CHAPITRE IV
LA CONTRACTION DES» MOYENS D ÉCHANGE EST PRODUITE PAR UN DERANGEMENT DANS LA BALANCE DU COMMERCE.
L’Angleterre fait avec le monde entier un commerce immense, qui depuis longtemps déjà se chiffre par milliards. Comprenant les avantages de la division du travail, elle se procure une grande partie des denrées quelle consomme en s’appliquant à créer les produits quelle fabrique le plus économiquement. Elle s'est transformée ainsi en un vaste atelier, en une cité industrielle qui tire du dehors ses matières premières et ses denrées alimentaires, qu elle paie avec ses marchandises manufacturées. Ces vastes échanges s’opèrent au moyen d'un instrument de crédit généralement employé, la lettre de change. Pour tous les produits qu’elle vend aux nations étrangères, elle émet des traites sur celles-ci, et elle fait tirer sur elle pour tout le montant de ce qu’elle a acheté. Si elle a autant vendu qu’acheté, toutes ses créances compenseront toutes ses dettes : dans ses comptes courants avec l’univers, le doit et l’avoir se balanceront. Mais si elle a plus acheté que vendu, et si par suite, toutes les dettes et créances compensées, elle reste devoir un solde
à l’étranger, comment fera-t-elle pour le payer? Elle ne peut se libérer au moyen de la monnaie divisionnaire de la lettre de change, le billet de banque, car cet agent de la circulation intérieure n’a pas cours sur le marché extérieur. 11 ne restera donc qu’à envoyer des métaux précieux qui sont reçus partout, et en effet, jusqu’à ce que toute dette soit payée et la balance rétablie, l’or s’écoulera hors du pays. Cette nécessité d’envoyer du numéraire à l’étranger se manifestera par le change, qui deviendra défavorable à l’Angleterre. Rien n’est plus facile à comprendre. L’Angleterre ayant plus importé qu’exporté, le montant des traites sur Londres dépassera le montant de celles que cette place aura émises sur l’étranger. Les premières de ces traites, étant trop nombreuses, seront plus offertes que demandées ; donc elles baisseront de prix. Ainsi une traite de 100 1, st. tirée de Calcutta sur Londres ne se vendra pas l’équivalent de cette somme, il y aura perte ; mais si cette perte dépasse les frais nécessaires pour transporter 100 1. st. en or, il y aura avantage à envoyer de l’or, et c’e6t ce qu’on fera aussi longtemps que le change, c’est-à-dire la valeur du papier payable à Londres, ne se relèvera pas.
Cet écoulement de l’or, s’il continue, aura de graves conséquences. En effet, nous avons vu que tout le système d’engrenage des instruments de crédit, billets, chèques, lettres, warrants, virements, comptes courants, s’appuyait sur une base métallique réduite au plus strict, nécessaire. Si ce fondement solide est entamé, affaibli, tout le mécanisme menace de se détraquer. La crainte seule d’une semblable catastrophe agit sur les esprits et diminue la
Digiti
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confiance. Moins de confiance signifie moins de crédit, et moins de crédit se traduit par ralentissement et suspension des échanges, puisque ceux-ci se font au moyen du crédit. En outre l’or qu’on envoie à l’étranger est puisé en grande partie dans l’encaisse de la banque régulatrice, qui est chargée d’en garder un grand approvisionnement à la disposition du public. 11 s’ensuit que son encaisse diminue et qu’elle est obligée de réduire ses avances ou de marcher bravement à l’encontre d’une suspension des payements en espèces. I)e toute façon, ces rouages ingénieux, qui manœuvraient si bien en temps calme pour régler les transactions intérieures, s’arrêtent et cessent de rendre leur service accoutumé. 11 en résulte alors pour le marché monétaire ou un embarras momentané, ou un trouble profond, ou une véritable crise, suiviint la situation des affaires. Si le commerce ne doit pas faire face à trop d’engagements, il traversera ces moments difficiles sans grands désastres ; mais s’il a beaucoup de versements à opérer, s’il a beaucoup d’obligations à remplir, si 1a spéculation a beaucoup acheté à terme, alors il y aura une véritable crise, qui peut causer les plus terribles ravages, comme ou l’a vu en 1825, 1847 et 1857. Tous ceux qui, pour remplir leurs engagements, comptaient sur le secours du crédit sont maintenant obligés, afin de se procurer la seule chose qui puisse les libérer, de l’or ou des billets de banque, de vendre à perte leurs actions, leurs marchandises, leurs titres de toute nature. Celui qui a de l’argent comptant est le maître du marché, car il tient ce que tout le monde désire, ce qui est rare et cher. Quand
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les réalisations forcées se font sur une grande échelle, elles dépriment tous les prix, d'où résultent des revers, des faillites, une suite de pertes retombant des uns sur les autres. La tourmente dure jusqu’à ce que l’or et la confiance reparaissent, remettant en mouvement le mécanisme si compliqué et si délicat de l’échange.
