CHAPITRE IV
^;out le monde demandait la guerre. Je ne suis pas guerroyant, mais je parle des Arabes ; et avec les Arabes il faut savoir guerroyer, et guerroyer vite, pour être dispensé de le faire longtemps.
M, de Rancé. — C'est le seul moyen d'avoir la paix.
Le général Bugeaud. — On a dit que la Restauration a conquis l'Afrique et que le gouvernement de Juillet ne sait ni la conserver ni l'administrer... Messieurs, la conquête n'a j pas été faite, elle est encore à faire.
Le second séjour du général en Afrique et son traité de la Tafna lui donnèrent une nouvelle autorité au Parlement. Dans la séance du 7 juin 1838, il remercia de leur courtoisie les orateurs de la présente session, constatant que, Tannée précédente, il avait été moins bien traité. Le lendemain, il prit longuement la parole sur le traité même de la Tafna (8 juin 1838).
La convention de la Tafna est, à mes yeux, l'œuvre des ministres , puisqu'ils m'avaient donné des instructions pour faire la paix et qu'ils ont ratifié le traité ; mais je viens réclamer ma part de responsabilité...
Je considérais combien les sept années de guerre que nous venions de faire avaient été inutiles; bien plus, elles nous avaient été nuisibles, car elles avaient aliéné l'esprit des Arabes et créé chez eux une nationalité.
C'est que la.guerre, selon l'expression de M. Thiers, avait été « mal faite d; mal faite parce que les moyens étaient insuffisants, mal faite parce que souvent on avait fait des expéditions inutiles. Souvent aussi on les avait faites en rendant l'armée tellement lourde qu'il était impossible qu'elle remplît bien sa mission...
Les incursions passagères ne peuvent amener aucon résultat. Une colonne s'avance dans l'intérieur du pays, le parcourt pendant un nombre de jours qui dépend de la quantité de vivres qu'elle transporte avec elle, car on ne peut en trouver dans le pays. Après avoir livré quelques combats, brûlé les moissons, après avoir fini ses vivres, et même avant de les avoir finis, il faut rentrer dans le lieu d'où on était parti ; les Arabes reviennent derrière vous, et il n'y a rien de décidé!
Nous ne pouvions faire exactement que la même guerre. Je pouvais, il est vrai, parce que j'avais quelques transports de plus, tenir la campagne plus longtemps, faire plus de mal aux Arabes, car j'aurais pu leur en faire beaucoup plus. Mais, en dernière analyse, il aurait toujours &llu rentrer les troupes & la côte, car nous n'étions pas constitués pour occuper le pays en avant. L'hiver serait arrivé, sans que la question de la pacification de la Régence eût fait un pas.
On n'aurait pu faire non plus V expédition de Constantine; car on attendait une partie des moyens dont je disposais pour faire cette expédition, qui était, comme vous le savez, une réparation attendue par tout le pays.
Yoilà les idées qui me dominaient quand je suis allé eu Afrique.
Comptant sur l'ascendant que me donnait la campagne de 1836, je crus que, sans m'abaisser, je pouvais offrir la paix à Abdel-Kader.
Je le fis par une proclamation dans laquelle, en même temps, je menaçais les Arabes de l'incendie de leurs moissons... La guerre ne se fait pas avec de la sensibilité. La guerre ne se compose pas seulement de combats ; c'est aussi une attaque aux intérêts. Or il n'y a pas d'autre intérêt à saisir en Afrique que les moissons. Ces menaces avaient pour but d'amener les Arabes à la paix, et un senti-
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ment d'humanité dictait ces paroles qui ont paru barbares.
Les prétentions d'Abdel-Kader furent fort exagérées. Il voulait nous réduire à la côte, nous donner une très petite zone autour de nos places pour faire des jardins. Enfin, il voulait dominer les populations musulmanes qui vivaient dans nos villes et autour de nous.
J'entrai donc en campagne ; je me portai sur Tlemcen avec un grand convoi de vivres pour approvisionner notre garnison qui était aux abois et en grande souffrance. On a beaucoup blâmé l'abandon de Tlemcen ; mais je ne crois pas que la dignité nationale pût être très satisfaite d'avoir une garnison emprisonnée à Tlemcen...
J'avais donné à plusieurs bâtiments rendez-vous à la Tafna pour faire l'enlèvement du matériel du camp, la guerre devant se faire plus dans l'Est. C'est pendant que j'étais & la Tafna qu'Abdel-Kader me ftfc dire qu'il acceptait toutes les conditions que je lui avais faites dans mon ultimatum. Fallait-il incendier les moissons, faire périr 3,000 à 4,000 soldats, dépenser 5 ou 6 millions, lorsque je pouvais obtenir tout ce que m'eût donné la guerre?... Je fis donc la paix, le Gouvernement l'a ratifiée, et je crois. Messieurs, que cela a été un bonheur pour les affaires de l'Afrique.
J'obtenais la cessation des dépenses de guerre toujours plus considérables que les dépenses d'occupation.
J'obtenais du temps pour nous établir. En effet, à l'heure actuelle, précisément parce que nous avons été huit ans en guerre, vous n'avez pas encore, sur la côte, un établissement, des magasins, des hôpitaux en quantité suffisante, et voilà pourquoi nos soldats ont beaucoup souffert I
J'obtenais du temps pour juger la question. Car il y a beaucoup de choses à apprendre encore à l'opinion publique. Voua tC avez pas encore un système! Je vous ai donné, par le
LE MAIiéCHAL BUGEAUD.
I traité, du temps pour juger; et quand ce ne serait que cela, ce serait déjà un très grand service...
J'ai abandonné à Abdel-Kader 14,000 lieues de terrain. Mais il les avait déjà. (On rit.) H les possédait. Nous, au contraire, nous ne les possédions pas le moins du monde, nous les avions bien quelquefois parcourues; mais parcourir un pays, ce n'est pas le soumettre...
Abdel-Kader possédait Médéah, Milianah ; il avait tous les terrains que je lui ai laissés. Il en avait davantage, car il avait Coleali et commandait jusque dans le centre de la Mitidjah.
Ainsi, vous n'étiez maîtres que de la côte et pas d'autre chose ; je vous ai donné plus de terrain que vous n'en aviez. Je vous ai donné Coleah et la plaine de la Mitidjah dont Abdel-Kader avait la possession...
Le Gouvernement m'avait donné pour instruction de borner Abdel-Kader au Chéliff. J'ai cru ne pas devoir suivre ces instructions, parce que j'étais plus à portée que le Grouvernement déjuger les choses. Je n'attribuais aucune importance à laisser à Abdel-Kader plus ou moins de terrain ; cela ne donnait pas plus de force à Abdel-Kader. Cela ne lui donnait pas une armée permanente; et d'ailleurs, quand vous voudrez qu'on reprenne ce terrain, on le reprendra... Il dépendait du Gouvernement de ne pas ratifier le traité ; j'aufais été prêt à combattre...
Si les esprits belliqueux qui se trouvent dans cette Chambre ou au dehors veulent recommencer la guerre, il n'y a rien de plus facile. Venez ici, à la tribune, demander au Gouvernement de recommencer la guerre. Eh! Messieurs, les traités n'ont jamais lie les nations que lorsqu'ils sont conformes à leurs intérêts. Sans avoir besoin de violer nous-mêmes le traité, l'Emir nous fournira souvent l'occasion de le rompre. Il nous l'a déjà fournie, si je suis bien informé.