CHAPITRE V
Les grandes Sociétés de Crédit.
Les Banques de Dépôt.
Le Crédit Mobilier (banque de prêts à long terme, et qui devait tirer ses principales ressources d’obligations mobilières où s’investiraient des capitaux en quête de placement durable), était d’origine française. Les Sociétés de crédit qui furent instituées après 1859, s’inspirèrent d’idées étrangères : elles cherchaient avant tout à recueillir et utiliser les fractions de capitaux épars et momentanément sans emploi. Obligées d’employer ces capitaux à des opérations lucratives pour
(1) En dehors de ces grandes sociétés de crédit et ne faisant pas partie de la Haute Banque, il y avait encore sous le second empire d'assez nombreuses Sociétés secondaires. Citons : Caisse générale des chemins de fer Mirès et Cie, Caisse fédérale des actionnaires Amail et Cie, Soc. gén. de Crédit maritime, Soc. de Crédit Industriel J. de Malevergne et Cie, Caïsse centrale de l'Industrie Vergniolle et Cie, Caisse commerciale Bechet Dethomas et Cie, Caïisse Lehideux Lehideux et Cie, Union financière et Industrielle St Paul et Cie, Caisse générale des avances sur titres Destrem et Cie, Caisse d'Escompte Prost et Cie. — Certaines comme la Caisse Bechet Dethomas se rendaient adjudicataires de nombreux emprunts de villes.
pouvoir leur attribuer un intérêt, et de les rembourser soit à vue, soit dans un délai très bref, elles devaient tendre à accroître leur clientèle, à aller au-devant d’elle en créant des succursales, pour diviser les risques de remboursement en masse, et aussi à restreindre les mouvements de numéraire par le développement des chèques et des virements. Les progrès de ces sociétés furent lents d’abord, l'éducation du public fut difficile. Il ne fut pas possible avant 1870 de créer, à l’instar du Clearing House de Londres, une chambre de compensation. Néanmoins, l’habitude des dépôts et des comptes courants s'était déjà fort répandue : le 16 mars 1867 on remarquait que la somme des dépôts et des comptes courants créditeurs de nos 10 principates sociétés de crédit se montaient à 800.451.000 fr.
À la vérité, c'était surtout le modèle anglais qui avait inspiré les fondateurs. de nos grands établissements de crédit. On pouvait cependant hésiter à se prononcer sur la nature véritable de quelques-uns : aucune division très nette du travail ; si la Société Générale de Crédit Industriel et Commercial et la Société de Dépôts et de Comptes Courants pouvaient se ranger parmi les Banques de dépôts imitées le plus exactement des Joint Stocks Banks anglais, la Société Générale pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie en France, et à un moindre titre, le Crédit Lyonnais se rapprochaient beaucoup aussi ne Banques d’affaires. ,
Au reste, ces quatre sociétés, qui sont les principales, ne jouèrent sous le Second Empire qu’un rôle assez modeste. Premiers représentants de la Banque moderne, elles éprouvaient des méthodes, inventaient, hésitaient.
Elles. cherchaient à familiariser le public avec les comptes de dépôts, les comptes courants, les chèques, les virements. Les goûts du public étaient incertains : il n'avait pas encore confiance. Pour toutes ces raisons, si l’on peut assister avant 1870 au développement graduel des Sociétés de Crédit, il n’est pas moins vrai que c’est pour elles une période d’enfance, pénible parfois, incertaine aussi, si bien que l’on peut voir quelques-unes d’entre elles, ne plus répondre exactement au dessein de leurs fondateurs.
