CHAPITRE II
gnements dans les bureaux même du ministère de la Guerre, le blessaient alors particulièrement et Tirritaient outre mesure.
On allait jusqu'à laisser entendre que certains de CCS renseignements venaient du lieutenant général de Lamoricîère, qui devait d'ailleurs, peu de temps après, se faire élire député de l'opposition et donner le spectacle d'un militaire tantôt combattant à la tribune les propositions de son chef hiérarchique, et tantôt votant contre le ministère dont il tenait son commandement.
Une situation aussi anormale, créée par le parle-
nous semble encore le voir, après celte journée solennelle, rentrant à Alger^ à la tête de ses troupes, entouré de flots de peuple, à côté de la voiture qui portait sa famille, ayant sa main daps celle de sa fille, mademoiselle Léonie d^Isly, aujourd'hui madame la générale Féray, souriant à la maréchale, comme s*il eût touIu reporter aux siens toute sa gloire, comme s'il eût voulu les éclairer de l'auréole qui entourait son noble front. « Il était bien heureux, » s'écriera-t-on. Ecoutez avant de décider. Ce soir même, dans un dîner où seulement quelques intimes assistaient, la conversation tomba sur le bonheur dont on peut jouir sur cette terre. Le maréchal était pensif. Tout à coup il interrompit : « Vous tous, mes amis, dit-il, vous me croyez bien heureux. Je devrais l'être en effet; de simple soldat je suis parvenu à la plus haute dignité. Je suis duc, je commande à la plus belle armée; mes soldats m'aiment et je les aime. J'ai trois beaux enfants dont je suis fier, une femme belle encore que j'affectionne et qui me chérit. Je devrais donc être complètement heureux, et cependant je ne le suis pas... Ces maudits journaux empoisonnent mon existence ; ils me calomnient, dénaturent mes actes, changent le bien en mal, m'accusent de faits que je n'ai jamais accomplis, d'intentions que je n'ai jamais eues. Je sais bien que l'onme dira que j'ai grand tort de me chagriner de pareilles criailleries, mais empécherez-vous le lion piqué par un moucheron de rugir? On ne commencera à me connaître^ à m'apprécier que lorsque je ne serai plus, lorsque les passions seront mortes. Seulement alors on me rendra justice... Eh bien! c'est cette justice tardive qui irrite mon impatience, qui m'empêche de jouir complètement des bienfaits que la Providence s'est plu à semer autour de moi, tant il est vrai que Thomme le plus heureux en apparence porte toujours dans son cœur un ver qui le ronge I »
mentarisme, faussé dans son application, ne pouvait pas être supportée sans un vif dépit par le maréchal, dont la loyauté absolue n'admettait pas de pareils tempéraments dans Texécution de ses devoirs militaires.
Le colonel de Saint-Arnaud écrivait à cette époque à son frère sur ce sujet délicat :
Il n*y a pas deux camps dans Tarmée d'Afrique, mais il y a deux hommes : Tun grand, plein de génie, qui. par sa franchise et sa brusquerie, se fait quelquefois des ennemis, lui qui n'est Tcnncmi de personne; Tautre capable, habile, ambitieux, qui croit au pouvoir de la presse et la ménage, qui pense que le civil tuera le militaire en Afrique et se met du côté du civil. L*armée n^est pas divisée pour cela entre le maréchal Bugeaud et le général de Lamoricière ; seulement, il y a un certain nombre d'officiers qui espèrent plus du jeune général qui a de Tavenir que du vieillard illustre dont la carrière ne peut plus être bien longue.
Le maréchal souffrait beaucoup du défaut de confiance que lui témoignait le ministère de la guerre et du peu de crédit qu'on lui accordait dans les affaires algériennes. Deux mois avant son départ pour la France, Bugeaud écrivait à M. Guizot la lettre suivante :
. Le maréchal Bugeaud à M, Guizot,
Alger, 30 juin 1845.
J'ai la conviction que M. le maréchal Soult a Tintention do mo dégoûter de ma situation pour me la faire abandonner.