuis que Germaine était rentrée au bercail, comme une charge de plus...

Ah! Germaine, voilà la coupable, l'obstinée, la sotte vaniteuse, le capital improductif, la mauvaise terre! S'entêter jusqu'à ne vouloir absolument pas entreprendre contre un indigne mari un procès gagné d'avance, et plutôt se faire sottement, paresseusement, lâchement nourrir par ses parents ! M. Carretier ne connaissait pas de flétrissure assez grave pour stigmatiser la misérable enfant, qui avait mal tourné... Heureuses les familles X., Y., Z.

134 LE MARCHÉ AUX FLELIiS

(il en nommait vingt, de mémoire), dont les (il les avaient épousé qui 800, qui tjoo.ooo fr., et davantage! Plus heureuses encore celles où les chères petites s'étaient alliées à 3, à 10, à 20, à un nombre admirable de millions, quand (lu moins ces jeunes femmes avaient eu assez de bon sens et de vertu familiale pour garder ensuite des capitaux honnêtement acquis... Au lieu que cette Germaine!...

M. Carretier revint à Senlis anéanti, et si défait, si pâle que sa femme lui demanda : (( Mon Dieu, Jérôme, n'es-tu pas malade? Qu'as-tu? Il faut envoyer chercher le docteur. »

Mais M. Carretier se montra merveilleux de sang-froid, de force morale et même, il faut le dire, de stoïcisme. Les journaux du lendemain matin viendraient bien assez tôt apprendre à ces pauvres femmes l'effroyable catastrophe. A quoi bon les tourmenter dès ce soir ?

Il répondit à M°' Carretier, en souriant un peu douloureusement : « Laisse donc le médecin tranquille, Louise. Je ne suis que très fati-

gué pcir une journée fort dure à Paris, et voilà tout. Allons-nous bientôt dîner ? Germaine est rentrée ? »

Oui, Germaine était là. Elle passait une robe d'intérieur blanche, très souple, très simple, très fine, la tunique môme de l'Impératrice Joséphine ou de M'°® Récamier, par-dessus laquelle un manteau japonais rose et argent luisait avec délicatesse. Quand elle parut à table, il fit tout clair dans la salle à manger.

— Ta toilette te va très bien, ma petite lllle, dit M. Carretier.

— C'est vrai, fit M'"" Carretier. Charmant, ce rose! Moi aussi, je me suis acheté un manteau japonais. Mais en plus foncé : il est vert.

— Vert pré, maman ?

— Oh! non!

'- V^ert pomme, alors ?

— Tu n'y songes pas!... Vert mousse.

— Tu ne trouves pas ça un peu triste ?

— Germaine!...

C'était M. Carretier qui \enait de s'écrier

ï3^ LE MAHCHÈ AUX FLEVUS

ainsi, d'un ton de reproche : « Germaine! » Et il levait le doigt en l'air, ce qui signifiait : « Que Ton m'écoute. J'ai une petite leçon à faire ».

Il reprit : « Germaine! lu te moques de ta mère, tu as tort. C'est elle au contraire qui est dans le vrai. Elle s'est remise à porter des couleurs claires. Rien de plus joli, rien de plus sain. Et si tu veux me permettre, mon enfant, eh! bien, je trouve que tu t'habilles un peu trop sombre, toi, un peu trop mélancolique, pour une jeune femme. Vois combien ce peignoir si gai te sied ! Tes autres costumes, tes tenues de puritaine...

— Tu ne veux pourtant pas que je me deguise en soubrette, parce que mon mari m'a plantée là ?

— Non, ne me prête pas de ces stupidités, et pis que cela, de ces manques de goût. Toutefois, on a plaisir à voir une jeune femme pimpante, et mise autrement qu'en noir ou en brun, voilà tout. C'est prétentieux, au fond, tant de discrétion, va, ma fille...

M""" Carretier entendait curieusement son mari parler toilettes. Il n'avait que mépris, en général, pour les « décadents » qui s'occupent de chiffons.

Germaine se mit à rire :

— Je t'emmènerai, papa, chez la couturière.

— Tu ne ferais peut-être pas si mal. Il faut qu'on s'occupe de toi comme d'une gosse, en vérité! Tu es si extravagante.

— Parce que je ne veux pas demander l'aumône à mon mari ?

— Je ne dis pas ça.

— Parce que ma vie de femme lâchée ne m'amuse guère?

— Eh! mon enfant, femme lâchée!... On peut ne pas l'être toute sa vie!

— Je ne comprends pas.

— Dame!... gentille et jeune comme tu l'es, ce serait bien dommage, en vérité, do songer que jamais un foyer ne se reconstruira autour de toi...