IV après cette analyse exacte des faits les mieux constatés, il est facile de se convaincre que les crises résultent d’un dérangement dans la balance du commerce extérieur, agissant sur un marché où il est très-largement fait usage du crédit et très-peu du numéraire. Tout pays qui fera de grandes affaires avec peu d’argent, et qui aura un vaste mouvement d’importations et d’exportations , sera exposé à ces perturbations économiques. C’est pourquoi nul n’en a plus souffert que l’Angleterre d’abord, l’Amérique ensuite. La France s’en est beaucoup moins ressentie, parce que, jusqu’à présent, elle faisait un usage restreint du crédit et qu’elle possédait une puissante circulation métallique ; mais depuis ces dernières années , elle commence à éprouver le contre-coup des troubles du money-market, parce que sa circulation fiduciaire et son commerce extérieur ont à peu près doublé. Les pays du midi eu ont été tout à fait préservés, parce que, relativement, le commerce extérieur y était peu important et l’emploi du crédit presque nul. Hambourg, quoique ayant repoussé le billet de banque, a passé par de terribles épreuves, parce que son commerce extérieur est énorme, et que presque toutes ses opérations sont à terme. Plus un pays expulsera des canaux de la circulation les métaux
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précieux en les remplaçant par des instruments de crédit, billets de banque, chèques, warrants , virements de parties et chambres de liquidation [clearing-houses), plus, en même temps, il développera ses relations avec les nations étrangères, plus aussi il sera exposé au retour périodique des perturbations financières, car plus facilement une balance et un change défavorables ébranleront tout le mécanisme de l’échange, à moins que, pour y parer, on ne redouble de circonspection, de prudence et d’habileté dans la direction des établissements de crédit.
Mais, ne manqueront pas d’objecter quelques économistes, expliquer ainsi les crises, c’est ressusciter les creuses chimères de l’école mercantile, la fameuse balance du commerce et la confusion du numéraire avec le capital, deux erreurs cent fois déjà réfutées ! Les éléments de la science montrent que l’argent est une marchandise qu’il n’est pas plus désavantageux d’exporter que du fer ou du coton. La quantité de numéraire qui circule importe peu, car s’il est rare, il haussera, et s’il est abondant, il baissera, de sorte qu’un écu dans le premier cas valant autant que deux écus dans le second, on fera exactement le même chiffre d’affaires avec une quantité de numéraire deux fois moindre, ce qui est évidemment un avantage. Loin donc de voir ime circonstance fâcheuse dans ce que l’on appelait jadis une balance défavorable, c’est-à-dire un excès d’importation, il faut savoir y reconnaître une preuve de la prospérité croissante du pays qui importe plus qu’il n’exporte. Les crises ne proviennent point delà rareté du numéraire, mais de la rareté du capital, ce
qui est tout autre chose, car ce que les emprunteurs désirent, ce sont en définitive des marchandises, des matières premières, des vivres pour faire travailler les ouvriers. Ainsi parleront la plupart des économistes, et cette opinion a été exposée notamment par M. Michel Chevalier dans son excellent livre sur la monnaie, et par M. Max Wirth dans son Histoire des crises. « C’est, dit M. Michel Chevalier, mie fâcheuse confusion de croire que la monnaie est la même chose que le capital. Cette confusion se révèle par une locution qu’il est très-commun d’entendre : on dit l'argent est abondant ou l’argent est rare, pour indiquer que l’homme industrieux qui cherche le capital a de la facilité ou de la peine à en obtenir. Les Anglais disent monnaie ( money ) comme nous disons argent, et ils appellent money-market ce qu’il faudrait nommer le marché au capital. » D’après M. Max Wirth, les crises de 1847 et de 1837 ont éclaté non parce qu’on manquait de numéraire, mais parce qu’on n’avait pas assez de tous les produits, fer, bois, denrées alimentaires, qu’exigeait la fondation de toutes les entreprises industrielles qu’on avait prétendu créer à la fois. Ces affirmations constituent ce que l’on appelle les saines doctrines : elles forment l’un des articles du credo économique, et qui les met en doute est par le fait môme convaincu d’hérésie. La plupart des chapitres écrits
sur la circulation monétaire ne sont que le développement
de l’axiome fameux formulé par Turgot : « toute marchandise est monnaie , et toute monnaie est marchandise *. »
I. Voy., entre autres, le chapitre consacré 1 ce sujet dans le manuel •lasslque de M. Joseph Garnier. Dans une publication récente, et dont
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Cette théorie qui parait inattaquable au point de vue abstrait, est cependant, on ne peut le dissimuler, contredite par ce qui se passe chaque jour sous nos yeux. Il suffit de lire les correspondances financières pour voir l’extrême importance qu’on attache partout au numéraire. Les journaux américains et anglais, jusqu’à des publications de pur agrément comme l ’ Illuslrated London News, renferment une rubrique spéciale intitulée money market , et la première chose qu’on y signale, c’est la quantité d’or arrivé de la Californie et de l’Australie par tel navire, ou le chiffre des métaux précieux enlevés par l’exportation. Les rédacteurs de ces bulletins, même ceux de la feuille qui fait autorité en cette matière, l 'Economist, semblent tous sans exception pénétrés des erreurs de l’école mercantile. On dirait, qu’ils ont fait leur éducation économique dans les livres d'il y a deux siècles. Les gabons californiens sont-ils arrivés, les métaphores joyeuses naissent en foule sous leur plume. Ils annoncent que l’intérêt baisse, que l’escompte est facile, que toutes les valeurs trouvent des acheteurs, que les prix montent. Le télégraphe signale-t-il encore de nouveaux arrivages de métaux précieux, le monde des affaires est plein d'ardeur,
M. Forcade a si clairement montré l’erreur fondamentale (Revue des Deux- Mondes , l er janv. 1865), M. Isaac Péreire s'appuie également, pour attaquer le monopole de la Banque de France , sur ces axiomes économiques qu’il reproduit : « L’or et l’argent sont des marchandises comme tous les autres produits de l’industrie humaine. » — ti Loin d’entraver la sortie de For ou de l’argent, on ne saurait trop l’encourager, etc.» — « L’élévation du taux de l’intérêt est sans influence sur l’abondance et la rareté du numéraire, et réciproquement. » Autant de propositions démenties par l’expérience journalière, surtout en temps de crise aigue ou chronique.