A) La Société générale de Crédit Industriel et Commercial. é
Les Banques de dépôt exigent des capitaux considérables, tant pour leurs fonds de roulement que pour fournir une garantie suffisante. C’est pourquoi elles ne purent se développer que fort tard. En Angleterre même, la première date de 1834, où fut abolie l’interdiction faite, depuis 1708, à un groupe de plus de six personnes de fonder une Banque dans un rayon de 65 milles autour de Londres. C’ést en effet seulement le 10 mars 1834 que William Gilbart fonda la London and Westminster Bank, au capital de 50.000 £, dont 1/5 seulement était appelé, les actionnaires demeurant indéfiniment responsables. . Un intérêt d’au moins 2 % était versé aux déposants qui pouvaient retirer à vue les sommes inférieures à 1.000 £, après un préavis si elles dépassaient cette limite. Les débuts de cette nouvelle Banque furent difficiles : on lui refusa le droit d’ester en justice, d'accepter des traites à moins de 6 mois d'échéance. La Banque d’Angleterre ne voulut
pas lui ouvrir un compte, ni lui permettre d'entrer au : Clearing House. Mais la Banque d'Angleterre ne payait pas d'intérêts sur les dépôts; les Caisses d'épargne n’acceptaient que des versements inférieurs à 30 £ et seulement jusqu’à concurrence de 150 £. La nouvelle institution répondait à un besoin latent; sagement administrée, elle prospéra. Le capital fut porté successivement à 200.000 livres puis 600.000 livres et 5.000.000 de livres. De nomberuses autres sociétés se créèrent sur ce modèle. Leurs actions faisaient, au milieu du siècle, des primes du triple au quintuple de leur valeur nominale.
C’est pour introduire dans notre pays ces méthodes qui avaient fait leurs preuves en Angleterre, « pour com- « pléter par un nouveau rouage, jusqu'alors inexpéri- «-menté en France, le mécanisme de nos institutions de « crédit » (1), que le 28 décembre 1858, 6 banquiers et négociants se mirent d'accord et jetèrent les bases
s:: de la « Société Générale de Crédit Industriel et. Com-
« mercial ». C’étaient Arm. Donon, banquier à Paris, William Gladstone, banquier à Londres, David Hansemann, ancien ministre des Finances de Prusse, M. Montané, F.-B. Arlès-Dufour, négociant à Lyon, et A. Dufour-Féronce, directeur du Crédit Allemand de Leipzig. Ce fut seulement un décret du 7 mai 1859 qui l’autorisa. à.
Le capital était de 60 millions, 40 millions furent émis tout d’abord sur lesquels, selon le mode anglais, on n’appela que le quart. La société était administrée par un Président et un vice-président nommés et révo-
(1) Rapport, 19 avril 1860.
qués par l'Empereur, 18 administrateurs, 3 censeurs. Tous les 6 mois, un extrait de la situation devait être remis au ministre de l’Agriculture, du Commerce et des Travaux Publics, aux Préfets de la Seine et de Police, à la Chambre de Commerce et au greffe du Tri- Punal de commerce.
‘in peut voir déjà combien on se méfiait de cette innovation. Le même sentiment de crainte se fait jour dans les statuts : la société ne pouvait faire des avances aux sociétés françaises, que moyennant des sûretés; elle ne pouvait souscrire aux emprunts que pour le compte de tiers; la somme des comptes courants ne pouvait excéder 1 fois 1/2 le capital plus les réserves, ni en tous cas être supérieure à 60 millions; le total des dépôts ne pouvait dépasser 15 millions (chiffre qui fut porté à 60 par le décret du 16 février 1861).
La constitution des réserves était aussi réglementée étroitement; si les bénéfices semestriels dépassaient 2 % du capital réalisé, 1/4 était prélevé pour la Réserve; les 3/4 s'ils étaient supérieurs à 4 %. Mais la” réserve ne pouvait dépasser le 1/5 du capital.
Cette surveillance qu’exerçait le gouvernement sur la nouvelle société, la gêna peut-être, mais fut pour beaucoup dans la confiance qu’elle inspira vite. Le décret d’autorisation du 7 mai 1859 choisit pour Président du conseil d’administration, le marquis d’Audiffret, sénateur, président honoraire de la Cour des Comptes, membre de l’Institut, et pour vice-président Lichtlin, directeur de la Banque d'Algérie.
Dans le premier rapport du 19 avril 1860, le marquis d’Audiffret caractérisait très exactement la société: « Sa « principale fonction est celle d’une caisse de dépôts,
« ouverte aux fonds restés temporairement sans em- «-ploi dans les mains des petits et des grands capita- « listes, et elle est appelée à faire frucüfer leurs « stériles encaisses par une allocation d'intérêts en « les rendant aussitôt à la circulation, au travail et à « la production... Vous vous rappelez aussi qu'il est « interdit à notre société, de s'engager dans les affai- « res qui obtiennent son patronage, de se mettre à « découvert vis-à-vis des tiers ni de s’attribuer une « participation: quelconque dans les souscriptions « qu’elle ouvre au public ».