Germaine, de stupeur, posa sa fourchette.

13^ Li: M A ne HE ALX IIEIHS

— Alors, maintenant, c'est toi (jui me conseilles de divorcer !

— Mais n(;n, petite, mais non...

Que faibh; et cju'intertain fut ce « mais non... », balbutié plutôt que prononcé, par pure convenance, par devoir!... L'opinion de M. Carretier ne tenait manifestement plus qu'à un fil.

M°" Carretier, qui ne songeait pas à mal, cita des mariages cassés en cour de Rome, mais avec indifférence, sans insister, en plaisantant même, et comme s'il s'agissait là de commérages insignifiants. Sur quoi son époux, irrité, s'impatienta :

— Que c'est exaspérant, Louise, de faire la conversation avec toil... Jamais tu îie causes sérieusement, ma parole.

CEPENDANT Germaine lisait les journauK avec une passion extraordinaire...

Une ardeur si vive à dévorer les feuilles publiques surprendra : mais il faut se rappeler que Germaine habitait alors Senlis, qui est une ville située plus avant dans la province que Roubaix ou que Blois. Les chemins de fer et l'automobile ont non-seulement beaucoup réduit, mais encore bouleversé la carte de France : de tel centre industriel à tel chef-lieu considérable, voici que l'on passe aujourd'hui comme l'éclair, mais entre ces deux points, qui s'arrêterait? Personne, sinon ces originaux qui font exprès de regarder les choses. Les faubourgs de Paris, jadis mélancoliques et ombreux, grouillent aujourd'hui comme des fourmilières : et c'est le Valois qui devient la ban-

I40 LE MAUClif: AVX FLFJJfiS

lieue. On saute dès lors par dessus Senlis, pour gagner les cités plus lointaines, on oublie cette petite ville oii l'herbe pousse entre les pavés. Province, la plus fine et jolie province...

Toutefois, il y a malheureusement les châteaux voisins, les chasses, les visites, une société qui prend tous les jours le train pour Paris, où elle voit du beau monde, et qui s'attriste après cela d'habiter son bourg en miniature, une société qui veut éperdûment êtnélégante, et qui pour y parvenir ne connaît qu'un moyen : la particule et l'air pincé. Hélas ! province, la plus dérisoire et pauvre province, au contraire...

Que peut faire, en ce cas, pour s'échapper un peu, quiconque se voit contraint de loger là, Germaine par exemple? Se promener, loin du golf, apprendre ainsi ce qui arrive sous la fougère et le long du ruisseau, dévorer livre sur livre, afin d'avoir les nouvelles du monde où l'on rêve, et se jeter sur les journaux, qui vous transmettent celles de Paris, le monde où

Ton vit. Et c'est pourquoi Germaine s'en faisait apporter trois ou quatre chaque soir, et plusieurs encore le matin.

Mais ceux du soir surtout lui plaisaient. Ils arrivaient avec le crépuscule, à l'heure où les rainettes commencent à tinter. Germaine ouvrait tout de suite Vbitransigeant, pour se débrouiller, pour apercevoir du premier coup les rnanchettes terribles ou flatteuses ; ensuite le Temps venait, qui l'instruisait, lui offrait des détails, la mettait au supplice avec des faits précis, ou la rassurait par quelques renseignements de tout repos ; et enfin, les Débats, où elle trouvait certains jugements soigneux et délicats touchant la politique de son pays, jugements qu'étant femme, elle n'eût su comment porter, et que personne ne formait autour d'elle, puisqu'elle vivait en province, où l'on est frénétique. L'Intransigeant, le Temps et les Débats, tels étaient le postillon, l'ambassadeur et le conseiller particulier de Germaine.

Néanmoins, dira-t-on, d'autres feuilles conviennent à une jeune femme : il y a les propos

142 LE M A ne HE AUX FLEVBS

de modes et de théAtre, les commérages du boulevard? I^n effet, elle dépliait aussi, le lentlemain, ses gazettes matinales ; pourtant, ne croyez point que des sujets futiles, comme les robes ou les galas d'été, la retinssent un instant : ce qu'elle recherchait d'abord, c étaient les nouvelles du Parlement. D'autres colleclionnent des papillons, Germaine lisait la politique avec délices.

M*™" Carretier s'en étonnait :

— C'est bien curieux tout de même, mon enfant, que tu ne fasses rien comme tout le monde ! Tu as une façon de suivre les journaux...

— Mais, ma chère maman, je les suis toujours mieux que toi qui, sauf ton respect, n'es jamais au courant.

— Peux-tu dire! C'est toujours moi qui te renseigne au sujet des mariages, des enterrements, des naissances...

