A/>' MAHCilf: AV\ FLEURS
qu'Arthur se couchait à huit heures du matin, ciprès avoir passé ses nuits au jeu, ce qui no l'encourageait guère à braver ensuite les périls marins. Cette saison, du reste, Arthur gardait le jardin, sinon la chambre, par ordre des médecins.
Mais si les sorties de la Geisha — c'était le nom du petit voilier — n'avaient pas lieu souvent, en revanche l'on y prenait volontiers le thé. Il arrivait fréquemment que des autos se vinssent ranger sur le quai du bassin des yachts, et que l'on vît, après les courses, la nacelle acajou couronnée de toilettes claires. De loin vous eussiez dit un brimborion de Maple, surchargé par des papillons. Le batelet d'ailleurs était si exigii que plus d'une fois quelque cuiller d'argent, ou un couteau précieux glissaient à l'eau par-dessus bord ; ou c'était un fruit qui roulait, une rose détachée. Quand la Geisha se déplaçait, elle laissait des bibelots dans la vase et des fleurs derrière elle, sur le port.
Elle ennoblissait aussi son patron, cette jolie
nef couleur d'automne ! Ne lui permettait-elle pas de figurer au Yachting et au Cruiser Club, sur la liste appréciée des propriétaires, non moins que de faire imprimer au Tout- Paris, comme au Bottin Mondain, ces mentions exquises entre toutes : J. O. A. Gauwel, esq., tel cercle, tel, tel, tel encore, telle adresse, tel château, en Valois, telle villa, h Deauville, yacht Geisha, jour de réception de madame, etc. etc.. Le banquier remplissait six à huit lignes, dans les répertoires du beau monde. L'ennui, c'était qu'on l'y vît dépourvu de décorations. Mais une mauvaise affaire s'y opposait, une vieille histoire de fournitures militaires... Bah ! des ragots de chancelleries !
Enfin, la Geisha eut encore un mérite : elle amusa Germaine durant deux matinées, et la troisième, lui sauva la vie !... Ah ! ce n'est pas trop dire, si Ton entend que le yacht conduisit miraculeusement la jeune femme vers celui qu'elle aimait, vers celui qu'elle avait toujours obscurément aimé, vers l'ami d'enfance dont,
174 LE MAIiCIir: AUX FLEUnS
au moment de son mariage avec le couturier Lesca, elle avait bien souvent regrettal'ab.sence, vers le cousin paria, renié par les siens, vers le sinistre député radical-socialiste, et qui même était socialiste tout court en ce temps lointain où il courait les réunions électorales à Creil, à Montataire, Beauvais ou autres lieux, vers l'éloquent et jeune tribun, en posture aujourd'hui de prétendre à tout, dont elle suivait avec passion dans les gazettes les moindres discours, les moindres interventions, les moindres gestes, vers ce Carretier-Perrot enfin qui bientôt peut-être gouvernerait la France — et qui, pour Germaine, n'était toujours que Georges, cependant, le grand camarade Georges quVlle voyait à Senlis les jours de sortie, alors qu'elle languissait au couvent, l'étrange et souriant Georges qui, seul entre les autres, lui avait donné des fleurs, le jour de sa première communion !
Georges Carretier-Perrot, nous l'avons indiqué, nourrissait un projet : il voulait être
ministre. Quoi de plus naturel pour un député? Néanmoins, des obstacles s'élevaient : tout d'abord, il avait trente-six ans, le malheureux, et en paraissait au plus trente. Est-il possible que l'on soit un sage, quand on accuse trente années ? Aussi avait-il beau soulever la ChamGre par ses harangues brèves, claires, captieuses et souples, les députés disaient : « Il arrivera !.... » mais pensaient : « Dans vingt ans... », encore que pour un rien, dès le matin, ils se pendissent à sa sonnette. Et c'était en vain — prétendaiton — qu'il se tuait h travailler, faisait partie de toutes les commissions, de trois cents sociétés, de vingt ligues, qu'il occupait cinq secrétaires et huit dactylographes ; en vain qu'il venait, cette année même, de publier le plus beau travail sur les remontes, Partillerie et les services de ravitaillement dans les régions de l'Est... Quoi donc ? espérait-il le portefeuille de la Guerre, par hasard ? Mais d'abord, au moins faudrait-il, pour cela, qu'il eût des moustaches !... Car ce petit-maître les
17^ f^i: MAHCllÊ AUX FLEURS
rasait î Un ministre si jeune, et rasé ! A l'Intérieur, encore, ce serait Danton, Robespierre, Sieyès, passe !... Mais à la Guerre, il évoquerait Bonaparte... Impossible!
Or, la veille de cette matinée radieuse où elle retrouva son cousin, Germaine avait lu dans les feuilles que M. Georges Carretier-Perrut devait venir à Trouville le lendemain, afin d'assister à des expériences d'aviation. Ltrs journaux laissaient même entendre que l'aviiteur Mézanges, dont l'appareil volerait probablement avant midi au-dessus de la mer, prendrait un passager, sans doute le jeune tribun lui-même. Ce dernier, d'une part, préparait une étude sur l'aviation militaire, et d'autre part, n'ignorait pas que la popularité s'acquiert aujourd'hui non plus sur terre, mais dans la nue. Aussi monterait-il avec Mézanges, et si les journalistes le publiaient, il les laisserait faire.
Dès dix heures, l'on vit une fois encore, comme la marée battait son plein, la Geisha passer entre les jetées. Elle portait à bord
Germaine, son père et l'esquire Gauwel, dont les casquettes de yacht semblaient exagérées sur ce bateau de vitrine. Un vent léger frisait la vague, et jouait sur la nuque de Germaine, où quelques cheveux d'argent doré fuyaient hors du voile. Et sans doute le parfum délicat de celle-ci la suivait-il sur l'eau, comme les colombes derrière la conque d'Aphrodite.
' Pendant quelque temps, la Geisha vira, sans s'éloigner, puis vira de nouveau, tira des bordées. Enfin, l'oiseau parut î II s'avançait vers la mer, en ronflant terriblement. A chaque instant, on le voyait changer de direction, comme si le vent l'eût contrarié partout : il faisait des huit, dont les boucles cependant le rapprochaient toujours. Germaine observait, haletante, avec une lorgnette de courses, et son cœur battait à rompre : il lui semblait qu'elle fût là-haut, éperdue de vertige, et vacillante entre ciel et terre !
Bientôt, l'appareil descendit, grandit, il planait au-dessus des vagues, maintenant. Quiconque en cet instant eût parlé à Germaine,
n'en eût pu tirer une syllabe. Le bruit du m(jteur, pour ses oreilles, emplissait l'univers ! Et le monoplan descendait toujours, à tel point même que cela devint étrange : la brise, pourtant assez douce, le gênait-elle si fort ? Un canot automobile, qui l'accompagnait, se rapprocha très vite. L'oiseau baissait, baissait, devenait énorme ! Une angoisse folle saisit chacun... Quelques minutes encore, il fut à joindre l'eau. Il voulut tourner une dernière fois, mais une de ses ailes toucha, trempa dans la mer, et l'immense monoplan se coucha mollement sur les vagues, comme une mouette fatiguée...
Le canot s'était rapproché k toute allure, bondissant, repoussant le flot!
— Allez ! criait Germaine aux deux matelots de la Geisha... Allez donc!
Mais que pouvait ce bateau h voile, contraint à des bordées sans fin !... Le sauvetage, là-bas, s'accomplissait bien lentement, au gré de la jeune femme ! L'un des deux aviateurs avait prestement passé à bord du canot ; mais
l'autre ?... L'autre à son tour iinit par enjamber le bord, avec beaucoup de peine pourtant. 11 paraissait blessé...
— C*est Georges !... fit Germaine épouvantée ! Et elle commanda encore, en trépignant de rage : (( Mais hâtez-vous donc ! !... »
Inutile. Le canot revenait déjà, portant les deux rescapés tout ruisselants, dont l'un, Mézanges, riait avec bonne humeur. La figure de Georges saignait : toutefois, il ne semblait point que sa blessure fût grave, car en croisant la Geisha, et comme Germaine s'écriait : « Georges ! ! Georges ! !... » en agitant les mains, il fit un signe de bienvenue, malgré les suroîts dont on l'avait couvert. Peut-être même a-t-il souri, lui aussi.
Cependant, toutes les barques de la plage se hâtaient vers l'épave flottante.
— Allons-nous voir ? demanda Gauwel.
Mais Germaine lui lança un regard de
haine :
— Monsieur, dit-elle, je désire rentrer immédiatement !
LA Geisha mit beaucoup de temps à rentrer au port ; avec ce vent taquin qui venait de terre, il fallait louvoyer. Près des jetées, le petit bateau put enfin se faire remorquer, et peu d'instants après, il fut à quai. Germaine ne fit qu'un saut.
— Où vas-tu ? s'écria M. Carretier alarmé.
— Voir si Georges est gravement blessé !
— Mais...
— Il lui faut peut-être des soins. Qui sait s'il n'est pas seul ?... Tu n'ignores point, papa, que c'est ton cousin ?
— Enfin, on ne connaît même pas l'hôtel où il est descendu... Je n'approuve pas beaucoup ta démarche, Germaine. Nous sommes brouillés avec ce renégat.
— Pas moi !
l82 Li: MAliCUÊ AVX FLEVnS
— D'ailleurb il y a des médecins dans les hôtels... Puis il doit bien exister dans chaque ville de F"rance une assistance mutuelle pour les saltimbanques publics.
Ceci était un mot, et cruel. M. Carretier se trouva seul, malheureusement, pour l'apprécier, car l'escjuire Gauwel causait avec un de ses matelots sur le port, tandis que Germaine était déjà partie.
— Où donc a-t-elle disparu ? 'demanda Gauwel, quand il s'avisa de cette fuite.
— Elle est allée, répliqua son père, prendre des nouvelles de ce Carretier-Perrot, qui, comme vous l'avez appris peut-être, est un peu notre cousin... Un garçon intelligent, d'ailleurs, et qui sera ministre.
Ah I devant l'esquire, voici que Georges prenait du grade ! N'y a-t-il personne qui vous écoute, un député que l'on connut enfant est une sorte de monstre incompréhensible, on n'en dit mot. En parle-t-on devant les proches? On traite de « politicaillon » ce petit garçon, qui n'en impose guère. Enfin,
des étrangers se trouvent-ils là ? Aussitôt le cher enfant devient un futur président du Conseil. Ce sont des nuances délicates, dont aucune n'échappait à M. Carretier, ami de toutes les traditions.
Cependant Germaine, au grand trot d'un fiacre, arrivait aux Roches Noires, où l'Hôtel de Paris l'avait renvoyée.
— M. Carretier- Perrot ?
— Je vais voir, madame.
— Sa blessure ?
— Oh ! ce n'est rien...