Son président dut plusieurs fois insister sur son caractère exclusif d’intermédiaire dans le placement de valeurs : son titre de Société générale de Crédit Industriel et commercial avait suscité quelques craintes : quelques-uns y voyaient un nouveau Crédit Mobilier.
Donc l’idée principale de cette nouvelle Banque était de familiariser le public avec le mécanisme des dépôts. Néanmoins, c’est avec timidité qu’elle commença ‘ses opérations : elle fixa un minimum de 3.000 francs à ses dépôts, avant de les bonifier d’un intérêt de 2 1/2 à 3 %, puis un maximum de 10.000 francs. Elle remettait au titulaire un « livret contenant des récépissés en « blanc », c’est-à-dire un carnet de chèques (1). L’abondance des dépôts laissant à désirer, le Crédit Industriel (c’est ainsi qu’on le nommait déjà) offrit an publie, un plus grand nombre de combinaisons : au lieu de ne servir d'intérêts que sur les comptes à 90 jours de vue, on en servit, à vue, avec 4 1/2 d'intérêts, à 3 jours avec 2 1/2, à 10 jours avec 2 3/4, à 90 avec 3 %.
(1) Boupow, op. cit., p. 104.
Le nombre des déposants s’accrut de 429 en 1859 à 9.608 en 1869.
Le Crédit Industriel utilisait ses dépôts, soit à des avances bien garanties, soit à des escomptes de bon papier réescomptable à la Banque de France.
En 1860, il créa un service d'exécution d'ordres de Bourse — moyennant une commission supplémentaire de 1/15 % — corollaire du service de dépôts de titres : titres ou argent portaient intérêts jusqu’au jour (ou depuis le jour), de la transaction : il n’y avait pour le client ni frais de déplacement, ni perte de temps, ni perte d'argent. Afin d’être plus près de sa clientèle, la Société ouvrit en 1863, 4 succursales dans Paris, puis une 5° en 1866 (1).
Le Crédit Industriel ouvrit ses guichets à de nombreuses émissions, pour le compte de sociétés soit françaises, soit étrangères. Parmi celles-ci, il faut retenir la souscription au pair des 35 millions pour la construction des chemins de fer portugais : l'affaire fut désastreuse; au bout de 5 ans, les actions avaient perdu les quatre cinquièmes de leur valeur. Là où l'effort du Crédit Industriel fut le plus fécond c’est dans la création de banques filiales autonomes. .
Nous avons vu qu’en 1860 l’ancien sous-comptoir des métaux devenu, au capital de 20 millions, le Sous- Comptoir du Commerce et de l'Industrie, était considéré comme « une sorte de succursale indépendante du Crédit Industriel et Commercial » (2). En 1863, il aida
(1) 99, Rüe du Bac ; 162, Rue St-Denis ; 122, Rue Montmartre ; 131, Bd Sébastopol puis une à Bercy.
(1) Le Conseil s'en défendait : « Est-il donc nécessaire de rappeler que le sous-comptoir est une société anonyme
à la constitution de la Banque de crédit italien, de la Banque fédérale de Berne, de la Société de Dépôts et de comptes courants à Paris. En 1864, ce fut la Société Lyonnaise de dépôts, de comptes courants et de crédit industriel (1), ainsi que la Société Marseillaise de crédit industriel et commercial et de dépôts (2), en 1866 la Société de crédit industriel et de dépôts du Nord (3).
C’est ainsi que notre première banque de dépôts favorisa l’apparition dans nos plus grands centres industriels, d'institutions semblables : l’une d’elles mérite une attention spéciale, c’est la Société de Dépôts et de comptes courants. Elle fut fondée le 6 juillet 1863, avec Armand Donon pour président, au capital de 60
complètement indépendante de la notre, ayant son capital, son conseil, son fonctionnement propres. Nos rapports se bornent à l’escompte que nous lui faisons d'effets garantis par des actes de nantissement sérieux et réguliers ». Rapport 17 avril 1867.