— Et des fêtes. Tu ne vois que les Mondanités.

— Mais naturellement ! Tu es étonnante :

qu'est-ce qui t'intéresse donc tellement, à part ça ?

— Des choses... Tiens, je parie que tu connais la nuance des cheveux de la princesse Coralie?

— Tout le monde sait que la princesse Coralie a d'admirables cheveux auhuru.

— Eh bien, dis-moi donc la couleur des yeux de Briand ?

' Mais ici, M"" Carretier devenait sèche et serrait les lèvres. Dans le monde comme il faut, on ne parle jamais des personnes en place ou du gouvernement, sans y apporter au moins une certaine pudeur, à défaut d'amertume ou d'ironie : c'est sur le même ton, par exemple, dont on s'entretiendrait d'une jeune dame en couches que l'on connaîtrait peu, et qui ne vous serait pas très sympathique. Germaine était inconvenante, en vérité, avec son goût familier pour cette politique d'aujourd'hui I...

Elle s'en moquait pourtant bien, au fond ! Mais dans le silence et la songerie, vous savez comme un souvenir d'enfance a vite fait de

to

Ï44 LE M A lu H f: AVX FLEifiS

monter, de grandir, d'emplir la mémoire et la vie. Un héros, ah î ce sont les Parisiennes qui n'ont guère le temps d'en créer à leur usage ; ou que si par hasard elles en rencontrent de tout faits, ils sont dans la rue, ils traînent sur le boulevard, on se les partage î Au regard moins troublé d'une provinciale, pour peu qu'elle soit souvent seule et qu'elle médite, voici le héros, l'aimé peut-être, qui flotte bientôt devant la fenêtre, tourne au coin des rues, habite le jardin, attend sur la terrasse, anime enfin la ville entière et sourit sur le clocheton de là cathédrale, que l'on voit de partout... Or, sans peut-être aller si loin, disons seulement que Germaine guettait dans les feuilles la moindre parole et le moindre geste de son cousin Georges Carretier-Perrot. Il n'interrompait pas une seule fois à la Chambre, que la jeune femme ne sût par cœur — et cette locution était bien juste ! — ce qu'il avait dit, ou crié. On prétendait que le député Carretier-Perrot pouvait un jour être ministre : Germaine eût exposé comment, à quelle date probable, et pour-

quoi. Elle eût disserté sur ce point comme un grognard du Parlement, rompu au métier : et voici donc où mène trop de rêve.

Néanmoins, elle se taisait de toutes ses forces, sur ce sujet, et non sans raison : ses parents eussent-ils compris ? Ils ne voyaient qu'un jacobin ridicule, si ce n'est un malheureux raté, dans le jeune représentant du peuple, à visage d'Italien maigre, un peu bilieux, oi^i Germaine distinguait, elle, le masque d'un proconsul ou d'un César. A chaque instant, à propos d'un discours, d'une interpellation, d'une conférence, d'un rapport ou d'une commission, le portrait de Carretier-Perrot paraissait dans les feuilles :

— Au collège, disait M. Carretier, ce petit misérable était déjà ainsi : il ne songeait qu'à la réclame. Quand il devint orphelin....

— Etait-ce aussi pour se faire de la réclame, papa, qu'il perdit ses parents ?

— Tu ris, Germaine, mais tu ne sais pas combien le jeune vaurien a pu gaspiller d'ar-

i4^> Lie M.Micnr: aux flkvhs

gent, avant et après son service militaire, du temps enfin qu'on le voyait encore, à fonder des sociétés, des sales petits journaux locaux, des coopératives dont les présidents étaient de vieux communards : et tout cela lui valait déjà son portrait sur des affiches et des feuilles de chou, à la grande honte de sa famille, hélas !

— Vraiment, s'il a dépensé sa fortune pour ça, avoue qu'il s'est fait plutôt voler, au point de vue publicité.

— Volé ou non, sa réputation, si tant est qu'il en ait une...

— Elle est bien mauvaise î soupirait :\I°* Carretier.

— Enfin, elle lui a coûté cher î Et s'il n'avait encore commis que ces bêtises-là î Mais monsieur faisait le bon apôtre socialiste à Creil, et la fête à Paris...

— Il me semble, papa, qu'on l'aurait su à Creil, et gare aux fiches !

— Sa liaison avec la danseuse Emilia Meneti fut bien connqe,

LE MARCHÉ AUX FLEU3i 147

— Ah?... Elle étail jolie ?

— La Meneti ? Je ne sais pas... Si, pourtant, très jolie.

— Ah ?

