CHAPITRE IV
La crise de 1857 fut plus grave que la précédente, parce qu’elle s’étendit sur le monde entier. Ayant pris naissance en Amérique, le cyclone financier dévasta successivement l’Angleterre, la France, l'Allemagne, tout le nord de l’Europe, y compris les Etats Scandinaves, et le contre-coup s’en fit sentir jusqu’il l’autre côté de l’équateur, à Java et au Brésil. À mesure que les moyens de communication étaient devenus plus faciles, plus économiques, la chaîne du crédit réciproque avait lié plus étroitement les unes aux autres les grandes places de commerce. Une union plus intime rattachait tous les intérêts, et un profond ébranlement à l'une des extrémités devait nécessairement se communiquer à l’autre, comme on verra bientôt l’étincelle électrique faire vibrer du même coup les deux hémisphères.
La révolution de février, malgré les embarras locaux qui en furent la suite, n’amena pas de crise véritable, parce que les événements de cette époque n’eurent guère d’action sur les échanges internationaux. Quand le monde des affaires se fut remis de la secousse, les flots d’or de l’Aus-
tralie et de la Californie ne tardèrent pas à lui imprimer un prodigieux essor. Pendant les neuf années de 1848 à 1856, on estime que ces deux pays seuls envoyèrent en Europe plus de 4 milliards de francs. En 1856 seulement, l’Angleterre reçut en métaux précieux, or et argent, une valeur de 25,643,600 livres sterling. Ces 4 milliards, répandus en si peu de temps dans la circulation européenne, eurent pour effet immédiat de stimuler extraordinairement la production et l’esprit d'entreprise. Ce fut, comme d’habitude, l’Angleterre qui donna le branle au mouvement d’expansion. Pendant l’année 1852, l’intérét tomba de nouveau à 2 et môme à 11/2, et les consolidés atteignirent le pair. Aussitôt de nouvelles compagnies se formèrent pour absorber le capital surabondant. Cette même année, dans l’espace de 5 mois, on en vit s’établir 153, exigeant des versements pour une somme de plus d'un milliard de francs. La construction de nouvelles lignes de chemins de fer absorba, de 1852 à 1857, encore au moins 5 milliards. Les autres industries se développèrent dans la même proportion. La production du fer, de la houille, des étoffes de laine et de coton, augmentait avec une rapidité prodigieuse. Le commerce porta le mouvement de ses affaires, importations et exportations réunies, de 3 milliards en 1848 à 7 milliards de francs en 1856. Ce merveilleux accroissement de richesse dans toutes les branches permit à l’Angleterre de faire face, sans difficultés apparentes, à la dépense de 2,300,000 livres sterling qu’exigea la guerre avec la Russie. Les arrivées mensuelles de l’or des placer s comblaient les vides que faisaient de temps en temps les
remises à effectuer en Orient. Cependant dès la fin de 1835 il fallut protéger, par un escompte élevé à 7 p. 100, un encaisse réduit à 1 1 millions de livres sterling, et l’année d’après, à la même époque, la réserve métallique étant tombée à 9 millions, l’intérêt fut de nouveau porté à 7 p. 100.
En France, pendant la même période 1848-1856, proportionnellement l’expansion n’avait pas été moindre. Les entreprises de chemins de fer seules absorbèrent annuellement, de 1852 à 1854, 250 millions, puis en 1855 500 millions, et en 1856, 520 millions de francs. Lorsque l’administration décida, par mesure de prudence, en 1856, que momentanément on n’accorderait plus de concessions, l’achèvement des voies déjà concédées exigeait encore une mise dehors de 1,260 millions. Les emprunts de l’État, souscrits avec un si furieux entrain, et ceux des villes absorbèrent encore, de 1854 à 1856, environ 1 milliard 1/2. Nous n’insisterons pas sur la physionomie de ces années, encore assez peu éloignées de nous pour qu’on n’en ait pas perdu le souvenir. C’était le temps heureux de la hausse générale et des bénéfices assurés. Les autres marchés du monde présentaient un spectacle à peu près pareil. L’Allemagne, elle aussi, jusque-là prudente et sage, se lança dans le tourbillon. Les primes merveilleuses touchées par les fondateurs et les premiers actionnaires du Crédit mobilier français avaient monté toutes les têtes au delà du Rhin. Chaque ville voulut avoir sa banque ou son crédit mobilier. De 1854 à 1857, on en fonda pour un capital d’environ 800 millions de francs. Partout on s’arrachait.
on se disputait les titres des institutions nouvelles. A Francfort, on avait réservé le droit de souscrire à ceux qui étaient bourgeois de la ville. Tous souscrivirent, et on payait, chèrement les portefaix bourgeois qui, grâce à un coup d’épaule, pouvaient airiver avant les autres au guichet. A Vienne, la foule des souscripteurs passa toute la nuit devant les bureaux, et quand approcha l'heure de l’ouverture des portes, plus d’un faillit périr étouffé dans la presse. Même fièvre vertigineuse dans toutes les villes, grandes et petites, à Cobourg, à Leipzig, à Dessau, à Géra, à Buckebourg, à Hanovre, ùMeiningen. On s’occupait peu du mérite réel de l’institution qui se fondait; le but unique était de toucher des primes qui paraissaient infaillibles. On s’inscrivait pour dix, pour cent, fois autant d’actions qu’il y en avait de disponibles, afin que cette apparence d'empressement du public fit aussitôt monter la valeur. Les souscriptions pour la banque de Hanovre montèrent à la somme fabuleuse de 1,100 millions de thalers, soit plus de 4 milliards de francs. Une institution de crédit fondée à Hambourg vit son capital souscrit au centuple, et pourtant elle semblait si peu sérieuse, qu’elle ne put trouver de directeur. D’autre part, la construction des chemins de fer, opération sérieuse, celle-là. absorba en trois ans plus d’un milliard de francs.