C'en était assez, néanmoins, pour que Georges fût enfermé dans sa chambre avec un docteur qui le pansait. Son visage avait porté dans la chute — bien douce pourtant — contre une pièce de métal, et sa joue était déchirée. Il parut aux yeux de Germaine, qui l'attendait dans un petit salon, avec la figure bariolée par deux grands morceaux de sparadrap noir. Ainsi grimé un peu comme un clown, rasé en outre, très bien mis, et avec cela tout souriiuit, ce jeune député n'avait
vraiment pas du loul l'air d'un homme qui d'une part se fait tutoyer dans les réunions publiques, et d'autre part touche quinze millifrancs par an pour nous gouverner. Bref, selon l'expression des gosses, il n'avait pas l'air (( pour de vrai » : et Germaine retrouvait bien plutôt son cousin Georges, que l'émineni jeune homme d'Etat Carretier-Perrot.
Il s'avança, la main tendue :
— Comme c'est gentil, Germaine!... ]•• bénis cette chute. Elle m'a fait prendre un bain qui n'était pas désagréable. Et puis, sans -elle, je ne vous eusse peut-être pas vue, car je repars ce soir...
— Mais vous vous êtes fait mal I
— Bah ! à peine m'en suis-je aperçu, et me voilà recousu... Mais parlons de vous... Et d'abord, que je vous gronde ! Comment ! une femme charmante et fine, en villégiature sur les planches de Trouville, et dans ce tohubohu de la rue de Paris?... Ah! ca, voulezvous me dire ce que vous faites ici ? Est-ce un endroit pour votre grâce ?
— Ma grâce est en déplacement, mon cher Georges, tout bonnement, et elle s'ennuie ferme chez des amis, pour une huitaine... chez les Gauwel, vous connaissez ?
— Pas du tout... Comment vont-ils ?
— Tiens ! mais c'est vrai, vous ne voyez plus, maintenant, que des grands personnages, des personnages officiels...
— Les princes du bloc, et les rois du contre-bloc... Ils ne me plaisent pas tous les jours... Je regrette souvent Senlis, et notre Valois, les jardins qui trempaient dans la petite rivière. Thérèse est toujours là-bas ?
— La vieille Thérèse ? Elle soigne encore ses poules. A soixante dix-sept ans, elle élève des poussins !
— Et moi qui n'en ai pas quarante, je fais des lois pour les hommes. De nous deux, c'est elle qui travaille le mieux.
— Vous êtes toujours le même pessimiste.
— Ainsi qu'au temps où je disais la mauvaise aventure à vos poupées. Ma foi! je n'ai pas beaucoup changé... Et vous, depuis plus
i86 LE MAUCHÈ AUX FLEVlOS
de deux ans que je ne vous ai vue ? Depuis votre mariage... Eh bien, mais M. Lesca...
— Il rénove l'esthétique yankee, en compagnie d'une reine des jumenteries.
— Le divorce, alors ?
— Vous pensez !... Et après, retraite à Senlis, dans une ferme, avec l'hérèse et ses poules...
— Et avec la rivière et ses murmures... et un tablier brodé ?...
— Et des sabots !...
— Comme dans la chanson, dondaine!...
— Vous verrez !
— Je vous vois déjà très bien d'ici, assise dans l'herbe : c'est délicieux, et cela embeaume... Voulez-vous déjeûner avec moi ?
— Mais je ne peux pas !... Ils vont m 'attendre, chez les Gauwel.
— Et le téléphone ?... Vous direz que je suis très mal, sans personne auprès de moi, et que vous me veillez.
— Ils viendront voir.
— Mais non ! nous sommes brouillés à
mort... Et puis, s'ils viennent, je ne reçois pas... Allons, le couvert ici, devant la fenêtre ouverte : avouez que la mer moutonne coquettement, aujourd'hui, elle fait des frais... Et puis, un menu à la Thérèse : des crevettes, des œufs, et du fromage à la crème... Je sonne?
— Sonnez !
vSans effort, sans même un étonnement, ils reprenaient leur badinage d'antan. Le cousin plus âgé riait comme un collégien, et la petite cousine souriait comme une grande personne, quand tous deux au fond tremblaient très gravement d'émotion — comme des enfants !
La dînette — œufs, crevettes et Champagne — se trouva bientôt servie. Et les heures coulèrent : croit-on que ce soit vite fait de passer en revue mille et un souvenirs d'enfance?... Toutes les dix minutes, pourtant, on frappait h la porte :
— Monsieur, M"" Carretier est au téléphone.
— Dites que je repose.
i88 r.n MAuriir. aux fleurs
— Monsieur, le secrétaire de monsieur dénia n de...
— Dites que je suis sorti !
— Monsieur, M. le Président de la Chambre.
— Je suis en auto î...
— Monsieur, le Figaro...
— Ah! fichtre î... Eh V)ien, je reviens ce soir!
— Monsieur, c'est M"" Férys, du Gymnase...
Georges détourna les yeux :
— Dites-lui que je viens de partir en voyage.... Et ne répondez plus à personne!... Qu'on nous laisse.
On les laissa.
On les laissa jusqu'à cinq heures du soir.
— Je n'oserai jamais rentrer chez les Gaiiwel, fit Germaine.
— Eh bien, qui vous y force, mon petit?... Je suis venu en auto. Nous repartons de même, dans une demi-heure, et voilà! Envoyez un chasseur chercher votre malle.
— Oh ! Georges!... Et qirest-ce qu'on dira ?
— Des horreurs au sujet de cette M™* Lesca... Mais plus un mot, ensuite, sur le compte de M'"° Georges Carretier-Perrot !
Germaine rosit comme un coquillage, sous ses cheveux blond-de-Sirène, blond vert, blond pâle, blond d'argent.
Vos cheveux qui éclairent la nuit... lui
dit Georges en approchant d'eux sa carte, pour mieux la déchiffrer dans la pénombre, cependant qu'au crépuscule l'auto courait joyeusement vers Paris, de village en village, entre les champs, les prés, les saules et les peupliers de la jolie France.
Vous prie ne pas m*attendre ce soir ni cette semaine, et vi' excuser auprès des Gauwel, suis partie avec Georges qiie compte épouser après divorce. Affectueux sentiments,
Germaine. )>
Telle fut la dépêche que M. et M""* Carretier reçurent un peu avant le dîner. Germaine l'avait mise à Lisieux, en passant : car elle s'était sauvée comme une pensionnaire, ayant fait à la hâte acheter des fers à friser, des éponges, ce qu'il fallait pour sa toilette, et quelques vêtements de nuit. Si grande était sa hâte d'aller cacher au loin son bel amour, qu'elle n'avait pas voulu revoir la pauvre M"° Carretier : elles eussent pleuré toutes les deux, et
192 LI-: MARCHf: AUX FLEUiiS
puis Germaine fût partie tout de même. Et d'ailleurs une mère se fâche-t-elle avec sa fille? Certes... Mais irréparablement?... Rien qu'à prononcer cet adverbe, Germaine souriait. Elle se revoyait jadis, malade, dans son lit de gosse : sa maman se levait la nuit, venait sur la pointe du pied pour savoir si la petite avait la fièvre... Tous les baisers sont au bout de ces souvenirs-là. Germaine s'en alla sans tourner la tête.
Quant à M. Carretier, impossible de lui expliquer quoi que ce fût. Dès que l'amour se montrait quelque part, il lui semblait vaguement qu'on eût commis un crime. Il ne tolérait ce sentiment qu'après un bon contrat, entre la minute oii l'on a déclaré des fiançailles officielles, et celle où l'on revient du voyage de noces : dans ce cas, en revanche, M. Carretier s'attendrissait beaucoup. Il disait : <( Les chers enfants î... » Il se rappelait sa jeunesse, et parlait de consolation, de bonheur, de vie à deux.
Germaine comptait se faire envoyer ses
malles et ses robes à Paris, où elle allait loger tout près de la rue de Verneuil, où habitait le jeune député, le futur ministre, son cousin — son fiancé. Mais elle écrirait demain. En traversant Lisieux, un arrêt à la poste, une dépêche... Pour en avoir fait davantage, il eût fallu du loisir : une amoureuse n'en a point.
L'effet que produisit ce télégramme fut immédiat et foudroyant : M"° Carretier, suffoquée, se mit au lit. Plus énergique, et conscient de sa responsabilité, M. Carretier, l'horreur dans l'âme, fit immédiatement prévenir M. Gauwel qu'il avait à lui parler sur l'heure. Et dès qu'ils furent seuls :
— Mon cher ami, dit-il à l'esquire, je pourrais, je devrais peut-être chercTier à vous masquer... Mais je ne sais pas mentir : je n'en ai pas le talent, et puis en ce moment !... Bref, ma fille est partie, voilà !
— Quoi donc? Quelque accident?
— Hélas!
— Vous m'inquiétez.
— Plût à Dieu qu'un simple accident...
194 L?: MARCHf: AUX FLEURS
— Malade ?.... En danger !....
— Ce n'est pas une question de vie ou de mort, mais une autre tout aussi grave... Notre honneur h tous est gravement atteint : ma fille Germaine a pris la fuite en compagnie de ce Carretier-Perrot!... Jamais je n'aurais pu croire à cette infamie! Mais voici une dépêche d'elle.... Toute la journée, nous l'avons attendue, appelée par téléphone... Appartenait-il à ma dignité d'aller l'arracher des mains de ce polisson, je vous le demande? Qu'eussiez-vous fait ?... Enfin, pour achever une journée d'angoisse, voyez l'affront qu'elle inflige h sa malheureuse mère et à moi î...
— Prévenez à Paris, agissez !
— En vain ! Elle est majeure, et libre de ses actes...
Oh ! mais halte-k\ ! On ne roulait pas ainsi le banquier Gauwel en affaires.
— Mon cher Carretier, fit-il, j*ai beaucoup de sympathie pour vous. Je pense vous l'avoir prouvé le mois dernier en vous avançant volontiers, en toute amitié, en toute confiance, et
— avouez-le — sans grand espoir d'être remboursé, 95.000 francs bien comptés. Dans ma pensée, ces 95.000 francs ne devaient représenter qu'un petit acompie sur la dot de mon fils, si, comme je l'espérais, celui-ci parvenait un jour à plaire à madame votre fille, et à se faire agréer d'elle. Je vous ai de plus promis de vous créer une situation très honorable dans ma maison : le beau-père d'Arthur avait droit à parler haut chez nous...
— Voyons, comment vous exprimer... Enfin je... je vous en ai remercié de tout cœur... Mais le rappel de votre libéralité m'est pénible.
— Mon cher, ne faisons pas de phrases. Votre fille est partie, voilà le désastre ; mais on ne le sait pas encore : cependant si le scandalle éclate, devient public...
— N'allez pas plus loin !
