ELLE ÉTAIT TRÈS JOLIE
eussiez-vous cru, très innocent et un peu fou. Après quoi, elle bâillait d*amour, la bonne fille!
Un soir, elle était couchée, triste, recroquevillée, elle avait ses nerfs. Vers huit heures, elle commença de pleurnicher :
— Tais-toi! lui fis-je... Que d'histoires! N'as tu pas mangé ce soir ?
' Mais elle fixait les yeux devant elle, et semblait répondre :
— Laisse-moi, va!... Ce sont des choses de chiens, vous n'y comprenez rien, vous autres... J'ai mal, si tu savais! Mais tu ne peux pas savoir... Va donc dîner, à ton tour, ne t'occupe pas de ça...
Toutefois, ses pleurs se changeaient en plaintes. Je m'inquiétai :
— D'où souffres-tu, ma pauvre petite?
Mais qu'eût-elle su m'expliquer? Elle semblait seulement plongée dans une détresse infinie, ainsi qu'une malheureuse laissée là, en pleine douleur, par des brutes. Je la caressai.
— Quoi donc? Où as-tu mal? Allons, tes
r>^^> AU PAYS LE SYLVIE
veux (Tient... Parle enfin. Qu'est-ce ciue tu as ?
Elle me l'a dit pourtant. Elle se levait à tout moment, en effet, et errait par la pièce, la douleur l'y poussant : j'étais assis sur une chaise, elle vint vers moi pour me conter sa peine, se dressa — et retomba en hurlant... Bon! souffrance interne, qui sait? une péritonite... Or c'était un dimanche : que faire? De vétérinaire, point. Personne, en ce jour de fête, k dix heures du soir... Néanmoins, toute maladie n'est pas mortelle. Gisèle s'apaiserait peutêtre... Je la calmai, la consolai, la recouchai, on verrait bien...
Sa plainte continue devint peu à peu un hurlement, puis une sorte de sanglot saccadé, ininterrompu, atroce à entendre. Une heure, deux heures se passèrent. Je demeurais auprès de cet être torturé, pantelant, ma voix seule semblant parfois bercer un peu son horrible martyre, et les mains de son meilleur ami — les miennes — sachant lui faire entendre : « Tu n'es pas toute seule au monde, on te
ELLE ÉTAIT TRÈS JOLIE Z^l
veille, on t'écoute, abandonne-toi, je suis là... »
Soudain, la voici debout! Elle descend au jardin, toujours appelant à l'aide. Elle s'est traînée sous un arbre, s'est mise à gratter la terre. Creusait-elle un trou, une fosse? J'eus peur, la repris, la contraignis à rentrer, avec des précautions infinies. Elle hurlait toujours, toujours, et me regardait :
— Tu vois, tu vois!... disaient ses humbles yeux épouvantés.
Comme l'aube allait poindre enfin, les hurlements redoublèrent, plus poignants encore dans le silence... Couchée sur le flanc, ayant repoussé sa couche, la langue violette et pendante, j'ai bien compris que Gisèle allait mourir... Elle gagna l'escalier, vacilla, descendit quelques marches comme par miracle, s'appuya contre moi, défaillit, tendit sa tête sur mes genoux, râlant d'horreur et de douleur — et passa ainsi dans mes bras. Elle savait certainement qu'elle s'y trouvait.
Un être exquis sera donc mort de dou-
3^8 AU PAYS DE iSYLVlK
leur — quand il eût pu s'éteindre si doucement, comme il avait vécu. Ma filleule, (|ui fera cette saison la première communion, m'assure que le bon Dieu existe. Soit. Mais il punit les bêtes qui n'ont point péché, ni jamais causé nul mal à personne. Il s'amuse.
Gisèle, ma jolie compagne, venue d'Afrique pour mourir au pays de Sylvie, fut enterrée parmi les dryades et les faunes, en pleine forêt. Un garde avait tout préparé dans le creux d'un fourré. Le cortège était petit : une brouette, où le corps charmant reposait, sous une bâche. En faut-il plus? Mille souvenirs sont tombés sur elle, avec la terre fraîche. Quand ce fut fini :
— Voulez-vous que je mette des feuilles? me demanda le garde.
Puis, les feuilles mortes répandues sur le sol aplani :
— Voilà, fit le garde, c'est tout ce qu'on peut faire.
Sans doute.
Quand je rentrai chez moi, je trouvai la
tJLLE ÉTAIT TRÈS JOLIE 3^9
lettre d'un ami : « Peux-tu, mon vieux, me rendre un petit service : il me manque dix louis pour... »
Dix louis? Quoi! à ce lourdaud, sans grâce, sans esprit, joueur et ivrogne ? Je me rappelai la seule passion, si noble, qu'ait eue jamais mon humble amie, enterrée là-bas : la chasse, le bond dans la forêt savoureuse, encore ruisselante de rosée, Diane farouche, et ses enivrants mystères... Au panier, la lettre écrite sur du sale papier de brasserie, la lettre puant le tabac, poissée de vermouth grenadine, au panier !
Après quoi, un confrère vint me voir : « Nous allons, me confia-t-il, offrir un banquet à X., grand poète méconnu... ))
Un banquet à ce camelot de lettres, à ce préteintieux, à ce bluffeur, mendiant grimé de tous les salons où l'on se pousse, vendeur d'orviétan dans tous les journaux?... Est-ce que Gisèle bluffait, trichait, elle, l'a-t-on vue mentir? Elle était bien trop pure, bien trop line, pour ces grossièretés-là... Dehors, l'homme au banquet I
r^nfin, il me fallait aller le icndemain aux obsèques de ma vieille ajusine Clémence, une sainte femme! Sa vertu était telle que presque personne, à ses yeux, ne valait un salut, ni surtout un sourire. Les jeunes femmes, et principalement les plus élégantes, lui paraissaient bonnes pour la prison des filles. Le moindre amour la révoltait... Qu'est-ce que l'implacable Clémence, en son vivant, eût pensé de ma pauvre Gisèle à qui l'amour, deux fois l'an, semblait si simple? En outre, je prévis les conversations à mi-voix, dans l'église et au cimetière, les curiosités, les mômeries... Bref, on Ta mise en terre sans moi, ma cousine Clémence.
Et je sais très bien qu'on a dit : « Ce garçon est un égoïste, sans générosité, un avare même. De plus, il n'a pas de cœur. »
Il est vrai que quiconque vit avec des chiens, s'habitue difficilement aux hommes.