‹ Le marché financier en 1900-1901Chapitre 69 sur 132 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Revue de l'année : Stagnation et stérilité. — La Bourse de Vienne. — La Bourse de Buda-Pest. — La question de la reprise des paiements en espèces. — Le Budget commun de la monarchie pour 1901. — La Dette publique autrichienne. — La Banque austro-hongroise ; son premier exercice sous le régime du nouveau privilège. — Les chemins de fer austrohongrois. — Le budget autrichien pour 1901 ; Le « grand projet d'ïnvesfitions ». — Le Crédit Mobilier et la question des droits des fondateurs. — Le Budget hongrois pour 1901. — [L'Etat et les entreprises industrielles. — Le Commerce extérieur. — L'impôt industriel sur les Sociétés par actions (1).

De même que les années précédentes, la politique intérieure de l'Autriche, en 1900, a été dominée par une question unique et absorbante : celle de l'emploi des langues en Bohême et en Moravie et du conflit national entre Tchèques et Allemands. De même aussi que cela avait été le cas auparavant, cette difculté inextricable a causé comme une suspension générale de la vie politique du pays, le fonctionnement du Parlement ayant été entravé par le système de l'obstruction.

L'année a débuté par une crise ministérielle, le Cabinet présidé par M. de Wittek ayant été remplacé, le 19 janvier, par un ministère dont le chef était M. de Kœrber. Le nouveau président du Conseil avait fait partie du Gouvernement précédent ; d'autre part, M. de Wittek lui-même restait dans la nouvelle combinaison en qualité de ministre des chemins de fer. Cette crise n'avait surpris personne, étant données les origines du ministère démissionnaire. Quand le comte Clary eut succédé au comte Thun, il s'était flatté, plein d'illusions, de pouvoir rétablir l'ordre dans les milieux parlementaires sans recourir au paragraphe 14, lequel permet à la Couronne de gouverner en se passant du concours du Reichsrath. Il avait même pris l'engagement de ne pas se servir de ce paragraphe, et c'est cette promesse qui devait causer sa perte. En effet, la fm de l'année approchant sans que le Reichsrath eût voté les diffé-

(1) Par M. Emile Macquart,

rentes parties du compromis austro-hongrois, vote qui était nécessaire au fonctionnement tnidgétaire, la nécessité apparut de procéder par voie d'ordonnances en vertu du paragraphe 14. Mais le ministère Clary ne pouvant manquer à ses engagements,force lui fut de céder la place à un autre. Telle avait été rorigin(^ du Cahinet Wittek, dont la seule mission devait consister à faire promulguer par ordonnances, jusqu'au 30 juin, les mesures financières non votées par le Reichsrath. Or, eette mission étant acccomplie, le Cahinet n'avait plus aucune raison de rester au pouvoir. C'est pourquoi M. de Wittek passait la main à M. de Kœrber.

Comme ses prédécesseurs, le nouveau gouvernement entreprit de régler la question des langues en tâchant de donner satisfaction aux deux partis rivaux. C'est pourquoi le Reichsrath s' étant réuni le 8 mai, M. de Kœrher lui présenta ses projets de loi tant attendus.

On se rappelle comment la question avait été traitée précé demment. Le comte Badeni et le baron Gautsch, pour faire cesser l'obstruction des Tchèques, avaient résolu de leur donner satisfaction au moyen des fameuses ordonnances dites « bilingues»,lesquelles mettaient fin à la situation privilégiée des Allemands en rétablissant l'égalité entre les deux idiomes tchèque et allemand. Mais, immédiatement, les Allemands avaient protesté, et leur obstruction avait remplacé celle des Tchèques. Non seulement ils prétendaient ne pas abandonner leur situation privilégiée ; mais, surtout, ils s'élevaient contre le règlement de celte question par voie d'ordonnances, car ils estimaient qu'une loi pouvait seule créer un ordre de choses nouveau. Le comte Clary leur avait donné raison en abrogeant les ordonnances Badeni-Gautsch et en promettant que la question serait réglée ultérieurement par voie législative. C'est alors que les Tchèques avaient repris l'obstruction abandonnée par les Allemands, ce qui devait forcer à la retraite le ministère Clary et préparer les voies au Cabinet éphémère deM.de Wittek . Tel était l'état de la question au moment où M. de Kœrber avait pris le pouvoir. Ce dernier, remplissant la promesse du comte Clary, allait entreprendre de la régler par voie législative.

