‹ Le Maréchal Bugeaud: d'après sa correspondance intime et des documents inédits, 1784-1849Chapitre 196 sur 206 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Préparons nous-même et devançons le jugement de Thistoire, disait la feuille algérienne. Honorons cette mémoire d'hommages jet de respects unanimes. Que tous les partis se réunissent autour de cette tombe, sauf à reprendre demain la lutte commencée ! Que tous oublient leurs haines et leurs discussions et que, par la dignité de leur attitude, ils forcent les étrangers à dire que la France sait honorer les hommes illustres qui Tout servie.

La France peut lui faire et lui fera de magnifiques funérailles. Elle a le Panthéon, dont il est certainement plus digne que beaucoup de ceux qui y reposent. Elle a le Dôme des Invalides sous lequel elle peut lui donner un tombeau à côté de celui de l'Empereur. Elle a le Palais de Versailles que le roi Louis-Philippe a ouvert aux grands hommes de la France; sa statue y figurera dignement. Mais elle figurerait encore mieux en Algérie où il a conquis, après tout, ses plus grands titres à l'admiration de ses contemporains et à l'hommage de la postérité. C'est là qu'on devrait lui élever une statue, avec cette inscription : Au maréchal Bugeaud, l'Algérie reconnaissante.

Dès le lendemain s'ouvrait en Algérie une souscription à laquelle soldats et colons concouraient avec enthousiasme.

Le 15 août 1852, la ville d'Alger fêtait Tinauguralion de la statue du maréchal Bugeàud. Le gouverneur général et Févêque d'Alger, M^ Pavy, présidèrent la cérémonie; le général Espinasse, au nom de l'Empereur, et le colonel Saget y glorifièrent le conquérant africain.

Le héros est représenté debout, tête nue, vêtu

de sa capote légendaire. A ses pieds sont épars des attributs de guerre et de labour. Le monument, placé à la sortie de la vieille porte Bab-Azoun,. aujourd'hui démolie, est au centre du nouveau quartier européen créé par le maréchal, et qui porte même le nom glorieux d'Isly. Du haut de son piédestal, les regards de l'homme de bronze s'étendent vers Thorizon de la Kabylie et vers les cimes du Djurjura, théâtre de sa suprême campagne.

Le 6 septembre 1853, ce fut à la ville de Pérîgueux de célébrer par une fête l'érection du monument élevé au maréchal-député d'Excideuil. Les généraux de Bar, Trochu et Tartas y prononcèrent d'éloquents discours.

Paris n'a point dressé de statue au duc d'Isly. Une des grandes avenues qui avoisinent l'Arc de Triomphe de l'Étoile porte son nom.

Arrivé au terme de l'œuvre que nous avons entreprise, nous nous sentons troublé. Étions-nous digne de faire revivre une telle figure? L'histoire de celte vie magnanime, véritable épopée, n'était-elle pas audessus de nos forces? Quoi qu'il en soit, si Tampleur du sujet a écrasé l'écrivain, il ne regrette point le temps consacré à cette patiente étude : il souhaiterait seulement que le lecteur trouvât, en parcourant ces pages, les satisfactions profondes et les inspirations réconfortantes que lui-même a recueillies en les composant.

En effet, durant les heures que nous avons passées à étudier la longue carrière de ce soldat immortel, de ce grand citoyen, nous nous sommes si bien imprégné de ses pensées et de ses actes, qu'il nous a été accordé, en quelque sorte, d'être identifié à son esprit juste et ferme, à son âme si ardente et si généreuse. Le salut, la gloire de la France, furent les deux mobiles qui dominèrent sa volonté, qui gouvernèrent sa

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vie. Le souci de sa renommée, l'amour pour sa famille, passaient après.

Quand nous embrassons par la pensée celle période d'un demi-siècle qui s'étend de Tan VIII de la République h Tannée 1849, nous suivons noire héros, tour à tour, soldat patient, laborieux et brave ; oflicier discipliné, héroïque devant l'ennemi et non moins admirable dans son patriotisme résigné, lorsque condamné à la retraite, il se révèle agriculleur inventif et novaleur fécond. Nous le retrouvons, après quinze ans de recueillement, législateur pratique, orateur nerveux, sans pitié pour les sophismes, les légendes et les chimères; esclave du devoir jusqu'au sacrifice; enfin général en chef, organisateur et tacticien de génie, conquérant et pacificateur d'une seconde France.

Dans toutes les phases de sa vie, l'homme se montre partout égal à lui-même, immuable dans sa passion pour son pays. Soit que son bras désarmé lente encore de soutenir un trône qui s'écroule, soit qu'il s'efforce à relever la société des décombres de la Révolution, c'est toujours le même sentiment, celui de la patrie seule qui le guide et renfiamme.

Le s|H»ctacle de tant de grandeur, de tant de simplicité, de tant de vertu, nous pénètre d'admiration et de respect. Mais, tout à coup une pitié profonde, une honte immense nous envahit, quand notre regard descend aux misères et aux ignominies du présent.

Cependant, par un singuher retour, comme si le contact d(» cette robuste et fière nature avail eu le don de hausser nos cœurs, nous nous sentons ranimés au

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souffle vivifiant do cel héroïsme et de cette foi. Et alors, aux découragés d'entre nous, nous sommes tenté do redire les paroles de Bugeaud à ses troupes de Savoie, lorsqu'avant de les mener au dernier combat, il leur apprenait la nouvelle de reffbndrement do Waterloo : « Ne désespérons pas, mes amis : la France reste! »

Paris, 2o décembre 1882.

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