Et Germaine n'ajouta plus un mot. Elle mangeait une orange : c'est difficile, du moins s'il en faut croire son application singulière, l'étrange attention, les soins qu'elle y apportait.

Un soir, il y avait en manchette, sur Vîn- Iransigeant : « L'altercation d'aujourd'hui à la Chambre ». Germaine pâlit un peu en voyant que le député Georges Carretier-Perrot et le député Maxime Gonzalès avaient échangé des mots, puis des gifles, bref des témoins. Le Temps, ni les Débats ne savaient rien de plus précis touchant l'affaire.

— Qu'est-ce que tu as donc ? demanda M"* Carretier à sa fille.

Mais celle-ci avait déjà caché le journal. Et précipitamment, rompant les chiens :

— Où diable, maman, as-tu donc fourré le modèle de filet que lu me montrais avant-hier? Je l'ai cherché partout, tantôt.

i4^ LE MAiiCHE AUX FLELIIS

Le lendemain, M. Carretier exultait :

— Eh bien ! voilà maintenant qu'ils se gourment, ces messieurs I... Le polisson de Georges a même envoyé des témoins. Quand donc mettra-t-on ftn à tous ces duels? Répandre ainsi le sang humain pour un oui, pour un non, c'est réellement monstrueux, à la fin !

Mais au soir du jour suivant, il était écœuré, par contre :

— Vous avez vu? fit-il... \'ous avez encore vu ce duel pitoyable : cinq reprises, et trois pauvres petites blessures, dont une au ventre reçue par Gonzalès, un centimètre ou deux à peine ?... Duel de journalistes, c'est dérisoire !...

Quelque envie en eût-elle, Germaine se retint néanmoins de signaler à son père qu'il ne fût guère logique de déplorer le mardi l'effusion du sang dans les rencontres, pour regretter le mercredi que celles-ci ne fussent pas plus sauvages... Mais la jeune femme se trouvait ce soir-là d'une humeur si heureuse, que la moindre discussion lui eût été pénible. Elle

se reposait languissamment dans un fauteuil, et souriait aux anges, un peu lasse de son voyage: car elle rentrait à l'instant, ayant passé la journée à Paris, toute la journée, depuis le matin ; et cette fois, c'était elle-même qui avait triomphalement rapporté, entre ses propres mains, les journaux du soir à Senlis!...

Deux heures avant ses parents et toute la ville, elle avait connu le résultat du duel... S'il faut tout dire, elle était restée cachée dans un fiacre, à Neuilly, devant la porte du terrain où la rencontre avait lieu, afin de savoir tout de suite, afin de soigner son cousin peut-être, afin d'être là... Puis, Gonzalès blessé, elle était repartie sans se laisser voir, folle de joie!

JO. A. Gauwel, esq., guètré de blanc et ganté de gris, s'empara du salon minuscule des Carretier, plutôt qu'il n'y entra : et bientôt M. Jérôme Carretier, plein de vanité, d'angoisse, de désespoir et de morgue, ouvrit la porte à son tour, et s'inclina. Nul doute que feu Daumier n'eût pris quelque plaisir à dessiner vis-à-vis l'un de l'autre, ici ce gros tarteifle déguisé en gentleman, et qui souriait, là ce Géronte grimé en monsieur, et qui voulait sourire, tout en ne le voulant pas.

— Cher monsieur, dit l'esquire, je vous rends visite à une heure bien tardive... Mille pardons... Je vous dérange... Si, si, je vous dérange... Mais je tenais à vous remercier personnellement de la lettre que le comité de notre golf m'a écrite. Mon Dieu, cela

152 JJC MAHCUr: AUX FLELHS

n'iin valait vraiment pas la peine 1 J'eiaib trop heureux de mettre ce m.échant bout de terrain à la disposition du cercle... Cela ne méritait pas l'ombre d'un merci... Une espèce de lande au bout de mon parc... Peuh ! Qu'estce que cela ?

— Nous vous avons été très reconnaissants.

— N'en parlons plus ! Mais je suis heureux de cette occasion... Je vous connais de réputation depuis longtemps, monsieur Carretier. J'ai eu souvent le plaisir de rencontrer au golf ]\1™^ Carretier, ainsi que M"'' votre fille, et vous-même. Mon fils m'a bien souvent parlé de ces dames. C'est un endroit charmant pour goûter, ce golf. Tout le pays d'ailleurs est bien agréable, et quand on a, comme nous, travaillé la journée entière, c'est un plaisir, le soir... En quelques instants vous devez être revenu de Creil?... De Paris, c'est plus long, hélas !... Ah! cher monsieur, nos enfants sont plus heureux que nous : ils n'ont qu'à jouer au golî et à jouir de la vie. Je vous avoue que, l'éducation financière d'Arthur achevée, je lui

laisserai avec un certain soulagement ma banque à gérer.