Tandis que les ordonnances Badeni-Gautsch avaient établi un régime uniforme en Bohême et en Moravie, le système du nouveau gouvernement, un peu plus complexe, s'adaptait davantage aux conditions ethnographiques et linguistiques de ces pays. La Bohème comprenant trois parties, — l'une essen-

AUTRICBE-UONGRIE 479

tiollement allomando, raiitre osscntiellomont tchèque, et la troisième, intermédiaire entre ces deux premières, mixte, — elle devait être divisée en trois territoires linguistiques. L'idiome allemand serait la langue officielle dans le territoire allemand, et Fidiome tchèque dans le territoire tchèque ; c'est ce qu'on appelait le régime « monolingue ». Quant au territoire mixte, comme les populations tchèques et allemandes y sont étroitement entremêlées, les deux langues devaient y jouir des mêmes privilèges ; c'était le régime « utraquiste ». Pour ce qui est de la Moravie, elle devait être toute entière soumise au régime « utraquiste », les populations slaves et allemandes y étant partout entremêlées comme dans la zone mixte de la Bohême. Bien que M. de Kœrber, en présentant ces projets de loi, eût adressé un pressant appel aux députés pour leur faire comprendre la nécessité de mettre un terme à la détresse de l'Etat, on s'aperçut vite que ses exhortations ne seraient pas écoutées. Tchèques et Allemands se prétendirent également menacés par son système ; l'obstruction et le désordre recommencèrent ; il fallut de nouveau proroger le Reichsrath (8 juin). C'était donc le régime du paragraphe 14, autrement dit l'absolutisme sous une forme déguisée, qui rentrait en vigueur. On avait vu, au cours des débats qui aboutissaient à ce piteux résultat, se produire un phénomène intéressant.

Les Polonais et les cléricaux allemands, qui avaient longtemps constitué, avec les Tchèques, la majorité du Reichsrath, s'étaient momentanément séparés de ces alliés compromettants dont ils désavouaient l'intransigeance. Mais il n'y avait pas, dans cette scission de la majorité, le principe d'une situation nouvelle. Aussi, l'automne venu, le gouvernement dut se rendre à l'évidence : il n'y avait plus rien à attendre de ce Reichsrath, mûr pour la dissolution. P^lle fut prononcée par un décret impérial du 7 septembre qui parut dans la Wiener Zeitung, accompagné d'un communiqué officieux sur la situation du pays. 11 y était fait un exposé des complications qui avaient contraint le gouvernement à recourir à la dissolution; puis les électeurs étaient chaleureusement exhortés à ne tenir compte, en élisant le nouveau Reichsrath, que des intérêts du pays. Les élections, qui devaient se faire par étapes assez compliquées, étaient fixées aux mois de décembre 1000 et janvier 1901; mais, bien avant cette date, il était déjà évident que les exhortations de la couronne ne

seraient pas entendues, et que le proehain ReielisratJi, du moins quant à sa composition, ne différerait pas sensiblement du prc^cédent.

En dehors de ces complications d'ordre parlementaire, un seul événement intérieur vaut la peine d'être mentionné : à savoir, le mariage morganatitiue de l'héritier du trône, l'archiduc François-Ferdinand, avec la comtesse Marie Ghotek. L'empereur s'était d'abord opposé à ce mariage d'inclination, mais il avait fini par y consentir, à condition que les lois de succession de la maison impériale seraient observées, ce qui comportait Fexclusion de la succession au trône pour les enfants qui seraient issus de cette union. Le mariage de rarchiduc-héritier eut lieu à Reichstadt, le 1*^'" juillet, et la comtesse Marie Ghotek fut créée par l'empereur princesse de Ilohenberg. Il est donc entendu que, lorsque l'archiduc P'rançois-Ferdinand sera monté sur le trône, l'héritier présomptif sera son frère, l'archiduc Othon-François.

Au point de vue extérieur, F Autriche-Hongrie a moins ressenti que les autres grandes puissances le contre-coup de la crise chinoise. Elle n'a pris qu'une part très modeste aux envois de troupes internationales en Extrême-Orient, affectant presque de se désintéresser de ce qui s'y passait. Gomme, d'autre part, l'accord austro-russe de 1897, relatif aux Balkans, n'a pas cessé d'exister, rien de saillant n'est venu en Europe, préoccuper le comte Goluchowski. La seule question qui se soit posée devant l'opinion a été celle du renouvellement éventuel de la Triple Alliance, laquelle doit arriver à échéance en 1903. De la part de l'Autriche-Hongrie et de l'Allemagne, le désir de renouveler ce pacte est évident. Mais on a pu avoir quelques doutes en ce qui concerne les sentiments de l'Italie, dont le mauvais vouloir à l'égard de l'Autriche n'a pas cessé de se manifester. On en a eu une preuve nouvelle à l'occasion des fêtes qui eurent heu à Berlin, le G mai, pour la majorité du prince impérial allemand : l'empereur d'Autriche alla y assister, mais le roi d'Italie, qui ne veut pas se rencontrer avec lui, se fit remarquer par son absence. Gela n'empêcha pas le comte Goluchowski, dans un discours qu'il prononça le 14 mai, de parler du caractère inébranlable de la Triple Alliance. Il peut se faire que sa confiance dans la solidité de cette alliance soit justifiée dans l'avenir; mais la question du renouvellement de la Triplice n'en reste pas moins posée.