(1) Au capital de 20 millions et dont les statuts étaient semblables à ceux du Crédit Industriel.
(2) Au capital de 20 millions dont 15 versés.
(3) Voici quelles furent encore ses principales opérations : 1859, Placement en France de 25 millions de l’Emprunt russe de 12 millions £ contracté à Londres ; Oblig. de la Cie des Eaux ; 1860, Oblig. de la ville de Rouen, des Docks de Marseille ; 35 millions pour Ch. fer portugais ; Ch. fer Algériens ; Réorg. du sous-comptoir des métaux qui devient au capital de 20 millions, le sous-comptoir du Commerce et de l’Industrie ; 1861, Soc. réorg. des ch. fer romains ; Obligat. des Docks du Havre ; 1862, Cie du gaz de Bruxelles ; Oblig. des chem. fer portugais et romains :; 1863, Soc. des Chantiers et Ateliers de l'Océan ; Banque de Crédit italien... ; Banque fédérale de Berne ; 1864, Société Lyonnaise... et Soc. Marseillaise. ; 1866, Soc. de Crédit. du Nord ; 1868, Oblig. des chem. fer romains.
millions dont 15 seulement étaient versés. Ses statuts étaient presque semblables à ceux du Crédit Industriel : Banque de dépôts exclusivement, la Société ne pouvait faire aucun prêt à découvert; ses avances sur valeurs devaient être inférieures à 3 millions et pour 6 mois au plus. Elle ne devait ni acheter ni vendre de valeurs pour son propre compte. Tous les mois, elle publiait un bilan.
Elle demeura très liée au Crédit Industriel, jusqu’en 1870. « Nous voyons inscrits sur nos listes d’action- « naires, disait le rapport du 11 avril 1864, presque « tous les noms de ceux qui ont concouru à la forma- « tion de la Société Générale de Crédit Industriel et « Commercial ». A l’instar de cette Banque, la Société de Dépôts et de Comptes Courants créa 4 succursales dans différents quartiers de Paris (1). « Tous les chè- « ques pourront être désormais encaissés indifférem- « ment dans les 10 caisses de nos deux sociétés » (2).
Ces deux Banques de dépôts, toujours unies, se développèrent parallèlement, patronnant les mêmes entreprises : « Nous ne sommes pas une banque de spé- « culation ou d’affaires industrielles, car nous n’avons « pas la faculté d’acheter des valeurs de Bourse et « nous ne pouvons prêter sur titres que dans une pro- « portion minime, équivalente presque à une prohibi- « tion (69.000 francs, le 9 avril 4867 pour les Dépôts « et comptes courants). Notre système consiste à em- «-ployer en papier de Banque facilement réalisable les
(1) 17, Rue Rivoli ; 54, Rue Rambuteau ; 9%, Rue St-Honoré ; 57, Rue Dauphine. (2) Rapport, 11 avril 1864.
« deniers du public qui garde la faculté de les repren- « dre à sa volonté » (1).
B) Le Crédit Lyonnais.
Bien qu’il ait été fondé comme Banque régionale, désirant étendre son action seulement entre Dijon et Marseille, cet établissement ne saurait être laissé de côté. Le Crédit Lyonnais devait devenir lé type le plus parfait et le plus représentatif des grandes Banques françaises : aucune restriction légale ne l’entrava à ses débuts et son fondateur, président de son conseil d’administration, Henri Germain, « banquier et savant » fut l’exemple le plus achevé du banquier français moderne (2). . 6
Ce fut la première application considérable de la loi du-23 mai 1863 qui avait créé une sorte d’ anonymat restreint et libre en autorisant les sociétés à responsabilité limitée.
Le 6 juillet 1863, Henri Germain à autour de lui l’élite du monde industriel et financier de Lyon et de Genève (3), fonda au capital de 20 millions (c’était le maximum autorisé par la loi), le Crédit Lyonnais. Possédant la même liberté d’action qu’une grande
(1) Rapport, 10 avril 1867.
(2) Voy. sur ‘H. Germain: FRANz HEYMANN, Reno dant, 10 février 1905...
