UNE INTERVIEW DU MARÉCHAL CANROBERT
Ganrobert s'est toujours considéré lui-même comme un soldat, rien qu'un soldat. Très modeste, sans pose, il n'a jamais demandé qu'on le considérât autrement que comme un homme de guerre.
En 1893, un grand journal parisien publiant une suite de récits sous le titre Comment naissent les vocations, s'était adressé au maréchal.
Voici quelques fragments du récit de cette visite :
« — Que puis-je vous dire, Monsieur? dit le « maréchal Canrobert ; je ne suis pas un lettré, « moi, je ne suis qu'un homme de guerre. Je ne « connais que les expéditions lointaines, les champs « de bataille, le cliquetis des armes. Dès ma jeuce nesse, j'ai eu le goût des armes, et j'ai passé ma « vie à cheval à travers l'Europe et l'Afrique, couce rant à la lutte, la pensée pleine de l'avenir de « mon pays et de sa grandeur.
« On s'use à une pareille existence, faite de « périls sans nombre et d'émotions si vives. Aussi, « me voyez-vous, au lendemain de tant de fati- « gués, retenu dans mon fauteuil comme un vieux « cavalier qui a dû abandonner sa monture, que « dis-je ! qui peut à peine marcher. N'importe ! je « crois bien que, si la France avait besoin demain si de mon bras, je sentirais tout à coup le sang
(( bouillonner dans mes veines comme aux jours K les plus hardis.
« Oh! la vie du soldat, la plus belle d'entre ci toutes! Oui, redevenir soldat, quel rêve! Reprend dre le service, recommencer les campagnes « d'autrefois et poursuivre la carrière jusqu'au a bout, sans jamais s'arrêter, comme Montluc, « le vaillant et fier Biaise de Montluc, dont l'épi- « taphe devrait être celle de tous les braves : Ci- « gît Montluc, qui ne se reposa que dans la « tombe.' Mais cela serait trop beau!
Homme privé, Canrobert fut un mari modèle. 11 se marin tard, déjà maréchal de France et dans des conditions romanesques. Le commandant Grandin raconte ainsi le court roman de Canrobert, roman qui se noua dans une soirée aux Tuileries :
Soudain, une jeune fille vêtue de rose, les cheveux ornés de pâquerettes, se détache du groupe qui l'entoure et va droit au maréchal Canrobert qui débouche à l'entrée du salon de la Paix.
a Monsieur le Maréchal, lui dit-elle, daignez me regarder comme une Russe et m'inviter pour la première contredanse.
— Impossible, Mademoiselle, répond le vainqueur de Zaatcha, je ne danse jamais. D'ailleurs, un armistice est signé avec la Russie.
— C'est alors une amnistie que je vous demande, Monsieur le Maréchal, répond la jeune fille sans se déconcerter . »
Et sans plus de façon, elle prend le bras «le Canrobert qui reçoit en pleine figure un regard étin- Celant et pénètre avec elle dans le salon di>> Maréchaux. Mais, avisant le sous-lieutenant de Diesbach,
des voltigeurs, qu'il connaissait de longue date :
« Tenez, jeune homme, dit-il en lui présentant la jeune personne à son bras, prenez place avec Mademoiselle dans le prochain quadrille et souvenez-vous que cette nuil un maréchal de France a envié le sort d'un sous-lieutenant.»
Cette jeune personne était Mlle Lélia-Flora de Mac-Donald, d'une ancienne famille écossais", que le maréchal devait épouser quelques mois plus lard et dont le grand-père maternel était général en chef de l'armée des Indes.
Canrobert avait quarante-sept ans alors. De ce mariage, il eut deux fils dont un seul vit aujourd'hui. Il est lieutenant au 6e chasseurs d'Afrique. Sa tille a épousé M. de Navacelle, lieutenant de vaisseau.
Mme Canrobert est morte en 1890. Elle repose dans le petit cimetière de Jouy-en-Josas, près de la maison de campagne du maréchal. Sur la pierre, le maréchal avait l'ait inscrire la formule : Ici repose... Maison distinguait "vaguement, à la suite de ces mots, les lettres nt masquées par du plâtre. On enleva le plâtre, lorsque le maréchal alla, à son tour, prendre place à côté de la compagne de sa vie, dont le dévouement l'avait toujours entouré, et qui, née dans la religion anglicane, s'était, au moment de mourir, convertie à la religion de son mari pour ne pas être séparée au il cl à.