CHAPITRE PREMIER
Pour agir avec une entière prudence il eût fallu des renforts qu'on ne voulait pas me donner.
Je me bornerai donc à achever la soumission du bassin de rOued Sebaou. Il y a encore là des tribus nombreuses et belliqueuses, qui peuvent réunir 10,000 fantassins et qui reçoivent probablement de grands renforts de leurs voisins de l'Est. Il y aura quelques combats sérieux.
Lamoricière étendra nos possessions dans le sud d'Oran pour nous ouvrir les routes commerciales avec le Désert; Bedeau soumettra TAurès.
Embarqué le 31 mars sur le Caméléon^ commandant Fourichon, le maréchal avait borné son apparition dans rOuest à la ville d'Oran et au poste d'extrême frontière de Djemâ-Ghazaouat qui devait, avant la fin de la même année, acquérir une si triste célébrité. 11 était rentré à Alger dès le 6 avril, se proposant, comme il le dit dans la lettre qui précède de laisser à Lamoricière le soin d'étendre notre autorité dans le sud d'Oran, et de se réserver pour Jui-même une excursion militaire d'importance secondaire sur rOued Sebaou.
S'il la projetait secondaire seulement, c'était, comme il le laisse entendre, pour obéir aux intentions des Chambres et du Gouvernement. Livré à son propre sentiment, il eut constamment, en effet, pendant ses sept années de gouvernement, et dès qu'Abdel-Kader lui laissait un répit, l'intention d'unifier toute l'Algérie sous la domination française par la soumission de la Kabylie.
Mais pendant qu'il songeait à la Kabylie, c'était
rOiiest encore qui allait le rappeler. A Tlieure même 011 le maréchal indiquait ses intentions à-Gardère, la guerre sainte se prêchait dans le Dahra, dépendant en partie de la subdivision d'Orléansville commandée par le colonel de Saint-Arnaud. Le drapeau du Prophète y était déployé par le plus redoutable adversaire que nous ayons rencontré en Afrique après rÉmir, par le chérif Mohammed ben Abdallah que les Français, plus peut-être que les Arabes, ontjpopularisé sous le nom de Bou-Maza (Fhomme à la chèvre) (1).
(1) Le peuple arabe a non seulement des chefs militaires, mais il a encore des chefs religieux. Il existe chez les Arabes trois classes de noblesse : la noblesse d'origine; la noblesse temporelle ou militaire; la noblesse religieuse :
1** On appelle noble <f origine y chérif tout musulman qui peut, au moyen de titres en règle, prouver qu'il descend de Fathma Zohra fille du Prophète, et oncle de ce dernier. On peut dire que c'est Mohamed lui-même qui a fondé cette sorte de noblesse très considérée chez les Arabes. l\ prescrit en effet dans plusieurs passages du Koran de témoigner les plus grands égards aux hommes issus de son sang, annonçant qu'ils seront les plus fermes soutiens et les purificateurs futurs de la foi musulmane. Les Arabes montrent en général une grande déférence pour les cheurfa (pluriel de chérif), et leur donnent le titre de«iV/i, mon seigneur. Toutefois, leur nombre est considérable au point de former des farka particuliers dans certaines tribus ; les marques extérieures de respect qu'on leur témoigne varient avec les lieux. Le chérif est sujet aux lois, mais il a dans les pays musulmans le droit d'invoquer un jugement rendu par ses pairs. C'est ainsi qu'Abdel-Kader s'était réservé le droit de les juger lui-même. Les cAetir/'a jouissent de prérogatives plutôt morales que matérielles, et leur influence ne doit pas se mesurer sur les honneurs qu'on leur rend. Un grand nombre de cheurfa ont été marabouts, mais cette réunion de deux caractères distincts n'est qu'accidentelle.
2o Les membres de la noblesse militaire chez les Arabes portent le nom de djouad. Ce sont les descendants des familles anciennes et illustrées dans le pays, ou encore les rejetons d'une tribu célèbre, les Koraïtches dont Mahomet faisait partie. Dans ce dernier cas, ils se désignent par le nom de dhaouda et représentent une noblesse supérieure aux djouad. La plus grande partie des djouad tire son origine des MehhaL conquérants venus de l'Est à la suite des compagnons du Prophète. Les djouad constKuent l'élément militaire dans la société arabe. Ce sont eux qui, accompagnés de
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Le général de Bourjolly, commandant à Mostaganem, voulut se porter au secours de son voisin, le
leur clientèle, mènent les Arabes au combat. Par le fait, ces derniers sont presque leurs sujets.. L'homme du peuple, le vassal a souvent à souffrir de Fautorité des djouad. Ceux-ci se font pardonner leurs mauvais traitements et maintiennent leur influence en accordant généreusement hospitalité et protection à ceux qui la réclament. Du reste, Thabitude a rivé la chaîne qui unit l'homme du peuple aux djouad ou cheikhs, vieillards ou lettrés.