(3) Arlès-Dufour, Bellon, Brolemann-Odier, M. Chabrières, P. Chartron, H. Germain, Girodon, Hentsch banquier à Genève, Jacquier, Julien, Tédoir agent de ch. à Genève, Mangini, C. Michel, C. Paccard banquier à Genève, Pignatel, Ch. Sautter, Schenkler, Testenoire, Vautier : Tel fut le 1er Conseil d'administration.
maison de Banque particulière (1), ses statuts en firent à la fois une banque de dépôts et de crédit mobilier. En dehors de l’escompte de tous engagements industriels et commerciaux à échéance fixe, des avances sur valeurs, reports, paiements, recouvrements, exécution d'ordres de Bourse, ouvertures de comptes courants et de caisses de dépôts, souscriptions pour le compte des tiers, le Crédit Lyonnais pouvait soumissionner tous emprunts, acheter ou vendre des titres, et faire « géné- « ralement toutes opérations de Banque ».
Sans parler des services qu’il sut rendre à l’industrie et au commerce de la région lyonnaise par des prêts directs ou des avances sur titres, rôle essentiellement local, bien qu’il ouvrît une succursale à Paris dès 1864 (et à Marseille, la même année), première véritable succursale de société de crédit que la France ait connue, il convient de chercher comment il sut perfectionner le mécanisme des dépôts et des comptes courants, et par là, servir d'exemple aux maisons parisiennes.
Le Crédit Lyonnais proposa 4 systèmes de dépôts à ses clients : Le dépôt à vue, le dépôt à échéance, le dépôt avec ouverture de compte courant, le bon à Intérét. :
Les deux premiers modes de dépôt s’adressaient principalement à des personnes retirées de la vie industrielle ou exerçant des professions libérales ou même aux classes ouvrières : le nombre de ces comptes s’accrut de 1.280 en 1863 à 19.500 en 1866 sans que leur moyenne s’éloignât beaucoup de 2.000 francs.
L’admission aux comptes courants si difficile à la
(1) FoRCADE, La Semaine financière, 1863, p. 741.
Banque de France, entourée de tant de formalités dans les autres établissements de crédit, s’obtint au Crédit Lyonnais sous la seule condition d’effectuer un premier versement de 50 francs. Il était alors fait remise au déposant d’un carnet de compte, pour l'inscription des versements, puis, d’un carnet de chèques et si demande en était faite de bons de virement pour le transfert de sommes d’un compte à un autre, afin d'éviter toute perte d'intérêts. De plus, tous coupons payables à Lyon pouvaient être portés, au crédit des comptes courants. Le règlement de ces opérations avait lieu tous les 6 mois, le 30 juin et le 30 décembre. Ainsi tout déposant pouvait, pour tous les besoins ae son commerce et de sa vie journalière, remplacer sa caisse par la caisse du Crédit Lyonnais.
Enfin, c’est le Crédit Lyonnais qui, parmi les grands établissements de crédit français, tenta le premier l'expérience des « billets à intérêts » (1). L’idée en était ancienne : on la trouve déjà dans les écrits des Péreire en 1830, dans la Banque rationnelle de Girardin. Laffitte en 1837 les avait réalisés un instant, ainsi que les caisses qui s’étaient créées sur le modèle de la Caisse générale du commerce et de l’industrie. Plus récemment, les Péreire les réclamaient encore de la Banque de France et cherchaient à les réaliser au Crédit Mobilier. L’idée était la suivante : Il est parfois gênant d’avoir à se déplacer jusqu’à une banque lorsqu’on veut y faire un dépôt ou le retirer. Dautre part il n’est pas sans inconvénient de garder chez soi du
(1) Voy. HIERNAUX : Organisation du crédit au travail, Paris 1884, p. 85
numéraire improductif. Il faudrait donc lancer dans la circulation des titres qui « serviraient comme les bil- « lets de Banque à effectuer des paiements, en même « temps qu'ils offriraient un placement à ceux qui s’en « serviraient » (4). C’étaient des « billets à intérêts » d’une valeur nominale de 100 francs, remboursables à 5 jours de vue et dont la valeur s’accroissait chaque Jour de l’intérêt échu fixé à 1 centime par jour. Pour faciliter le calcul, un tableau de négociation placé au revers indiquait le montant de l'intérêt à toute date de l’année. C’était un essai loyal : il échoua ainsi que l’annonça le rapport du 25 avril 1865. « L’usage de ces « titres a rencontré des difficultés particulièrement «auprès des caissiers qui préfèrent se servir de bil- « lets dont la valeur ne varie pas chaque jour. Ainsi « ce qui fait le mérite de ces nouveaux bons créé en « même temps un obstacle à leur succès ». L’émission après avoir un moment atteint 1.200.000 francs décrut peu à peu et cessa tout à fait.
