‹ Le marché financier en 1900-1901Chapitre 2 sur 132 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Symptômes d'une réaction, après la prospérité qui durait depuis 1895. — La guerre sud-africaine. Vicissitudes de la campagne. Tableau des pertes de l'armée anglaise. Dépenses militaires et budget. Dette publique. — Session parlementaire. Principales lois : loi sur les compagnies par actions, sur les prêts usuraires. — Fédération australienne. — Enquête sur les fournitures militaires. Attaques contre M. Chamberlain et ea famille. — Elections géuérales. Session de décembre. — Récoltes. — Mouvement du commerce extérieur en 1900. Constructions navales. — Cours du fret. — Condition des principales branches de l'industrie. Coton. Houille, question de la hausse du combustible. Situation des grands groupements industriels (co/nôme).

— Prix de quelques articles. — Emissions de l'année. Faillites. Statistiques du Clearing-House. — Marché financier. — Emprunts du Gouvernement et Banque d'Angleterre. Taux de l'escompte. Cours du change. — Stock- Exchange. Consolidés anglais, fonds coloniaux, fonds étrangers, chemins anglais, valeurs industrielles, mines sud-africaines, indiennes, australiennes.

— Désastre de la London and Globe fmancial corporation. — Quelques incidents à la Bourse de Londres.

Une impression mélancolique se dégage de Thistoire de TAngleterre en 1900. Alors que depuis 1895, une vague de prospérité n'avait cessé de monter de plus en plus haute et belle, en 1900 les symptômes d'une réaction s'accumulent, surtout dans la seconde moitié de l'année.

La guerre néfaste, qui se poursuit dans de si tristes conditions pour le renom moral de l'Angleterre, à quelques milliers de kilomètres au delà des mers, permet certainement de faire étalage d'une puissance fmancière incomparable, mais au prix de sacrifices immenses en hommes et en argent. Les Anglais sont fiers d'avoir pujeteren Afrique 250.000 hommes, de les y entretenir, mais cela finit par coûter quelques milliards de francs, et cet effort gigantesque déployé contre deux petites républiques s'est accompli, sans que l'Europe intervînt, sans que personne dis- R. 1

piitât aux Anglais le libre passage sur les mers, sans que leurs comni unications, leurs approvisionnements fussentmenacés(l).

Il a fallu mettre en mouvement toutes les forces militaires dont on disposait, accepter le concours des colonies, enrôler des trappeurs, réduire la garnison des Indes. Les dépenses largement faites ont profité aux armateurs, aux marchands de charbon, aux fabricants d'équipement militaire, d'armes et de munitions, aux producteurs de chevaux et de mulets, aux agriculteurs de la Plata, mais, d'autre part, le contribuable anglais éprouve déjà les effets de la guerre et dans le change sur Londres se reflète Fendettement de l'Angleterre à l'étranger. Il est trop tôt pour analyser les conséquences de la guerre du Transvaal au point de vue économique, commercial et financier. Elle a contribué à précipiter la fm de la période de prospérité, à laquelle l'Angleterre a participé avec l'Allemagne et les Etats-Unis et dont notre volume peut encore faire cette fois le récit. La répercussion de la guerre sud-africaine sur les marchés étrangers a trouvé son expression dans Taffaiblissement de l'influence financière de la Cité. Londres a dû céder le pas à New-York et à Paris en 1900. Les troubles en Chine ont eu aussi leur part dans les préoccupations de l'année, et il est probable que les prétentions anglaises eussent été bien différentes sans la guerre du Transvaal {2).

L'année 1900 est dominée par une préoccupation exclusive de toute autre en Angleterre, c'est la guerre de l'Afrique du Sud dont les vicissitudes ont été si pleines d'amertume. La résistance héroïque des deux républiques, le Transvaal et l'Etat d'Orange, luttant pour l'indépendance nationale contre un

(1) La Russie, à roccasion des troubles de Chine, de l'insurrection enMandchourie, a pu mobiliser 220.000 hommes et faire les frais d'une campagne de quelques mois pour 61 millions de roubles.

En 1801 En 1900

(2) Population 16.345.646 40.599.000

Londres seulement 861.845 4.441.710

Exportations £ 28.917.000 294.014.000

Importations £ 21.013.000 485.076.000

Dette publique £ 537.653.070 635.040.965

Revenu de la poste £ 716.000 12.710.000

Cours de consolidés ..£ 62 98

Circulation de la Banque d'Angleterre£ 13.845.000 30.527.7ÛO

Prix du quarter de blé £ 5 12 s. 6 d. 18s.9d.

ennemi disposant de ressources financières pour ainsi dire illimitées, a transformé en une guerre sérieuse, difficile, ce qui avait été escompté par le chauvinisme britannique comme devant n'être qu'une simple promenade militaire.

A côté des soucis de la campagne sud-africaine, il y a eu les affaires de la Chine, qui ont pris à certains moments une tournure menaçante, mais dans lesquelles l'accord a cependant pu se maintenir entre les puissances. On doit enregistrer l'union des colonies austrahennes en une sorte d'Etat fédéral. Aux Indes, où la tranquillité politique n'a pas été troublée, la famine, dont ont souffert 60 millions d'hommes, a imposé des sacrifices considérables.

