CHAPITRE II
Cette peûsée résulte d'une foule de petits faits et d*un ensemble qui prouve qu'il n'a aucun égard pour mes idées, pour mes propositions. Vous avez vu le cas qu'il fait de l'engagement, pris devant le Conseil, de demander 500,000 francs pour un essai de colonisation militaire; c'est la même chose de tout, ou à peu près. Il suffit que je propose une chose pour qu'on fasse le contraire, et le plus mince sujet de ses bureaux a plus d'influence que moi sur l'administration et la colonisation de l'Algérie. Dans tous les temps, les succès des généraux ont augmenté leur crédit; le mien a baissé dans la proportion du progrès des affaires de TAlgérie. Je ne puis être l'artisan de la démolition de ce que je puis, sans vanité, appeler mon ouvrage. Je ne puis assister au triste spectacle de la marche dans laquelle on s'engage au pas accéléré.
Extension intempestive, ridicule, insensée, de toutes les choses civiles ; compétition successive de l'armée et des travaux publics pour couvrir les folles dépenses d'un personnel qui suffirait à une population dix fois plus forte : voilà le système I Je suis fatigué de lutter sans succès contre tant d'idées fausses, contre des bureaux inspirés par le journal tAlgérie. Je veux reprendre mon indépendance pour exposer mes propres idées au Gouvernement et au pays. Le patriotisme me le commande puisque j'ai la convictiou qWon mène mal la plus grosse affaire de la France.
Peu après son arrivée à la Durantie, le maréchal entretenait encore du même sujet son illustre correspondant. Il accepte ses reproches au sujet d'une circulaire récente relative à son thème favori : la colonisation.
Bugeaud avait écrit cette circulaire avec la convic-
80 LE XARÉCHAL BUGEAUD.
tion que le minisire de la guerre lui accorderait TautorisatioD d'appliquer à un essai de colonisation militaire un crédit de 500,000 francs. Il avait parlé au positif, indiquant ce qui serait fait par le Gouvernement général en faveur des nouveaux colons, comme s'il allait pouvoir exécuter ses promesses. Le crédit lui fut refusé ; la circulaire fut blâmée : c'est ce qu'il s'explique dans la lettre suivante à M. Guizot :
Le maréchal Bugeaud à M. Guizot.
La Durantie, 28 septembre 1843.
Votre lettre du 23 août est venue me trouver ici, au moment où j'y arrivais pour visiter mes champs. Je leur ai donné un coup d*œil très rapide, et pour ne leur rien dérober,
je me lève avant le jour pour vous répondre Au moment
de mon départ d*Alger, j'ai laissé, pour être inséré dans le Moniteur du 5 septembre (1), un article qui répond à votre désir de me voir atténuer, par un acte quelconque, ce que vous appelez le mauvais effet de ma circulaire... Elle ne devait avoir aucune publicité... Je dois dire aussi que les termes en étaient trop positifs; j'aurais dû mettre partout les verbes au conditionnel; au lieu de dire : « Les colons
(l) Le Moniteur Algérien du 10 septembre 1845 contient quatre colonnes sur les progrès de la colonisation. Cet article, cité dans la lettre du maréchal Bugeaud au ministre Guizot^ émanait donc du gouverneur général; nous en relevons ici seulement la conclusion :
(( Que si l'on venait dire que le Gouvernement n'a su entreprendre en Algérie qu'une colonisation mesquine et jeter sur le sol qu'une population de 7,000 individus, nous répondrions par Texposé qui précède et par simple comparaison du chifTre de deux époques : en 1841, l'effectif n'était que de 25,000 ou 27,000 Européens; il est aujourd'hui de 85,000. Ce qui fait que la population acquise pendant les onze premières années de l'occupation a quadruplé depuis quatre ans. »