— Il y a pourtant de l'intérêt à surveiller de grandes affaires...

M. Carretier avait l'esprit ])lus grave que subtil, sinon le vif éclair qui brilla dans les petits yeux de Gauwel l'eût averti, et à cet indice du moins se fût-il avisé que le banquier ne^ parlait pas sans préméditation. En réalité, celui-ci venait simplement de trouver toute faite, dans la phrase polie de son interlocuteur, la transition qu'il cherchait avec tant d'efforts depuis son arrivée. Il la saisit instantanément :

— Eh! les grandes affaires!... Vous avez, aussi bien que moi, la pratique de ce qu'on entend par ces mots pompeux : les grandes affaires!... Mais ce ne sont que des mots en effet... Un champ de quatre arpents est aussi difficile à acheter qu'un domaine de mille hectares. Et les mêmes fléaux loucMient les plus petits comme les plus gros capitalistes...

— A qui le dites-vous! La débâcle d'Ena- Toualeb...

154 LE MAHf Hf: AfX ILlAJIiS

— Vous en êtes?

— Pour une grosse somme, hélas!

— Bah!...

Voilà, M. Gauwel respira, lit halle, il U)Uchait au bul.

Comment M. Carretier eûi-il en effet résisté? Un homme heureux ne parle guère d'argent, ce qui ne serait ni gracieux, ni habile, car plus il se tait en souriant, plus on admire son bonheur et son adresse. Mais qiwilque malheureux, traqué, fauché en Bourse, et qui cause avec un potentat, peut-il donc garder son secret? Va-t-il bien renoncer à l'aubaine de se voir aidé, et qui sait? peut-être tiré d'embarras par le millionnaire qui l'écoute avec tant de sympathie ? Ce n'était pas en vain que le rusé Gauwel avait ainsi amené l'entretien sur la débâcle des Ena-Toualeb, car il n'ignorait pas la détresse de ^1. Carretier : et celui-ci, en effet, de se laisser aller petit à petit, de conter peu à peu son infortune financière, de presque tout avouer enfin, et bientôt de s'épancher dans le sein du banquier, dont quelques jours

auparavant, il admettait à peine les saluts.

— Voyons, monsieur Carretier, dit rondement ce dernier, si nous pouvions vous tirer de là... Venez donc me parler de tout ça demain matin à la banque... Tenez, faisons mieux, nous déjeûnerons ensemble, nous serons plus à Taise pour causer. Cela va?

Cela allait. Pourquoi froisser sans raison quiconque ne témoigne envers vous que de bons procédés ? Dès le lendemain, M. Carretier prit le train de Paris : le déjeûner au Café de Paris fut parfait, et Gauwel se montra déconcertant, effarant, tout puissant, prodigieux ! Il jonglait avec les chiffres, les millions, les milliards au besoin, les emprunts d'Etat, les guerres et les révolutions. A l'en croire, les financiers faisaient à leur gré, et comme par jeu, l'histoire du monde. M. Carretier écoutait, ébloui ! Allait-il donc en retour — confidence pour confidence — hasarder seulement de misérables commentaires touchant la chute d'une valeur de quatrième ordre ? Huit cents humbles actions minières, voilà bien de quoi sollj-

15^^ LE MARCIIf: MX Fï.FAinS

cilcr l'attention d'un gaillard comme Gauwei !.. M. Carrcticr jV)i^'-nit alr)rs à son récit l'histoire, encore héroïquement cachée la veille, des 95.000 francs exigibles le 20 juillet : il avait en effet acheté jadis, de concert avec ime société, un immeuble sis aux Batignolles, sa part d'achat étant payable en deux fois ; mais, comme on ne saurait mener une vie presque oisive tant à vSenlis qu'à Paris, sans faire force dépenses, l'ingénieux chargé d'affaires avec le canton de Berne, toujours à court d'argent, avait dû revendre sa part d'immeuble, contre de beaux écus sonnants, sous promesse de payer de sa poche, à l'échéance du 20 juillet, la deuxième moitié de l'achat, soit 95.000 fr. Qu'il y manquât, et il était pis encore que failli, savoir indélicat, quasi-voleur, et bon h poursuivre...

Peste ! mais il y avait là, pour le coup, de quoi intéresser passionnément le père d'Arthur C. Gauwei !

— Mon cher Carretier, votre cas est pressant, que diable ! J'ai besoin d*y songer à loi-

sir. A tantôt, voulez-vous ?... Je vous verrai vers quatre heures, puis nous prendrons le train ensemble. Ayez confiance. Je vais chercher quelque combinaison.

