HISTORIQUE DES CRISES
L’étude purement théorique de ces grands bouleversements économiques offrirait déjà un très-vif intérêt ; mais ils commandent l’attention à un titre plus pressant, car ils atteignent et frappent plus ou moins toutes les classes de la société : les industries, pour qui les débouchés se ferment ; l'agriculture, qui vend mal ses produits ; les grandes compagnies, dont le chiffre d'affaires se restreint; les spéculateurs, qui voient avec effroi s’affaisser les meilleures valeurs; les artistes, que la commande délaisse; les plus puissants États même, dont les impôts rendent moins, et jusqu’à l’humble ouvrière, qui s’aperçoit que l'argent devient rare sans qu'elle puisse deviner la raison de cette gêne dont chacun se plaint. Jadis les crises locales demeuraient circonscrites dans un cercle étroit; aujourd’hui celles même qui sont produites par des causes locales ne tardent point à se généraliser. Les relations des peuples entre eux sont devenues si fréquentes, si intimes, que si, dans la circulation des valeurs qui enserre le globe entier de ses mille réseaux, il se produit quelque engorgement, quelque embarras, aussitôt le coup se répercute, et dans certaines circonstances donne naissance à une crise universelle. Il devient donc de plus en plus urgent d’étudier de près les lois qui président au développement de ces terribles phénomènes, afin d'arriver à connaître les causes qui les occasionnent et les symptômes qui les annoncent. Par l’examen persévérant des faits, les sciences naturelles ont réussi à découvrir la marche des grands courants qui sillonnent la profondeur des océans et la direction habituelle, des vents qui soufflent à leur surface. Le baromètre
et le télégraphe électrique leur permettent d’annoncer quelque temps à l’avance l’approche des ouragans, et le navigateur prudent, dûment averti, cargue ses voiles, reste au port, s’affermit sur ses ancres et échappe ainsi au naufrage. Il serait désirable que la science économique pût rendre le même service à tous ceux qui s’occupent de la production ou de l’échange. Si elle parvenait à déterminer aussi les signes précurseurs des tourmentes financières, ceux qui sont engagés dans des transactions commerciales ou industrielles prendraient leurs précautions et éviteraient souvent bien des pertes, bien des désastres.
Sans négliger les faits que nous offrent la France, les États-Unis et l’Allemagne, nous étudierons les crises monétaires principalement en Angleterre, parce que c’est là qu’elles se manifestent avec le plus d’intensitc et de régularité. Grâce aux documents officiels, aux enquêtes parlementaires et aux recherches des hommes spéciaux, c’est là encore qu’on peut le mieux en saisir les caractères distinctifs. Nous tracerons d’abord l’historique des crises principales ; nous essayerons plus tard de découvrir la loi qui préside à la naissance et au développement du phénomène, en cherchant à tirer de cette étude les enseignements quelle peut offrir pour la pratique aussi bien que pour la théorie.