‹ Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ansChapitre 6 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Ces embarras si fréquents et si graves de la circulation appelèrent de nouveau, vers celte époque, 'l’attention du parlement anglais. Un certain groupe d’économistes et d’hommes pratiques très-versés dans les questions financières attribuaient alors ces perturbations sans cesse renaissantes à l’emploi exagéré des billets de banque qui expulsaient du pays le véritable intermédiaire des échanges, l'or et l’argent. Les écrits de Mac-Culloch, de \V. Clay, du colonel Torrens, de M. Loyd et de M. Norman entraînèrent l’opinion, et Robert Peel put faire voter le fameux ad de 1844, qui a donné lieu depuis à tant de débats. Par cette loi, la Banque d’Angleterre était autorisée à émettre 1 4 millions de billets, et les banques de province 8 millions. Au delà de ces 22 millions (550 millions de francs), toute émission nouvelle devait être couverte par une contrevaleur en métaux précieux. De cette façon, l’intermédiaire des échanges, composé de billets et de numéraire, ne pouvait s’étendre que dans la mesure où il se serait accru, s’il avait été composé uniquement de métaux précieux. On espérait combattre ainsi la hausse des prix, produite, as-

surait-on, par une trop forte émission de monnaie de papier, laquelle avait pour conséquence l’exportation du métal et par suite les crises. L 'act de 1844 était bien conçu en vue du but qu’on voulait atteindre, qui était de maintenir de plus fortes réserves métalliques ; mais il était insuffisant pour arrêter le retour périodique des crises, puisque dès 1 847 il en éclatait une aussi grave au moins que les précédentes, et qui cette fois atteignit la France presqu’aussi rudement que l’Angleterre.

En Angleterre, la période d’expansion et de prospérité croissante commença vers 1843. En 1844, le capital s’accumule et cherche un emploi. L’or afflue à la Banque; son encaisse dépasse 15 millions; l’escompte officiel est abaissé à 2 1/2, et dans Lombard-street le papier irréprochable est accepté à 2 0/0, à 1 1/2 même, affirme-t-on. Jamais l’intérêt n’était tombé si bas. On voyait approcher le moment où le prêt serait gratuit et ne rapporterait plus aucun avantage au prêteur. Les consolidés montaient d’une manière continue : en 1845, ils atteignirent le pair; comme en 1 825, tous les symptômes d’une surabondance de capital se manifestaient. Dans les canaux de la circulation, il y avait pléthore : il fallait un écoulement à cette richesse qui cherchait un placement. En ce moment, les résultats avantageux que produisait depuis quelque temps l’exploitation des chemins de fer construits dans les dix dernières aunées commencèrent à fixer l’attention publique. Les faiseurs de projets apparurent; les compagnies se constituèrent, faisant appel aux capitaux, et ceux-ci répondirent avec empressement. Déjà, en 1844, le paije-

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ment accorda la concession de 800 milles qui devaient coûter 400 millions de francs ; mais l’année suivante cela dégénéra en fureur, en manie. Les prospectus pullulèrent avec cartes et documents à l'appui; le nombre des lithographes devint tellement iusuflisant qu’on en fit venir d’un coup 400 de Belgique. 678 nouvelles demandes de concession furent soumises au parlement, qui eu vota 1.'16. En 1846, on coucéda encore 260 nouveaux chemins, et 148 en 1847. L'Economist calcula que la construction des voies votées durant ces quatre dernières années devait entraîner une mise dehors totale d’environ 3 milliards et demi de francs et un versement annuel de près de 900 millions. Sur tous ces nouveaux titres, la spéculation était active ; on se les arrachait, et les primes s’élevaient en conséquence. Comme on estimait alors l’épargne annuelle de l’Angleterre à 1 milliard de francs, elle aurait pu à la rigueur faire face à l’énorme dépense qu’exigeait la construction de son propre réseau ; mais en même temps les capitalistes anglais souscrivirent pour de fortes sommes aux chemins du continent, notamment à ceux de la Belgique et de la France, ce qui acheva d’absorber le capital disponible, et, en outre, des circonstances désastreuses vinrent peser sur une situation déjà si tendue. La maladie des pommes de terre, qui éclata en 1 843 comme un choléra de la végétation, ruina, affama l’Irlande que l’Angleterre dut nourrir avec un sacrifice de plus de 160 millions de francs, taudis que le prix des grains s’élevait par suite de l’insuffisance de la récolte. En 1846, le blé resta cher, et la récolte ayant manqué en France, il monta au