Le tableau que le Pester Lloijd trace de Tannée 1900 est empreint de mélancolie ; il constate que les dernières années ont été, malheureusement, remplies de déceptions, et qu'aux {grandes espérances ont succédé des désillusions. Il s'est produit une sorte d'arrêt dans le progrès économique de la Hongrie, et, cependant, voilà quelque temps déjà que dure la crise. Ce qui contribue à l'aggraver, c'est l'incertitude du lendemain : on est en face de problèmes dont la solution est ajournée.

La Hongrie a ressenti très vivement, comme les pays jeunes qui ont besoin du concours des capitaux étrangers, le revirement dansles conditions du marché monétaire qui, du reste, pèse aussi lourdement sur l'Autriche. Les gens sensés se plaignent vivement de l'acrimonie dont sont empreints les rapports entre 1" Autriche et la Hongrie, de la difficulté croissante de maintenir l'harmonie, et de la faveur que semble rencontrer la pensée d'une séparation, tout au moins sur le terrain des intérêts matériels.

Gomme dans la plupart des Etats européens, à commencer par l'Allemagne, l'antagonisme est grand, en Hongrie, entre l'agriculture, le commerce et l'industrie ; les agriculteurs se plaignent des négociants, des affaires à terme, de la bourse, des minotiers. On assiste à une sorte de guerre intestine, qui est contraire au développement harmonieux et pacifique. La revision des traités de commerce, en 19{)4, intéresse vivement et préoccupe à juste titre la Hongrie, qui a à défendre son agriculture contre le relèvement des droits, et qui, '.bien qu'engagée dans la création d'une industrie nationale, a besoin d'articles à l)on marché. D'autre part, on a émis la prétention d'assurer aux agriculteurs hongrois le marché indigène austro-hongrois, et de les garantir contre la concurrence étrangère. La Hongrie devrait, semble-t-il, s'efforcer de faire pencher la balance dans le sens dïin tarif libéral, et contre un redoul)lement de protection.

La récente déclaration du comte de Biilow à la Diète prussienne, par laquelle il semble se rallier à la politique prohibitionniste du parti agrarien, a causé en Hongrie une grosse émotion. Les journaux hongrois sont presque unanimes à déclarer que la Hongrie ne peut tolérer que ses agriculteurs soient sacrifiés au profit des fabricants autrichiens, et ils font remarquer

que la Hongrie dispose des moyens requis pour sa « défense », qu'elle peut s'entourer de barrières, tout comme les autres pays visés par ce qu'ils appellent le « défi » du comtede Bûlow. Il importe, en effet, de retenir ce fait insuffisamment connu que, d'après la loi XXX de 1899, la Hongrie a repris, et en principe et de droit, sa parfaite autonomie douanière ; elle a repris le droit d'élever des barrières douanières sur les frontières qui la séparent de rAutriche, droit dont elle s'était dessaisie dans les conventions décennales conclues depuis 1867, mais toujours pour une période de dix années. Cependant il faut espérer que la Hongrie aura la sagesse de ne pas faire usage de ce droit qui, d'après le Pester Z/oyo? lui-même, se traduirait par sa « ruine matérielle ».

L'année qui vient de finir laissera peu de regrets ; elle n'a été qu'une période stérile ; les émissions ont été nulles ; quelques milliers d'actions de sociétés électriques, de fabriques de verroteries et de forges, voilà le bilan des valeurs absorbées en 1900 par le marcbé austro-hongrois.

Le loyer de l'argent a toujours été à un taux assez bas ; l'escompte privé a été, à Vienne, dans la moyenne de Taunée, de 3, 10 0/0 plus bas et cotait à la fin 4 3/8 0/0 contre 5 1/2 0/0 l'année précédente ; le report, de 7 1/2-12 0/0 en décembre 1899 est tombé à 5-5 1/2 0/0 en décembre 1900. L'amélioration continue de l'étalon monétaire est le seul point satisfaisant de la situation.

A fin janvier, nous assistons à la grève des mineurs de Bohême, de Styrie et de Moravie, qui comprenait 70.000 grévistes et n'a pas duré moins de deux mois. En juillet, ce sont les ouragans qui dévastent les comitats de Miskoly, Jasz-Kun- Szolnok, Gsik, etc., détruisant jusqu'à un tiers des moissons, sur lesquelles, dans son rapport du mois précédent, le ministre de l'Agriculture fondait de si belles espérances ; puis c'est le Krach de la Bourse de Vienne, qui a rappelé celui du 9 novembre 1895; l'affolement n'a duré que deux heures; mais aujourd'hui encore, il en reste des traces.