plein de eoulianee. L'intérêt tombe à 3, à 2 1/2, à 2. Aussitôt toutes les entreprises existantes trouvent des facilités pour activer leurs travaux, et les nouvelles voient accourir les souscripteurs en foule. Que s’est-il passé? Les capitaux, — c’est-à-dire, d’après les économistes, les marchandises, les denrées, — se sont-ils subitement multipliés? En aucune façon. Un seul fait s’est produit, celui que constate si volontiers le public : l’argent est abondant. Mais tout à coup le change devient contraire ; il faut envoyer du métal dans l’extrême Orient. Aussitôt une certaine inquiétude s’empare des esprits. Les bulletins financiers prennent un tou lugubre, l'aspect du marché s’assombrit ; à chaque navire qui part emportant le précieux agent de la circulation, ou entend un cri d'alarme. L'intérêt monte, l’escompte se restreint, les prix s’affaissent ; on trouve difficilement à vendre, plus difficilement encore à emprunter. 11 y a embarras, gêne, et si l’écoulement des métaux précieux continue et attaque fortement l’encaisse des banques, il y a crise. D’où vient ce changement si grave? Les capitaux, marchandises et denrées, sont-ils donc plus rares? Non, c’est seulement le numéraire et par suite le crédit, c’est-à-dire les moyens d’échange qui font défaut.
Il est trop évident que des fluctuations brusques et toujours en rapport avec l’exportation ou l’importation de l’argent, comme on en voit de si fréquentes depuis quelques années, ne peuvent être attribuées à la rareté ou à l’abondance des capitaux entendus au sens adopté par les économistes. L'histoire des crises confirme de la manière
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la plus éclatante ce que nous enseigne l’expérience journalière; toutes, comme nous l’axons montré, ont été provoquées par l’exportation du numéraire et accompagnées de la diminution de la réserve métallique des banques ; toutes ont cessé avec le reflux de l’or soit vers les coffres des banques, soit directement dans les canaux de la circulation. En 1810, l’encaisse tombe en Angleterre à 3 millions, en 1823 à 1 million, en 1836 à 3 millions, en 1839 à 2, en 1847 à 8 et en 1837 à 6 millions. En 1810, l’or s’était écoulé pour payer des subsides aux armées alliées, en 1825 pour face aux emprunts et à l’exploitation des mines de l’Amérique espagnole, en 1 836 et en 1 839 pour satisfaire aux besoins monétaires du continent et des États- Unis, en 1847 pour payer les importations de denrées alimentaires, en 1 857 pour remplir les vides créés par la crise sur le marché de New-York. Pendant la même année le naufrage du galion californien le Central- America détermine l’explosion finale à New-York, et l’arrivée du convoi chargé de l’argent autrichien met un terme aux désastres à Hambourg. En présence de tant de faits tous incontestables, tous concordants, il est impossible de ne pas concevoir quelques doutes sur la complète exactitude des axiomes économiques au sujet de la monnaie.
Cette contradiction entre la théorie et les laits est une grave difficulté, car, si l’on ne parvient pas à la résoudre, il faut renoncer à jamais rien comprendre aux problèmes de la circulation. Il est donc indispensable d’élucider, par une analyse sévère , cette question fondamentale, d’où dépend la solution des difficultés qui se rattachent à la
134 LE MARCHÉ MONÉTAIRE. DES CAUSES DES CRISES, gestion des banques, à l’émission des billets et aux crises. Il faut voir qui en définitive a raison, des hommes d’affaires qui ont les yeux obstinément fixés sur les fluctuations du money market, ou des hommes de théorie suivant imperturbablement les déductions des principes abstraits. Entre la théorie et la pratique, on l’a dit avec raison, il ne peut y avoir de conflit réel. Si la théorie n’embrasse pas tous les faits, c’est qu’elle est incomplète. Quelques rectifications sont donc ici nécessaires, et on voudra bien nous permettre de les exposer, car sans elles il serait impossible de bien apprécier la valeur des remèdes indiqués pour prévenir les ravages causés par les crises.