3® La noblesse religieuse mérite d'être étudiée avec soin. Son influence sur les. Arabes est encore plus puissante, quoiqu'elle ne soit pas basée sur les mêmes fondements. Marabout est le participe passé du verbe rebat, lier. — Le marabout est l'homme lié à Dieu, voué à l'observation des préceptes du Koran. C'est lui qui, aux yeux des populations, conserve intacte la foi musulmane ; il est l'homme que les prières ont le plus rapproché de la Divinité. Aussi ses paroles deviennent des oracles auxquels la superstition ordonne d'obéir et qui règlent à la fois les discussions privées et les questions d'intérêt général. C'est ainsi que les marabouts ont souvent empêché l'effusion du sang en réconciliant des tribus ennemies, et prêché, le Koran aux mains, la guerre contre les Infldèles. Il faudrait remonter très haut dans notre histoire pour retrouver le temps où nos évêques jouaient le rôle de marabouts et où leur influence spirituelle et temporelle était assez grande pour servir d'arbitre ou pour entraîner les Croisés dans une guerre sainte. La noblesse religieuse est héréditaire comme les deux autres noblesses. En l'honneur d'anciens marabouts particulièrement vénérés, sont établies des chapelles, marabout. C'est ordinairement autour de ces constructions que les marabouts établissent une sorte de douar qui prend le nom de zaouia.
Les zaouia ont pour chef l'homme le plus influent de la famille des marabouts. L'exercice de l'hospitalité envers tous les voyageurs et les étrangers musulmans est un des premiers devoirs de sa position. Les criminels même doivent trouver un abri chez lui; c'est ainsi que quelques chapelles que nous appelons vulgairement marabouts sont un asile inviolable aux yeux des Arabes. Du reste, ces con^égations religieuses, sortes d'abbayes, de couvents, de séminaires, sont tellement nombreuses dans certaines tribus, telles que les Hachem, qu'elles y forment des divisions particulières. Les marabouts ne se livrent ordinairement à aucun travail manuel. Ils se vouent, dans l'intérieur des zaoulas^ à Tinstruction d'un cer-
tain nombre d'hommes ou d'enfants confiés par les tribus. Ces disciples desservants, étudiants, prennent le nom de tôlba (tâleb, lettré), et deviennent maîtres d'école dans les villes^ assesseurs de cadi, quelquefois même cadis. On se tromperait en supposant que tout chérif, djouad ou marabout occupe une position élevée dans la société arabe. On en voit, au contraire, journellement qui sont occupés à de vulgaires métiers. Mais si tous les membres de ces classes ne jouissent point d'une part égale de
colonel de Saint-Arnaud. Mais les crues du printemps avaient emporté le pont du bas Chélif, et le général ne put franchir le fleuve que le 18 avril. Avant qu'il ne fût arrivé sur le terrain des hostilités, le chérif (1), dont Saint-Arnaud croyait poursuivre les débris, paraissait, le 20, sur la route de Tenès à Orléansville, y attaquait brusquement un détachement de la garnison de Tenès occupé aux travaux de la route, blessait quatre hommes, enlevait nos tentes et notre matériel de travail.
Le lendemain 21, le marabout insultait nos avantpostes de Tenès, et, le 22, il ne craignait pas d'attaquer un convoi, malgré une escorte de 500 soldats français que conduisait le commandant Prévost, tout nouvellement débarqué de France.
considération et d'influence, on peut affirmer au moins que la puissance et l'autorité ne se trouve que chez elles. Une partie des teiTes voisines, provenant en général de donations pieuses, est cultivée par les hommes de la zaouia et sert à les nourrir. De larges offrandes, des provisions de toute espèce sont offertes au marabout et à ceux qui, vivant près de lui, étudient la loi. Quelquefois, par suite d'anciennes obligations religieuses, les voisins de la zaouia lui payent l'aac/tot/r ou la dîme. Toutefois ce tribut n'a jamais eu de caractère obligatoire devant la justice.
(1) Le colonel de Saint-Arnaud écrivait à son frère d'Orléansville le
13 avril 1845 : Un marabout se disant chérif, c'est-à-dire de la famille du Prophète, en travaillant le fanatisme et la crédulité des Arabes, s'est fait un parti, a prêché la guerre sainte contre nous et est parvenu à rassembler un camp, où il compte 5 à 600 fusils et une cinquantaine de cavaliers. Ce chérif, nommé Mohammed ben Abdallah, est à trois journées de moi.
Par une autre lettre datée de Sidi-Alssa-ben-Daoud, le 17 avril, le colonel raconte une rencontre où il a tué 00 hommes, fait couper 3 tètes, enlevé
14 prisonniers et un drapeau.
...Demaio, dit-il, je poursuivrai Icrn dobrt« de la bande da chérif. C'est uq jeune homme de vingt ans, cicatrices au front et au nos, se donnant de l'importance, faisant le sultan; quatre chaouchs à sa tente, ne recevant pas tout le monde, mais recevant tous les cadeaux.