L'avait-il donc trouvée, cette combinaison, pour que M. Carretier se fût montré si bizarre, si mystérieux, si radicalement transformé lorsqu'il rentra chez lui, le soir même ?

— Ces Mosenheim, s'écria M"° Carretier un peu aigrie depuis la catastrophe d'Ena-Toualeb, ces Mosenheim sont des gens impossibles! Ils encombrent le pays !

— Ma chère Louise, repartit son mari, ne te hâte donc pas toujours ainsi de juger autrui ! Les Mosenheim me semblent, à moi, très sympathiques tout au contraire. Chacun a ses qualités, il suffit de bien regarder pour les apercevoir.

Quelle mansuétude inattendue î

— Papa, déclara tout à coup Germaine en pliant rêveusement le journal qu'elle venait de lire, je suis maintenant bien décidée, tu sais: je vais demander mon divorce.

M"' Carretier sursauta. Mais M. Carretier :

— Je ne puis, mon enfant, que l'approuver. Il y a une limite à tout.

Telle fut la surprise de Germaine, qu'elle en laissa choir son journal!... Ft à trois jours de h\, comme elle parlait des frais qu'entraîne un tel procès :

— Bah ! va toujours, fit son père en souriant... On finit bien par payer.

Et la semaine suivante, M. Carretier rejoignait, plein d'enjouement, sa fille au jardin :

— Petite, je viens t'annoncer une nouvelle! Tu es invitée, avec ta mère et moi, à passer une quinzaine dans la propriété des Gauwel, à Deauville... L'air marin te redonnera des couleurs. Tu en manques un peu.

— Mais...

— Pas de mais, ma mignonne, je t'en supplie ! Sois gentille... Tu ne sais pas comme tu me contrarierais en refusant. Ecoute...

Et il prit un escabeau, s'assit près du fauteuil d'osier où se berçait Germaine.

— Ecoute, ma mignonne, tu n'ignores pas

les immenses ennuis d'argent qui m'ont frappé ? Eh bien, je suis en affaires avec Gauwel... Pourquoi ris-tu ?

— Je ris, papa, parce que tu as l'air d'être à genoux devant ta fille, et de lui demander une grâce. C'est comique !

Oui, c'était comique, M. Carretier en convint. Du moins, il dit qu'il en convenait.

ECOUTE, ma petite Germaine, tu n'es vraiment pas raisonnable...

— Mais, si, maman.

' — Non, pas du tout I Jamais on ne te voit au golf!

M"** Carretier ne pouvait admettre un pareil scandale, en effet. Quand il y a un golf quelque part, que diable ! on y va. Tout le monde y va... Un cercle de golf joue un peu le rôle de ce qu'on appelait autrefois la cour : c'est la cour pour tous. Il faut que l'on y paraisse. Quiconque ne s'y montre pas, doit avoir quelque chose à cacher, ou bien c'est une originale, un extravagant. On dit d'un monsieur : « Jamais il ne fait un trou. Il est très bizarre... » A moins que l'on n'ajoute aussitôt, pour l'excuser : « Il travaille beaucoup... » Et s'il s'agit

i^>2 ijc MAUCllE AVX FLEVnS

d'une femme, on la juge : « Ma chère, elle ne met pas les pieds sur les links. On ne sait pas à quoi elle s'occupe toute la journée. Elle se promène, elle lit. C'est une folle ».

Comme le chagrin de M"" Carretier, fût-ce pour une cause infime, faisait toujours peine à voir, Germaine mit un grand chapeau de paille garni de jonquilles, et, sans discuter — « Pauvre maman, pourquoi faire?... » — accepta de se rendre au golf inévitable, où régnaient les commères : elle allait passer là un rude examen de bonne vieet mœurs,ce qui était bien dangereux, aujourd'hui qu'elle n'avait plus d'argent.

Il faut ajouter toutefois que l'on plaignait encore Germaine, vilainement abandonnée par son mari. On savait que son instance en divorce était introduite, l'on s'y intéressait discrètement. Une fois divorcée, elle verrait de quel bois se chauffaient les commères. Mais tant qu'elle s'efforçait d'atteindre à ce but, elle demeurait : « Cette pauvre petite madame Lesca )>. Il n'y a guère, dans la bonne société, d'infamie préventive.

Or le soleil faisait rage, ce jour-là. Ces dames n'étaient pas arrivées au golf, devant leur table à thé, que la redoutable Gaby de Mosenlieiin se précipitait vers elles.