Il est intéressant pour les 'créanciers étrangers de l'Autriche de savoir que, depuis fin décembre dernier, on a adopté un nouveau mode de compte des Bons de Salines : dans la situation périodique de la dette flottante que publie le gouvernement, on a distrait la circulation de ces Bons de Salines de la circulation des billets d'Etat.

Depuis 1r mois de janvier 1901, la situation s'est améliorée. Nous parlons plus loin, en détail, de rexécution du programme de travaux publics qui, tel que Fa conçu le gouvernement, exigera une dépense totale de près de 600 millions de couronnes ; on trouvera ces fonds très vraisemblablement par une émission de rente en couronnes 4 0/0, étant donné Fimpopularité de la rente Investitions 3 1/2 0/0. La longue durée de ces travaux fait qu'on émettra, pour commencer, un premier emprunt de 150 millions de couronnes seulement ; l'émission aura probablement lieu en mai prochain.

Mais, auparavant, on offrira au public uuj autre emprunt, 18 1/2 millions de couronnes de priorité 4 0/0 des Chemins de fer Sud, emprunt destiné à solder et à régulariser les différentes avances faites à la Compagnie.

De plus, en dehors des charges et obligations qui résulteront pour lui des chemnis de fer, le gouvernement impérial doit dès maintenant prendre ses mesures pour le remboursement, au 1^"" septembre prochain, des billets de 5 florins à la Banque austro-hongroise ; ce remboursement s'élèvera au total de 40 millions de florins.

Quant au gouvernement hongrois, il va profiter des circonstances favorables du marché monétaire et des bonnes dispositions du public pour une émission de lettres de gage.

Enfin les Banques viennoises vont procéder au lancement de toutes les émissions industrielles qui gonflent depuis longtemps leurs portefeuilles, et ces émissions sont assez nombreuses ; toutes les grandes banques ont des stocks de titres industriels à offrir au public.

Le marché des fonds publics, après une très longue inertie, va donc recevoir enfin une sérieuse impulsion de la part des étaldissements financiers de Vienne. On peut espérer que la reprise financière que nous voyons se dessiner va aller s'accentuant.

De tableaux que publie la Neue Freie Presse, il résulte que, pour les titres cotés à la Bourse de Vienne, et dont la valeur nominale était, à fin décembre 1900, de 22.070, 3 miUions de couronnes en fonds d'Etats, et 3.068, 3 millions en actions, tandis que la valeur cotée était, respectivement, de 21.148,8 et 4.43.5, 5 millions de couronnes, il y a eu en 1900 une augmeii-

484 LE MARCUÉ FINANCIEH EN 1900

iation de 421,6 millions de couronnes sur la valeur cotée pour les fonds d'Etats, correspondant à une augmentation de valeur nominale de 554,1 millions de couronnes et, en ce qui concerne les actions, une diminution de 144,1 millions de couronnes sur la valeur cotée, correspondant à une augmentation de valeur nominale de 76,6 millions de couronnes.

Les différences entre les valeurs cotée et nominale s'établissent ainsi, à fm 1900, en millions de couronnes :

Valeur nominale Valeur colée Diffcrcnce

Fonds d'Etat 22.070,3 21.148,8 — 921,5

Actions 3.068,3 4.435,5 + 1.367,2

et, pour les quatre années précédentes :

Valeur nominale Valeur cotée Différence

^ Fonds d'Etat? 21.516,2 20.727,2 — 789,0

? Actions 2.991,7 4.579,6 +1.587,9

Fonds d'Etats 21.362,5 21.152,8 — 209.7

Actions 2.889,0 4.670,2 +1.781,2

Fonds d'Etats 20.959,2 20.951,6 — 7,6

Actions 2.871,2 4.540,8 + 1.669,6

Fonds d'Etats 20.516.8 20.617,2 + 100,4

Actions 2 859,4 4.377,0 +1.517,6

En 1899, la valeur cotée avait subi une réduction totale de 510,2 millions de couronnes, correspondant à une augmentation de la valeur nominale de 256,4 millions de couronnes.

En 1900, la valeur cotée accuse une augmentation de 277,5 millions de couronnes, correspondant à une augmentation de la valeur nominale de 630,7 millions de couronnes.

De 1896 à 1900, en cinq ans, la valeur cotée s'est accrue de 593,1 millions de couronnes; mais la valeur nominale a augmenté de 1.762, 4 millions de couronnes. La perte, on le voit, est considérable.

Les tableaux que nous publions ci-après permettront de se faire une notion de la cote des principaux titres de la Bourse de Vienne en 1900:

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