DANS QUELLES LIMITES L’ABONDANCE DU NUMERAIRE EST UTILE
Il n’est pas exact de dire, comme on l'a trop répété depuis Turgot, par réaction contre l’école mercantile, que la monnaie est une marchandise comme une autre. Cette proposition n’est vraie que si l’on considère le métal dont la monnaie est faite; mais en tant qu’intermédiaire des échanges, elle a des caractères particuliers qui la distinguent nettement de toutes les autres marchandises. Si le fer et le coton sont rares , ceux qui en ont besoin souffrent, mais cette rareté n’agit pas sur le prix des autres produits. Si, au contraire, la monnaie est rare, le prix de toutes les choses s’en ressent. Tout le monde a besoin d’échanger, c’est-à-dire de vendre et d’acheter; si donc le moyen d’échanger vient à manquer ou à se raréfier, tout le monde est gêné et toutes les transactions deviennent difficiles. De même que, lorsque l’eau baisse dans les rivières, les transports ne peuvent plus s’opérer, parce que les bateaux sont à sec, ainsi, quand la monnaie diminue ou fait défaut dans les canaux de la circulation, les produits ne peuvent plus passer que très-difficilement d’une
t3Ç LE MARCHÉ MONÉTAIRE.
mai a dans une autre, faute de l’intermédiaire universel On est parvenu, dans les pays avancés en fait de commerce, à se passer de beaucoup de numéraire eu le remplaçant par le crédit sous toutes ses formes ; mais, étant donnée la quantité d’unités monétaires qui sont encore indispensables, leur rareté produit un embarras, et quelquefois même une crise générale. On dit, il est vrai, que quand la monnaie devient rare, chacune de ses unités, augmentant de valeur, opérera plus d’échanges; mais nous touchons ici à l’erreur première qui a conduit à méconnaître l’évidence des faits. Cette proposition n’est exacte que si on considère un long espace de temps ; elle est fausse dans la plupart des cas et pour la grande majorité des transactions, parce que la monnaie est une marchandise tarifée, recevable en tout payement et ayant seule l’éminent privilège d’éteindre toute dette au taux fixé par la loi. Ainsi je me suis obligé à payer 1,000 fr. à terme; si, avant l’échéance, le numéraire devient rare, il s’ensuivra que la valeur de
1 . M. Michel Chevalier ne méconnaît-il pas ce caraclère essentiel île la monnaie quand il dit : « Les hommes superficiels et le vulgaire s'écrient que l’argent est rare, parce que l’argent est la mesure du capital; mais l'expression est inexacte et suscite une fausse idée : c’est à peu près comme si, quand le drap ou la toile de coton manque à une foire, on s’écriait ; < Les mètres sont rares 1 » — Pour que la comparaison de l’éminent économiste fût exacte, il faudrait que la monnaie ne fût, comme le mètre, qu'une mesure; mais c'est un Intermédiaire et un équivalent qu’il faut livrer à chaque transaction. SI les mètres étaient en or ou en argent, et si l’acheteur, après avoir mesuré le drap ou le coton, devait les livrer au vendeur, on comprendrait très-bien qu’on pût en manquer. Quand chacun désire vendre ses produits et ne peut le faire faute d’argent ou de crédit appuyé sur de l’argent, ce qui fait défaut, ce n’est pas une commune mesure, toujours facile à trouver, mais l'équivalent métallique dont la rareté arrête les transactions en avilissant tons les prix.
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UTILITÉ DE L'ABONDANCE DU NUMÉRAIRE. ' 137 chaque unité, de chaque franc, augmentera en raison de sa rareté. Si donc chaque franc vaut en réalité le double, je devrais pouvoir m’acquitter en versant 300 francs, qui représentent maintenant une valeur égale à 1,000 francs; mais si, comme il arrive aujourd’hui, je dois me procurer 1,000 francs en vendant des marchandises, je perdrai la moitié sur la réalisation, car une hausse du numéraire se traduit par une baisse de tous les produits. Or, dans le monde des affaires, presque tous les producteurs, tous les commerçants, usant du crédit, ont ainsi des échéances à terme qu’ils espèrent remplir en vendant des marchandises qu’ils auront fabriquées ou qu’ils tiennent en magasin. Si l’argent se raréfie de moitié, ils seront obligés de donner deux fois plus de produits pour se procurer la somme qu’ils se sont engagés à livrer. Ceci montre bien comment la rareté du numéraire , poussée à un certain point, devient une calamité dans tout pays où le crédit est en usage, et pourquoi la perturbation est d’autant plus désastreuse qu’il y a plus d’opérations à terme, à crédit.
L’étude des crises fait voir manifestement que l’argent, marchandise tarifée et seule éteignant toute dette, n’est pas un produit comme un autre. À Hambourg, en 1857, des négociants possédant des millions de denrées coloniales furent mis en faillite pour des obligations qui s’élevaient à peine à la moitié de leur actif, parce qu’ils ne pouvaient s’acquitter envers leurs créanciers avec leurs denrées, et celles-ci ne trouvaient pas d’acheteurs, parce que l’argent avait disparu du marché. En 1825, en Angleterre, oïl vit vendre à 2 pour 100 de perte des bons de l’échi-
quier échéant le lendemain. On payait ainsi la prime inouïe de 720 pour 100 d’intérêt par an, afin d’obtenir de l’argent comptant. En France, en 1848, pour avoir 1,000 francs en monnaie d’or, l’on donnait 120 francs de prime, tandis qu'on pouvait, en attendant huit jours, se procurer la même somme à la Monnaie en payant les frais peu élevés du monnayage. Un billet de banque à cours forcé sans nulle valeur intrinsèque sera préféré alors à une valeur double en marchandises ou en traites, parce qu’avec celles-ci on ne peut satisfaire ses engagements, tandis qu’on le peut au moyen du billet, intermédiaire légal des échanges. Ainsi donc la monnaie a, comme agent tarifé de la circulation, des caractères tout à fait exceptionnels, et la rareté seule de cet agent suffit pour amener les crises.
Maintenant est-on plus fondé à prétendre que l’abondance du numéraire n’a pas d’action sur l’intérêt, et qu’il faudrait dire, non le money -market, le marché de la monnaie, mais le marché du capital, c’est-à-dire des produits? L’étude des faits nous force encore à voir ici une erreur. La remarque mise en avant, que les emprunteurs désirent se procurer, en dernier résultat, des capitaux disponibles, c’est-à-dire des denrées, des produits de toute nature et non de l’or, cette remarque est très-exacte ; mais comment se procurera-t-on ces marchandises réparties de tous côtés? Évidemment en les achetant, et pour les acheter il faut d’abord de la monnaie. Ce que l’emprunteur désire donc en premier lieu, c’est de l’or. Aussi, avant de se présenter sur le marché des produits, des capitaux-marchandises.