commencement de 1847 au taux de disette de 402 shillings le quarte)'. Sous la pression d’une demande aussi intense, les grains affluèrent d’Amérique et de Russie. New- York seul en expédia pour près de 200 millions de francs, et on estima que l'importation totale des denrées alimentaires atteignit 1 milliard de francs. Les exportations de marchandises anglaises ne s’étaient pas accrues eu proportion de ces énormes importations ; il fallut donc payer la différence en métal. Le change avec les marchés qui avaient fourni le blé, les États-Unis et la Russie, devint défavorable, et l’or commença de s’écouler hors du pays. L’encaisse de la Banque descendit de 45 millions en décembre 4846 à 9 millions en avril 4847, et la réserve 1 tomba à 3,080,000 fr. La Banque, après une sécurité trop longtemps prolongée, s'alarma enfin et éleva coup sur coup l’escompte à 3 1/2 le 44 janvier, et à 4 le 21. Cette mesure, où se trahissait l’inquiétude, la communiqua au monde commercial. Toutes les valeurs baissèrent rapidement, les consolidés tombèrent à 88. Malgré les signes précurseurs de la tempête, on espéra un moment y échapper. Le ciel sembla s’éclaircir, un peu d’or reflua vers la Banque. En mai, une somme importante déjà embarquée pour l’Amérique fut remise à terre. L’encaisse se

1. La Banque d’Angleterre étant, depuis 1844 , divisée en deux départements, le issue departmcni peut mettre à la disposition du public et du banking departmenl des banknotes pour une somme équivalente au numéraire qu’il possède, plus 14,475,000 liv. sterl. Si la quaulité do billets qui restent en circulation ne diminue pas, alors que l’encaisse métallique s'écoule, le chiffre des billets qui forment la réserve du département de la Banque décroît et les ressources de l'escompte se restreignent dans la même proportion.

LA CUISE DK 18*7.

releva à 10 millions 12 sterling. Un croyait si bien le danger passé que le discours du trône à la clôture du parlement, le 23 juillet, ne mentionna point les difficultés qui menaçaient le monde des affaires. Et pourtant, dés la tin du même mois, ou vit avec effroi recommencer l'exportation des métaux précieux pour la Hussie, pour les États- Unis, pour la France même, où sévissait déjà la crise. En août, la Banque, pour retenir sa réserve qui fuit, relève l’escompte à 5, puis à S 1 ,2 ; eile restreint ses avances, elle n’accepte plus que les billets à un mois, et en septembre elle annonce quelle cesse de faire des avances sur dépôt de fonds publics. Ces mesures de salut, commandées par la situation et auxquelles elle aurait dû avoir recours plus tôt, déterminèrent eniin l'explosion de la crise, si longtemps, mais en vain retardée. Les premières maisons qui succombèrent furent celles qui étaient engagées dans le commerce des grains. I’ar suite de la bonne récolte de l’année, le prix du blé tomba eu juillet à 74 shillings le quarter , et à 49 shillings eu septembre. Tous les négociants qui avaient acheté dans les hauts prix perdirent énormément. Les faillites ne tardèrent pas à éclater avec des passifs formidables de plusieurs millions sterling. Les pertes retombant de l'un sur l’autre, une foule de négociants succombèrent : chaque jour, ou apprenait une suspension nouvelle. Une terreur panique avait frappé les esprits ; on se rappelait la terrible année 1 82o, et chacun se croyait à la veille de sa ruine. L’alarme fut au comble lorsqu’on annonça que les deux principales banques de Li-

verpool avaient suspendu leurs payements (18 et26oc-

tobre). Pendant les «cinq jours suivants, plusieurs grands établissements de crédit faillirent aussi à Manchester, à Newcastle et dans tout l’ouest. Les consolidés tombèrent à 79. La banque éleva l’escompte à 8 p. 100, et à ce taux même elle refusait beaucoup d’excellent papier. Sur le marché libre, l’escompte monta à 12 et 13 p. 100. Toutes les actions de chemins de fer, si recherchées peu de temps auparavant, étaient invendables, même les meilleures. Le contre-coup de cette convulsion financière frappa cruellement la classe ouvrière : déjà, depuis un an, le manque et le haut prix du coton avaient notablement réduit la demande de travail. Eu ce moment critique , beaucoup d’usines se fermèrent, et les entrepreneurs de chemins de fer, faute d’argent, renvoyèrent un grand nombre de leurs ouvriers. Plus de cent mille travailleurs furent soutenus par l’aumône officielle, en vertu de la loi des pauvres. Le désespoir était dans tous les cœurs.