M. Carretier s*était levé. Une résolution inébranlable se lisait dans son beau regard franc d'honnête homme.
— Non, n'allez pas plus loin î Vous vous
196 LE MAHCIIÊ AUX FLEUIiS
méprendriez... Vous n'avez pas affaire, en ma personne, à l'un de ces pères nouveau-style qui sont d'une faiblesse touchant à la veulerie !... je dis bien : à la veulerie!... Non, cent fois non !... Vous pensez bien que je laisse, que j'ai toujours laissé ma fille libre de ses choix : si elle veut mener une vie qui me déplaît, libre à elle !... Cependant, je considère qu'il était de son intérêt de choisir, après son divorce, une destinée intelligente, qui l'eût faite heureuse et tranquille : votre fils Arthur eût été un mari parfait pour elle. Eh bien ! mon cher Gauwel, du moment qu'elle m'a imposé la honte outrageante de cette fuite, du moment qu'elle élit comme digne d'elle, la petite gueuse! cette espèce de vil politicien, athée, partageux, et renié par tout ce qu'il y a de propre dans la société, jamais, vous m'entendez bien, jamais je ne reverrai cette coquine !... Bon I mais là n'était pas la question !... Que M. Carretier revît ou non sa fille, le banquier s'en moquait un peu ! Ce qu'il voulait, c'était ne point laisser échapper cette bru mi-
raculeusement offerte par les circonstances, et que les circonstances lui reprenaient. Pour cela, il ne connaissait qu'une méthode : cerveau simple et pratique, il parlait carrément d'argent. Allait-il couper des fils en quatre, et s'embarrasser d'arguties ? Autant s'occuper immédiatement de la seule chose importante, puisque, tout compte fait, il n'y en a qu'une. Pas tant d'histoires !
— Je sais, Carretier, que vous êtes un caractère droit et ferme. Je vous indiquais tout à l'heure le service assez gros que je vous ai rendu, mais uniquement pour vous démontrer que ma sympathie pour vous ne faisait aucun doute... Ceci dit, il faut arrêter ce scandale.
— Certes!... Mais comment faire?
— Vous trouverez bien. J'ai confiance. J'ai toujours eu pleine confiance en vous : sur votre simple signature, vous avez vu de quoi j'étais capable. Et je songeais à faire de vous, dans ma banque, un autre moi-même... Cependant, en cas de catastrophe, si tout échoue, si
lyS LE MARCHE AUX FLEURS
votre fille vous crée une situation trop difficile ci soutenir à Paris, dame!... mettez-vous à ma place, mon cher, c'est délicat, je suis chef d'une grosse entreprise... Mais vous trouverez! Agissez personnellement... Vous êtes son père, après tout!
— Je vais partir à l'instant...
— Bien !
— La rejoindre, lui parler...
— Très bien !
— Si tout bon sentiment, si tout respect n'est pas mort chez elle, je la ramènerai î
— Donnez-moi la main!... Ceci est se conduire en homme !
De sa grosse patte, l'esquire étreignit les doigts plus minces de M. Jérôme Carretier qui, le front haut, évoquait la figure même du devoir. M. Gauwel dut songer — en allemand, car il pensait en allemand dès qu'une émotion le prenait au dépourvu — à ces réserves d'énergie, dont, aux périodes critiques, la bourgeoisie française nous offre inlassablement la surprise.
M""" Carretier se montra moins courageuse, quand son mari lui déclara :
— Louise, je me fais préparer une valise... Je pars.
Oubliant ses larmes, sa douleur, sa détresse, la bonne dame se dressa soudain dans son lit, se mit sur son séant :
— Mon Dieu! Mon Dieu!... Mais pourquoi faire? A cause de Germaine?... Tu ne la verras pas! Qui sait même où elle est ? A Paris?... Il ne te la laissera pas voir, voyons!.. Tu vas te disputer, Jérôme, te colleter peutêtre avec cet individu!... Mon Dieu! Dans quelles transes je vais être !... Et toi, tu vas te rendre malade, te fatiguer, te briser les nerfs... Ah! que je suis malheureuse! !...
Et en effet, elle sanglotait, de nouveau terrifiée, à la pensée des dangers qu'allait courir son époux admirable et vénéré. Que Germaine se fût enfuie, c'était un grand malheur ; mais que Jérôme s'exposât, voilà la lin de tout î
Celui-ci dut, pour la rassurer, lui dire que son départ était surtout une satisfaction accor-
200 /,// MAHCHÊ /16X FLEURS
dée aux Gauwel et à l'opinion publique.
— Il faut que je parte officiellement, lui ditil.... Mais quant à moi, je pense comme toi, Louise, que cette démarche est bien vaine. A quoi bon aller me commettre indignement avec ce personnage ? Evidemment, cela ne servirait à rien...
Puis il tortilla sa noble moustache, et d'une voix amère, tristement résignée :
— Je réfléchirai. Si, en route, je me confirme dans cette pensée que ma démarche serait inutile... eh! bien, je resterai simplement deux jours à Rouen. Puis je reviendrai, et ce sera tout.
Au bout d'un instant, et après avoir embrassé Louise encore tremblante, il ajouta négligemment :
— Cependant, n'oublie pas que pour les Gauwel, comme pour tout le monde, je serai allé à Paris, j'aurai vu ce gredin, et Germaine au besoin... C'est une question de tenue, et même mieux que cela, de morale : et ceci doit passer avant tout, Louise !
ON a tout dit dans les journaux sur le charme de Paris au mois d'août :
c'est un article aimable à faire, et facile. Néanmoins le gazetier ment, qui se livre à ce jeu : au mois d'août en effet, la grand' ville s'étend, s'allonge, paraît bailler, et dès que les passants n'y sont plus, on voit combien c'est laid, nos maisons, et combien sinistre, nos rues ! Georges menait toujours à bien cent et un travaux, qui lui défendaient de prendre plus que deux jours de vacances : même à cette époque oij chacun gagne les champs, il lui fallait demeurer à son téléphone, au milieu des dactylographes. Quant à Germaine, elle courut s'installer au plus vite, aussitôt qu'elle eût reçu ses malles, à Versailles.
202 LE M APC HE AUX FLEVUS
De nos jours, il est classique assurément que les ^lmoureux se réfugient là. Sans le domaine du Grand Roi, nous n'aurions plus ni poètes, ni amour un peu distingué, ni noble mélancolie, ni sourires mythologiques et pleins d'arrière pensée. Les amants ne vont plus aux folies de Nogent ou de Chaillot, ni à Cythère, comme au temps de Watteau, mais à Versailles, depuis que nos auteurs ont mis ce lieu troublant à la mode, et que l'automobile vous y conduit en un instant. Germaine ne se creusa donc point la tête : elle se rendit aux Réservoirs, ainsi que tout le monde. Et, selon la coutume pareillement, Georges venait la retrouver sur la terrasse vers cinq ou six heures : il leur restait beaucoup de loisir avant le dîner, qu'ils prenaient tard. Ils erraient alors tout doucement, se tenant par le bras, et Georges frissonnait de plaisir à serrer ainsi contre lui son amie frêle et ravissante. Aux premiers souffles du crépuscule, il la contraignait à jeter quelque écharpe sur ses blouses trop fines. Il la soignait,
la choyait, l'adorait à toutes les minutes.
— Je t'aime, faisait-il en effeuillant la marguerite, ou la rose, je t'aime un peu, beaucoup, passionnément, minutieusement...
— Et enfin, pas du touti
— Comme tu es bête! Tu ne sais pourtant jamais ta leçon, élève Germaine... Un mauvais point. Tu me le rendras quand nous serons mariés.
' En réalité, Georges était ivre de joie, et sa vie venait de commencer. Chaque soir, après leur longue promenade, quand ils arrivaient de nouveau en face du palais tout rose à cette heure : « Encore un jour cueilli ! » pensaientils. Et néanmoins il leur restait toute la nuit. Dès quatre heures, Germaine s'asseyait contre un if, ou près d'une fontaine. Georges paraissait bientôt : et il y avait plaisir à voir cet homme impatient, nerveux, brun à la corse et rasé comme le Premier Consul, il y avait quelque soulagement même à le sentir se détendre, rire et jouer sous l'ombre des arbres et dans la paix du crépuscule. Car ils jouaient.
Une voiture passait-elle devant le bassin d'Apollon :
— Germaine, s'écriait Georges, donne-moi vite la main : tu vas te faire écraser !
Germaine tendait sa main, sans y songer, ainsi qu'une gosse ferait pour traverser les Champs-Elysées avec sa bonne. Son amoureux se moquait d'elle, mais non tout de même sans un soupçon de tristesse :
— Ah ! disait-il, quel âge as-tu, mon amour ?...
Et il ajoutait moins gaîment encore : « Et moi ?... Et moi ?... »
— Quoi î répondait-elle, pour dix ans qui nous séparent, voilà de quoi faire l'important !
— Dix ans et davantage, hélas ! Mais chaque journée d'amour nous rapproche.
— Je vieillis, alors?
— Non, ma chérie, mais tu grandis beaucoup.
Ils allaient, devisant ainsi, de bosquet en bosquet, de coin vert en coin bleu, puis en
coin gris, puis en coin sombre. Georges suivait sous les charmilles les cheveux presque bizarres, tant ils étaient blonds, de Germaine. Elle avait des yeux de couleur turquoise, mais si enfoncés sous l'arcade sourcilière qu'ils semblaient par moment foncés comme le saphir :
— C'est un miracle, déclarait Georges en extase... Oui, tu es un miracle.
Mais Germaine alors faisait la moue :
— Ne t'amuse pas à blaguer, n'est-ce pas, en disant cela.
Tout les retenait, les attardait, sitôt qu'ils se trouvaient ensemble. Lorsque le paresseux doit sortir, nous apprend un proverbe arabe, il y a un lion sur la route. Chez nous, quand un amoureux doit rentrer, il y a toujours les fées sur le chemin. Devant le moindre buisson, Germaine et Georges demeuraient longuement : et ils repartaient charmés, h travers le parc recueilli, en guettant l'oiseau minuscule et délicat qui ne manque jamais, vous le savez, de traverser à petits sauts la grande allée dont vous violez la solitude,
^o() LE MARCHÉ AVX FLEURS
— Eh bien! Germaine, tu ne parles plus?
— Mais non... Je suis psycholo^uée par < >moineau, toujours le même.
— Psychologufie ?
— Oui, frappée, enfin... Tu boudes, Georges ? Embrasse-moi !
Autant obéir tout de suite... et même si bien qu*ils ne savaient plus trop ensuite se diriger, et heurtaient un arbre ou des branches. Germaine se fâchait :
— Voyons, Georges, "c'est ridicule... Regarde au moins où je vais!
En effet ils eussent été donner de la sorte, les lèvres unies, jusque dans les miroirs d'eau.
— Te souviens-tu, Germaine, quand tu étais petite, tu appelais tous les miroirs des pierres d'eau?
Mais Germaine remettait bien vite Georges h sa place d'amant ; chaque fois qu'il évoquait ce temps où elle n'était qu'une gamine et lui un monsieur déjà, elle lui répondait en le nommant familialement <( mon cousin » : ce qui le faisait taire,
Vers le coucher du soleil, ils se rapprochaient de la terrasse. Tout rutilait, tout paraissait chanter un hymne.
