CHAPITRE II
les crises de 1810, 1815, 1818, 1825, 1837 et 1839.
Quand on aborde l’examen des crises commerciales en Angleterre, il est un fait qui frappe aussitôt, c’est le retour régulier et presque périodique de ces désastreuses perturbations. Des crises sérieuses ont éclaté en 1810, 1815, 1818, 1825, 1837, 1847, 1857, revenant ainsi au moins une fois tous les dix ans. Nous ne dirons que quelques mots des trois premières crises, celles de 1810, 1815 et 1818, parce qu’elles se produisirent sous l’empire de circonstances très-particulières, et notamment sous le régime d’un papier-monnaie à cours forcé. Nous y reconnaîtrons néanmoins sans peine les caractères essentiels du phénomène que nous avons à étudier. Dès le début de cette lutte gigantesque que l’Angleterre soutint pendant vingt-deux ans contre la France, en 1797 déjà, le parlement avait autorisé la Banque à suspendre le remboursement de ses billets. Comme cet établissement eut la sagesse de limiter ses émissions, — jusqu’en 1810 elles flottèrent entre 1 5 et 1 7 millions de livres sterling, — la valeur de ses banknotes se soutint et se releva souvent au niveau de l’or après une dépréciation momentanée. On ne peut
point dire que cette circulation toute fiduciaire ait arrêté les progrès de la richesse publique, car celle-ci prit un si prodigieux essor, grâce à l'emploi de la vapeur et des machines nouvelles, que l’Angleterre put faire face à des dépenses de guerre, couvertes par l’impôt et l’emprunt, qu’on estime à 45 milliards de francs. Ce n’est point non plus le billet de banque à cours forcé qui produisit la crise de 1810; elle fut amenée par certaines causes que nous retrouverons dans toutes celles qui suivirent.
L’affranchissement des colonies espagnoles et portugaises à la suite de l’invasion de l’Espagne par les armées françaises semblait devoir ouvrir un marché illimité au commerce anglais. Celui-ci aussitôt inonda l’Amérique du Sud de produits de tout genre avec un empressement désordonné qui a fait époque dans les annales des exportations britanniques. En quelques semaines, on importa plus de marchandises à Rio-Janeiro et à Ruenos-Ayres qu’on n’en avait demandé dans l'espace de vingt ans. On alla jusqu’à envoyer une cargaison de patins à des pays qui ignoraient ce que c’est que la neige et la glace, et la colonie de Sydney reçut assez de sel d’Epsom pour faire purger tous les habitants pendant cinquante ans une fois par semaine. En même temps que le commerce se livrait à ces spéculations peu réfléchies, un grand nombre de sociétés par actions se fondaient. Une liste insérée dans le Monlhly Magazine du 12 janvier 1808 en indique quarante-deux, — chiffre considérable pour l’époque, — et de 1808 à 1810 le nombre des country-banks s’éleva de six cents à sept cent vingt. Tandis que d’un côté ce déve-
loppemeut rapide du commerce et de l'industrie absorbait les capitaux, de l’autre les subventions aux puissances continentales et les importations extraordinaires de blé, de coton, de laine, de soie, etc. qu’il fallait payer aussitôt, enlevèrent l’or qui restait dans la circulation, et ainsi l’intermédiaire des échanges devenait plus rare au moment même oùon en avait le plus grand besoin. La réserve métallique de la banque tomba de 6 millions de livres sterling à 3 millions ; mais comme elle n’était pas tenue au remboursement, elle porta sa circulation en billets de 17 à 24 millions. Néanmoins le crédit se contracta, la défiance entrava le cours régulier des affaires, et les banqueroutes éclatèrent. Les négociants qui avaient fait des expéditions mal entendues vers l’Amérique furent les premiers frappés. Bientôt un grand nombre de maisons très-solides furent entraînées. Un journal financier de l’époque assure que la moitié des commerçants suspendirent leurs payements, et beaucoup de country-banks en firent autant. Le H avril 1811, le parlement décida qu’on ferait une avance de 6 millions sterling, en bons de l’Échiquier, aux négociants qui en seraient dignes; mais déjà le fort de la crise était passé, et le succès des années anglaises en Espagne comme l’ouverture du marché russe amenèrent une nouvelle période de prospérité.
1. Les importations de céréales et les subventions aux puissances du continent absorbèrent seules en 1810 plus d’un demi-milliard de bancs. Le froment avait atteint le prix de famine de 1 18 shillings le quarier. Les importations comparées de 1808 et de 1810 s'élevèrent pour le coton de 43 millions de livres à 136 millions, pour la laine de 2 h 10 millions, pour la soie de 637, t02 A 1,347,475.