Au plus fort de la crise, en octobre, une députation du commerce demanda avec la plus vive instance au ministère la suspension de ïact de 1844, qui forçait la Banque de proportionner son émission à l’encaisse métallique et à refuser ainsi des billets au moment où on en avait le plus pressant besoin. L’encaisse était réduit à 8,760,000 1. st. et la réserve en billets dans le banking department à 1,547,000 1. st. Cette réserve épuisée, la Banque était obligée de refuser tout escompte et toute avance. La crainte d’une semblable extrémité portait la panique au comble. Le ministère céda. Robert Peel lui-même n'osa point conseiller la résistance. La Banque fut autorisée à dépasser le

maximum légal de son émission; mais, soit que l’autorisation seule eût suffi pour dissiper un peu l’effroi général, soit que la crise fût naturellement arrivée à son terme, ou que le taux de 8 p. 100 de l’escompte eût produit sou effet, l’or commença de refluer vers les caisses de la Banque, et peu à peu la confiance revint. Quand on fit le relevé des désastres causés par l’ouragan économique, on trouva que plus de quatre cents maisons avaient succombé avec un passif d'environ 600 millions de francs 1 .

En France, des causes semblables avaient produit des effets identiques : en 1843 et 1844, surabondance de capitaux, hausse des valeurs, expansion du crédit, lie vastes entreprises de chemins de fer se fondent, qui exigent pendant plusieurs années des versements réguliers et considérables. Mauvaise récolte en 1846 , importation de grains sans exportation correspondante de produits français, d’où écoulement rapide du numéraire. Bu 1 er juillet 1846 au 1" janvier 1847, l’encaisse de la Banque tombe de 22b millions à 80; au 15 janvier, il n’est plus que de 59 millions. Le taux de l’intérêt est porté de 4 à 5 p. 100 ; mais, plutôt que de restreindre ses escomptes, la Banque a recours aux expédients : elle fait affiner l’argent de

1. Le journal satirique de Londres, le Punch, symbolisa parfaitement dans une de ses caricatures la cause du inal. Une dame s’informe dans un magasin du prix d’une élofTc. Le commis répond : « une cuiller et demie d’argent, u — « Donnez-moi donc mon panier d’argenterie, * dit la dame à son domestique. Par la disparition de l’agent ordinaire de la circulation, le numéraire, on était réduit au troc comme les tribus sauvages*

1 5 millions do pièces démonétisées , elle obtient de lu province 4 ou 5 millions , en emprunte 25 k des banquiers anglais et en accepte 30 de l'empereur de Russie en échange de rentes françaises qu’elle lui vend. Ces embarras financiers avaient traîné à leur suite leurs conséquences ordinaires : faillites, pertes, chômages, misères et ruines de toute sorte. Hambourg et l’Allemagne centrale, Francfort, le Wurtemberg, Bade, ressentirent aussi les effets de l’ouragan qui s’était abattu sur l'Angleterre et sur la France.

Si l’on compare les deux grandes crises de 1823 et de 1847, on voit aussitôt qu’elles sont déterminées l’une et l’autre par la même cause, l’exportation du numéraire, d’où résulte une contraction de l’instrument des échanges, constitué chez les peuples avancés k la fois de monnaie métallique et de monnaie de papier; mais cette exportation, ce drainage , comme disent les Anglais, fut amenée en 1823 par des placements inconsidérés dans les emprunts et les mines de l’Amérique, tandis qu’en 1847 elle était due en grande partie aux conséquences d’une mauvaise récolte, de sorte que s’il faut attribuer, pour la première de ces crises, la faute entière k l'imprudence des hommes, on peut s'en prendre pour la seconde k l'inclémence des saisons et aux rigueurs de la nature. En 1823, la perturbation économique fut de plus courte durée : il n’y eut qu'une seule panique, mais elle occasionna plus de ravages. En 1847, le iléau sévit plus longtemps : il y eut deux paniques, une eu avril et une en octobre ; les suites en furent toutefois moins désastreuses. La Banque,

en 182.1, ne fit rien pour conjurerle danger; en 1847, elle prit quelques mesures tardives sans un meilleur résultat. Malgré ces différences, les commencements, l’explosion et la terminaison de la tourmente financière présentent aux deux époques les mêmes caractères généraux.

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