— C'est admirable! murmurait Georges.
Point de réponse.
— Ce n'est pas beau?
— Si... Mais je t'aime, laisse-moi le temps... On ne peut pas tout faire.
Quelques personnes passaient, et baissaient poliment les yeux. Il est d'usage en effet, et il est charmant que les indifférents en agissent avec l'amour d'autrui, comme les libre-penseurs discrets avec le Saint-Sacrement.
— On rentre?
— Si tu veux...
Tournant alors le dos au canal de laque et d'or, les deux amants revenaient lentement. Les vitres du château étincelaient, illuminées comme si Sa Majesté y fût encore, avec la cour en fête. Georges, éperdu de tendresse, formait des pensées simples :
— C'est pourtant là, faisait-il, que le roi de Prusse est devenu empereur d'Allemagne...
208 LE M Ane II Ê AUX FLEUnS
Il disait cela au hasard, ainsi qu'on parle en rêve... Mais Germaine, en bonne Française, rougissait sous l'affront :
— Oh! s*écria-t-elle, le...!
Nous ne pouvons écrire comment elle nomma le roi de Prusse. L'important fut que Georges, enthousiasmé, aima plus passionnénément encore son amie, ce soir-là.
XXÎ
ADOLPHE Lesca ne se plaisait guère à monter à cheval : un peu gras, il ne laissait pas de s'y meurtrir. Rien de rude comme ces pantalons de cow'boys, en cuir!
Car les jumenteries de M°** la marquise de Saint-Mesgrin étaient des fermes gigantesques, où l'on élevait des milliers de chevaux, et dans les déserts d'herbages qui les entouraient, mieux valait s'affubler à la mode du pays : le feutre, le cache-nez, quelque veston doublé de fourrure, des grosses chemises de laine, et les braies en cuir. Ce déguisement était pratique, d'abord ; puis les gars des fermes se sentaient flattés que la patronne et ses amis s'habillassent ainsi qu'eux-mêmes... Or la marquise Esther tenait à charmer ses mé-
tayers : propriétaire de prairies innombrables, elle visitait ses fabuleux domaines depuis trois mois, suivie d'une escorte et de M. Lesca ; mais il fallait que tout l'argent 3es « ranches » arrivât très régulièrement dans les banques et sur les marchés. Créer en effet une Université littéraire, somptuaire et chorégraphique, voilà le plus glorieux projet : toutefois, même pour une milliardaire, il en coûte gros, très gros.
Cependant Adolphe suivait sans joie la caravane. Que faisait là, s'il vous plaît, un raffiné tel que lui? N'eût-il pas été mieux à sa place sur le tapis moelleux d'un tiède salon, parmi les bibelots de prix ? Il y eût discouru, nommé les Grâces, le Parthénon, la Malmaison, la Castiglione : au lieu qu'il chevauchait ces bourrins hirsutes, dont on ne savait jamais s'ils n'allaient pas, à propos d'une pierre sur la route ou d'un mulot qui passe, bondir soudain comme des cabris!
Et puis, ces galops stupides vers les gares, placées ça et là dans les plaines comme des camps d'émigrants!... Sans parler de la pluie,
quand ce n'était point la neige : décembre s'achevait, on gelait î... Et le vent de tempête qui soufflait sans répit!... Le vent, dira-t-on, le vent joyeux qui s'engouffre sous les draperies, et leur donne la vie, le vent qui fait frissonner le velours et palpiter la soie, qui réveille les dentelles et combat les panaches? Mais le vent, c'est le sculpteur, l'animateur, le créateur! Un couturier bouderait le vent?... Certes! car un couturier dispose des étoffes destinées à demeurer mortes sur des corps charmants, dans la tiédeur d'une salle de théâtre ou d'un appartement. Et il ne s'agit pas que la brise vienne troubler tout ça! Le vent? Peuh ! le vent ne doit pas être, il n'est pas.
Autour des (( ranches )) de la marquise Esther, néanmoins, il hurlait, sauvage, et brutal, et cinglant ! Adolphe Lesca, tout recroquevillé, s'en allait donc prudemment sur sa monture incertaine, le chapeau enfoncé jusqu'aux oreilles, l'onglée aux doigts, le nez rouge, les lèvres dures comme chêne, les pieds de glace.
En chemin de fer, pis encore! la marquise
parlait d'affaires, se perdait en des calculs i*;.'ribles, nasillait avec des cow-boys, des injj(^nieurs ruraux, les chefs de gare : M°^ de Carabas au Far West! Elle portait un étui à cigarettes tout en or et diamants, et un paletot en peau de phoque. Peste fût de la randonnée! En plein hiver, le 22 décembre!...
Ce jour-là, comme on s'arrêtait pendant deux heures dans une station perdue :
— Mon cher, on ne sait quoi faire, dit !a marquise. Nous allons dîner.
— Mais nous venons de déjeuner!
— Eh bien?...
— Je n'ai pas faim.
— Petite nature!... Comment voulez-vous danser si vous n'avez pas de forces?
— Je ne prétends pas danser.
— Si! Nous ferons le bal...
Oh I terrible gaîté que celle de la marquise Estherl... A cet instant, néanmoins, un employé de la gare apporta onze dépêches pour M""® de Saint-Mesgrin, et un câblogramme pour Lesca. Il était de son avoué à
Paris : « Divorce prononcé mercredi contre vous, partie adverse refuse toute pension ».
— Cher, fît la marquise, mauvaise nouvelle ? Lesca lui tendit le papier.
La marquise lui serra la main, cordialement.
— AUo! déclara-t-elle, apportez du Champagne.
'De vingt sacs et récipients en cuir, en nickel, en paille, sortirent des assiettes, des couteaux, des conserves. Le wagon-restaurant fournit le Champagne, d'autres vivres encore. Trente personnes se trouvèrent comme par enchantement conviées à ce festin dans l'une des salles de la gare rudimentaire, qu'un poêle, allumé à la hâte, chauffait à peine. Et ce fut parmi le fracas des gros rires et des bouteilles débouchées, qu'Adolphe Lesca évoqua pour la dernière fois le souvenir de cette Germaine si fine et si blonde, qu'il avait, là-bas, élue par par caprice, aimée par jeu, épousée en riant, puis offensée, outragée, abandonnée — comme un niais qu'il était, peut-être...
214 LE MAHCnf: AUX FUJL'US
Bah î mélancolie passagère, faiblesse d'un instant, mauvaise humeur causée par la vie nomade, par les b(jurrasques et le froid, par ces chevauchées d'où l'c^n revenait en sang, par ces interminables trajets en chemin il<.fer... Papillons noirs et diables bleus î Adolphe Lesca nourrissait d'autres soucis, plus hauts !...
A quelques onze mois de là, il se trouvait dans le salon splendide d'un château sis en la 21° avenue, à Chicago. Entre des panneaux de bois sculpté, qui eussent été dignes d'Amboise ou de Chenonceaux, tombaient des tapisseries dont se fût honoré Chambord. Partout, des cofïrets ciselés par quelque Benvenuto, des émaux, des verreries arrachées aux galeries illustres de Venise, des toiles que nos musées ne reverront jamais. Parmi ce décor digne d'un prince Valois, Adolphe Lesca, étendu dans une cathèdre, dictait ses impressions d'avant-conférence à six journalistes :
— Vous y êtes, messieurs ?... Vous parlez français ?... 11 m'est plus aisé de dicter en
français... Prenez seulement des notes hâtives, d'ailleurs : je veux vous donner ma sensation toute fraîche, toute vive, une sensation d'artiste, vous sentez cela ?... Eh bien, voilà : votre ville est un torrent de lumière et un foyer de vie. Vos compatriotes vibrent : j'ai été merveilleusement accueilli à ma venue de New- York. Dès mon arrivée, le cinématographe tournait! C'est admirable! Je n'aurais jamais cru que de modestes échos dans les journaux... Il y a quelque chose de féerique, pour nous autres habitants d'un monde bien fatigué, bien vieux, à trouver ici cette vivacité d'intelligence et d'émotion. Quelle surprise délicieuse ! Mais vous avez gravi les échelons de la civilisation par dix à la fois!
— Monsieur le professeur, vous nous flattez.
— Professeur !... Ah! sans doute, messieurs, je ne suis et ne veux être que cela. Laissez ces vaines appellations de « maître », (( mon cher maître », qui sont des titres ridicules de mandarinat européen. Je suis venu
2l0 LE MAHClif: AUX FLEURS
ici pour vous y guider dans la voie de la beauté, dont à Paris j'ai jadis...
— Pardon. Vous avez quarante ans, n'estce pas ?
— Mais...
— Bien. Quarante... Education à Paris?
Prix universitaires?... En sport, polo, hunting? Foot bail autrefois, peut-être? Equipe première? Seconde?... Combien pesez-vous?
— Messieurs, souffrez que je vous expose en peu de mots...
— Famille, enfants? Non? Bien... Divorcé, nous savons... Votre femme remariée il y a trois semaines...
— Mais croyez-vous que le public...?
— Il veut connaître. S'il ne connaît pas, il n'écoute pas... Donc, remariée. Avec M. Carretier-Perrot ? Futur ministre de France...
— Oh! permettez!... Simple députaillon.
— Comment? Députaillon?... Qu'est-ce que c'est, dans votre langue?
— Petit député sans importance.
— Ah?
— Rien qui vaille.
— On disait...
— Rien du tout!
A madame Germahie Carretier-Perrot.
2 août ICI...
« Ma chère enfant,
« Je suis bien contente de recevoir de temps en temps de tes nouvelles. Je commence à me faire vieille, très vieille, et jamais je n'ai tant pleuré d'être séparée de toi. Ton père est la loyauté, la bonté même, malgré sa sévérité un peu intransigeante, je l'avoue. Mais le pauvre homme est tout le temps par monts et par vaux, pour ses affaires. Alors, me voilà bien seule toute la journée. Je ne sais à quoi m 'occuper. Je ne suis pas heureuse, ma pauvre petite.
(( Et puis, quelle inquiétude de te savoir en ton état! Je suis bien certaine que tout se passera parfaitement, mais c'est dur de ne pas être là, quand on a sa fille qui souffre peutêtre... Bien sûr, ton mari est certainement très dévoué pour toi, mais enfin je voudrais tant, moi aussi, te donner quelques soins de maman. Hélas! je ne sais même pas si ton père me permettra d'aller embrasser mon petit-fils, quand il sera né, ou ma petite-fille, si le ciel m'en donne une!... Et même, à ce propos, je dois te dire, ma chérie, que ton père m'a paru tout drôle, hier soir ; il m'adressait à peine la parole, il avait l'air fâché : j'ai peur qu'il ne nous soupçonne d'être en correspondance.
Toi, n'est-ce pas, tu t'en moques; mais moi, songe un peu au chagrin immense que je lui causerais en semblant trahir sa confiance en des circonstances aussi délicates! Quelque ressentiment — je ne le juge pas ! — qui vous divise, ton père éprouve tant de déboires et de tristesses, il est si à plaindre ! N'oublie pas qu'on lui a bien tourné le dos depuis deux
ans, depuis sa ruine : il n'a plus que moi, maintenant.