Pour favoriser les dépôts de titres le Crédit Lyonnais supprima en novembre 1866 le droit de garde de 0 fr. 05 par semestre et par titre, ainsi que la commission pour l'exécution des ordres de Bourse : aussi le total des coupons payés passa-t-il de 100.000 francs en 1863 à 32.700.000 francs en 1869. Enfin, tandis qu’au Comptoir d’'Escompte, au Crédit Industriel, la moyenne des effets escomptés ne tombait guère en dessous de 10.000 francs, au Crédit Lyonnais elle se tenait aux environs de 2.000 francs.
Telles furent les innovations qu’apporta le Crédit
rs ee
(1) Rapport, 25 avril 1865.
Lyonnais avant 1870 aux habitudes bancaires. Etablissement entièrement libre de ses actes, il usa de sa liberté au plus grand profit de tous : aussi après un moment de faiblssse lors de la crise de 1866-67 (1), ayant une clientèle nombreuse en province, pût-il dès 1872, transformé en société anonyme, devenir la première de nos grandes banques de dépôt sous la direction prudente et avisée d'Henri Germain.
C) La Société Générale pour le développement du Commerce et de l’Industrie en France.
Y avait-il donc place enore dans notre organisation bancaire en 1864 pour un nouvel établissement, qui, selon l’espoir de ses fondateurs, devait tenir le premier rang par l’importance de son capital et le chiffre de ses affaires ? Il le parut aux plus grandes personnalités de la Haute finance parisienne. En effet, on pouvait remarquer vers les années 64 que les grandes entreprises de travaux publics, réunies en compagnies puissantes, pouvaient reevoir directement le crédit du public, mais ces sociétés puissantes étaient loin d’absorber en elles l’ensemble des affaires industrielles et commerciales du pays. Il fallait un grand intermédiaire de crédit entre le public et les associations commerciales et industrielles restreintes du pays : pour elles les petits capitalistes ne se sentaient que peu d’attrait, manquant d'éléments d’information et de contrôle (2). La Société Générale pour le développement du Com-
(1) Voy. Appendice H, p. 242 les maxima et minima du cours annuel des actions.
(2) ForcaDE dans La Semaine financière, 1864, p. 355.
merce et de l’Industrie en France, appelée plus brièvement Société Générale, devait créer ce courant nouveau de capitaux « vers les agents premiers de la production « et des échanges » : son objet essentel était d’apporter aux sociétés ordinaires le « crédit commandi- « taire », afin d’accroître les forces productives et les débouchés du pays. D'une telle société le besoin ne s'était pas fait sentir vers 1852 où les grandes compagnies elles-mêmes jouissaient encore de peu de crédit : la Société de Crédt Mobilier s'était constituée pour elles. C’était pour « démocratiser le crédit » que se fondait la Société Générale, en profitant de toutes les expériences (1).
Après 15 mois (2) de négociations, retardées tant par l’Emprunt de 1864 et la loi sur les coalitions ouvrières que par l'opposition manifestée par le Crédit Mobilier ou la méfiance inspirée au gouvernement par les sociétés financières, s'étant entendus sur les statuts les
(1) Journ. des actionnaires, 1864, p. 115.