Le Gouvernement a profité du moment oîi le patriotisme national était surexcité pour procéder à des élections générales qui lui ont rendu sa majorité. La foi dans le succès final a été inébranlable, elle a provoqué des manifestations délirantes toutes les fois que les circonstances l'ont permis, mais ces manifestations n'ont pas couvert la voix d'une minorité courageuse, qui n'a cessé de protester contre l'origine de la guerre, contre les procédés employés, contre les conséquences fatales et funestes du conflit.

Certes, FAngletcrre n'a ménagé ni l'or ni les hommes, mais elle s'est heurtée contre l'énergie désespérée de deux petites nations, dont les défenseurs ont montré une souplesse admirable dans la transformation de leur tactique. Tour à tour envahisseurs du territoire ennemi, résistant sur leur propre sol, reculant devant les armées victorieuses de l'envahisseur anglais, qui s'empare des villes et "occupe d'immenses espaces, les Boers à la fm de Tannée reprennent l'offensive, passent à travers les mailles du filet jeté sur leur pays et vont semer la terreur jusqu'au cœur de la colonie du Cap (1).

Au début de l'année 1900, la situation des armées anglaises, après la défaite de Colenso, où elle avait perdu 10 canons, 897 tués et blessés, sur 14.000 hommes engagés, n'était pas brillante. Le l^^janvier, le colonel Pilcher s'empara d'un camp boer h Sunnyside ; le 10 janvier, lord Roberts et son chef d'état-major, le général Kitchener, arrivent à Capetown ; sir

(1) Les documents officiels anglais '^constatent que, dans les deux républiques, 70 à 90 0/0 de la population mâle hollandaise ont pris part à ce qu'ils appellent la rébellion (sic). A Herbert, sur les 900 habitants européens, les neuf dixièmes se sont joints à Tennemi.

Redvcrs Buller reprend son mouvement en avant pour délivrer Ladysmith que les Boers avaient essayé d'enlever le 0 janvier. A deux reprises, sir Redvers Buller essaie de traverser Taile droite de Tennemi, Le 23 janvier, sir Charles Warren s'empare de Spion Kop, qu'il est forcé d'évacuer au bout de vingl-quatre heures, après avoir perdu 358 hommes faits prisonniers, 1.375 morts et blessés sur 17.500 hommes engagés, il repasse la Tugela. Le 5 février, la rivière est franchie de nouveau, Vaal Krantz pris, mais les positions ennemies sont si fortes que les Anglais se retirent de rechef. Quinze jours plus tard, ils sont plus heureux, Colenso est occupé, l'aile gauche des Boers tournée, et, au bout de deux semaines de combats acharnés, les Boers évacuent leurs positions sur la Tugela, lèvent le siège de Ladysmith où lord Dundonald et sa cavalerie entrent le 28 février

Sur une autre partie du théâtre delà guerre, nous voyons le général en chef, lord Roberts, après avoir organisé une armée de 40.000 hommes, la concentrer sur la frontière de la colonie du Gap, arriver le 9 février à la rivière de la Modder; le général French et sa cavalerie partis de Colesberg, franchissent la Modder à Klip Drift, et, après une marche rapide, font lever le siège de Kimberley. Les forces commandées par le général Gronje réussissent à enlever leur grosse artillerie et marchent vers le Nord-Est, suivies par la division de Kelly Kenny ; le 18 février, Gronje est attaqué à Wolvekraal Drift, près de Paardeberg,par deux divisions commandées par lord Kitchener ; dans une bataille terrible, les Anglais perdent 1.100 hommes tués et blessés. Gette bataille, dont on a discuté la nécessité, a été livrée pour permettre au général French de fermer la retraite à l'Est. Entouré, obligé de masser ses troupes dans des abris improvisés sur les bords et dans le lit de la Modder, après huit jours d'une lutte désespérée, Gronje se rend avec 4.000 hommes le 27 février, anniversaire de Majuba Hill. Lord Roberts ne manqua pas de faire ressortir la satisfaction que cette coïncidence de date devait faire naître. Les prisonniers de guerre furent déportés à Sainte-Hélène. Quelques semaines plus tard, le siège de Mafeking dut être levé. Lord Roberts, poursuivant sa marche à travers l'Etat libre d'Orange, entre le 13 mars dans Bloemfontein, après avoir défait les Boers à Poplar Grove et à Driefontein. Il fallut laisser aux troupes, épuisées par une longue marche, le temps de se refaire et de reconstituer des approvisionnements ; un mouvement hostile