« Aussi, dans notre intérêt à toutes deux, je crois qu''il vaudrait peut-être mieux que tu m'adresses tes lettres à la poste restante. Pense donc! si par malheur on venait à reconnaître ton écriture! Ecris-moi à mes initiales, au bureau de la Madeleine. J'espère, ma chérie, que tu ne t'en formaliseras pas. Si un rapprochement, qui me rendrait folle de joie, et que j'appelle de tous mes vœux, doit un jour se produire, il ne faut rien faire qui puisse le compromettre ou l'empêcher. Je te supplie de continuer, comme tu l'as si gentiment commencé, à me tenir au courant de ta santé, et de tout ce qui t'arrive. Je vais être si tourmentée jusqu'à ta délivrance prochaine! Pas un seul matin je ne m'éveille, sans que ma première pensée, après ton père, ne soit pour toi, ma chère petite Germaine.
« Ta vieille maman qui t'aime profondément.
« Louise Carretier. »
222 LE MA ne ne AUX FLEuns
A madame L. C.
4 août igj ...
«• Je t'envoie cette lettre comme tu le sduhaites, ma pauvre maman, à la poste restante. Cela m'attriste un peu, beaucoup même. Tu trouves ça tout simple, toi, qu'une fille soit forcée d'écrire à sa mère en se cachant? Et pour quel crime? Pour celui d'avoir épousé un homme qui l'aime, et qu'elle adore!.. Enfin, inutile de gémir, ce qui est fait n'est plus à faire : une fille est brutalement séparée de sa mère, voilà. Même pour correspondre, il faut que ces deux êtres usent de moyens qu'emploient les collégiens. Et il y a quelque part un père qui se réjouit sans doute d'un si beau résultat î Hélas!
(( Si encore ce père était heureux, on pourrait au moins dire que tant de dureté profite à quelqu'un. Mais non, papa, une fois ruiné, s'est naturellement vu mis à l'index par les personnes comme il faut, qui lui étaient soit les plus utiles, soit les plus chères. Chaque jour.
ma chère maman, votre train de maison diminue, je le sais très bien, car je me tiens au courant de tout ce qui vous arrive. Vous avez dû, papa et toi, quitter Senlis où vous ne pouviez faire figure comme avant — et c'était pourtant bien modeste ! — , vous êtes venus k Paris, dans un appartement tout petit ; à peine si vous avez encore une bonne...
Maman, maman, pourquoi t'es-tu montrée si fière avec nous, avec moi, ta fille qui t'aime tant, et tu le sais bien, dis, maman ? Quand, après plus d'un an de cruel silence et de bouderie, je t'ai enfin écrit, la première, pour te demander si papa ne voudrait pas accepter que Georges s'occupât un peu de lui, pourquoi avez-vous refusé ? Pourquoi m'as-tu répondu sèchement — si tu savais comme j'ai sangloté, avec ta lettre impitoyable entre les mains ! — que vous ne demandiez pas l'aumône? Pourquoi?... Ah! je m'en doute, va! Elle n'était pas de toi, cette mauvaise lettre, on te l'avait dictée... Mais laissons cela, je suis si heureuse depuis cinq ou six mois de
t'avoir un peu retrouvée, grâce à nos lettres, que j'oublie tout le reste!...
(( Mais à propos, tu sais que le jour où papa y consentira, Georges est encore tout prêt à essayer de lui trouver une situation acceptable. Toutefois, Georges ne peut pourtant pas le faire contre le gré de son beaupère. Tâche donc d'obtenir un petit mot, un simple acquiescement.
« Et puis écoute, allons ! sois une peu brave ! Viens tout bonnement me voir, maman !
« Je ne suis pas trop bien en ce moment: patraque tout le temps, et des malaises vraiment affreux, par cette chaleur, et dant l'état oij je me trouve. Si tu voulais me faire un vrai gros plaisir, tu accomplirais un beau matin le grand voyage de Neuilly, et tu viendrais me surprendre dans mon jardin. Rien qu'à me figurer l'émotion que j'aurais, tiens, les mains me tremblent sur ce papier. J'espère, tu sais, il me semble que tu vas sonner... A tout à l'heure, maman, je t'embrasse mille fois!
<( Germaine. »
A madame Germaine Carretier-Perrot
7 août ICI...
« Ma chère enfant,
(( Ton pauvre père m'inquiète beaucoup. Il vient d'éprouver une nouvelle déception plus affreuse encore que toutes les autres : les Dominicains de Pampelune, qui avaient promis de le nommer régisseur général de leurs biens en France, ont appelé à ce poste le propre fils d'un sénateur radical-socialiste. Ton père s'était donné beaucoup de mal pour tâcher d'obtenir cette place de confiance, qui nous eût aidés à vivre. Mgr l'évêque de Senlis lui avait assuré tout son appui. Je relis encore les lettres si flatteuses que Sa Grandeur écrivait, rendant comme il convient justice au caractère élevé et profondément courageux de celui que, malgré son intransigeance en ce qui te concerne, tu ne peux pas ne pas aimer encore, n'est-ce pas, Germaine ?
(( Le malheureux est bien abattu, bien triste, et même souffrant : je suis au supplice de le
voir ainsi. Sais-tu, ma petite Germaine, ce qu'il serait noble de faire, généreuse et bonne comme tu es? Tu devrais Lui écrire... Sans doute sera-t-il heureux, tout au fond de luimême, en constatant que tu penses encore à lui.
« Tu ne me dis pas comment tu supportes ces nuits si orageuses, si lourdes. Dors-tu bien ? Surtout, recommande qu'on me téléphone ou qu'on m'envoie une dépêche, s'il y a du nouveau. Dans une pareilfe circonstance, ton père ne saurait évidemment le trouver mauvais.
(( Quant à ce que tu me demandes, ma pauvre chérie, comment veux-tu que je le fasse? Cela ne m'est pas humainement possible, hélas! Je ne veux pas te dire quelle soirée j'ai passée, en relisant à chaque instant ta pauvre chère lettre! Quelle torture, Germaine!... Mais voyons, raisonne un peu, ainsi que je l'ai fait moi-même : suppose un instant que Jérôme vienne à se douter de cette visFteî Dans l'état de chagrin et le désarroi où il est, ce serait lui porter un coup effroyable!... Songe qu'il
me défend même de prononcer ton nom devixnt lui! C'est bien rigoureux, et cela me déchire, mais c'est ainsi!.. Hélas! mon enfant, même si jamais il ne devait savoir que je n'ai pas respecté sa volonté, ma conscience me reprocherait encore d'avoir agi secrètement contre son gré... Tes gentilles, tes charitables et tendres lettres, qui me font vivre, sont tout ce qui m'est permis, mon Dieu! Je suis plus misérable que les pires criminelles, qui peuvent du moins voir leurs filles en prison... Mais j'ai aussi un devoir ici-bas, c'est de me dévouer à ton père corps et âme ! Il est à plaindre, il est seul, il n'a que mai... Tu as ton mari, toi... Pourquoi, ah! pourquoi faut-il que tu n'aies pu l'épouser devant Dieu, à l'Eglise! Pour ton père, pour moi, pour nous, Germaine, tu devrais bien faire annuler ton premier mariage... Au revoir, mon enfant, à bientôt, écris-moi bientôt, très bientôt !
« Ta mère triste à mourir,
Louise Carretier. »
LE jour que Georges Carretier-Perrot devint Ministre des Travaux Publics, M. Jérôme Carretier lut cette information dans le Temps, en dernière heure, et rentra chez lui. M""" Carretier, son épouse, l'y attendait, fébrile :
— Eh bien ! Jérôme, fît-elle, tu as vu ?
— Qu'est-ce que j'ai vu?
— Le nouveau cabinet, parbleu!... Le portefeuille des Travaux Publics...
— Qu'est-ce que cela peut nous faire, s'il te plaît?... Je t'ai déjà priée, Louise, de ne jamais nommer devant moi ce ménage — si l'on peut appeler ça un ménage.
Madame Carretier se le tint pour dit, et n'ajouta plus mot touchant un ministère désormais insignifiant, il le fallait. Mais elle de-
230 LE MAliCIlf: AUX FLEUliS
meura émerveillée, à son habitude, par la force d'âme incroyable dont, encore une fois, son nuiri donnait ici la preuve. « Et de songer, pensa-t-elle, que ce malheureux, que ce noble Jérôme va recommencer stoïquement dès demain à chercher une situation, quand il lui suffirait peut-être de tendre la main à son gendre, lequel est à présent ministre... Oui, ministre!... » Car il semblait à M*"® Carretier qu'un ministre fût un être vraiment tout-puissant, une sorte de Dieu vivant... Les personnes simples et un peu province sont très romanesques en ce qui touche à la politique : elles la voient en images d'un sou, et croiraient qu'on la fait à Epinal plutôt qu'à Paris.
Or, en réalité, M. Carretier avait bien écrit jadis quelques lettres, et notamment à Mgr l'évêque de Senlis, dont il se jugeait digne d'être l'ami, afin d'obtenir ainsi quelque grasse sinécure, par quoi son extrême gêne pécuniaire se fût trouvée soulagée ; mais ces démarches rudimentaires n'ayant naturellement été suivies d'aucun résultat, il n'avait
daigné prendre la peine d'en tenter nulle autre, et attendait avec amertume que l'on rendît entin justice à son parfait mérite en lui apportant certain jour, on ne sait pourquoi, l'on ne sait comment, une place de directeur — pouvait-il accepter moins? — ornée de beaux iippointements ; et comme l'on tardait beaucoup à faire ce geste de simple justice, l'argent du vieux ménage s'en allait chaque mois un peu plus tristement : tant il y a que la misère s'ensuivrait bientôt, sans que pourtant M. Carretier cessât de passer toutes ses journées à suivre les conférences gratuites données çà et là dans Paris, ainsi qu'à faire des parties de bridge ou d'échecs au Café de la Régence, aimant mieux mourir de faim que de travailler ou que de battre le pavé, puisque tout le monde le méconnaissait de la sorte î... Après quoi, il rentrait le soir au logis, et disait à sa femme d'un air accablé : (( J'ai couru toute la journée. Je n'en puis plus!... Néanmoins, je recommencerai demain... » Et M""* Carretier de pleurer, de
s'affoler, d'admirer un si grand caractère !