(2) Déjà en 1855 s'était constitué le Syndicat des Banquiers sous le patronage de J. de Rotschild, A. Dassier, Bartholomy, Pillet-Will, Marcuard, Hentsh, Paccard- Dufour, Ed. Blount, P. Talabot, etc. Constitué pour lutter contre le Crédit Mobilier, alors dans toute sa puissance, il devait, en « résumant toutes les relations financières de France avec l'Etranger » aider ces banquiers à « conserver leur juste considération et leur prépondérance sur les marchés étrangers ». Les projets du Syndicat furent ajournés à la suite de la note du 9 mars 1856 (voy. infra, p. 188), c'est ce syndicat, reconstitué et renforcé qui entreprit la création de la Société générale. Voy. AYCARD, 09. cit., p. 200, PEENGE, op. cit., p. 87 et KAUFMANN, op. cûl., pp. 19-20. | ,
1% et 4 mai 1864, les fondateurs (1) obtinrent ce même jour, le décret d'autorisation.
Ils s’étaient inspirés de la Société Générale belge qui avait déjà fait ses preuves, cependant qu’une société semblable était créée presque en même temps à Londres : la General Credit and finance Compagny of London Ltd. Dès avril 1863, les fondateurs de ces deux sociétés en formation avaient passé un traité par lequel sans fusionner d'aucune façon, ni aliéner en rien leur liberté, elles s’assureraient la faculté de s’intéresser réciproquement dans leurs opérations (2).
La Société Générale française était constituée au capital de 120 millions, chiffre unique à l’époque pour une institution de crédit : il était divisé en 240.000 actions de 500 francs dont le premier quart devait être versé dans les 10 jours, le second à une époque fixée par le conseil, le reste, soit 250 francs, après approbation du ministre des Finances : le gouvernement voulait assurer aux créanciers une garantie sérieuse. La nomination du directeur devait être aussi soumise à l’approbation gouvernemantale ; une situation mensuelle était publiée. Un extrait des écritures était envoyé tous les semestres au Ministère des Finances.
(1) Ce furent Schneider, :V.-Prés. du C. Législ. régent de la B. d. F., Pinard, Dir. du Compt. d’Esc., Talabot, Direct. gén. du P.L.M., Bartholony, Prés. de l’Orléans, Simons, Denière, Prés. du Trib. de comm. de la Seine, Cahen, Blount, Lucy-Sedillot, Davillier, Prés. de la Chambre de comm. de Paris, Fère, J. Périer, Hentsch, Bischoffsheim, Leroux, Vice-Prés. du C. Législ., Parent.
(2) Semaine financière, 1864, p. 450. |
Ses statuts (1) laissaient la Société si libre dans son action que l'on put dire d’elle : « Parmi toutes les « Sociétés assujetties à l’autorisation gouvernementale « et investies du privilège de l’anonymat officiel, au- « cune ne possède autant de cordes à son are » (2). Elle apparut plus puissante encore que le Crédit Mobilier auquel l’Etat avait interdit d'émettre le capitalobligations prévu dans ses statuts. L'introduction en Bourse de ses actions fut calme : elle eut lieu le 18 mai 1864 et dans la semaine leur cours passa seulement de 648 à 675 pour revenir à 651. On était loin des écarts du Crédit Mobilier en 1853 (3).
Quel usage put faire la direction de la Société, d’une arme si bien forgée ? Il convient de considérer séparément la Banque de dépôt et la Banque d’affaires.
La Société Générale offrit à sa clientèle quatre modes de dépôts :
1° Les comptes courants à disponibilité étaient ap-
(1) Les opérations autorisées peuvent se résumer ainsi : Constitution de sociétés, émision de leur actions, participations ; ouvertures de crédit avec ou sans garanties : Escompte des effets de commerce, Bons du Trésor, des Communes, des départements, des Warrants, et de tous effets! à échéance de moins de 6 mois ; Recouvrements, encaissements, paiements de coupons, etc. Dépôts de fonds, émission d'engagements de 3 mois à 5 ans, inférieurs au capital social ; Avances des #4 cinquièmes à moins de 90 ‘jours sur rentes, obligations, etc.; Ouverture de comptes courants à disponibilité, inférieurs à 1 fois et demie le capital plus les réserves, sans intérêts et représentés par un portefeuille de valeurs à moins de 90 jours, rentes et valeurs escomptables à la Banque de\France ; ouvertures de souscriptions publiques à tous emprunts ; garde de titres.
(2) L'Industrie 1864, p. 334.