— Oh! Germaine, Germaine avec M'"'' Carretier, ici !... Et par cette température !... Quel courage ! Et quelle surprise !... Nous ne sommes pas habituées à vous rencontrer en ce lieu frivole, Germaine. Une femme aussi sérieruse que vous !...

« Femme sérieuse », dans la pensée de cette Gaby, cela signifiait, au choix, soit une poseuse, soit une excentrique, soit — la fin de tout ! — une « intellectuelle », mais enfin sûrement quelque chose de malveillant, de désagréable et d'injurieux.

Gaby Hettlinger, épouse du tout-puissant Odon de Mosenheim, était une laideron pour qui offenser et parler ne faisaient qu'une même chose. Tolérable en plein vent, cette horreur vous avait, à Paris, l'air d'une Toinon qui fait les courses. En somme, une petite brute méchante, et qu'on flattait. Avait-elle commis

104 LE MAHCHÊ AUX FLEVRS

quelque impair? On riait. Dit une sottise? On riait. Témoigné de son ignorance? On riait encore. Lourdement blessé quelqu'un? On riait de plus en plus fort. Méconnaissait-elle une nuance de politesse, de courtoisie, de respect? On s'écriait : « Ah! qu'elle est vive!... Ah! qu'elle est drôle!... » Ai-je dit que la fortune de M. de Mosenheim était considérable?

Au bout de dix répliques, la Gaby lâchait du ton le plus négligent :

— M. Carretier est devenu tout à fait l'ami de M. Gauwel, le banquier... Oh ! il a bien raison ! Ces pauvres Gauwel sont si à plaindre ! Ils me font vraiment de la peine... Songez donc, avoir un fils comme le leur, comme ce malheureux Arthur ! Ce n'est pas seulement qu'il soit alcoolique, morphinomane et tuberculeux. Mais vous savez ce qui lui est arrivé récemment au cercle ? Il a triché... Mais oui, parfaitement bien triché, ou voulu tricher... Seulement, à cause du père, qui est un brave homme, on a étouffé le scandale. Et puis, c'est un irresponsable, ce garçon.

On en a pitié plutôt qu'on ne le condamne... M'"^ Carretier, qui entendait pour la première fois parler de cette affaire, joignait les mains, et protestait comme une bonne dame qu'elle était.

— Ce que je vous dis ne fait malheureusement aucun doute, poursuivit l'aimable Gaby. S'il vous en faut une preuve, d'ailleurs, suivez bien le manège des Gauwel : vous verrez comme ils vont au plus vite donner une gouvernante à leur fils, une vraie sœur laïque, c'est-à-dire enfin le marier à une vieille fille de province, capable de bien le surveiller, ou à une veuve... Bah ! ils trouveront, ils sont assez riches pour se payer ça !...

Comme Gaby de Mosenheim achevait ces mots, M*"" Gauwel en personne faisait son entrée au golf. Elle adoucit son visage pincé en apercevant le groupe des trois femmes, et s'avançant vers elles, dit à Germaine et à sa mère avec son plus suave accent de Londres :

— Comment allez-vous ?... Quelle chaleur! On n'en peut plus. Moi, je pars demain matin

1^ LE M A ne HE AUX FLEVJIS

pour Deauville. Arthur m'accompagne. Et vous, à quand votre arrivée ? Le plus vite possible, j'espère ? Je serai si contente de vous civoir là-bas ! Arthur me parle souvent de vous. 11 va tout à fait bien, maintenant...

L'œil de Gaby grésillait de malice et de joie. (Juant à Germaine, on lui eût publiquement cinglé la figure, qu'elle ne fût pas devenue plus rouge, puis plus pâle. Elle cacha ses mains, afin qu'on ne les vît pas trembler, et prit le premier prétexte pour rentrer à Senlis, par le train.

Moins d'une heure après, elle était enfermée à double tour avec son père qui, réellement atterré, croyait venue la fin du monde civilisé. Plus d'autorité, plus de respect, plus rien î Les enfants en pleine révolte contre les parents I Les intérêts les plus sacrés — dette d'argent, dette d'honneur î — foulés aux pieds î... Germaine, les yeux étincelants, parlait, criait plutôt, d'une voix haletante :

— J'en ai assez, assez, assez ! !... Comment m'as-tu toujours traitée, papa, dis un peu,

avoue-le donc ? Comme une marchandise à vendre, à reprendre, à négocier !... Quand mon mari m'insultait tous les jours par sa conduite, et cela même avant sa fuite, tu levais les bras au ciel si je parlais de divorce : aujourd'hui, tu m'approuves ! Pourquoi donc ? Estce que ta religion n'est plus la même ?... Laisse-moi, laisse-moi parler !... Je serai respectueuse, quand tu agiras comme un père, et non comme...