Cependant, quoi qu'il eût paru de son fier dédain envers son gendre réprouvé, M. Carretier venait de recevoir un coup au tréfond de l'âme, en apprenant soudain que ce misérable Georges, que ce freluquet, ce gamin, avait reçu le portefeuille des Travaux Publics. 11 eiît péri plutôt que d'en rien laisser voir, mais le bourgeois cette fois était vaincu par un titre aussi éclatant : « Ministre! »
Ehl quoi, voilà donc que le galopin, naguère en train de jouer au jacobin, et même au socialiste dans l'Oise, se nommait à présent, pour tout le monde : « M. le Ministre )> î Et il était bel et bien le mari — non plus le séducteur, mais le mari — de Germaine, fille coupable et révoltée sans doute, néanmoins tille de M. Carretier, sa chère fille ! Evidemment, le divorce... Allons, pas de mesquineries I On arrange tout. On annule à Rome. Puis la miséricorde est une vertu chrétienne. Non seulement le bourgeois, mais encore
LE MARCHÉ AUX FLEUPiS 233
Ihomme comme il faut cédaient secrètement. Le titre de <( ministre » ne vaut pas un titre de comte, voilà qui est certain : toutefois, on peut déjà mettre ça sur une carte... Enfin, l'homme tout court, le provincial, songeait tout bas : <( Du moment que me voici le bèau-père d'un ministre, pour le coup, si je veux, ma fortune est faite, archi-faite ! Mon gendre aux Travaux Publics... Il n'y a plus à hésiter! »
Néanmoins, M. Jérôme Carretier devait-il, lui, père outragé, conscience offensée, faire les premiers pas, s'humilier devant sa fille, devant ce Georges qu'il avait connu collégien, hussard, simple étudiant ? Non ! Cent fois non ! La dignité d'un père ne serait point abaissée par un Carretier !
Ah! certes... Mais que ne peut le cœur d'un grand'père, la grâce d'un enfant? Il ne fallait que songer à cela.
Dès le lendemain du jour où le nouveau ministère entra en exercice, M. Jérôme Carretier fut vers une heure de l'après-midi se promener aux Tuileries. Pendant une quinzaine,
234 LE MAliCIIE AUX FLEUIIS
il erra ainsi à travers tout le jardin, chaque fuis qu'il faisait un peu tiède et beau, sous le pâle soleil d'automne. 11 allait, pensif, rejetant en arrière son chapeau haute-forme, tirant sa longue moustache devenue blanche, et il écoutait la rumeur immense de Paris, le grondement de marée montante qui s'en venait expirer aux grilles du jardin, le tumulte confus produit par la rue de Rivoli, par la place Vendôme, par les quais, par le lointain boulevard Saint-Germain, et par cette rue du Bac toute voisine, au coin de laquelle s'élevait le Ministère des Travaux Publics.
Un jour, il aperçut au tournant d'une allée sa fille Germaine, qui cheminait à côté d'une nourrice portant un bébé sur les bras : son petit-fils ! M. Carretier s'éloigna cependant sans être vu : la crainte, peut-être, ou quelque douloureux scrupule?... Mais le surlendemain, la nourrice promenait seule l'enfant :
— Pardon, lui dit-il d'une voix discrète et pourtant pénétrée d'émotion, voulez-vous me montrer ce petit...
La nourrice demeura fort interloquée.
- — Ne craignez rien, poursuivit M. Carretier, ne craignez absolument rien...
Puis, non sans trouble ni gravité, il ajouta :
— Je suis le grand'père de l'enfant.
Stupéfaite, la nourrice prit le parti de soulever le voile, et de montrer un coin de la minuscule figure rougeaude qui dormait. Toutefois, la brave femme ne laissa pas d'insinuer avec prudence que Madame allait venir, que Madame la suivait, qu'elle était sur ses talons... Et, de fait, Germaine parut bientôt...
Quand elle aperçut de loin M. Carretier en contemplation devant le bébé, Germaine devint blanche, et pensa se trouver mal, encore faible qu'elle était. Son père s'élança comme pour la soutenir : a Germaine î... » Et il lui ouvrit les bras.
Mais Germaine était d'âme délicate.
— Bonjour, papa, dit-elle.
Et elle parla du petit avec simplicité. Au bout d'un instant :
— Viens-tu voir Georges? demanda-t-elle.
M. Carretier répondit aussi naturellement qu'il lui fut possible : « Mais oui, allons... »
En revanche, avec quel art consommé no déclara-t-il pas, le soir, à M°** Carretier :
— Louise, si tu n'as rien à faire demain, tu pourrais aller embrasser ton petit-fils et tes enfants : ils t'attendent.
— Ah! Jérôme! !...
Ce fut la plus grosse émotion que la pauvre innocente éprouva de sa vie. Nous passerons sur ses sanglots.
Toutefois, la bonne Louise était inopportune, elle parlait souvent fort mal à propos. A peine remise en effet, qu'avait-elle donc besoin de dire, au milieu de ses larmes heureuses :
— Tu vois, Jérôme, tu vois que la chère petite a tout de même fini par faire un beau mariage ! Tu ne l'aurais pas cru, toi, mais moi, j'en étais sûre. J'avais confiance!
Aussi bien, dès le jour suivant, la vie redevint belle, très belle, pour M. Jérôme Carretier. Il dîna au Ministère, chez son petit cousin et gendre, qu'il avait toujours tutoyé. Et
le second service n'était point présenté, qu'il enseignait déjà le jeune homme d'Etat :
— Mon cher Georges, j'ai toujours prétendu qu'en politique, le plus habile était encore le plus honnête. Crois-en mon expérience, il n'y a pas à sortir de là. Lors de Panama...
Etc., etc..
Sceap niaiiîe
DANS la semaine du Prix de Diane et du Derby de Chantilly, M. le curé de Coye ne manque jamais d'aller aux courses. C'est pour ainsi dire la fête locale et la foire de son village, cette semaine-là. Quelque saint du paradis veille peut-être sur Coye, mais ce bienheureux est obscur, on le glorifie sans éclat, du moins à ce qu'il en paraît. Au lieu que le Derby met tout le monde en liesse. Il n'est pas de jeune paysanne, dans la contrée, qui ne garde pour ces grandes circonstances quelque corsage neuf, ou du moins un bout de ruban frais. Les gars de culture et les fermiers du Valois entier envoient leur quarante sous au mutuel, font la route à pied, s'ils n'habitent pas trop loin, et prennent le soir de fameux
litres pour se reposer. C'est la kermesse du pays : M. le curé aurait l'air bien fier, s'il n'y daignait pas mettre les pieds. Seulement, à cause des vêpres et de divers autres soucis, il choisit le jeudi, plutôt que l'un des deux dimanches, pour s'y montrer,
M. le curé et M. le vicaire ont leurs entrées, leurs cartes de pesage : le feu duc d'Aumale le voulait ainsi, c'est une tradition. Et d'habitude, ils se rendent près des tribunes, mêlés à leurs chers paroissiens, pour prendre leur part du « charmant spectacle » qu*offrent les coursiers généreux, les jockeys, l'aimable assistance, le beau château de ces messieurs de l'Institut que Ton aperçoit au bout du champ de courses, et plus loin encore, les forêts du bon Dieu.
Cette année pourtant, M. le curé a justement reçu la visite de trois jeunes abbés qui sont venus de Lille le matin même, afin de lui présenter leurs hommages. Après le déjeuner, que faire de ces jeunes gens, sinon les emmener à la foire, c'est-à-dire aux courses? Un
jeudi, rien de mieux. C'est une petite journée, sans cérémonie : pas de falbalas, ni de toilettes scandaleuses, la distraction n'offre aucun péril pour ces jeunes âmes, et le bon curé ne se fait nul scrupule, bien au contraire, de conduire ses hôtes, frais émoulus du séminaire, en récréation à l'hippodrome. Toutefois, verser trois louis parut pénible à l'excellent homme, qui avait mieux à faire de son argent, le donnant tout entier aux pauvres. Et, mon Dieu, nos trois gaillards et leur vénérable pasteur demeurèrent modestement sur la pelouse, très amusés par l'allée et venue de la foule, et un peu étourdis aussi par les cris des donneurs de tuyaux.
Si étourdis même que l'un des abbés, qui avait fait la dépense d'un programme, se sentit comme grisé :
— Allons! s'écria-t-il, risquons cent sous! Et un peu effrayé de son audace, il ajouta :
— A nous quatre...
Bah! qu'y avait-il à craindre, en somme? Cela ne leur coûterait jamais que vingt-cinq
ijous par tête, et l'extravagance, en vérité, n'offrait rien que de bien innocent. Le brave curé souriait, rajeuni. Mais quel cheval choisir? Il y en avait onze dans la prochaine course, onze inconnus, pour les abbés surtout, onze problèmes.
— Moi, déclara celui qui avait lancé cette lumineuse idée du pari, moi, je prendrais Sœur Marie /...
Eh bien, soit. Va pour Sœur Marie!,..
Ils acquiescèrent tous quatre, d'enthousiasme. Ce nom leur paraissait offrir on ne sait quel air pieux et pur, qui les avait séduits. Leurs cent sous réunis, ils se munissent donc bravement d'un ticket pour Sœur Marie, et attendent.
Indigné, un camelot grommelait : (( Des ratichons sur mon canard ! C'est foutu!... »
Mais, éperdus d'émotion, les quatre compagnons n'entendaient plus rien. Le temps qui s'écoula avant que les jockeys ne fussent en selle, leur parut long comme une année, et long d'un siècle aussi celui que mirent les che-
vaux à s'aligner au starting gâte, à faire un faux départ, à s'aligner de nouveau... L'émotion des abbés se changeait en angoisse... Enfin, un cri : « Partis ! », puis un son de cloche ; la course était commencée!
Elle se déroula très vite, et déconcertante. On vit Sœur Marie passer doucement du peloton de queue à celui de tête, puis, après le tournant, rejoindre le premier, le dépasser, gagner enfin d'une longueur... On criait avec surprise dans les tribunes, avec fureur sur la pelouse. Personne n'avait joué cette jument, c'était un coup à faire mettre le feu aux baraques. Les trois abbés défaillaient de joie, et M. le curé avait visiblement pâli. Quand l'un d'eux s'en fut pour toucher son ticket, on lui remit la somme fabuleuse de cinq cent quatrevingts francs : une fortune, en échange de cent sous !
Il y avait encore une course, mais à bout d'émoi, ces messieurs reprirent spontanément le chemin du presbytère : les forces humaines ont des bornes.
Et ce fut alors, tout en foulant l'herbe tendre de la pelouse, que IVI. le curé, exultant et ravi, leur dit :
— Hein ! mes chers enfants, ces cinq cent quatre-vingt francs, tout de même, quelle aubaine pour les pauvres! Cela fait, songez donc, cent quarante-cinq francs que le ciel envoie là miraculeusement aux malheureux dans chacune de nos quatre paroisses !...
Evidemment, parbleu!... Pas un seul des trois jeunes gens ne protesta, ne songea même à s'étonner... Mais quoi! Ton murmure parfois, vous savez, lors d'un léger silence : « Ah ! un ange qui passe... » Ainsi eût-on pu chuchoter, durant un instant, en cheminant auprès de nos petits abbés : <( Tiens! la mélancolie qui vole... ))
lies Canai^ds
ONSiEUR n'y connaît pas, me dit la cabaretière Eugénie. J'aurais chagrin d'être impolie, mais enfin, monsieur n'y connaît rien, quoi! Les canards que je vous montre là sont tout ce qu'il y a de fins. C'est un vrai gibier, comme du canard sauvage. Regardez l'eau où qu'ils se tiennent : il n'y a pas plus propre.