(3) Voy. Supra, p. 116.
propriés aux besoins et aux usages des maisons de Banque et de commerce. Celles qui y étaient admises pouvaient immédiatement disposer du montant de leurs versements d’espèces, de factures visées et de coupons échus ;
2° Les comptes de: chèque permettaient le retrait à disponibilité des sommes inférieures à 10.000 francs, à deux jours de vue des sommes supérieures. Ils pouvaient être ouverts à tous pour toutes sommes.
3° Les dépôts sur reçus offraient un placement avantageux et d’une réalisation facile pour les sommes réservées en vue d’un emploi ultérieur; remboursables seulement à 7 jours de vue; en cas de retrait avant un mois de dépôt l’intérêt sur les jours courus était perdu pour le déposant. À raison de ces conditions, ils profitaient naturellement d’un intérêt supérieur à celui des chèques. | . 4° Enfin, la Socété Générale délivrait pour toute somme et toute échéance de 3 mois à 5 ans, des obligalions nominatives ou au porteur au gré des demandeurs : le taux d'intérêt était gradué selon les échéances.
Le mécanisme de ces diverses opérations fut vite apprécié par le public et dès la fin de 1865 la plupart des maisons de banque de Paris, plusieurs compagnies de chemins de fer, le plus grand nombre des agents de change avaient des comptes à disponibilité. Le mouvement de ces comptes passa de 272 millions en 1864, à 1.187 en 1865, pendant que celui des chèques passait de 52 à 615 millions. La société possédait en représentation de ces dépôts, un portefeuille de papier de commerce à moins de 90 jours et de titres divers.
Suivant l'exemple de ses devancières, la Société Générale créa dès 1866 des agences de quartier et des succursales en Province : elle en possédait 29 en 1866, o7 en 1870.
En tant que Banque de Crédit Industriel la Société Générale se heurta aux mêmes difficultés que le Crédit Mobilier : Jamais elle ne put obtenir du gouvernement l'autorisation d’émettre des obligations de plus de 5 ans. Elle ne commit pourtant pas les mêmes fautes qui conduisirent le Crédit Mobilier à sa perte. Mais au lieu de se consacrer principalement à des opérations industrielles et’ commerciales (fondations de sociétés, commandites directes), elle se tourna surtout vers des opérations financières où elle servait d’intermédiaire (émissions pour le compte de sociétés, souscriptions d'emprunt, etc.) (1).
On ne peut donc pas dire que la Société Générale ait rempli pleinement le rôle qu’elle s’était assigné. Sans doute n’est-ce pas sa faute.
Telles sont les principales sociétés de crédit qui naquirent à Paris entre 1859 et 1870. Pour la plupart elles n’eurent à cette époque qu'une activité ralentie. Si leur œuvre d’alors paraît moins grandiose que sous la troisième République — car elles subirent le contre-coup de la stagnation des affaires dans les dernières années du Second Empire, — elle ne fut pas pourtant stérile, bien au contraire. Elle fut double. D’une part, ces sociétés firent connaître et apprécier du public — non
(1) Voir en appendice, p. 239, les principales affaires auxquelles elle s’intéressa.
seulement du public des affaires, mais de tous les épargnants — les avantages et les commodités des dépôts en banque sous toutes leurs formes : il en résulta une abondance de capitaux qui étonna les contemporains et qui permit au commerce d’avoir l’argent à bon marché. D'autre part, grâce à l’habileté et au choix sérieux des administrateurs de ces sociétés de crédit, les principes fondamentaux pour la direction des banques de dépôt surtout, commencèrent à se faire jour. Les grandes banques d’affaires, en dehors du Crédit Mobilier, n’avaient pu se développer librement sous le régime impérial autoritaire : La Banque de Paris naquit seulement en 1869 (1). La « fièvre bancaire », comme on l’appela, fut presque constante pendant 18 années, mais c’est encore à la Bourse des valeurs que se déploya la plus grande activité.
(1) Au capital de 25 millions, 2500 act. de 10.000 fr. Fondée « pour faire pour elle même ou pour le compte de tiers, en France ou à l'étranger toutes opérations financières, industrielles et commerciales, même immobilières, et toutes entreprises de travaux publics ». A. Delahante,
. H. Cernuschi, Edm. Joubert.