— Sors d'ici, Germaine !

— A l'instant même ! Mais je veux te déclarer une bonne fois tout ce que j'ai sur le cœur, avant que cette pauvre maman n'arrive. Croistu que je ne comprends rien, parce que je me tais le plus souvent?... C'est tout juste si tu ne me poussais pas à faire un procès à mon mari, t'en souviens-tu, afin d'obtenir une grosse pension, et tu m'as blâmée de n'avoir pas touché à l'aumône qu'il me faisait, lors de son départ! Est-ce vrai?... Ensuite, tu as jugé ces Gauwefbons pour te prêter de l'argent, et tellenwni bons, quv, tu penses i^robablement à ma

1^8 LE MAHCUt: AUX FLEURS

vendre à leur ignoble Arthur î.... Oh î d'ailleurs, cela ne m Y-tonne pas : vous êtes un million de parents, en France, qui tenez leurs filles pour des capitaux à placer, et qui boursicotez quand vous parlez mariage... Vous ne songez tous qu'à de l'argent, dans ton monde, tous, tous!

— Germaine, quiconque a des dettes, doit les payer. Il y a l'honneur, à quoi tu ne songes guère, toi !

— Oh! l'honneur !...

Mais M. Carretier savait la valeur de ce mot. Dans les questions d'argent, il compte. Un homme qui n'est plus financièrement honorable, c'est un homme qu'on ne salue pas, qu'on biffe sur les registres de la société, un paria. Vendre sa fille, c'est peut-être sans poésie, mais point déshonorant. Au lieu que faire banqueroute pour 95.000 fr. !...

— Quatre-vingt quinze mille francs, ma petite, as-tu pesé ce chiffre ? Qui me les prêterait ? Je ne trouve plus aucun crédit. Et dans quelques jours, c'est l'échéance. Aussi vrai que

tu me vois, si je n'ai pas la somme, je me tue, oui, je le ferai !... Un Carretier, faillir à sa signature !... Tu me supposes des projets bien noirs, ma pauvre fille. Mais est-il question d'un mariage? Nullement... Seulemeift, pourquoi refuser tout à coup et sans motif acceptable, comme tu veux le faire, d'aller chez les Gauwel ? C'est offenser cet homme à la veille du jour où il va me sauver d'une faillite... N'oublie pas, mon enfant, que c'est lui, le seul, qui a tendu à ton père une main secourable. Il doit me prendre avec lui dans sa banque... Je ne suis plus d'un âge où l'on se place facilement. On ne voudrait pas de moi comme garçon de bureau, ni pour homme de peine... Mais nous en serons là le 21 juillet, dans cinq jours, si je n'ai pas payé!... Germaine, Germaine, aie donc au moins pitié de ta mère, sinon de toi-même, et de moi...

L'horrible scène ! Le vieil homme — un débris, là,sous les yeux de Germaine! — avait les cheveux défaits, sa lèvre tremblottait, pis que cela, il pleurait! Qu'allait-il devenir, si le seul

espoir de la famille, la fille unique, Germaine, trahissait son père et sa mère ?...

— Germaine! ! Germaine! ! implorail-t-il presque en sanglotant.

Toute la délicatesse de celle-ci se détourna devant le spectacle abominable d'un père déchu ! Elle promit au malheureux d'aller à Deauville, du moins pendant quelques jours, et sous condition que jamais, jamais, on ne lui parlerait de quoi que ce fût qui pût ressembler à un mariage Gauwel.

M"^ Carretier, revenant du golf, se montra surprise de leur voir à tous deux un singulit*r

visage.

— C'est la chaleur, maman. Ht Germaine. Vraiment, on étouffe.

Mais M™° Carretier ne fut pas convaincue.

— Je suis sûre, dit-elle, que tu as encore fait de la peine à ton père.

Et elle bouda.

au 'il faut peu de chose au Destin pour jouer ses meilleurs tours!...]. O. A.

Gauwel, esq., possédait un yacht, et le député Carretier-Perrot nourrissait un projet. C'est tout. Cela suffit pourtant h créer le bonheur. Pendant que nous nous efforçons sans cesse, le Destin s*amuse.

On ne sera point surpris que J. O. A. Gauwel eût été propriétaire d'un yacht : en Angleterre, la marine... Aussi bien ce bateau érait-il à voile, et fort petit. Il ne sortait qu'une ou deux fois l'an du port de Trouville, et encore ses patrons ne s'y trouvaient-ils pas toujours en ces circonstances solennelles, vu que M™* Gauwel tremblait de peur en mer, que le banquier ne s'y sentait pas trop à l'aise, et

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