De l’autre côté de l’Atlantique, les États-Unis avaient présenté bien plus que l’Europe le spectacle d’un essor inouï de la production et de la spéculation. Chez ce peuple riche des ressources illimitées d’un sol vierge, plus riche encore de l’activité dévorante et de la vive intelligence de
ses citoyens, la création des capitaux s’opère avec une rapidité qui tient du prodige. Le travail est deux fois plus productif qu’en Europe, et nul n’est oisif. L'Américain est le premier vjealth tnaker (créateur de richesse) du monde. La vie semble n’avoir qu’un but à ses yeux, poursuivre la fortune, et nul ne sait mieux que lui s’aider du secours de la machine qui décuple les forces de l'homme. Lorsqu’on étudie les chiffres qui peuvent servir à mesurer le progrès économique des Etats-Unis à cette époque, on s’étonne de la puissance qu’ils révèlent, et l’on comprend mieux les gigantesques sacrilices d’argent que la fédération parvient à faire maintenant, pour la guerre. En 1856, l’Union avait déjà construit 24,000 milles de chemins de fer, et 50,000 de télégraphes, trois fois autant que l’Angleterre et six fois autant que la France. Le tonnage de sa marine marchande avait à peu près atteint celui de la Grande-Bretagne. Le congrès avait concédé, dans la seule année 1856, 40 millions d’acres, c’est-à-dire un territoire grand comme le tiers de la France. Le mouvement dans les ports et sur les chemins de fer s’était accru d'un tiers. Le nombre des banques, de 700 en 1846, s’était élevé en 1856 à 1,416, avec un capital de 376 millions de dollars. La dette de l’État avait été réduite à la somme insignifiante de 35 millions de dollars, et le produit des impôts laissait un excédant disponible. Ainsi, tandis que les nations européennes dévoraient une partie de leurs épargnes en armements énormes ou sur les champs de bataille, l’heureuse Amérique, jouissant d’une paix profonde, consacrait les siennes à féconder toutes les branches de l’activité nationale.
L/l CRISE DE 1867.
l’agriculture et l’industrie, le commerce et la navigation.
En ces temps fortunés, le monde civilisé présentait donc l’image d’une prospérité sans exemple. L’univers était devenu semblable à une ruche ou plutôt à un immense atelier, et chaque peuple s'appliquait à livrer à l’échange général le produit que ses aptitudes ou son climat lui permettaient de créer avec le plus d’avantage. La vapeur, entraînant le navire sûr les mers et le wagon sur les voies ferrées, établissait entre tous les marchés des communications journalières. L’or, qui coulait à Ilots, et les instruments de crédit, bien plus puissants que l’or, donnaient à la circulation des richesses des facilités et par suite une rapidité extrêmes. Le transport des marchandises, la masse des produits, le total de la consommation, tous les éléments de la fortune des nations se comptaient par des chiffres si énormes, que, comme ceux qu'emploie l’astronomie, ils stupéfient l’esprit, qui ne peut plus les saisir. Cette vie exubérante, cette fièvre de production, étaient certes un beau spectacle pour ceux qui croient que le salut des sociétés est dans l’accumulation des capitaux. Or c'est au milieu de cette expansion des forces productives et dans le pays même qui y avait pris la plus large part qu’éclata tout à coup l’orage qui devait occasionner tant de désastres.
Ce qui prépara la crise aux États-Unis, ce fut l'emploi exagéré du crédit, et notamment les avances énormes faites par les banques 1 , au moyen de leurs dépôts, aux entre-
I. Au 22 août 1857, à la veille de la crise, la somme de ces avances avait presque dépassé l’ensemble de toutes les valeurs réunies, réserve mé-
prises industrielles, aux chemins de fer surtout ; mais ce qui détermina l’explosion, ce furent les perturbations du commerce extérieur. Dans un pays qui s'enrichit., on voit augmenter la consommation de toutes choses, de celles principalement qui répondent à des besoins de luxe. Or, ces choses-là, c'était l’Europe qui les fournissait à l’Amérique. On calcule qu’en 1857, la toilette seule des dames exigea une importation de marchandises européennes d’une valeur de 200 millions de francs. Stimulés par l’aspect de la prospérité croissante de la nation, les négociants avaient à l’envi agrandi leurs commandes. En 1856, le blé avait été eher en Europe, et l’Union avait payé ses créanciers avec ses exportations de céréales. En 1857, une bonne récolte dispensa l’ancien monde de se faire nourrir par le nouveau, et celui-ci se trouva dans l’embarras quand il lui fallut solder ses importations. Des remises en or étaient le seul moyen de rétablir la balance. Le mal n 'était pas encore très-grand, seulement il en résulta une certaine inquiétude. Or, toute défiance restreint le crédit, qui n’est que la confiance. L’argent et le crédit se raréfiant ensemble, les moyens d’échange devinrent insuffisants. Les prix baissèrent, d’abord ceux des marchandises, puis ceux de toutes les valeurs. Les déposants commencèrent à retirer quelque argent des banques 1 . Ce fut l’origine de la débâcle.
laliique, billet* et dépôts. Les dépôts seuls dans les banques de New-York dépassaient 400 millions de francs en 1850, et étaient eneore de prés de 300 millions en 1857.
1. D’après la loi de 1838, les porteurs des billets de banque dans l’État de New-York ont un privilège sur tous les autres créanciers. C’est pourquoi les déposants demandèrent le remboursement plus tôt que les porteurs de billets.