CHAPITRE VI
La Bourse de Paris de 1852 à 1870
Il semble que l’on puisse dire avec exactitude que c'est sous le Second Empire que la Bourse de Paris connut ses plus beaux jours. Les valeurs cotées au marché officiel étaient 118 en 1851 représentant un capital d'environ 41 milliards ; elles étaient 307 à la fin de 1869, valant 33 milliards. On peut juger d’après ces chiffres de l’activité de la Bourse. Les services qu’elle rendit alors ne s’arrêtaient pas à nos frontières : les capitaux français se répandirent dans toute l’Europe, alors qu'avant 1848 c’étaient des capitaux anglais qui s'étaient offerts à nos grandes sociétés. Plus de 40 milliards sortirent de France à destination de toute l’Europe continentale : aussi Paris, marché central des émissions d'emprunts étrangers, privés ou publics (1), domina plusieurs années les autres places étrangères, étant « une sorte de centre pour la liqui- « dation européenne » (2). De 1852 à 1857 sa puissance fut incontestée. Si à cause de mesures intérieures, politiques ou fiscales, son activité se ralentit par
(1) KAUFMANN, op. cît., p. 28 — MIRÈS, op. cit.,, p. 78. (2) BAGEHOT, op. cit., pp. 31-32.
la suite, il contribua néanmoins à la fondation de presque toutes les grandes sociétés de banque qui naquirent à cette époque, puis à l'absorption des emprunts d'Etat si nombreux dans toute l’Europe pendant les dernières années de l’Empire. Dans ses plus belles années, aux environs de 1855 « le marché de Paris était «illimité dans son étendue; c'était pour ainsi dire le « marché, non de toute la France mais de toute l’Eu- « rope. Une affaire quelque immense, quelque gigan- « tesque qu’elle fût trouvait toujours des contre-par- « ties. On pouvait alors vendre ou acheter un million « de rentes sans faire varier les cours de 25 centimes « ou écouler 10.000 actions sans affecter sensiblement « les prix » (1).
Les Transactions sur valeurs mobilières s’effectuaient depuis 1826 dans le Palais que la Bourse occupe encore. L’Etat en avait assumé la construction (2) mais, en 4829, il avait abandonné à la Ville de Paris le terrain et les bâtiments à charge pour elle de terminer la construction, d'aménager ses abords et de l’entretenir. La surveillance et le bon ordre tant intérieur qu’extérieur, du monument était confiée au Préfet de Police depuis le Consulat (3).
Un arrêt du Conseil le 24 septembre 1724 avait décidé que la Bourse serait ouverte tous les jours sauf les dimanches et fêtes. Seules, les heures d’ouverture et de fermeture varièrent depuis. De 1845 à 1859 elle
(1) AYCARD, 0p. cît., p. 142.
(2) Une partie fut couverte par les souscriptions des Agents de change et des commercants, car le Palais de la Bourse fut longtemps le siège du Tribunal de commerce.
(3) Arr. du 29 germinal, an IX et 27 prairial, an X.
se tint de « 4 h. à 3 h. de relevée » (1), de 1859 à 1862 de 12 h. à 3 h. (2), enfin depuis 1862 jusqu’en 1870 de 12 h. 1/2 à 3 heures (3). La grille s’ouvrait une demiheure, les portes dix minutes, avant l’heure.
Jusqu'en 1856 l'entrée de la Bourse était libre sauf pour les femmes, les mineurs et les faillis non réhabilités. Mais un décret du 17 décembre 1856 créa un droit d’entrée de 1 franc par jour (que pouvait remplacer un abonnement de 150 francs par an) (4). Des tourni-
quets furent installés. Ce droit fut supprimé à partir
du 1* janvier 1862 (5) : il avait soulevé des- protesta-
7 D © Ord. Police du 28 avril 1845.
(2) Arr. du Ministre de l'Intérieur du 23 avril 1859.
(3) Ord. Police du 29 mars 1862.
(4) Décret 17 décembre 1856 et arrêté réglem. du 22 décembre 1856. Cf. Manuel des Agents de change, p. 433.
(5) Décret 22 novembre 1861. Il paraît intéressant de reproduire la lettre de la: Compagnie des Agents de change à l'Empereur, à ce sujet :
« Sire,
« Le décret qui supprime la perception d’un droit d’entrée à la Bourse est un véritable bienfait pour le crédit de la France... Cette mesure libérale est l’une des conséquences du nouveau programme financier que l'Empereur a si noblement adopté dans sa lettre du 12 novembre à son Ministre d'Etat... En 10 ans de règne V. M. a su pacifier les esprits, relever le crédit public, et inscrire de nouvelles victoires sur notre drapeau... Permettez nous d'élever un monument de notre reconnaissance en plaçant la statue de V. M. dans l'enceinte du Palais de la Bourse... Nou: sommes, Sire, avec le plus profond respect, de V. M. les très humbles, très obéissants et très fidèles sujets. »
Napoléon III répondit en ces termes :
« Compiègne, le 29 encre 1861.
« Quelque flatteuse que soit la proposition, permettez-
« moi de n’y pas souscrire. Je trouve plus naturel de vous
tions universelles, on accueillit sa suppression avec enthousiasme.
Après avoir étudié les intermédiaires, agents de change et coulissiers, et les valeurs sur quoi reposaient les transactions, nous nous arrêterons aux opérations de Bourse et nous verrons quel fut le rôle de la Bourse dans le mouvement industriel et commercial du Second Empire.