— Pour de la boue, en effet, c'est de la boue du premier choix.
— Non, pas de la boue, monsieur, mais de l'eau, de la belle eau. Elle ne coule pas trop vite, voilà tout. L'eau vive ne vaut rien aux canards : ça les appauvrit.
Enfin, je me laissai convaincre. M"® Eugénie nourrissait dans un coin du ruisseau, entre trois saules et la grand'route, une quantité de
canards grisâtres, pas trop appétissants, ni bien gras, mais qui, pourtant, lui rapportaient assez d'argent ; car ils se faisaient écraser bien régulièrement par les autos, d*abord, ce qui donnait lieu à des indemnités ; ensuite, elle les vendait à Prosper Mériteau, le cantonnier.
Cet homme respectable portait une moustache grise de héros de l'Empire, et son regard était chargé d'une grande mélancolie. Non que l'âge, cependant, se fût encore appesanti sur lui, mais une gravité précoce faisait de ce vigoureux cinquantenaire une manière de patriarche. Il m'imposait beaucoup. Quand je le voyais sur la route, en train de réparer quelque caniveau :
— Bonjour, Mériteau, lui disais-je avec une certaine déférence. Vos filles vont bien?
— Comme ça, répondait-il. Les trois dernières ont bien toussé.
— Mais n'est-ce pas l'automne dernier qu'elles ont été un peu enrhumées? Je les croyais depuis longtemps guéries.
— Elles le sont, bien sûr, depuis ce tempslà. Mais j'y pense toujours.
— Et les deux aînées?
— Elles me font bien du chagrin.
— Pourquoi ? Elles semblent gentilles, bien portantes, la lingère surtout...
— Oui, mais je me défie, en cas qu'il arriverait des malheurs.
— Et M""" Mériteau ?
— La mère m'inquiète un peu, parce que... Et ainsi de suite. Tout attristait Prosper. Or,
joignez à cela qu'il était amoureux, et, s'entend, profondément, irrémédiablement amoureux, et de qui ? — de M""® veuve Eugénie, la cabaretière, précisément! C'était, on l'avouera, porter au comble ses soucis. Prosper, malgré ses cinq filles et sa sainte femme, qu'il appelait avec tant de respect « la mère », Prosper vivait parmi les troubles, les remords et les joies coupables de l'adultère. M°' veuve Eugénie n'était pas jolie, non, pourtant elle avait de l'embonpoint, de la "gaillardise, et enfin elle lui plaisait. Aussi lui achetait-il constamment
des canards, pour la flatter, pour lui faire sa cour. M™" Eugénie mettait une vanité incroyable à en posséder le plus bel élevage, à ce qu'elle prétendait du moins, ses animaux peu ragoûtants lui paraissant de la volaille princière, digne de Trianon.
Le cantonnier s'appliquait à se rappeler minutieusement les moindres circonstances de sa vie familiale, dates auxquelles ses filles étaient nées, ou avaient fait leurs premières communions, anniversaire de son propre mariage, fête de M"® Mériteau, commémoration d'une sortie d'hôpital en 1906, etc., sans préjudice des jours fériés et des solennités de l'année, le plus infime prétexte fournissant sujet à Prosper de déposer chez lui, non sans quelque pompe et certaine émotion, un canard de M"^ Eugénie.
— Ma fille, faisait Prosper avec un sourire indulgent, voici ta fête ; j'ai pensé que nous allions nous régaler. Et je rapporte un fameux canard.
L'épouse outragée, M"* Mériteau, n'osait
trop rien répondre, sinon parfois, en guise de remerciement : « Tu en dépenses, de l'argent ! » ou bien : (( Il y a des traînées qui se font des rentes ailleurs qu*au marché î »
Prosper, néanmoins, était inattaquable ; en somme, il ne buvait point, et montrait assez qu'il aimât ses filles, à tant célébrer leurs anniversaires.
L'une d'elles, pourtant, l'aînée, nommée Mariette, leva un jour l'étendard de la révolte. C'était après le quatorzième canard de l'année.
— Papa, dit-elle, on aime aussi autre chose, tu sais. Un bon cervelas, tiens, il n'y a rien de tel. Ou bien du gâteau à l'angélique, pour une fois, ou bien un vin chaud bien sucré, avec du rhum...
— Croyez-vous que je peux vous nourrir comme des rentières ?
Le cantonnier s'était senti mortellement offensé par cette observation. Cependant, tenaillé par l'amour, il ne céda point, et, deux mois après, pour la distribution des prix de Vécole communale, il fit encore à M°° Eugénie
la politesse de lui prendre un canard qu'il rapporta chez lui.
Secouant sa tête blonde, l'indomptable lingère s'écria :
— Autant manger des restes, que cette viande de vase î
Pour la foire du village, nouveau canard. Lors de l'Assomption, derechef un mauvais caneton, payé à deniers comptants. On n'était plus nourri que de ça, chez Prosper, et le scandale était extrême.
L'autre jour, passant par aventure sur le pont de la Nonette, je vis toute la famille Mérkeau assise en rond sur l'herbe, à l'ombre. L'eau vive coulait à leurs pieds. Le cantonnier coupait son pain au mileu de ses filles. M™ Mériteau, à genoux, lavait quelques morceaux de linge, et, à cause de la chaleur, la jeune Mariette avait dégrafé le col de son corsage, si bien qu'ainsi faite, un peu échevelée, toute rouge et les yeux étineelants, elle avait l'air d'une Bacchante. Et elle s'écriait, presque tragique :
— Oui, papa, j*ai rendu mon déjeuner, oui! Et pareillement mon dîner, hier, et aussi mon déjeuner du matin I Et ce soir, ce sera la même chose, et demain itou. Je les rendrai tous, tousl...
Plus douloureux que sévère, Prosper interrompit sa fille :
— Je ne veux pas me disputer avec toi, pas plus qu'avec la mère. Mais tu n'as pas de cœur, et tu insultes ton père. Tiens-toi ça pour dit.
Je n'en pus entendre davantage, car je passais à bicyclette. Je compris pourtant bien que le malheureux avait dû encore, hélas I acheter un canard à M""* Eugénie, et ne connus rien de plus affligeant qu'un barbon dont l'amour se joue. Arnolphe est un personnage triste.
liionel
Ah I ma chèfe, Lionel ! Voilà un garçon charmant!... Il n'a pas, Iui,cet esprit âpre et furieux de dénigrement, de sarcasme, qui feiid certaine jeunesse d'aujourd'hui si déplaisante, si difficile à fréquenter. Quand j'écris « certaine jeunesse », j'entends uniquement par là, bien entendu, celle qui se presse atix répétitions générales, anime leè salons dits littéraires, environne leâ comédiennes, invite les journalistes à déjeuner : ces intellectuels ne ftous disent rien qui veillé ; ifs lisent, ils parlent, font des mots, des gaffes par conséquent, dépassent la mesure, les mesures... Ce n'est pas ainsi qu'il sied d'être, dans le monde.
Mais on doit prendre exemple sur Lionel. Ah I la délicieuse, l'aimable relation, lé camà-
rade de tout repos I Peut-être paraîtrait-il un peu froid — à Londres, on est si calme ! — et pourtant on lui pardonne, car on le sent d'humeur toujours si unie, si paisible, si exquisément modérée! Est-il très intelligent?... Ahl voilà une question qui sent la brasserie, fi donc I...
Lionel se montre en vérité ravissant. Il a une manière simple pour dire à propos de toute femme, jeune ou vieille, mariée ou non, que Ton cite devant lui : « J'ai beaucoup d'affection pour elle. C'est mon amie... » Et quelle personne un peu sensible pourrait, en effet, n'être pas son amie?
C'est un assez joli garçon, blond et mince, les mains soignées, deux centimètres de moustache en brosse au-dessous du nez, le sourire aimable et fréquent. Il s'habille avec goût, et sa conversation n'étourdit personne. Il n'y en a pas que pour lui, ce n'est pas un bavard enfin : ignorez-vous que de nourrir bruyamment et abondamment l'entretien général, tel est le propre d'un vrai paysan ?
On devine que de beaux et nobles mariages ont dû se présenter bien souvent pour Lionel, qui aurait du goût pour une certaine aristocratie : rien qu'à ce simple détail, tenez, à savoir qu'il a changé son prénom de Léon en Lionel, ne voit-on pas aussitôt la marque d'une nature vraiment élevée, qu'offense la moindre vulgarité? Cependant, il se montre difficile, et cela se conçoit. S'il eût à la rigueur passé sur la qualité d'une dot, du moins le trouve-t-on intraitable au sujet de sa quantité. Une étrangère, voilà ce qui lui conviendrait, une étrangère dont la famille lointaine put toujours sans difficulté — à une telle distance I — être tenue pour des meilleures, et dont les dollars, les marks ou les pesetas vinssent à propos le tirer d'une banqueroute indésirable.
Or, par une auguste soirée de juin, Lionel devisait, en un somptueux jardin du pays de Sylvie, avec la toute belle M""® Maud Forestier, veuve et millionnaire à souhait. Le clair de lune caressait la terre, pas une feuille des arbres pâles ne bougeait. Seul, furtif et doux, un
2b4 AU l'Aï S DE 3ÏLViE
samovar susurrait et ronronnait au nnilieu du grand silence.
M"' Forestier se sentait tendre et recueillie. Lionel lui du qu'il l'adorait. Sa voix chantait, son regard implorait. 11 eut des langueurs, des timidités, des scrupules infinis... Amour et vertu, soupirs et nuances, trouble et balbutiement, et l'heure suave avec cela, et la lune, làhaut| si charmante, si pure, couleur de thé... Le mariage fut décidé sur-le-champ.
Son désintéressement, son tact, l'enchantèrent tout le premier. Gagnant d'un seul coup tant de millions, il n'en voulut même pas connaître le nombre. Des chiffres, peuh 1 Cela regardait les tabellions et les gens daffaires. L'important, c'était que la cérémonie à l'église de Chantilly — Maud Forestier étant catholique — eût un éclat sans précédent : et elle l'eut. Les trois gendarmes du pays purent à peine venir à bout des voitures aans la grand' rue, cependant que le défilé à la sacristie ne dura pas moins de cinq quarts d'heure. Il se produisit un évanouissement et deux crises de
fterfs ; ne voilà-t-il pas de quoi coftteftter les plus ambitieux?
Ce qui étonna Lionel, par exemple, ce fut la conduite de sa femme, lorsqu'ils revinrent de leur voyage de noces.
— Avez-vous, lui dit Maud un tnatin, reçu des lettres de vos créanciers?
— Mais, ma chère Maud... je voulais justement... Oui, j'ai trouvé quelques lettres à mon retour, en effet... Toutefois, il n'importe, rien ne presse... Ce n'est ni le moment, ni le lieu...