Les erises de 1815 et 1818 furent moins graves. Celle de 1815 fut produite surtout par un excès de spéculation, auquel avaient donné lieu les espérances exagérées basées sur le retour de la paix. Cette fois les banques locales furent les principales victimes ; deux cent quarante d’entre elles succombèrent. 1816 fut encore une année difficile, mais l’année 1817 s’ouvrit sous les plus favorables auspices. Les affaires reprirent leur essor, la confiance reparut ; l’or était abondant, et la réserve métallique delà Banque s’éleva à 11,668,260 livres sterling, chiffre énorme qui n’avait jamais été atteint, et qui permit même de reprendre momentanément les payements en espèces. Malheureusement cette situation favorable ne dura pas longtemps. L’abondance de l’argent en Angleterre y avait naturellement fait baisser le taux de l’intérét. Les emprunts émis par la France, l’Autriche et la Russie offraient au contraire des placements très-avantageux, qui séduisirent les capitalistes anglais. Pendant l’automne de 1817 et durant toute l’année 1818, il se fil de grandes importations de céréales et d’autres marchandises à des prix élevés*. 11 en résulta la nécessité de faire à l’étranger de fortes remises. Le change devint défavorable et comme conséquence inévitable l’or s’écoula rapidement. La réserve métallique de la Banque, qui dépassait 1 1 millions de livres sterling au 31 août 1817, tomba à 8 millions en mars, à 6 en avril et à! > en novembre 1818. Les suites ordinairesd’une diminution dans la quantité des instruments de l’échange
I . Le cliifTrc de» imporlalion» pour la consommation Intérieure monta de 1 1,300,934 livre» sterling en 1810 à 23,019,773 en 1818.
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nu tardèrent point à se déclarer : contraction du crédit, avilissement de toutes les valeurs, pertes sur les marchandises importées, faillites, crise. La Banque avait dû suspendre ses remboursements en argent, tout volontaires du reste. Quand la situation se fut de nouveau détendue en 1819, le parlement, sous l’inspiration de Robert Peel, vota le bill pour la reprise des payements en espèces, qui eut lieu effectivement en mai 1821 , quand la réserve métallique atteignit le chiffre, inouï jusqu’alors, de 11,900,000 livres sterling.
Après ce coup d'icil rapide jeté sur les crises relativement graves de 1810, 1815 et 1818, nous allons maiutetenant étudier de plus près celle de 1825, qui nous offrira des caractères presque semblables, mais sur une plus large échelle. Le souvenir de cette grande convulsion économique s’est conservé en Angleterre comme celui du tremblement de terre de Lisbonne en Portugal ou des éruptions du Vésuve à Naples, et ceux qui y ont assisté n’en parlent encore qu’en frémissant. Les romans mêmes font intervenir les catastrophes de la terrible année dans la trame de leurs iictions ‘. Le grand incendie de Londres ne laissa pas après lui une plus profonde impression. A partir de 1822 s’ouvrit une ère de prospérité sans exemple. Le commerce et l’industrie prirent un prodigieux essor. La consommation
1 . Dans un roman intitulé A Gentleman , qui a obtenu naguère un légitime succès en Angleterre, la physionomie de la crise do 1825 est admirablement décrite. La détresse des industriels , la misère des ouvriers, les riotSy les émeutes, les ruuisur les banques, tout cela est peint sur le vif. Le héros, John Halifax, sauve la banque locale en y apportant un sac rempli d‘or au moment où la foule réclame le remboursement.
des filatures de coton s’éleva en peu d’années de 250,000 à 1 million de balles. L’argent était si abondant que la réserve métallique de la Banque se maintint presque constamment, en 1823 et 1824, aux environs de 12 millions de livres sterling. Le gouvernement profita de cette situation favorable du marché monétaire pour convertir successivement les anciens emprunts 5 p. 100 eu 4 1/2 et le 4 p. 100 en 3 1/2. Les consolidés 3 p. 100 suivaient une marche ascendante continue. En avril 1823, ils étaient à 73, en octobre à 83, en janvier 1824 à 86, et en novembre ils avaient atteint le taux inouï de 96. 11 y avait surabondance, pléthore du capital, qui avait cessé de trouver dans le pays un placement rémunérateur. C’est alors qu’on commença de jeter les yeux au dehors pour chercher un emploi plus avantageux. Les emprunts des États européens contractés dans les années précédentes avaient donné de beaux revenus et des bénéfices considérables par suite de la hausse de toutes les valeurs. Séduits par ces résultats brillants, les capitalistes se montrèrent disposés à prêter leur argent à tous les États besoigneux des deux mondes. Les jeunes républiques de l’Amérique du Sud, nouvellement reconnues, se jetèrent avec avidité sur ces trésors inépuisables qui leur arrivaient des sombres pays du 1er et du charbon. De 1821 à 1824, l’Angleterre souscrivit à des emprunts étrangers pour un capital de 48,480,000 livres sterling, soit 1 milliard 200 millions de francs. Sur la liste, nous voyons figurer le Mexique pour 6,400,000 livres sterling, la Colombie pour 6,700,000, le Chili pour 1 ,000,000, Buenos-Ayres pour 1 ,000,000, (Guatemala pour
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