CHAPITRE IV
La Durantie, 7 août 1840.
Mon cher Gardère,
J'ai un bien long silence à réparer envers vous. J'ai eu tant d'affaires, j'ai tant couru, que vous devez m'excuser.
Je viens de visiter presque tout mon arrondissement électoral; j'ai été bien accueilli partout, quoiqu'un petit nombre d'électeurs aient déserté ma bannière pour celle de M. Chavoix ; mais comme, en même temps, vingt-cinq nouveaux électeurs ont pris leur domicile à Excideuil à mon intention, je ne redoute pas mon adversaire. D'autres électeurs sont disposés à se faire porter encore à Excideuil.
Je suis veuf depuis le 29 du mois dernier. Ma femme, mes filles et mon fils sont allés aux eaux de Castera (Gers) avec mes deux sœurs.
Que dites-vous du pompeux rapport du maréchal Valée et de sa proclamation napoléonienne?
Il est parvenu à jeter de la poudre aux yeux du Gouvernement. On trouve qu il a bien fait et qu'il faut qu'il continue.
Ils sont vraiment aveugles de ne pas voir ce que le dernier sous-lieutenant de l'armée aperçoit très bien : c'est qu'il n'y a rien de fait, que la campagne n'a d'autres résultats que deux garnisons poussées à dix lieues en avant et bloquées par les Arabes ; l'armée amoindrie en hommes et en moyens de tous genres.
A-t-on g^gné un combat sérieux? A-t-on détruit un des bataillons d'Abdel-Kader? A-t-on fait des prisonniers? At-on obtenu des soumissions ? Abdel-Kader a-t-il demandé la paix? Avons-nous la sécurité autour de nous? Eien de tout cela.
C'est ainsi que je voyais les choses avant d'avoir reçu des lettres d'Afrique. Je viens d'en recevoir plusieurs qui confirment mes prévisions. Enfin je viens de lire dans les Débats que la tranquillité dont on jouissait dans les environs d'Alger n'était que passagère, que plusieurs détachements ont été attaqués entre Boufifarik et la capitale, près de la ferme modèle, etc. Cependant, à entendre le maréchal Valée, la guerre était près de finir, a: Vous aurez la gloire, disait-il à ses soldats, de terminer une guerre qui dure depuis dix ans, de donner à la France une vaste et belle colonie!... »
Il est difficile de se moquer plus audacieusement de la France et du Gouvernement. Et le Gouvernement est content, et la presse ne dit plus rien I Oh ! comme cela m'apprend bien que j'ai été un niais de dire la vérité, de chercher à éviter à mon pays le fléau de la conquête de l'Afrique. La France officielle veut être trompée. Si pour la servir vous ne flattez pas ses passions, elle vous accable d'outrages !
Que pensez-vous de ces bruits de guerre? de ces airs de tranche-montagne que prend la presse ministérielle ? Pour moi, je n'y crois pas. Cela s'exhalera en fumée. Notre situation en Afrique a donné l'audace de nous braver. Elle fera aussi que nous nous arrangerons, pour peu qu'on veuille nous faire quelques concessions.
Cependant il est possible que la guerre en résulte, et alors il nous faudra des efiforts prodigieux. C'est alors que nous verrons si nos belliqueux écrivains, nos terribles émeutiers, s'enrôleront pour aller délivrer les peuples opprimés par les rois!
Ambroise et sa famille vont bien. M°*® Puissegeney (sa sœur Pliillis) seule est en mauvais état de santé. Elle écrit que les eaux lui font quelque bien.
CHAriTRE IV. 149
Je vous ai adressé enfin la peau de lion que je vous avais promise. Écrivez-moi, donnez-moi les opinions de Paris sur la guerre, sur le ministère.
Amitiés, etc.
BUGEAUD
La lettre suivante, adressée également à M. Gardère, précéda de peu de jours la nomination officielle du général Bugeaud au gouvernement de l'Algérie. Son programme militaire avait causé une profonde sensation dans la Chambre et dans le pays. Il était impossible aux ministres et au Roi de ne point céder à la pression de Topinion publique et de donner au maréchal Valée un autre successeur.
Le général Bugeaud à M. Gardera^ à Parts.
Paris, le 17 octobre 1840.
Mon cher Gardère, il est toujours fortement question de m'envoyer en Afrique, et je crois môme que c'est arrêté, mais qu'on ne veut pas le publier encore. J'ai devancé vos conseils; je n'ai fait aucun mouvement. Sans être Achille, on vient me chercher sous ma tente.
Sans doute, il vaudrait mieux pour les soldats de Mazagran ime petite pension qu'un monument ; mais on n'élève ceux-ci que pour la postérité, et pour multiplier les belles actions en en conservant le souvenir. La pension ne produirait pas le même effet.
Mille amitiés, amigo,
Bugeaud.