— Combien de lettres?
— Mais... tfente-dôtix.
— Vous devez tout cet argëht ? Les demandes sont bien exactes ?
— Mon Dieu, ces questions... Oui, les comptes sont exacts, en effet.
— Bien, vous me remettrez ces papiers. Je ferai convoquer par mon secrétaire tous les fournisseurs pour mercredi, et les usuriers pour jeudi prochain. On paiera ceà deux jotirslà, de cinq à sept.
— Mais encore une fois, ma chère amie... Il
serait peut-ctre plus convenable que, moimême, je me chargeasse...
— Vous-même, Lionel ? Et pourquoi ? Je vous ai épousé ? Je me suis donc mariée avec vos dettes aussi. Je les règle. C'est tout naturel. Nous devons avoir désormais une bourse commune. Nous sortons ensemble, n'est-ce pas? Et nous allons au théâtre, nous allons en visite ensemble. Quand on s'aime, on ne se quitte pas. Par conséquent, puisque c'est moi qui suis riche, c'est moi qui paye. Vous avez mon maître d'hôtel qui vous sert à table, et moii chauffeur qui vous conduit. Pour le reste, ne vous en occupez pas. J'ai l'argent, tout va bien. Je vous donnerai ce qu'il faudra pour l'addition, dans les restaurants. Cela suffit. Et vous êtes ainsi très heureux, Lionel.
— Mais...
— Si. Très heureux.
Et voilà.
Or, que voulez-vous qu'il eût répondu, le pauvre Lionel? Il convient d'ajouter que Maud, sa nouvelle épouse, est grande et large
d*épaules, que son regard impérieux ne peut être facilement bravé, et qu'elle méprise affreusement tous les Français, peuple frivole et insignifiant.
Un jour, comme ils avaient visité le donjon de Vincennes — Maud veut tout voir — ils entendirent des clairons qui s'exerçaient à lancer des sonneries.
— Voici, expliquait Lionel, le réveil... la soupe... les lettres... au drapeau... le garde-àvous... la générale... la charge...
— Et la fuite? demanda Maud. Vous n'avez pas la fuite ?
Lionel devait la gifler, n'est-ce pas? et l'envoyer un peu filer la laine à la cuisine, pour lui former les idées. Mais...
Mais Lionel est un parfait homme du monde. Il ne commettra jamais d'excès inconvenant.
lie î^oi
BouRRON de Genaillers défaillait à la pensée de recevoir un roi.
Pour l'humanité en général, un roi est un personnage considérable qui fait chaque année un discours du trône au Parlement, et qui rend des visites fort remarquées dans les pays voisins. Mais pour quelques personnes, au nombre desquelles se rangeait M. Bourron de Genaillers, un roi est un être suscité par les dieux afin d'honorer certaines maisons favorisées, où il déjeûne, dîne, prend le thé; un être qui gravit votre escalier entre une double haie de valets en culotte de panne et perruque poudrée ; un héros troublant que l'on reçoit au seuil du logis, un flambeau à la main ; en l'honneur duquel le maître d'hôtel s'écrie, négligeant ses propres patrons, que (( Sa Majesté est servie », et derrière qui un
ofTicier de bouche se tient attentif à enlever immédiatement le verre où ladite Majesté a trempé ses lèvres — quand Elle n'y aurait bu qu'une gorgée — afin de le remplacer immédiatement par un autre, plein comme devant.
Ajoutons que dans l'esprit de M. Bourron de Genaillers, un roi était aussi le tout-puissant et bienfaisant génie, capable, s'il avait été content du repas et s'il l'avait bien digéré, d'octroyer par la suite, en guise de carte de visite, soit quelque vase ou bibelot flatteur, propre à recevoir une inscription délicieuse, telle que « Offert par Sa Majesté le roi de.,. », soit même quelque titre adorable et — plus enivrant encore ! — parfaitement authentique, cette fois, de chevalier, de vidame, de vicomte ou de baronnet... Ainsi M. Bourron de Genaillers rêvait-il de la monarchie.
Hélas! il eût à bien grand peine transformé ses deux domestiques en une double haie de valets poudrés, et se fût vu contraint de courir à Paris — M. Bourron de Genaillers habitait un petit château en bordure de la forêt de
Chantilly — pour quérir le maître d'hôtel et l'officier de bouche qui lui faisaient défaut. Cependant, il possédait une auto et deux ou trois chevaux dans son écurie, le tout au service, à la dévotion du souverain qui viendrait peutêtre un jour à passer par la contrée, et s'arrêterait un instant — sait-on jamais? — dans le château de Genaillers... Faute de souverain, M. Bourron de Genaillers demeurait également à l'entière disposition d'un prince, d'un duc ou d'un miliardaire ; un marquis, un comte devaient aussi compter sur lui ; une personne à particule ou très bien rentée pouvait encore le traiter en égal, et sonner à sa porte... Quant au simple citoyen dépourvu, au large, le croquant au large!
Or, tel que le voici, l'on devine la joie, l'émotion profonde de M. Bourron de Genaillers, en ce jour inoubliable où il apprit qu'il allait effectivement recevoir un roi, un vrai roi, et qu'il aurait l'insigne honneur de mener celuici à la chasse I... Il est vrai qu'il ne s'agissait que d'un roi nègre, et du plus chétif de tous,
l'insignifiant et minuscule roitelet du Fango- Choa. Mais enfin, ce nègre, on lui parlait toutefois à la troisième personne, en l'appelant (( Votre Majesté », et tout est là.
C'était l'évêque de vSenlis, un grand ami de M. Bourron de Genaillers, qui avait prié ce dernier de montrer une chasse à courre au roi du Fango-Choa. Du temps que Mgr.
de Senlis, simple missionnaire, évangélisait les tribus du Congo, il avait tenu sur les fonts baptismaux un négrillon nommé Djémaourah, fils d'un roi du pays. Puis le jeune prêtre avait élevé le marmot noir, l'avait ramené en France, placé dans un Institut catholique. A seize ans, son royal père étant mort, l'on avait vivement renvoyé au pays, pour en faire un chef ami et fidèle, ce garçon qui parlait français. Et quand après vingt-neuf ans, Djémaourah avait souhaité de revenir à Paris, la première personne dont il s'était amicalement enquis était Mgr de Senlis, son parrain. On devait donc le recevoir à l'évêché, non sans quelque émotion. Mais quel plaisir mondain offrir
après le déjeûner au roi du Fango-Choa? Monseigneur songea tout aussitôt à prier M. Bourron de Genaillers, dont il connaissait les sentiments, de conduire Sa Majesté à Tune des chasses de l'équipage voisin :
— Monseigneur, vous me comblez! murmura le châtelain émerveillé.
— Mon auguste filleul ne saurait trouver un meilleur guide, répondit Tévêque, qui était le plus courtois de tous les hommes.
Après donc avoir été poliment accueilli à la gare de Lyon par un capitaine d'infanterie, qui portait des gants blancs et toutes ses croix, puis à l'Elysée par M. le président de la République, qui lui fit toutes sortes de recommandations paternelles touchant la conduite qu'il devait tenir à Paris, le roi Djémaourah prit un matin le train pour Senlis, en compagnie de son oncle Bassélim, un vieux noir à cheveux grisonnants, qui formait sa suite. Tous deux, au moment de rendre visite à M. Fallières, avaient revêtu la toge royale, blanche et bleue, du Fango-Choa : mais pour yoyager en che-
min de fer et se rendre ensuite en forêt, ils portaient des complets de confection, achetés à Marseille, ainsi que d'étranges chapeaux haute forme, et des pardessus doublés de fourrure en poil de lapin. Us ne marquaient pas très bien.
En arrivant à Tévêché, les cérémonies furent brèves : (( Mon cher enfant I » s'écria le bon évêque. Et il se jeta dans les bras du roi, qui, les larmes aux yeux, l'appelait : « Mon père, mon bon père!... » Sur quoi, l'on se mit à table^ avec M. Bourron de Genaiilers et tout le clergé de la paroisse. Et il ne fut plus question de « Majesté », ce matin-là.
Cependant M. Bourron de Genaiilers s'inquiétait. Tant de familiarité d'abord le décevait, le fâchait. Puis le roi Djémaourah et l'oncle Bassélim, dans la cordialité de ce repas quasi familial, vidaient flacon sur flacon. « Voilà où mène l'abandon des titres, sous cette République, et même ici ! » songeait le châtelain avec amertume.
Et de fait, la cave de l'évêché était exquise.
Aux vins de la Moselle, aux bordeaux, aux bourgognes, succéda le Champagne. Monseigneur fit une allocution charmante, le roi leva son verre en l'honneur de la France, du Fango- Choa, du Pape, but ensuite à autre chose enencore. Au café, une fine bien jolie fut suivie d'une crème de vanille qui amusa beaucoup le royal neveu, et occupa l'oncle Bassélim, dont l'attention suivait avec peine tous ces propos échangés en français, langue difficile! Lorsqu'on fut au moment de partir enfin :
— Mais, Monseigneur, gémit le châtelain, je ne peux pas les emmener dans cet état !
— Mon bon ami, il le faut... Moi, je ne peux pas non plus les garder ainsi!... Allez, allez, un peu d'air leur fera du bien.
Hélas! l'air les acheva.
— J'ai très soif, murmura Djémaourah... Où sont les rabatteurs?
— Votre Majesté se trompe, répondit, accablé, M. Bourron de Genaillers... A la chasse à courre, le cerf...
Mais à quoi bon ces explications ? Son cha-
peau haute-forme tout cabossé sur le nez, déjà le roi donnait dans l'automobile, et quant à l'oncle Bassélim, il ne tarda guère à ronfler.
M. Bourron de Genaillers allait-il s'exposer aux railleries de tout l'équipage en charriant de carrefour en carrefour, par les routes de la forêt, ces deux nègres ridicules, endormis et cuvant leur vin ?
— Edmond ! cria-t-il à son chauffeur, prenez la route de Paris, et vite!
Devant le Palace oii il logeait, à Paris, le roi se réveilla :
— Et la chasse? interrogea-t-il d'une voix molle.
— Elle était merveilleuse, répondit péremptoirement le châtelain... Votre Majesté ne s'en souvient pas? Votre Majesté a bien dormi.
Puis, se penchant à l'oreille du portier :
— Flanquez-moi ce nègre dans sa chambre... Prenez-le par le bras, il ne tient pas debout... Quant à l'autre, là, le vieux, tirez-le hors de ma voiture, et que je n'en entende plus parler!... Ouste!
Néanmoins, dans le courant de la semaine, M. Bourron de Genaillers s'en fut chez un orfèvre où il commanda une magnifique pièce de vermeil, sur laquelle il fit graver : « Offert à M. le comte B. de Genaillers par Sa Majesté Djémaourah, roi du Fango-Choa ». Il feignit une extrême surprise en recevant cet envoi, puis le déposa dans son salon, au milieu de la cheminée. Et chaque fois qu'il parle du roi, sa voix tremble...
lia Bienvenue