se produit à Prieska,flans la colonie du Cap; pour le repousser il faut la présence de lord Kitchener. Le 31 mars, deux batteries d'artillerie à cheval sont prises dans une embuscade, à Sanna Post, perdent 6 ou 7 canons, 426 prisonniers, 156 tués et blessés ; le 4 avril, nouvel échec qui coûte 405 prisonniers à Reddesburg. Les Boers réussissent presque à enlever Wepener, défendu par les coloniaux. Au commencement de mai, lord Roberts peut se remettre en marche ; le 12, il occupe Kroonstadt ; le 16, le général Hunter entre dans le Transvaal ; le 26, Tannexion de l'Etat d'Orange est proclamée ; le 27, le général en chef franchit le Vaal, et, suivant la marche de French et de Jan Hamilton, il entre le 31 mai à Johannesbourg, le 5 juin à Pretoria. Le Président Kruger, six jours auparavant, s'était retiré à l'Est, à Waterval Boven, d'où il gagna Machadodorp, à peu de distance de la frontière portugaise. La capture de Johannesbourg et de Pretoria amène tout d'abord la délivrance de 4.000 prisonniers anglais. Dans la première quinzaine de juin, sir Redvers Buller, après avoir forcé Botha's Pass et Almond's Neck, entre dans le Transvaal et occupe Volksrust. Il fallut quelque temps pour ouvrir les communications avec Pretoria, et ce ne fut que le 25 août que lord Roberts et sir Redvers Buller se rencontrèrent à Belfast. Le 7 septembre, Buller occupe Ladysmith ; le 13, French entre dans Barberton ; le 24, les gardes occupent Koomati Poort, sur la frontière portugaise. Un grand nombre de Boers franchissent la frontière après la destruction d'une quantité considérable du matériel de guerre.

Pendant tout le mois de juillet, la lutte continue avec acharnement, dans le Transvaal et dans l'Orange ; à la fm de juillet, 6.000 Boers, commandés par Prinsloo et De Wet, sont entourés par les généraux Hunter et Rundle, dans la dépression de terrain connue sous le nom de Brandwater Basin. Le redoutable De Wet réussit à s'échapper, Prinsloo et 4.000 Boers, faits prisonniers, sont déportés à Geylan.

Le courage des Boers reste indompté; de petits commandos, d'unemerveilleuse mobilité, répandus sur un territoire immense, dont ils connaissent admirablement tous les coins, en communion étroite avec la population civile, réussissent à rendre extrêmement difficile la tâche des généraux anglais. La résistance se personnifie dans Louis Botha au nord-est, Delarey à l'ouest de Pretoria, De Wet dans l'Etat d'Orange. Les deux derniers se sont montrés des chefs de guérilla incomparables.

De Wot, après avoir été battu et entouré un nombre incalculable de fois, a réussi à maintenir Test de l'Orange dans un état de fermentation et à défier la poursuite du général Knox. Delarey, après s'être tenu tranquille, s'est avancé dans le Magaliesberg au milieu de décembre, a obligé le général Cléments à battre en retraite et h évacuer son camp. Pendant les dernières semaines de Tannée, les Boers ont réussi à franchir les lignes anglaises, à pénétrer dans la colonie du Cap, à avancer profondément dans le pays. Ce sont les épisodes d'une phase dernière de la guerre, écrit le Times dans sa revue de l'année, mais ils sont coûteux, humiliants, ils exigent l'envoi de renforts et de remontes, ils expliquent la prudence des déclarations faites au Parlement par le nouveau Secrétaire de la guerre, et l'ajournement du Te Deum, qui devait être célébré à la cathédrale de Saint-Paul, après le retour de lord Roberts, qui avait remis le commandement à lord Kitchener, pour succéder à lord Wolseley comme commandant en chef de l'armée anglaise.

La longueur de la guerre, l'impuissance de venir à bout de l'hostilité des Boers, ont amené les Anglais à recourir à des procédés d'une brutalité barbare qu'ils ont condamnés chez d'autres nations. Destruction des fermes, internement des femmes et des enfants dans les camps, anéantissement de provisions, confiscation du bétail, le désert fait autour des villes entourées de barricades et de fils de fer avec des ronces, ce sont les moyens qu'ont employés les Anglais.

Au mois de septembre le Président Kruger s'est rendu à Delagoa Bay, où un navire de guerre hollandais est venu le prendre pour le conduire en Europe. On sait quel accueil, plein de sympathique et enthousiaste admiration, il a reçu en France, et comment, de Marseille, à Paris son voyage a été l'occasion de démonstrations de respect.

M.Mommsen, dans la Nation de Berlin (n° 18, décembre 1900), s'est fait l'interprète éloquent des idées continentales : « Dans la lutte pour l'indépendance des Boers contre les Anglais, les Allemands avec une rare unanimité, ont été et sont du côté des deux Républiques. Nous pensons de la campagne de lord Roberts ce que nous avons pensé de l'incursion de Jameson. Unanimement l'opinion publique de notre nation a considéré et condamné comme des crimes, l'injuste déclaration de la guerre, la conduite barbare de la guerre, la pacification par l'anéantissement de la civilisation. Quand et comment sortira

la semence de haine et de mépris, semée par les Anglais? mais elle germera... Est-ce que les antres Etats peuvent détourner la catastrophe et donner une expression pratique à la condamnation de la politique anglaise. Il faut répondre négativement (l). »

Au premier décembre 1900, l'armée anglaise dans l'Afrique du Sud comprenait 210.293 hommes, savoir : 142.893 de l'armée régulière, dont 11.600 cavalerie, 12.700 artillerie, 105.300 infanterie, 13.293 divers.

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